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8 octobre 2013 2 08 /10 /octobre /2013 22:29
André Gide à Biskra par André Lebert 1893 (Publié dans Cahiers de l'Algérianiste)

NB: Maxime Nemo passera 5 années de 1895 à 1900 à Biskra avec ses parents,soit quelques années après cette scène, mais encore trop jeune, il n'aura pas l'occasion de s'adresser au grand homme comme l'a tenté avec insuccès André Lebert.
Petite histoire d'une réception manquée
Après la guerre, j'avais retrouvé mon poste de jeune administrateur-adjoint à la commune mixte de Biskra dont le bâtiment administratif portait encore l'inscription de l'ancien bureau
arabe — où j'eus le privilège de servir, six années durant — les anciens de Biskra se souviendront bien sûr de l'hôtel Oasis, proche de l'hôtel des Zibans, (résidence autrefois, du Cardinal Lavigerie), situé en bordure des allées de palmiers et de faux poivriers de cette charmante cité, l'ancienne Vescéra — dite Reine des Zibans.
Cet établissement était tenu par un vieil Alsacien, monsieur Schmidt, avec qui j'avais sympathisé, puisqu'issu moi-même d'une famille alsacienne et lorraine. Or, un soir, prenant place à ma table, dans la grande salle du restaurant, je reconnus, à ma droite, l'écrivain André Gide — front très haut, grosses lunettes d'écaille — qui dînait en compagnie de deux dames. J'avais lu tous ses ouvrages sans avoir eu la chance de me trouver en présence du maître. Très ému par cette rencontre imprévue, mon repas avalé à la hâte, je courus à la cité Byr, où nous résidions, pour annoncer la nouvelle à mes collègues ainsi qu'à un médecin de l'A.M.S.(1) féru de littérature.
Et tous de s'exclamer — « quelle chance inespérée
il faut absolument inviter André Gide à prendre le thé et organiser une petite réunion en son honneurchargez-vous donc de cette mission puisque vous avez été l'heureux annonciateur de cet événement ».
Et moi, fier comme Artaban, de me précipiter chez monsieur Schmidt pour lui demander, tout d'abord, si j'avais bien reconnu Gide et non son sosie par hasard...
— « Oui, monsieur — c'est bien André Gide qui se trouvait, hier, dans la salle à manger, avec sa femme et une amie. André Gide descend chez moi depuis très longtemps ; je lui donne toujours la même chambre. Il a écrit ici, un de ses livres (l'Immoraliste ?) ou peut-être à Touggourt...
—« Comment pourrai-je l'aborder pour l'inviter dans notre cité ?»
— « Oh c'est très simple, monsieur Lebert, ce soir, après dîner, vous vous tiendrez dans mon bureau et lorsque mon hôte y viendra, je vous présenterai— aucune difficulté ».
Fort de ces promesses, je les transmis à mes camarades qui se préparèrent à recevoir dignement l'auteur des« Caves du Vatican ». Le lendemain, après dîner, j'étais, vous le devinez, passablement ému dans le bureau de monsieur Schmidt, me préparant à saluer l'hôte illustre par une courte harangue, jugée digne en la circonstance.
Brusquement la porte s'ouvre : André Gide s'avance, très grand, impressionnant, un classique : « Iphigénie en Tauride » sous le bras.Empereur romain, dont il avait la stature, André Gide se retourne me dévisage de haut en bas, sévèrement, derrière ses grosses lunettes. Courageusement, je tente de m'exprimer.
Il échange quelques propos avec le directeur de l'hôtel lorsque celui-ci, me voyant, dit :
— « Monsieur Gide, vous avez ici un ami, administrateur-adjoint, qui voudrait vous saluer ».
Tel un empereur romain, dont il avait la stature, André Gide se retourne me dévisage de haut en bas, sévèrement, derrière ses grosses lunettes. Courageusement, je tente de m'exprimer.
« Maître — mes camarades et moi serions très honorés si... avions cru devoir... votre présence serait pour nous... » mon beau discours ne tient pas devant ce regard de glace et, très troublé, je balbutie quelques mots indistincts.
C'est alors que l'écrivain relève la tête, me fixe d'un regard terrible et répond froidement,
« Monsieur — je suis venu à Biskra pour préserver mes, loisirs — j'entends les préserver — Adieu!» et de pivoter sur ses talons.
Quand j'arrivai, penaud, à la cité Byr, on devine les propos de mes camarades, fort déçus et persuadés que j'avais été un fort mauvais diplomate en l'occurrence. Auraient-ils fait mieux ?
Peu de temps après cette rencontre, il m'a été rapporté, de bonne source, qu'André Gide et ses compagnes passèrent quinze jours aux Ouled Djellal où il fut éblouissant d'érudition et charmant de surcroît...
Félix qui potuit rerum cognoscere causas, comme l'écrivait le vieil Horace.
André Lebert

(1) Assistance médico-sociale

ANDRE GIDE A BISKRA
André Gide au cours d'un voyage en Algérie, en 1893.
Photo : André Gide à Biskra par André Lebert 1893 Petite histoire d'une réception manquée Après la guerre, j'avais retrouvé mon poste de jeune administrateur-adjoint à la commune mixte de Biskra dont le bâtiment administratif portait encore l'inscription de l'ancien bureau arabe — où j'eus le privilège de servir, six années durant — les anciens de Biskra se souviendront bien sûr de l'hôtel Oasis, proche de l'hôtel des Zibans, (résidence autrefois, du Cardinal Lavigerie), situé en bordure des allées de palmiers et de faux poivriers de cette charmante cité, l'ancienne Vescéra — dite Reine des Zibans. Cet établissement était tenu par un vieil Alsacien, monsieur Schmidt, avec qui j'avais sympathisé, puisqu'issu moi-même d'une famille alsacienne et lorraine. Or, un soir, prenant place à ma table, dans la grande salle du restaurant, je reconnus, à ma droite, l'écrivain André Gide — front très haut, grosses lunettes d'écaille — qui dînait en compagnie de deux dames. J'avais lu tous ses ouvrages sans avoir eu la chance de me trouver en présence du maître. Très ému par cette rencontre imprévue, mon repas avalé à la hâte, je courus à la cité Byr, où nous résidions, pour annoncer la nouvelle à mes collègues ainsi qu'à un médecin de l'A.M.S.(1) féru de littérature. Et tous de s'exclamer — « quelle chance inespérée — il faut absolument inviter André Gide à prendre le thé et organiser une petite réunion en son honneur — chargez-vous donc de cette mission puisque vous avez été l'heureux annonciateur de cet événement ». Et moi, fier comme Artaban, de me précipiter chez monsieur Schmidt pour lui demander, tout d'abord, si j'avais bien reconnu Gide et non son sosie par hasard... — « Oui, monsieur — c'est bien André Gide qui se trouvait, hier, dans la salle à manger, avec sa femme et une amie. André Gide descend chez moi depuis très longtemps ; je lui donne toujours la même chambre. Il a écrit ici, un de ses livres (l'Immoraliste ?) ou peut-être à Touggourt... —« Comment pourrai-je l'aborder pour l'inviter dans notre cité ?» — « Oh c'est très simple, monsieur Lebert, ce soir, après dîner, vous vous tiendrez dans mon bureau et lorsque mon hôte y viendra, je vous présenterai— aucune difficulté ». Fort de ces promesses, je les transmis à mes camarades qui se préparèrent à recevoir dignement l'auteur des« Caves du Vatican ». Le lendemain, après dîner, j'étais, vous le devinez, passablement ému dans le bureau de monsieur Schmidt, me préparant à saluer l'hôte illustre par une courte harangue, jugée digne en la circonstance. Brusquement la porte s'ouvre : André Gide s'avance, très grand, impressionnant, un classique : « Iphigénie en Tauride » sous le bras. Empereur romain, dont il avait la stature, André Gide se retourne me dévisage de haut en bas, sévèrement, derrière ses grosses lunettes. Courageusement, je tente de m'exprimer. Il échange quelques propos avec le directeur de l'hôtel lorsque celui-ci, me voyant, dit : — « Monsieur Gide, vous avez ici un ami, administrateur-adjoint, qui voudrait vous saluer ». Tel un empereur romain, dont il avait la stature, André Gide se retourne me dévisage de haut en bas, sévèrement, derrière ses grosses lunettes. Courageusement, je tente de m'exprimer. « Maître — mes camarades et moi serions très honorés si... avions cru devoir... votre présence serait pour nous... » mon beau discours ne tient pas devant ce regard de glace et, très troublé, je balbutie quelques mots indistincts. C'est alors que l'écrivain relève la tête, me fixe d'un regard terrible et répond froidement, « Monsieur — je suis venu à Biskra pour préserver mes, loisirs — j'entends les préserver — Adieu!» et de pivoter sur ses talons. Quand j'arrivai, penaud, à la cité Byr, on devine les propos de mes camarades, fort déçus et persuadés que j'avais été un fort mauvais diplomate en l'occurrence. Auraient-ils fait mieux ? Peu de temps après cette rencontre, il m'a été rapporté, de bonne source, qu'André Gide et ses compagnes passèrent quinze jours aux Ouled Djellal où il fut éblouissant d'érudition et charmant de surcroît... Félix qui potuit rerum cognoscere causas, comme l'écrivait le vieil Horace. André Lebert (1) Assistance médico-sociale ANDRE GIDE A BISKRA André Gide au cours d'un voyage en Algérie, en 1893.
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17 septembre 2013 2 17 /09 /septembre /2013 22:11

AVEC ROUSSEAU ET L'HOMME MODERNE
Dans le cadre de verdure et de silence de l'abbaye de Royaumont, si propice à la méditation et aux fructueux échanges d'idées, s'est déroulé, du 28 juin au 3 juillet, un colloque organisé par la commission française de l'Unesco, qu'anime M. Yves Brunsvick, avec le concours de l'Association Jean-Jacques Rousseau. Il s'agissait, à l'occasion du bicentenaire des grandes œuvres de Rousseau, de confronter Jean-Jacques avec notre temps, de rechercher si ses idées, qui ont tant bouleversé son siècle et même le suivant, trouvent chez nous un prolongement et un écho, si, entre ce qu'on peut appeler l'homme moderne, qui épouse plus ou moins son époque, et J.-J. Rousseau, qui fut à la fois de son temps et contre son temps, philosophe et antiphilosophe, on peut discerner des rapports.

Tel était le projet de M, Maxime Némo, qui fut l'initiateur de cette rencontre.

Marxistes et anti-marxistes se sont affrontés

Après quelques exposés introductifs, dont l'un replaça Rousseau dans le Siècle des lumières, dont l'autre montra combien l'existence moderne est peu compatible avec la pratique de cette vie intérieure où le promeneur solitaire trouvait son refuge et sa volupté, les chapitres essentiels - du moins ceux qui avaient été jugés tels - furent abondés successivement au cours de cinq journées d'études et de discussions : sciences et techniques, doctrine politique, idées sociales, idées pédagogiques (1), rapports de l'homme et de la nature, problèmes du langage et de la communication verbale, tous ces thèmes firent l'objet d'exposés parallèles, étant envisagés successivement " chez Rousseau " et " à notre époque ". Méthode sans doute trop symétrique, dont le caractère artificiel n'a pas manqué d'être relevé au cours de la discussion générale, car enfin il est périlleux de trop vouloir prouver, et l'idée directrice de ce colloque, qui était de montrer le prolongement de la pensée de Rousseau dans le monde moderne, parut précisément se trouver contredite par un des conférenciers, qui affirma tout au contraire qu'il y avait cassure entre la pensée politique de Rousseau et la pensée politique de notre temps.

Dans ces sortes d'entretiens il est inévitable que l'on assiste à l'affrontement de thèses ou de tendances diverses, et il ne faut pas le regretter. Ici - comme on devait s'y attendre - marxistes et anti-marxistes se sont affrontés. La contribution des premiers n'a pas été sans intérêt : ils se sont attachés à montrer non point, à proprement parler, qu'il y avait une interprétation marxiste de Rousseau, mais plutôt une méthode marxiste à appliquer à l'étude de son œuvre, et ils ont soutenu que le sentiment de responsabilité que l'individu, dans une société socialiste, éprouve à l'égard du monde était déjà préfiguré dans l'humanisme de Rousseau.

C'est d'ailleurs cet " humanisme civilisateur " de Rousseau qui fournit au professeur Michel Dynnik, membre correspondant de l'Académie des sciences de l'U.R.S.S., le thème de son exposé, au cours duquel il affirma que, compte tenu des évolutions incontestables et de la différence des époques, les " humanistes progressistes " de notre temps reconnaissaient un grand précurseur en celui qui condamna les inégalités sociales, restaura la dignité du travail humain, et notamment du travail manuel, exalta l'esprit civique, flétrit les guerres de conquête et " consacra toute son œuvre à l'affirmation du droit naturel de l'homme au bonheur ". Les ouvrages de Rousseau, dit encore M. Dynnik, sont largement traduits et diffusés en Union soviétique à des milliers d'exemplaires, ce qui atteste le caractère toujours " vivifiant " de la pensée qui les inspira.

Une importante participation étrangère

Aussi bien est-ce, croyons-nous, la participation étrangère qui conféra au colloque de Royaumont la plus grande part de son originalité et de son intérêt. Le professeur Stanciu Stoian, de Bucarest, apporta son fervent témoignage ; nous avons noté la présence d'un Norvégien, M. Tobiassen ; un universitaire américain montra combien la Constitution des États-Unis s'était inspirée, à l'origine, des idées de Rousseau, et je dois signaler tout particulièrement la participation de M. Takeo Kuwabara, de l'université de Kyoto, venu du Japon avec deux de ses collègues, et qui, dans son exposé sur " la coïncidence et l'influence de J.-J. Rousseau en Extrême-Orient ", fit état de trois penseurs, Houang-Tsong-hi (1610-1695), surnommé le " Rousseau chinois " ; Soeki-Ando (XVIIe siècle), apôtre d'un idéal de vie communautaire paysanne qui offre de singuliers rapports avec certaines idées essentielles de Jean-Jacques, et enfin Chomin Nakae (mort en 1901), authentique disciple de Rousseau, dont il fit connaître au Japon et en Extrême-Orient la pensée politique, traduisant le Contrat social en chinois classique. À l'heure même où nous écrivons, des nouvelles qui nous arrivent du Japon nous apprennent que le bicentenaire de Rousseau est célébré dans ce pays avec un éclat qui ne peut manquer de nous toucher. Ajouterai-je que l'Afrique noire d'expression française était présente à Royaumont et qu'un universitaire dahoméen, M. Aguessy, a dit l'importance attachée par la jeunesse intellectuelle africaine à l'héritage de Rousseau et du dix-huitième siècle français ? Et l'Italie parla aussi, par la voix du professeur Della Volpe.

À l'issue de ces cinq journées, il convenait de faire une sorte de bilan et de tenter une synthèse. M. Starobinski, de l'université de Genève, qui en était chargé, s'en acquitta avec talent et du mieux possible. Au fond, ce qui résulte de cette série d'entretiens (beaucoup moins systématiques en réalité que le programme ne le laissait prévoir), c'est l'extraordinaire actualité de Jean-Jacques Rousseau. Il se présente à nous sous les aspects les plus divers, et son œuvre joue sur un nombre considérable de registres. Que l'auteur du Contrat social et des Considérations sur le gouvernement de Pologne soit en même temps celui des Confessions et des Rêveries, les deux ouvrages les plus personnels, les plus intimes, les plus " affectifs " qui aient jamais été écrits, voilà ce que nous ne devons jamais perdre de vue. Or pour bien comprendre Rousseau il faut chercher à le connaître en entier, à le saisir dans sa totalité, car tout se tient chez lui : le rêveur nous instruit sur la nature du contrat social, le pédagogue et le romancier se complètent, et sans doute ne comprendrait-on pas bien celui qui, dans le dépouillement de l'être intérieur, cherchait à cerner et à appréhender le " sentiment de l'existence " si l'on ne se souvenait qu'il se considérait comme banni de la société par cette société même au bonheur de laquelle il était primitivement résolu à se consacrer.

La nature et le contrat

Certes dans les pays occidentaux, ce sont aujourd'hui les écrits autobiographiques de Jean-Jacques qu'on lit de préférence aux autres, et pourtant le colloque de Royaumont a paru porter surtout son attention sur la pensée doctrinale de Rousseau. Cet effort, d'ailleurs, n'a pas été sans fruit : comme l'a fait remarquer avec pénétration M. Starobinski, il a permis de mettre en relief deux pièces essentielles de cette doctrine, l'idée de nature et celle de contrat, et les relations étroites qui les unissent. Toutes deux sont des " commencements " (car Rousseau est l' homme des commencements " : l'état de nature est un commencement idéal dans l'ordre du temps ; le contrat est un fondement idéal dans l'ordre du droit... Restaurant sous une autre forme les privilèges de l'origine, il est en quelque sorte une seconde origine ; la nature sociale du contrat supplée ou relaie la nature primitive. Et de même que Jean-Jacques a imaginé le contrat social irréalisable, de même il a jugé impossible le retour à l'état de nature. En somme, le contrat social serait, comme l'état de nature, une hypothèse idéale, un fait extra-historique...

" Repenser l'homme moderne "

Il n'était pas inutile de préciser ces points de vue. Au demeurant, les questions soulevées et controversées ont été nombreuses, et nous nous bornerons à citer parmi les plus importantes : la place donnée par Rousseau à la notion de raison, le caractère conscient ou inconscient de la " volonté générale ", les conceptions modernes de la démocratie et la démocratie selon Rousseau, le patriotisme et le nationalisme selon Rousseau, et dans quelle me sure celui-ci peut être considéré comme le précurseur des nationalismes modernes (thèse qui fut avancée par l'un des congressistes). Inversement certains problèmes non négligeables ont été presque laissés dans l'ombre: ainsi les rapports de la pensée religieuse de Rousseau avec le christianisme contemporain.

On le voit, si les entretiens de Royaumont ne sont point parvenus à dégager des conclusions définitives, et s'il n'en est point sorti, Dieu merci ! Une motion d'unanimité, si même ils ont fait éclater des divergences, ils n'en ont pas moins eu le très réel mérite de mettre en lumière la richesse de la pensée de Rousseau et surtout sa fécondité. Que, deux siècles écoulés, cette pensée et la personnalité de son auteur puissent susciter, jusque dans des pays lointains, tant de discussions et des controverses encore passionnées, qu'elles soient l'objet de tant de recherches et d'efforts pour les mieux comprendre, qu'elles se prêtent à des explications ou même à des interprétations si variées - voilà qui nous emplit d'étonnement et d'admiration. Et M. Maheu, directeur général de l'Unesco, qui prononça le discours de clôture, eut raison de se féliciter que J.-J. Rousseau nous ait fourni l'occasion de repenser l'homme moderne. Il fit remarquer aussi que ce colloque répondait exactement à l'esprit de l'Unesco, dont la vocation est avant tout d'organiser des échanges d'idées. Plusieurs des problèmes essentiels posés par Rousseau, notamment le problème de l'égalité (entendons aujourd'hui l'égalité entre peuples développés et peuples sous-développés) et le problème de la civilisation, des moyens de l'étendre, de la rendre plus efficace, ou même de la sauver, sont au centre même des préoccupations de l'Unesco. Et ce n'est pas un mince hommage rendu à l'homme qui commença sa carrière en lançant l'anathème contre les arts et les sciences, et contre une certaine forme de civilisation, que de lui avoir demandé d'inspirer de tels entretiens sous l'égide d'une organisation internationale vouée à l'éducation, la science et la culture.
(1) Dans ce domaine, M. Pierre Burgelin apporta une remarquable contribution.

PIERRE GROSCLAUDE

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17 septembre 2013 2 17 /09 /septembre /2013 22:03


LE RAYONNEMENT DE J.-J. ROUSSEAU
Article publié dans LE MONDE le  01.07.1957
L'Association Jean-Jacques-Rousseau a pris l'initiative de la commémoration du deuxième centenaire du " retour à la nature " de Rousseau (1756-1956).

La très belle exposition du Musée pédagogique, sur le thème

" Genèse et Rayonnement de l'Émile ", présenta du 17 avril au 15 juin 1956 un remarquable ensemble.

De son côté Pathé-Marconi enregistrait l'œuvre exquise le Devin du village. Enfin un projet de réédition de l'œuvre de Rousseau était étudié.

Cette année le deux cent unième anniversaire du " retour à la nature " vient d'être célébré, sous les auspices des instituts français, à Édimbourg et à Londres, où des expositions ont eu lieu le 14 mai et le 4 juin.

Maxime Nemo, secrétaire général de l'Association, parla de " l'Actualité de Jean-Jacques " et présenta le disque du Devin du village, dont l'audition fut accompagnée d'une projection d'estampes du dix-huitième siècle.

À partir de l'automne prochain de semblables manifestations auront lieu en Italie, en Allemagne et en Scandinavie. Puis, afin de préparer la célébration du deux cent cinquantième anniversaire de la naissance de Jean-Jacques en 1962, l'Association, à l'aide d'une enquête, s'efforcera de définir la nature de l'influence exercée par Rousseau depuis deux siècles sur l'activité humaine.

Adresser toute communication au secrétariat général de l'Association,

160, avenue Ledru-Rollin, Paris (11e). Tél. VOLtaire 63-36.

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4 avril 2013 4 04 /04 /avril /2013 00:15

« Appréciation du 7 novembre 41 »

Inédit de Maxime NEMO


Staline préféra rester à Moscou et décida d'organiser un défilé militaire sur la place Rouge le 7 novembre, pour le 24e anniversaire de la révolution bolchévique d’octobre 1917, et fait un discours et ce, malgré les risques de bombardement. Staline voulait montrer au monde entier que l'URSS tient et que les Soviétiques ne sont pas encore vaincus. Les Russes passèrent à notre calendrier grégorien.

http://www.northstarcompass.org/french/nscfr24/stalin.htm (Discours de Staline)

 

La politique se situe exactement aux antipodes de la métaphysique. En métaphysique, seule, la rigueur de l’idée fonde la vérité puis la maintient, au besoin contre l’évidence des faits ; en politique, il n’y a que les faits qui comptent. C’est pourquoi une « idée» politique peut devenir une si mesquine chose, en ce sens qu’elle ne tient aucun compte de la réalité que la politique a, précisément, pour fonction de régir. Ceci nous explique que les idéologues soient parmi les plus pauvres réalisateurs politiques qu’on puisse voir. Ne pas tenir compte des faits acquis ou prévisibles, en politique, est, non seulement une erreur mais la pire des imbécilités. Nos politiciens de droite ou de gauche, ne sont que d’irrespectables ganaches, car sans être le moins du monde métaphysiciens – ce qui serait tout de même une excuse majeure ! –ils méconnaissent la réalité et estiment ne devoir guider les faits du monde que selon l’ordonnance, aussi irrespectable qu’ils sont eux-mêmes, des quelques idées, sur lesquelles se fondent leur appréciation du réel ;

C’est pourquoi en politique, changer n’est pas un méfait, si le changement a pour base une réalité plus grande ou plus nettement perçue que celle qui nous avait fait prendre position auparavant.

Il y a à peu près quatre mois et demi que la guerre germano-russe a commencé. Aucune des hypothèses que j’envisageais comme possible le 22 juin dernier ne s’est visiblement réalisée. Une seule chose se confirme cependant. Je demandais si le technicien russe tiendrait en présence de la technique allemande, et je doutais que cela fut possible. Or, si ce technicien vaut plus que le nôtre, ce qui n’est qu’un piètre éloge, il est loin de valoir son « collègue » allemand. Les armées russes reculent  sans cesse et semblent « fondre dans la fournaise ». Il est probable qu’en retour, l’armée allemande est sérieusement touchée  par la résistance de l’adversaire qui, tout en se dérobant à l’étreinte, oppose une défense farouche. La guerre dure donc plus qu’il n’était possible de prévoir qu’elle durerait, il y a quatre mois. Mais ce n’est pas le seul aspect qu’il convient de reconsidérer ; c’est l’hypothèse de cette guerre « étrange» elle aussi qu’il convient de revoir et après 20 semaines d’hostilités, on peut encore dire quelle fut la cause initiale du conflit.

Depuis ce matin du 7 novembre 41 des hypothèses nouvelles ont effleuré mon esprit. Encore une fois, l’avenir dira si elle sont exactes.

Il faut en effet noter combien il est difficile de se former une opinion valable : nous vivons dans un vrai désert. Les informations d’où qu’elles se produisent sont suspectes autant que contradictoires et la meilleure méthode est, sans doute, de commencer par n’en pas tenir compte. Mais, alors, où est la réalité sur laquelle baser un jugement sain ? Il s’agit rien moins que de créer la perception de l’événement à l’aide des seules clartés intuitives. Par une sorte de génie généralisateur, il faut pénétrer dans le secret des faits accomplis, mais dont on sait seulement qu’ils le sont. On ne sait pas la cause qui les a provoqués ; ils sont encore un peu de la respiration du monde et vivent donc, à l’état de souffles. Dépourvus de la moindre plasticité, ces faits qui composent la réalité temporaire, il faut essayer de les deviner. Et l’esprit tremble un peu, l’appréhension de l’erreur restant considérable. Pourtant, à l’homme isolé que je suis, homme de bonne volonté s’il en est ! il faut accomplir cet effort.

C’est donc cette guerre, depuis son prodrome jusqu’à ses réalisations multiples qu’il convient de repenser, en essayant de ne pas s’égarer dans le labyrinthe des possibilités ou des cancans. C’est même bien plus que cela, c’est l’âme de cette guerre qu’il faut aborder en partant de son isolement personnel et de l’ignorance où je suis des faits qui se sont créés depuis deux ans. Je ne possède, en effet, que les renseignements de l’homme de la rue. Seuls peut-être changent, le moyen de les scruter pour établir leur figure possible, dans le réel.

L’âme de cette guerre n’est autre que l’âme d’Hitler. Je ne veux pas dire ici, que sa conscience a nettement prévu le conflit et l’avait accepté avant qu’il n’éclatât. Je suis à peu près certain que rien, en lui-même, n’a été si précis, et qu’en son âme et conscience, il a désiré ainsi qu’il l’a souvent affirmé, une solution possible sans que la guerre en soit la conséquence. Mais il en est de nos états d’esprit comme de bien des choses : ils portent, inconsciemment un destin en eux, et, ce destin se réalise contre leur sentiment au besoin. Le destin de l’état d’âme d’Hitler était de provoquer ce sanglant conflit. La guerre, dirai-je encore est la conséquence obligatoire de son propre rayonnement, de la création de ses divers états de sub-conscience.Hitler-et-Mussolini.jpg

Il est en ceci, bien différent de Mussolini ; d’ailleurs il s’oppose en tout au chef latin. Le rayonnement de ce dernier est limité par la précision de son rationalisme romain, tandis que celui d’Hitler est  accru par la qualité de son essence germanique. Jamais chez Mussolini, la notion de l’action à entreprendre n’adopte une forme religieuse. ; tout en Hitler demande à atteindre cette forme et cette fonction. Pour cette raison, il est probable que l’arrivée d’Hitler et du nazisme allemand a sauvé le fascisme d’une désagrégation certaine, puisque, d’une normalisation déjà acquise. Il suffisait de se promener librement à travers l’Italie, à la veille de la guerre, pour sentir à quel point la vivacité fasciste se trouvait édulcorée.

D’ailleurs, je crois de plus en plus à une éclipse, au moins momentanée de l’influence méditerranéenne, pour la simple raison que la civilisation occidentale ne se sauvera du péril immense qui la menace – et qui est le plus grand qu’elle ait connu depuis 2000 ans !- que par un recours à la vie de l’esprit replié sur soi et sur ses valeurs. Or, cette intensité, le Nord nous l’apporte tout naturellement. C’est lui qui a créé la civilisation gothique, le mouvement du Protestantisme et une immense partie de la renaissance. Le Nord nous apporte-t-il une énième fois le salut, comme il nous l’apporta à l’aube et à la fin du Moyen Age et au moment de la renaissance ? je l’ignore, tout en indiquant la nécessité d’un tel mouvement d’opinion profonde. Je serais surpris qu’il n’y ait pas en Allemagne, à l’heure présente, un certain nombre de bons esprits pensant ainsi que moi ; en Allemagne et, peut-être en Scandinavie également.

La vie de l’âme chez Hitler rendait indispensable une évolution de l’homme qu’il est également et que je caractériserai ainsi : homme entraineur d’événements considérables. Il est de ces êtres, comme napoléon qui s’accomplissent dans l’événement collectif exactement comme l’artiste se trouve et se découvre dans et par son œuvre. Une fatalité emporte ces êtres, plus grande que leur intelligence, perçue et exprimée. Cela, c'est-à-dire, cet entraînement  de l’œuvre créée, cet appel d’une proportion appelant une autre proportion, amène dans leur existence des éléments discordants qui peuvent être considérés comme autant de contradictions. En réalité, et comme toute nature puissante, la leur est d’une constante unité. Notre critique a constaté de ces contradictions dans le tempérament d’Hitler, contradictions que nous avons pris pour des mensonges volontaires. Une étude plus attentive de sa nature profonde  permettrait peut-être d’éviter au moins ce terme et de mieux comprendre l’homme, puisque nous le jugerions à travers les difficultés qu’il a rencontrées et qu’il n’a vaincues qu’une à une.

Il existe dans toute création, une part immense de « fortune ». L’esprit, peut dès le début, en pressentir la présence confuse et compter sur cet apport, comme au jeu, on compte sur une chance ; mais le propre de l’émotion raisonnable est de s’opposer à l’apparition de ce hasard car elle ne peut accepter de hasard sans se nier tout entière. Toute imprévisibilité semble absurde à l’esprit qui raisonne et qui mesure. Or, cet esprit, Hitler ne l’a qu’en second lieu, étant avant tout passionné.

Et, ici, il serait mesquin de refuser à cet homme la reconnaissance de sa qualité essentielle : il a la passion de l’Allemagne. A cette ardeur patriotique, que nul Français digne de ce nom, n’a le droit de contester au maître du Reich, s’ajoute une passion morale qui, pour être moins apparent, est également certaine. C’est cette passion, autre que la première, qui le moment venu, exige que l’homme patriote dépasse les limites du sens national pour l’amener à généraliser sa pensée et à étendre sa volonté dans une affirmation de plus en plus considérable et aussi de moins en moins concrète.

Evidemment un grand échec ferait rentrer dans l’ombre, la partie la plus dense, la plus ardente de ces « rêves » et en particulier de l’homme d’état qui est, en même temps, un rêveur, et ces volontés qui ne sont d’abord que des velléités, parce que des volontés, pas encore certaines de ce que je nommerai : leurs débouchés avorteraient sans doute. Mais c’est l’étrange destin de ces hommes : il forcent les Destin à les accomplir, comme s’ils étaient des complices du Destin.

Napoléon trouvant l’égal de César ou d’Alexandre en face de lui eût probablement fini sa vie dans la peau d’un obscur général de la première République ; de même, si Hitler avait rencontré une volonté égale en génie comme en persévérance à la sienne, son échec aurait été probable. Au contraire, en présence de sa dimension, il trouve les polichinelles anglais ou américains, ou les fantoches français. Déjà sur le plan intérieur il a « avalé » tous les politiciens weimariens, simple pacotille dont son regard discernait la piètre qualité.

Il agit, mais, nécessairement, il procède par bonds successifs, dominant ces opposants successifs et diluant leur antagonisme, comme on fait fondre des pilules dans la bouche. Et c’est ainsi qu’il évince ses chefs de partis populaires dont on n’entendra plus jamais parler, comme il évince les Hohenzollern, les hobereaux poméraniens ainsi que les  partis populaires puissamment organisés de l’Allemagne moderne : Sozial Democratie, Communistes, centre catholique etc…. Et naturellement, sa confiance en lui grandit et sa foi en lui-même, et, en lui seul se fortifie à chaque victoire. Et c’est aussi pourquoi un résultat atteint lui procure l’idée d’un autre résultat et qu’il dépasse  les points qu’il s’était assignée d’abord comme limite ; exactement comme une œuvre terminée est pour l’artiste une excitation en vue d’une nouvelle création ; l’artiste se trouvant, avec l’œuvre achevée en présence d’un vide que sa nature créatrice ne peut tolérer.

Le monde qui ne comprend pas laisse cet homme prendre conscience de lui et de sa force. Ce monde des réalistes modernes est-il est vrai le plus pauvre qui ait jamais été lorsqu’il s’agit d’estimer un tempérament créateur. Les maquignons de la Finance et des Affaires qui nous dirigent estiment même avantageux de subventionner au début le « copain » politique, qui n’a que la politique pour tremplin, alors que nos maquignons ont la Finance et les Affaires ; Il l’aident donc à grandir, à se hausser à sa première mesure, se disant que ce magnétiseur de foules restera le collaborateur qu’on paie et qu’on casse, au besoin, dès que son utilité n’apparaît plus pour les Finances et les Affaires.

Les conservateurs obstinés ne voient dans Hitler que ce qu’il est capable de préserver dans le désarroi occidental où vit le capitalisme, perpétuellement inquiet et menacé. « Chaque jour suffit à sa besogne » pensent ces gens qui n’ont ni âme, ni rayonnement intellectuel, et qui n’en désirent pas. L’idée, le concept d’un grand caractère leur est aussi étranger que la personnalité du grand artiste  ou l’inquiétude de la beauté. C’est ainsi que l’homme peut surgir de ses balbutiements et prendre la direction d’un grand Etat central.

La remilitarisation de la Rhénanie s’effectue alors, l’Anschluss éclate, le monde ne comprend pas. Pourtant, le coup de tonnerre est terrible ! Le copain Mussolini en est, lui-même éberlué. On entend que lors de la remilitarisation de la Rhénanie, le grand état major allemand a tremblé qu’une réaction ne se produise, car l’œuvre militaire était loin d’être au point. Je suis à peu près certain qu’Hitler lui-même a eu la fièvre ; à tort d’ailleurs, puisque le monde qui, encore, pouvait tout, n’a pas bougé – peut-être pour cette raison que le destin est souvent favorable aux grands caractères. Un peu de magnésium a étincelé dans la nuit de l’Europe et de l’Occident, juste le temps de permettre à quelques  discours de se produire,  à vide ! à quelques phrases d’être photographiées; l’ombre s’est reformée et Hitler a compris davantage qu’il avait raison de ne compter que lui seul et qu’il guidait les événements au lieu de les subir. Alors il a préparé l’acte des Sudètes. Emoi, en cet instant, d’autant plus grand que l’événement est plus « inattendu » (NDLR:relire les journaux  de l’époque où sont peintes les successives étapes de la stupeur officielle.) Comme résultat, un scénario exactement pareil au précédent. Il n’y a à chaque fois, qu’un métrage un peu plus long de pellicules ; et Hitler surgit, face au monde, certes, mais face à lui-même ; face à ses avertissements intérieurs qui dès la première heure lui ont laissé entrevoir la route à parcourir. Il prend conscience de son être et « se » comprend de plus en plus. Désormais, les dés sont jetés : à l’Ouest, après de vaines récriminations, on admettra l’inévitable sous la forme de ce qui est fait ; à l’Est, on s’inclinera également. L’histoire de Dantzig peut venir.

On l’a déjà indiqué et cela parait infiniment possible : en face des déclarations de guerre française et anglaise, Hitler n’a pas cru à la sincérité des réactions de ces deux pays. Il a pensé qu’après une parade militaire plus ou moins longue et démonstrative, le besoin d’abdication toujours rencontré, se manifesterait encore, lui permettant de fonder une Allemagne toujours plus puissante, avec le minimum d’inconvénient pour lui, d’abord ; pour son pays, ensuite ; et pour les autres, enfin.

Ici, pourtant, son espoir a été déçu ; un imbécile entêtement surgissant subitement au cœur du camp adverse. Ce furent ces huit mois d’attente guerrière, huit mois d’inaction coupés, seulement, de nouvelles surprises, telle que l’aventure nordique et ingénument avouées à Londres et à Paris. Ces surprises précédèrent la campagne de France et notre total écrasement.

Alors, le souffle de ceux qui aiment encore leur pays, non sans mépriser un peu ceux qui vivent de lui, à bien des échelons !ce souffle s’arrêta. Qu’allait-on faire d’un France abandonnée par tous et par elle. Je me souviens que mon intuition me fit affirmer que l’Allemagne ne réclamerait pas fatalement la déchéance  de la France et qu’elle continuerait à considérer comme nécessaire à un équilibre, nouveau, des forces européennes. C’est que l’homme de Mein Kampf était loin ; les triomphes successifs, s’ils affermissaient la position politique d’Hitler, du Chef de parti et du chef de pays voulaient que naisse également et comme conjointement, un propagateur d’idée morale, et qu’Hitler aboutisse au rôle qu’il se fait de lui-même et de la destinée de son pays. Car ce réformateur est un rêveur. Allemand, il l’est et le demeure ; même quand une partie excentrique de son individu l’incite à une propension nouvelle de sa personnalité et l’entraîne où le rêve entrainera toujours l’homme allemand.

Ici, plus que jamais, les deux types, Hitler, Mussolini sont hostiles irréductiblement, comme au Louvre la sculpture romaine s’oppose aux œuvre de la Grèce. Du côté latin de la galerie antique c’est l’humanité terre à terre, puissance politique certaine, mais un peu sèche autant qu’étroite ; du côté grec c’est l’humanité allant jusqu’au divin et l’englobant en soi. D’un côté donc, une humanité trouvant sa fin en soi, et limitant son génie à l’organisation de ce principe sur terre ; de l’autre une tendance méditative qui n’a qu’un pas à faire pour découvrir, sur le chemin de sa splendide raison, l’adjonction mystique qui donnera Orphée ou Pythagore, ou Plotin et ce culte des Idées pures, parti d’un instinct vital, qui à l’origine, contient toute la vie possible. Or, ce don de divination de la vie essentielle, le germain en est étrangement pourvu, et s’il ne l’éclaire pas de « raison » comme le Grec aimait à le faire, du moins, pour lui , comme pour le méditerranéen pur, chaque chose commence-t-elle par un enthousiasme dionysiaque, et ce n’est pas sans raison profonde que Nietzsche a pénétré si intensément cette partie du génie grec, et a noté la liaison de ce penchant avec la musique. Le point de départ chez les deux types est identique puisqu’ils adossent toute vie future à un enthousiasme initial qui va permettre à la vie de rayonner. Chez le Grec, elle rayonne jusqu’à la limite qu’il trouve ou s’assigne ; chez le Germain, elle gravite volontiers jusqu’à l’illimité, et c’est là son danger. Mais là- base est la même et peut se définir ainsi : une exaltation qu’on transporte avec soi et qui agrandit, de champ en champ, de renouvellement en renouvellement, la possibilité éthique, morale ou politique.

C’est cette faculté fécondante qu’Hitler extériorise et c’est à elle que nous devons l’apparition, dans ses préoccupations de l’idée d’un homme européen, à présent que la position de l’homme allemand est établie. Il faut à son dynamisme un élément nouveau à féconder et sa victoire a pour conséquence de le placer en face d’une responsabilité que le rêveur qui écrivit Mein Kampf, le chef de parti, l’homme politique n’avait pas envisagée, et que, si l’un ou l’autre de ces hommes dépassés l’avait évoquée, la raison raisonnante, alors limitée par la proximité des circonstances, l’aurait repoussée, la jugeant incompatible avec l’état de l’œuvre, momentanément présente et possible.

Chose étrange, et, fait, peut-être, nouveau dans l’histoire du monde, ce sont les dimensions de sa victoire qui vont peut-être permettre au rêveur d’assouvir cette passion humaine, d’abord limitée à des créations relativement restreintes, mais qui ne cessent de s’amplifier au fur et à mesure que le succès les fortifie.

C’est qu’il est impossible à chaque homme qui a pensé fortement l’existence de ne pas sentir surgir en lui, venues de profondeurs de son être, le besoin de répandre cette notion de la vie que le rêve lui apporte, en quelque sorte composée. C’est le fait de l’imagination sortant de ses premières vapeurs et organisant un monde immédiat qui font que les éléments de son inspiration sont trouvés insuffisants et c’est cette chaleur qui fait craquer les limites, suivant l‘effort de dilatation que l’imagination opère sur elle-même, sur ce qui l’entoure ou ce qu’elle peut atteindre. Ainsi les confins de la satisfaction individuelle sont rapidement débordés et, par ce jeu de l’être sur l’être, s’organise le rayonnement de l’individu autour de soi. C’est l’exercice de cet « impérialisme du moi » qui constituait pour le Baron Seillières le centre de la personnalité romantique ; centre sentant plus que pensant, d’abord ; mais à qui s’ajoute graduellement l’infini des perceptions, pour peu que l’imagination soit suffisamment créatrice.

Pour l’individu romantique, le monde n’existe que sous la forme d’un développement subjectif..Il le découvre au fur et à mesure que l’imagination – et pour dire plus exactement –son imagination – le recrée et c’est  ainsi que cet individu est appelé à transporter dans sa notion du monde, un élan messianique  dont il est bien difficile de ne pas découvrir l’essence dans la personnalité d’Hitler. Il croira d’autant plus à ce monde qu’il a la nette impression qu’il l’improvise et qu’avant lui, cet univers n’existait pas, sentiment naïf mais il y a fatalement de la candeur dans l’âme du novateur. Il ne créerait pas s’il ne pensait créer.

Si l’œuvre d’Hitler réussit, si rien ne vient la détourner de l’élan qu’il tente de lui communiquer, peut-être l’Histoire dira-t-elle que cette réalisation est la conclusion logique d’un siècle de romantisme social. La révolution française est un fait essentiellement romantique, au point d’être romanesque en certaines de ses parties !  et tout ce siècle, ou ce siècle et demi, n’a été qu’un long et ardent moment de prosélytisme. Ses formes, ou ses tendances : démocratiques, socialistes, communistes, anarchistes, nazistes enfin, sont les divers accidents de ses explosions successives. C’est, essentiellement, le siècle où les faits humains sont notés sous l’angle de la perception subjective, parce que sous celui de la pure imagination. Ce qu’il y avait d’essentiellement méditerranéen dans le monde, se trouble, s’altère au contact de la constante fulgurance que ce siècle nous apporte. Le principe humain y perd quelque peu de sa transparence ordinaire et acquise, et ceci au profit d’une dilatation de son principe –quelque fois hasardeuse. Mais les faits sont tels et si la négation peut, d’un point de vue théorique, présenter de solides avantages à l’esprit, à l’intelligence qui la risque, elle est sans la plus infime influence sur l’écoulement des choses. Il n’est pas un artiste qui n’ait senti naître un total enthousiasme en assistant au passage du « moi » personnel à l’impression cosmique ; pas un qui, en face de son propre spectacle, n’ait été son propre orateur ou chanteur. Mais l’artiste trouve dans son œuvre un assouvissement à peu près immédiat. Lorsque sa personnalité créatrice s’est absolument accomplie dans l’œuvre créée, il s’établit un rapport entre le « mouvement » de sa personne et la stabilité de l’objet enfanté et ce rapport peut devenir à certains moments, la source d’un apaisement au moins momentané. C’est que l’idée initiale a trouvé en même temps qu’une « étendue » une résistance dans la matière où elle va s’incorporer. Du mélange de matière et d’idée naît une plasticité dont l’intensité, le degré de perfection est l’indice de la puissance créatrice de l’artiste. C’est par la création de cette plasticité qu’il convient de juger un artiste, puisqu’elle constitue la preuve de la réussite plus ou moins obtenue. Chez un artiste, le point de départ se nommera : rêve et la plasticité finale sera son acte. Tout entre ces deux points n’est qu’évolution. Nous pourrions dire de l’œuvre d’art : une chose, née du rêve, attend sa forme définitive. Lorsque l’acte plastique la lui a donnée, l’acte est accompli, à tous ses étages, à tous ses stades. Mais le rôle du rêve dans l’élaboration et l’accomplissement de l’acte peut-être constant ou rester limité par l’intervention d’autres facteurs. Il semble que chez Hitler, le rôle du rêve soit prédominant, et, toujours le parallèle vaut entre lui et Mussolini.

La nature latine tient trop compte de l’aboutissement du rêve en actes pensés, et pensée presque depuis l’originel !- pour laisser intervenir dans l’une de ses créations l’élément musical qui est l’indice de la constance du rêve. Le tempérament de Mussolini  se prive ainsi d’une participation  susceptible d’enchanter, qui assiste à l’élaboration de l’acte créateur et de maintenir également le créateur dans un état de permanente effervescence. Chez lui la part de réflexion atténue à un tel degré la puissance intuitive  que celle-ci sentant l’obstacle, se méfie et avorte. Elle devient raison avant d’avoir achevé son évolution en tant que langage intuitif. Et cette intervention prématurée est la cause, peut-être, pour laquelle nous ne voyons pas la volonté mussolinienne  créer des événements « imprévus »tels que ceux qui apparaissent chez Hitler. La politique d’un des dictateurs est d’essence classique, ses tonitruances restent verbales, celle de l’autre est romantique et engendre ce surprenant qui provoque par instant la stupeur. Dans l’un des deux hommes, l’imagination se limite ou se trouve limitée, elle est chez l’autre débordante et ne cesse de s’amplifier alors même qu’elle s’accomplit.

Toujours en ce domaine, il est bon de revenir aux formes de tempéraments : les actes d’Hitler naissent des richesses de l’âme et découvrent leurs sujets d’accomplissement dans une aspiration fulgurante, ceux de Mussolini redoutent cette extension vers l’infini. Il est bon de noter également que le tempérament des deux dictateurs est la très exacte expression de celui de leur peuple. La « mesure » mussolinienne, en dépit de ses outrances verbales, a certainement trouvé, -au moins jusqu’aux désastres de la campagne en Grèce – une approbation profonde dans la masse italienne ; le côté grave et quasi religieux qu’Hitler assigne aux destins de l’Allemagne moderne, cet enseignement aryen et cet acte de même nature qu’il lui réserve atteint au plus profond de son être la masse allemande qui entrevoit ainsi la « mission » dont ses besoins d’âme réclament la présence. Il n’est pas impossible qu’elle lie la notion de l’homme allemand à celle de l’individu européen et lui cherche dans sa langue et dans son propre caractère les définitions de son être.

Dès lors, le langage adopté par le chancelier Hitler ne doit pas nous surprendre, de même que nous n’avons pas de raison valable de douter de la sincérité de ses affirmations. L’homme s’adapte aux dimensions de la plasticité que la concordance de l’inspiration et de l’événement lui propose. Naziste, d’abord, il réalise strictement cette étendue avec l’étroitesse de vue que les limites lui partisan lui imposent. Chef du Reich et Homme d’Etat, il recueille et propage l’impulsion né de cet accroissement et réalise comme récente étendue, cette Allemagne actuelle, lui donnant sa province autrichienne et affirmant la grandeur de l’unité retrouvée, ou créée, qu’il oppose avec infiniment de vraisemblance, au chaos tchéco slovaque. La même nécessité de parfaire son étendu, momentanée, le conduit à Dantzig.

Si, en France et en Angleterre, de vrais hommes d’état eussent pensé la vie européenne, sans doute auraient-ils estimé inutile, en cet instant du développement de la puissance allemande, de tenter de briser cette nouvelle extension, en somme logique, du rêve hitlérien, puisque rien n’avait été essayé auparavant. Ils auraient compris que les fautes accumulées depuis vingt ans, mais surtout depuis dix ans, les rendaient en quelque sorte solidaire de ces réalisations imprévues. N’ayant rien su prévoir ni empêcher à temps, leur simple raison eût du leur dicter la pensée d’un compromis liquidant les fautes commises et leur permettant, en quelque sorte de faire au feu sa part, en rêvant l’avenir.

Hélas, ce fut l’arrêt du Destin de pourvoir la France et l’Angleterre d’hommes politiques n’étant ni des rêveurs, ni de solistes réalistes, mais des personnalités étriquées portées au pouvoir suprême par le hasard de la combinaison électorale, à moins que, comme pour Eden, ce fut la relation mondaine qui fut responsable d’une telle présence.

Le résultat est que possible unité européenne s’est écroulée une fois dans le sang et l’imprévision dont nos malingres potentats ont fait preuve, a voulu que nous assistions à l’apparition d’un nouveau fait encore inattendu : la jonction des deux positions idéologiques ennemies : le nazisme et le soviétisme.

A la veille des hostilités, nous observons avec surprise – toujours !- que Staline se débarrasse du chevelu et verbeux Litvinoff pour lui donner Molotov comme successeur.

Par notre faute, un renversement, non pas des alliances, mais de positions tacitement adoptées depuis dix ans de part et d’autre (états occidentaux et empire russe)  veut donc que l’ours russe cesse d’être à l’Est, le chien de garde des intérêts capitalistes ou le gardien des brebis prolétariennes.

Il est probable que la nécessité de ce renversement, a dû en dépit du triomphe diplomatique qu’il représentait, retentir douloureusement dans la conscience d’Hitler, comme il n’a pas manqué, malgré leur discipline, de désorienter les membres du Parti, l’étonnement d’ailleurs n’étant pas moindre au pays de la faucille et du marteau. Mais c’est le privilège des grands stratèges de la politique de n’avoir d’autres scrupules que ceux qu’exige la réalisation de l’œuvre envisagée. A partir de ce renversement, l’œuvre pouvait se présenter à l’esprit d’Hitler sous un aspect qu’il n’avait pas envisagé, mais qui, dans un certain sens, était inespéré.

L’Allemagne possédant l’Europe depuis le Cap Nord jusqu’à Gibraltar, sa position se révélait formidable. Peut-être au Sud et en raison des défaites italiennes, son empire était-il moins assuré. Il ne faut pas cependant oublier qu’en écrasant la France, elle avait évincé de la Méditerranée, le seul grand adversaire qu’elle eut à redouter dans ces parages. Elle y restait seule encore en face de son unique ennemi, l’Angleterre. D’ailleurs sa politique poussait de hardies pointes dans les Balkans, où elle savait que, le moment venu, il lui serait sans doute possible et relativement aisé de provoquer d’autres écroulements en face d’un ordre de puissance  qui n’opposait à sa gigantesque organisation militaire  que des forces financières doublées d’armées insuffisantes. Un coup d’épaule défonça le dispositif adverse procurant à l’Allemagne la « possession » de la Roumanie, de la Hongrie, de la Bulgarie, de la Serbie, de la Grèce tandis qu’une réaction turque était neutralisée. Dès lors il n’est pas surprenant que l’idée du continent  « à faire » , économiquement, politiquement, mais, aussi dirai-je : idéalement se soit, de plus en plus imposée à l’esprit du rêveur Hitler.  Trouvant, dans cette plasticité sans cesse étendue l’espace où ce rêve peut étaler les chimères que la volonté transforme en réalité. Fédérer des états voisins, depuis longtemps associer à une œuvre commune, dont le degré de civilisation est à peu près équivalent  - états qui ne peuvent attendre qu’une circonstance pour mêler leur intimité nationale au point d’en faire  la condition favorable d’un climat  à peu près identique, ce point de vue peut tenter un intuitif, c'est-à-dire : un homme en avance sur l’événement, un homme qui, comme l’artiste, part du chaos pour aboutir à l’œuvre. Mais quelle disposition essentielle, doit être requise pour l’accomplissement d’un tel rêve ? Un renversement, non plus des alliances, système désormais désuet ! - mais bien des antagonismes ; prouver que la victoire militaire ne fait que devancer en la préparant l’entente  profonde entre peuples vainqueurs et vaincus. Il faut faire de l’acte guerrier actuel ce que toutes les guerres religieuses ou idéologiques ont vainement tenté jusqu’ici : rallier les uns et les autres au nom d’un idéal dépassant les perspectives de la guerre et justifiant les horreurs de celle-ci par la vision de l’avenir qu’elle laisse entrevoir, si toutes les bonnes volontés sont rassemblées.  Rêve ? Il se peut encore. Cependant, ce rêve a été pensé par les meilleurs des hommes de ce continent, et comme il existe au fond de tout rêveur un réaliste qui sommeille, Hitler n’ignore pas de quelle puissance magique le mot « Europe » peut jouir  auprès de nombreux esprits comme il n’ignore point que l’hostilité principale à la réalisation de ce rêve est venu, non pas d’un antagonisme foncier et irréductible entre les divers tempéraments des nationalités européennes, mais d’un intérêt matériel puissant, extérieur à l’Europe, mais intéressé à sa division :la matière première indispensable à sa fonction industrielle. Nous ne devons jamais perdre de vue que nous nous trouvons en présence d’une Europe dont les populations sont denses – si on les compare aux autres espaces (sauf le Japon) mais dont le sol et le sous-sol (la Russie exceptée) sont pauvres. L’esprit bute contre cette réalité. Seules, les ressources russes peuvent compenser notre déficience.

Or, jamais ces ressources n’ont été largement exploitées, c'est-à-dire de façon à faire du sol et du sous sol russe, le magasin d’approvisionnement du continent tout entier.

C’est que la Russie soviétique se trouvait elle-même devant un dilemme qui ne devait pas manquer d’impressionner ses dirigeants.

Faire profiter l’Europe de ses ressources, c’était ouvrir grandes les portes du « paradis » soviétique, et, peut-être en laisser percevoir les insuffisances profondes. C’était risquer de perdre ce rayonnement dont le mystère de son organisation lui permettait de jouir auprès des masses ouvrières européennes et communistes ou sympathisantes.

C’était de plus établir un contact entre la vie intérieure russe demeurée primitive et une forme d’existence plus évoluée et tuer, dans son essence, le mysticisme particulariste russe et soviétique. C’était en effet laisser voir  l’opposition existant  entre les théories politiques et la réalité, la première soutenant que la condition prolétarienne n’était obtenue qu’en Russie et qu’ailleurs, il n’existait  pour cette classe- affirmation justifiant la tension révolutionnaire imposée au peuple russe !- ni début d’aisance, ni moyens de transport équivalents, ni usine aussi perfectionnée, mais au contraire, une existence soumise à toutes les formes de la contrainte capitaliste. C’était encore appeler chez soi les techniciens étrangers mais, pour cette mise en valeur du sol et du sous-sol, c’était y introduire l’agent capitaliste. C’était, suprême et  définitif argument, faire profiter ce système décrié des formidables avantages que l’exploitation des richesses n’auraient pas manqué de produire et, ainsi, fortifier, pour une durée imprévisible ce qu’on s’était engagé précisément à détruire…Enfin, les expériences révolutionnaires faites ailleurs qu’en Russie, au cours de ces vingt dernières années n’avaient pas été des réussites pour le bolchévisme puisque ni en Allemagne, ni en Bavière, ni en Hongrie, en dépit de circonstances favorables, ni en Italie, ni en Espagne, le mouvement n(avait vraiment pu s’enraciner. Ces échecs successifs et constants semblaient prouver que hors de ses frontières, le bolchévisme se heurtait à des conditions psychologiques qui lui étaient nettement défavorables au point qu’on pouvait penser qu’il devenait un élément de consommation intérieure et pour races attardées. Or, le bolchevisme se heurtait sait qu’elle est la condition essentielle de son triomphe. S’il a remis sur les derniers rayons de sa bibliothèque pas mal de se principes premiers, au moins en est-il un qu’il n’a pas oublié : cette affirmation d’ailleurs judicieuse de Lénine déclarant que la révolution ne peut-être que mondiale.

Ces raisons peuvent expliquer ce circuit fermé que constituerait l’économie russe et le refus des dirigeants de puiser dans les ressources du sol russe ou sibérien pour d’autres besoins que les leurs. La guerre est survenue, surprenant ce « moule à part » dans cet état d’expectative.Staline.jpg

Il faut croire que, plus lucide que la plupart de nos hommes d’Etat, Staline avait perçu le gigantesque de la puissance allemande. Il jugea bon – et peut-être prudent, d’établir un accord avec elle, estimant qu’après une campagne avec la France et l’Angleterre, la puissance allemande accuserait une lassitude rendant, en ce qui le concernait, l’obstacle moins insurmontable. Le moment était venu pour le monde russe de voir les puissances à l’œuvre et de juger de leur résistance. Son état major, ses techniciens auront entre temps, profité des expériences faites par les autres et avec leur sang et leurs tactiques diverses. Un Occident ruiné par la guerre, un Centre Européen épuisé par son assaut contre les forces de l’Ouest, l’heure d’une bolchévisation générale n’aurait-elle pas sonné ? Seulement, à la surprise du monde entier l’armée française s’est effritée en quelques semaines et, peut on dire dès le premier coup porté ; au contraire, celle de l’Allemagne est sortie non seulement intacte de la victoire remportée mais avec une assurance morale décuplée ;

Restait l’Angleterre. Soumise au bombardement terrible, elle tient, prouvant ainsi qu’encore, l’avion ni la bombe ne constituent un élément décisif. Mais si l’Angleterre résiste, elle est incapable de faire plus. Comme une place assiégée dont la garnison est insuffisante pour la défense des remparts mais qui ne saurait se hasarder hors de ses murs. Ce n’est pas avec cette possibilité qu’une décision  risque de jamais être obtenue, au moins sur le terrain militaire. L’armée, la jeune armée anglaise, dont les effectifs sont à instruire, dont les cadres doivent être créés et le matériel mis au point, cette armée reste à l’abri de ce rempart qu’est la mer pour elle. Du point de vue russe, cette force est inexistante. Dans ces conditions, tenter une campagne à l’Est serait hasardeux ! Il vaut mieux attendre en achevant les préparatifs.

On dirait parfois que le destin sommeille. De mai 1940 à la campagne balkanique, pas d’événements sensationnels .Puis cette péninsule s’enflamme.

Il est probable que l’anxiété a été grande à Moscou. Convenait-il d’intervenir ? Staline ne paraît pas avoir été le rêveur qui prend ses décisions, alors que les seules lueurs de l’inspiration  les lui ont fournies ; il n’a pas bronché, laissant le frère serbe à son destin malheureux et le neveu grec à son écrasement fatal.

Alors, que s’est-il passé dans l’âme d’Hitler ? Si, faire l’Europe nécessite une participation  sans réticences de la production, de la capacité russe, pendant ces mois d’hiver et de printemps qui précédèrent la campagne dans les Balkans, il est à présumer que les demandes, les injonctions ont dû souvent se répéter entre Berlin et Moscou. C’est que non seulement les perspectives d’une économie future rendent cette participation désirable, mais les nécessités du combat exigent qu’elle devienne immédiate. A la bataille d’Angleterre s’est substituée l’idée d’une probable bataille de l’Atlantique, bataille pour laquelle, il se peut que les prévisions allemandes aient été prise en défaut. Certes les stocks constitués sont gigantesques et ce ne sont certainement pas les campagnes de Pologne et de France qui les ont épuisés, mais la guerre use malgré tout et sa prolongation et son extension possible rendent nécessaire de faire entrer et par tous les moyens la ressource russe dans le circuit allemand. L’insistance se fait, pendant ces huit mois d’attente, pressante. On cherche à obtenir cette importante décision. On joue, même, plus qu’on ne le désire sur la carte idéologique à tel point qu’on peut dire qu’il est un moment ou le nazisme  verse de plus en plus vers sa tendance « masse et socialiste » ceci est nettement perceptible à travers les reflets de la politique française qui cherche son inspiration à Berlin ou à l’ambassade. Il s’agit d’attirer l’ours russe dans son camp et l’on estime que ces inclinations lui rendront l’idée d’une collaboration favorable. Mais l’ours se méfie et fait la sourde oreille.

Moment important pour le rêveur Hitler ! Jusqu’où peut aller l’esprit de conciliation qui deviendrait un esprit de concession ? et jusqu’où le sens des hiérarchies glorifié par Rosenberg et dont tout le régime a fait sa base, peut-il être atténué au profit du confusionnisme marxiste ? Question de conscience autant que de calcul politique !....

D’autant qu’à l’Ouest, tout est incertitude. L’Angleterre tient toujours. ? Chaque blocus agit mais se révèle inefficace. La France accomplit une révolution de parade et s’engage dans une collaboration larvée. Et, cependant, l’Europe est bien devenue une plus vivante réalité depuis la victoire allemande ; le rêveur en sent la plasticité sous ses doigts. Une Europe est certaine ; elle n’est plus seulement possible, mais l’ours voisin ne paraît pas vouloir comprendre ni, même partager le désir d’envol de l’aigle allemand. Renfrogné, il se terre se demandant sans doute si, dans cette Eurasie dont on lui promettait le parfum et dont il est, géographiquement le centre, la domination viendra de Moscou ou de Berlin. Il est assez puisant pour ne pas devenir le satellite, même d’une force considérable. Certes, les donnes politiques, allemande, russes ont des points de ressemblance avec d’autres : hiérarchie des intérêts, des individus, des races, elles sont nettement antagonistes. L’ours attend tandis qu’Hitler s’impatiente.

Un simple logicien tel que Mussolini lâcherait un peu, même beaucoup de sa doctrine – étant plus près de Machiavel que de Nietzche, mais encore ici l’opposition des tempéraments apparaît. Chez Hitler, une avance trop forte faite du côté bolchévique signifie une négation de la valeur morale qu’il veut représenter et le moral l’emporte sur le politique.

L’avenir nous dira qui a eu raison.

Donc, ces matières indispensables d’abord à la lutte sur l’Atlantique et à la constitution d’un continent européen indépendant de la matière première anglo-saxonne, ces matières qui n’ont pas voulu docilement venir à lui, Hitler ira les chercher là où elles ont ; c’est la guerre avec la Russie.

D’abord je n’ai pas compris la réalité cachée de ce nouveau conflit. Pendant l’hiver et une partie du printemps 41, j’ai cru à une possible collaboration groupant la France – vaincue mais encore à) la tête de la majeure partie de son Empire – l’Espagne subjuguée, l’Italie harassée mais fatalement enchaînée à une Allemagne dilatée jusqu’à la Belgique, la Hollande, la Scandinavie et possédant la totalité du centre européen. En ce même instant, les plus  … mes de chez nous mais accréditées par l’Ambassade vantaient une collaboration que la raison estime inévitable et qui avait l’avantage de dessiner un premier aspect de l’Europe « européenne ». Il semblait alors assez logique que la Russie oscillât vers ce groupe où les antagonismes doctrinaires sont moins grands que de l’autre côté. Dans cette unité créée l’Europe risquait de retrouver le sens de sa mission civilisatrice, perdue au moins depuis cent ans. Le continent pouvait se soustraire à l’influence dévastatrice pour ses valeurs spirituelles profondes, américaine.

Peut-être cette constitution aurait trouvé sa juste répercussion outre Atlantique en faisant perdre à ce continent le rôle de pourvoyeur obligatoire qu’il a cru devoir s’assigner dans la répartition des marchandises consommées. Elle aurait peut-être enfin fait naître dans ces peuples jeunes mais essentiellement barbares, un sentiment qu’ils semblent n’éprouver jamais, celui de l’inquiétude intérieure et des vrais tourments moraux. Elle eût en tout cas rétabli une sorte de prééminence de la fonction européenne dont il semble que la race blanche – et les autres aussi, ne puisent encore se passer.     

 

Maxime NEMO le 7 novembre 1941.

     

     

             

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1 avril 2013 1 01 /04 /avril /2013 20:07

-         Suite et fin du récit inédit de Maxime NEMO : "témoin des autres" qui relate sa guerre de 1914-18 sur le front d'Argonne.

Outre les scènes de tranchées, de nombreux débats agitent les protagonistes : Lieutenant Le Gouennec socialiste et hussard de la république face au marquis de Chambreuil et de l'auteur , royalistes et maurassiens.

-_-

 

Des jours après cette discussion.

La guerre sculpte en nous ce visage mental dont certains garderont l’empreinte définitive. Est-ce que les morts conservent, eux aussi, en ce qui est peut-être une autre vie, ces impressions que tant de survivants transporteront dans leur comportement à être ?  Les morts ! – notre groupe en compte un certain nombre déjà. Je pense à ces corps organisés et dont la décomposition procède à de nouveaux mélanges. Grange Jean Pierre, caporal mitrailleur, né et habitant, je ne sais où ; Enjalmy, Edouard, venu au monde sur les bords de l’Ain, et Falguères, Jean et Périssot et Glaucol et tant d’autres. Ils sont ces autres avec qui nous avons eu le contact d’un instant, d’un combat commun, d’une mort frôlée, ou reçue, dans des circonstances analogues. Ils reposent, ces autres morts, un peu en arrière de nos lignes, à l’ombre de quelques troncs noircis qui étaient, il y a deux ans avant tous ces combats, les hêtres et les chênes de cette partie de la forêt d’Argonne qui se nomme la haute Chevauchée, où nous sommes terrés plus que des primitifs. Les Officiers sont tombés lors de la première attaque : capitaine Plaute, lieutenant Zwingler et ce jeune aspirant, Déperdussac mort à 19 ans, semblait-il, d’un peu de sang aux lèvres. On dirait que notre vie de combattants croît sur cet humus des morts et que c’est lui qui nous communique une sève guerrière. Le sol n’est plus une entité géographique mais le lieu où dorment les autres, à quelques centaines de mètres de notre vie présente. La Patrie n’incarne plus pour nous ses fastes historiques, mais revêt l’humble aspect de ce petit Béarnais qui se nommait Caussade et qui croquait les grains de maïs frais qu’un colis lui avait apportés de ses terres. Nous ne pensons ni à Montaigne, ni à François Clouet, et pas même à Versailles, nous qui, ainsi que Chambreuil et moi-même sommes royalistes, mais à cette fermes berrichonne que Lortol défendit jusqu’à son dernier sourire, lorsqu’il tenta de me dire, avant de mourir :   

-        Dis- tu écriras bien…. Ma femme….

Sa main se contracta sur la mienne, sans qu’un souffle lui permit de compléter sa phrase.

C’est Chambreuil qui m’a dit, un jour que nous veillions aux créneaux.

-        Tout revêt un aspect psychologique. !

Et c’est vrai que presque rien ne va au-delà de ces aspects de caractère émanés des uns et des autres, qui forment le groupe dans lequel nous vivons.

J’éprouve pour Chambreuil une tendresse aussi vive que celle que je ressens pour le lieutenant Le Gouennec, que nous appelons entre nous « le rêveur éveillé » depuis que nous l’avons surpris dans cette attitude au milieu du sifflement des balles. Chambreuil est presque un frère aîné. Nous ne savons plus exactement ce qu’est notre chef pour tous, sinon une partie de notre chair commune. Le Lieutenant appartient à ses 50 ou 60 hommes ; rien ne s’interpose entre Chambreuil et moi.

Lorsque mon impressionnabilité a peur, car j’ai peur, par moment, subitement de je ne sais quoi, je sens sa main se poser fortement à mon épaule, et mon agitation disparaît. J’aurais fu, déjà ou reculé sans sa présence.

-        Bien des garçons de votre âge ne devraient pas être ici. La première jeunesse est trop impressionnable !

Il a trente deux ans. Il est père de deux enfants dont je vois la photo jaillir de son portefeuille et se placer devant son visage. Jamais il ne me l’a montrée. Un jour, la photo serrée dans le creux de sa paume, invisible, il m’a dit :

-        On doit avoir le sentiment de tout perdre lorsqu’on ne laisse rien derrière soi !

Je n’ai pas osé lui demander si le sacrifice pouvait paraître moins intense ou plus facile pour celui qui avait engendré, déjà, sa descendance, que, pour l’être qui comme moi ne possède que le souvenir d’une stérilité jouisseuse. Peut-être un jour, lui poserai-je la question ; à moins que je n’entreprenne, sur ce sujet, de connaître la pensée du lieutenant. Je suppose son âme, non pas plus indulgente que celle de Chambreuil, dont l’excellence est manifeste, mais moins accoutumée à l’isolement aristocratique.

Je réfléchis parfois : comme nous entrons les uns dans les autres ! Nous le faisons à l’aide d’échanges secrets ou inconscients, le plus souvent. Mais que nos particularités antérieures se trouvent dépassées, c’est cela qui me stupéfie un peu plus chaque jour. Ce qui était avant notre rencontre s’estompe comme si la vie avait commencé avec celle que nous menons à présent. Je porte ce sentiment de plus en plus en moi-même, mais je ne suis plus seul à l’éprouver puisqu’il y a, peut-être, deux jours, le lieutenant qui fumait sa pipe depuis un long moment près de moi, m’a dit subitement !

-        Un siècle expire ici !

-        Le XIXème ? ai-je interrogé, à peu près assuré, d’ailleurs, que je suis de sa réponse.

-        Oui, réplique-t-il en retirant sa pipe de sa bouche et en secouant la cendre qui s’éparpille. Voyez-vous ! Il ‘est accoudé familièrement à côté de moi et je sens qu’il va parler paisiblement, comme il nous arrive de le faire durant ces longues heures de veilles propices à une sorte de méditation faite à voix haute et à plusieurs. C’est à tort que les hommes donnent la régularité de cent années à chaque siècle. Les périodes historiques n’ont aucune commune mesure. En réalité, le XVIe cesse à l’avènement de Henri IV et se prolonge jusqu’à la mort de Louis XIV. Ce siècle a donc 120 ans ; par contre le XVIIIe est bref. Commencé en 1715, il cesse avant 89. ET c’est autour de cette année que commence celui qui vient de s’achever et qui comptera cette continuité de 135 ans, à peu près, durant laquelle un phénomène constant développe sa visible évolution.

-        Oui, dis-je à voix basse, ce siècle est mort le 2 aout 1914 !

-        Peut-être, exactement, au moment où Jaurès a rendu le dernier soupir !  Vous vous en rendrez-compte si vous survivez : le souffle d’une longue période s’est éteint avec le sien.

Chambreuil s‘est approché de nous pendant la dernière partie de notre conversation et a écouté gravement ces affirmations. Nous ne réagissons plus de la même façon. « Nous sommes sortis, m’a dit mon ami, de notre façon d’envisager les choses de la vie, toute livresque ! » Le monde nous paraît à la fois, plus complexe et plus simple.

-         Jaurès a précisé le lieutenant, au cours de l’un de nos entretiens, avait à tenir compte du caractère émotif des foules qu’il avait à remuer. Qui sait si le Dieu des Choses emploie le même langage pour soulever le mouvant que pour interpeller ce qui déjà est fixe !

Bien souvent le soir, lorsque nous sommes étendus côte à côte, notre conversation continue, entre Chambreuil et moi. Je me souviens qu’une nuit, alors que rien n’était perceptible, il m’a confié :

-        Un être qui provoque de  pareilles réactions chez un homme de cette valeur ne peut-être, exactement, ce qu’on nous affirmait qu’il était. Voyez-vous, j’ai l’impression que la connaissance de notre époque n’est pas établie. Nous sommes partis d’hypothèses contradictoires. C’est à cette révélation que la vie en commun, dans la tranchée et en présence d’un ennemi qui, peut-être, pense comme nous,-  nous achemine.

-        Que serons-nous demain ? a-t-il repris après un moment de silence. Existera-t-il une suprême séparation entre les vivants et les morts, ceux-ci ayant et par l’effet de leur sacrifice, compris la grande loi qui se dégage de ce conflit alors que les premiers retourneront aux habitudes qu’on subit sans réfléchir ?...Il y aurait alors, une sorte d’interrègne, ou, si vous préférez : une période de vie sans la moindre signification, les morts ne pouvant plus rien, après leur sacrifice. Oui, on parlera de notre héroïsme ! mais dira-t-on qu’il condamne ceux qui l’ont exigé de nous ? – car il est exact, et le lieutenant, cet après midi avait raison : que nous faisons cette guerre, et que des deux côtés, nous la faisons admirablement, mais sans croire à sa nécessité. Nous sommes sortis de l’illusion ; chose étrange, même si nous périssons, c’est nous qui incarnerons la vie parce que la vérité enfin perçue ! Considérez à quel point tout est étrange et mensonger, sans s’en douter hélas ! et c’est bien là le pire : les socialistes luttent entre eux qui ont une sorte de sur-patrie dressée au dessus de la première ; nous monarchistes d’hier ! nous combattons jusqu’à la mort, la dernière chance de monarchie en Europe. Etrange ! Etrange ! nous mourrons pour ce qui ne peut plus être, et d’autres, pour ce qui ne peut écore. Que va-t-il résulter de ces ratages superposés.

Au lieutenant, à qui je rapportais ces propos le lendemain, j’entendis dire :

-        C’est exact. Voyez-vous, le changement est plus considérable que nous ne l’avons présumé tout d’abord. En réalité, c’est plus d’un siècle qui s’achève, c’est une civilisation qui meurt.

Je le vis s’incliner vers moi, comme s’il redoutait que ses paroles puissent être entendues par les autres :     

-        Il faut bien que je vous le dise ; je suppose que les secrets conservés doivent paraître bien lourds dans un autre monde – celui où nous aborderons peut-être bientôt ! notre socialisme me paraît aussi désuet que votre monarchisme !

Comme la lumière à travers certains corps, ses paroles traversaient ma pensée et parvenaient à son extrémité, sans avoir perdu une parcelle de leur puissance. Je ne réagissais plus en présence de certains rapprochements ; une sorte de communion constante créant entre nous cet état de bonne foi dont il ne nous semblait que les discussions, entre nos doctrines, se trouvaient singulièrement dépourvues.Camp-allemnd-en-Argonne-5-mai-1916.jpg

- Oui, poursuivit le Breton ; et je voyais son geste coutumier, lorsqu’il ne fumait pas : il passait avec distraction sa main piquée de points de rousseur sur sa barbe de plusieurs jours. Un monde, seulement humain, et tel depuis toujours, s’achève. Jusqu’à ce moment, la Politique était l’expression de nécessités seulement humaines. C’est fini, désormais ; au moins pour une période qu’il est prudent d’envisager. Des forces ont été fécondées, qui ordonnent notre comportement : l’homme vient, à présent, au second plan ; ce sont les Matières premières qui sont souveraines.

- Mon Dieu ! Ai-je fait remarquer, et je vis Chambreuil qui nous avait rejoint me signifier son accord dans un sourire, peut-on dire qu’il ya ait quoi que ce soit de modifier : les hommes ont toujours lutté entre eux en principe pour des idéologies qu’ils prétendaient faire triompher, en réalité pour servir des intérêts empruntant l’apparence idéologique….

- Tout de même, coupa le lieutenant, le Capitalisme met en jeu des forces que nous pouvons dire infinies. Oui, si ambitieux que fut, hier, un pouvoir politique, il aboutissait à un phénomène strictement limité par des intérêts composant une norme humaine. L’esprit pouvait agir sur eux, ne serait-ce qu’à la longue. Il était un point de ces intérêts où l’harmonie devenait envisageable. Je ne vois pas la limite de l’extension des puissances nouvelles, car l’appétit est infini, et la récente volonté de puissance qui s’exprime a, pour étendue, les ressources entières du monde où nous vivons. L’esprit n’a plus de commune mesure avec cet apport neuf. Jadis, la voix puissante de Jaurès aurait soulevé les consciences. S’il n’était mort, la sienne n’aurait pas été entendue ! si bien que l’imbécile qui tira sur lui l’a, peut-être, délivré d’un dilemme insoluble.

Il arrêta sa pensée comme s’il hésitait à nous la confier et reprit, mais avec une inflexion de découragement dans la voix :  

-        L’homme devient Chose : c’est là qu’est le danger. Son individualité ne correspond plus à une entité d’aspirations plus ou moins idéalistes, mais à la notion sommaire de la répartition des biens uniquement matériels.

Encore, il se tut : et encore, nous le sentîmes qui s’abandonnait à un découragement croissant.

-        La révolution se fit au nom d’un principe divisant le pouvoir absolu en autant de citoyens qu’il existait d’individus, ce qui aboutit à l’illusion démocratique ; mais quelque chose est entré en jeu depuis qui ordonne de recomposer l’absolu sous l’aspect d’une Masse toute maîtresse. Et cette Masse n’est réelle, dans cette vie uniquement matérialisée, où l’intérêt pratique est la forme de conscience supérieure de chacun, qu’à l condition de totaliser, elle aussi, une masse d’intérêts qui s’impose par sa nécessité impérieuse. Car si ce monde laisse les intérêts flotter au gré des vœux particuliers, comme le libéralisme le suppose, c’est la féodalité qui remonte à la surface de l’étendue sociale et c’est l’anarchie qui renaît, féodalité ou anarchie d’autant plus dangereuse qu’elle contrôlera jusqu’au pain et au vin dont notre vie s’alimente.

Le futur abbé Mouillotte s’était , en silence, joint à nous. Il écoutait, ainsi qu’il le faisait chaque fois, avec attention. Nous le devinions rongé lui aussi, par cette incertitude qu’en définitive, faisaient naître nos échanges. De sa voix timide qui cherchait à paraître assurée, il avança :

- Mais le Christ ?

Le lieutenant eut le sourire que nous sentions naître, un peu malgré nous sur nos lèvres. Il se tourna vers le séminariste :

-        Je vous demanderai à quels passages de l’Ancien ou du Nouveau testament vous découvrez la solution capable de résoudre le problème posé par l’antagonisme des Matières premières ? Il n’est que des masses à être ; et je doute que le principe candide de l’amour du prochain apparaisse un bien fallacieux contre poids aux maitres des réalités futures.

-        Jaurès, reprit l’abbé avec plus d’assurance, faisait état d’un tel amour !

-        En effet ! dit le lieutenant ; mais il est mort, lui aussi !

Il hésita encore, mais après avoir tiré une bouffée de sa pipe dont le tuyau se recourbait sur la lèvre :

-        Cette guerre nous fait apercevoir l’inanité de nos doctrines respectives ; elle nous laisse, un peu dégrisés, devant l’abîme créé par des situations que seul le hasard vient d’intituer. Si l’instinct de vivre n’était en quelque sorte, machinal, je me demande si la tentation de rejoindre la paix des morts ne se substituerait pas à l’autre.

Alors, fit Chambreuil en ayant l’air d’examiner le fusil mitrailleur qui se trouvait à portée de sa main,

 -  en somme, nous sommes bien où nous sommes ?

J’en ai peur ! fit le lieutenant. Malheureusement, le pessimisme ni la guerre ne sont des solutions. Car, enfin, il faudra bien que les autres vivent.

D’autres soldats venant vers l’endroit où nous nous trouvions, le ton de la conversation fut, d’un commun accord, orienté vers d’autres préoccupations et, jusqu’au soir, rien n’intervint, qui pouvait troubler la quiétude des autres hommes ; J’étais bouleversé. Jamais nos entretiens n’avaient abordé ce thème avec une précision qui me paraissait décourageante. Je les sentais plus ou moins enclins à admettre cette paix de ceux qui ne sont plus et pour qui, sans doute, la forme d’existence à laquelle ils sont parvenus, est sans problème. Mais je me sentais empli par un besoin d’avenir qui s’insurgeait contre le radical du pessimisme rencontré. Je ne sais quelle rigueur m’appelait à vivre et, par conséquent, à être, dans ma totalité humaine qui se refusait à abdiquer. Je me sens seul avec mon besoin d’espoir. Mouillotte a-t-il vraiment la foi et lui suffit-elle ? mais l’intégralité rationnelle versée en mon esprit par la forme de mon éducation, se refuse à cette solution aisée et je suppose que si Pascal recommandait l’exercice de la foi, avant que la foi n’existe, c’est que le besoin de cette solution illuminée était déjà dans sa nature, sans quoi, il aurait éprouvé ce tressaillement de la conscience, fort comme une répulsion, ou comme un refus de l’orgueil qui se refuse à la tentation, après l’avoir élucidée. Mais nous sentons le défaut d’une époque dont les puissances d’analyse nous procure la jouissance d’une intensité intellectuelle n’aboutissant qu’à sa contemplation ; solution qui peut convenir à l’être vivant en vase clos ou dans une  bibliothèque, mais qui ne peut servir de support à une existence aboutissant, comme la nôtre, à la mort possible.

Chambreuil est autant que moi, désemparé, je le présume. Il ne m’a rien confié de ses impressions les plus intimes, mais je pressens en lui un secret désarroi. Le soir de l’entretien, il a tiré de son porte feuille la photographie de ses enfants et s’est mis à la considérer en silence, mais avidement. Jamais je ne trouble sa méditation devant l’image et ce qui doit être le sourire du petit garçon et de la fillette ; mais jamais, non plus je n’avais surpris, comme ce soir, une telle expression d’angoisse dans ses yeux. Habituellement, sa tristesse cesse en présence de ces physionomies enfantines, comme si l’innocence de leur maintien se propageait jusqu’aux profondeurs de son être. Ce soir, il demeure grave devant l’image, qu’à la fin il me tend. J’hésite à accueillir son geste, mais je suis anxieux, moi-même, d’ingénuité. Au moment de prendre la photographie, je considère mon ami : ses yeux sont pleins de larmes et je l’entends qui murmure, pour moi, ou pour d’autres :

-        Quel problème, que l’avenir !      

 

-_-

 

 

 

 

Calme, la voix du lieutenant a ordonné :

- Allons-y les enfants !

Cinquante corps ont enjambé le parapet de la tranchée. Il y a eu comme un instant de silence ; on dirait que notre détermination surprend l’événement.

Dans la boue, la terre sèche, de rares touffes d’herbe roussie, à travers un sol bossué de trous d’obus, où le fouillis des barbelés  est entassé, comme à plaisir, notre troupe rampe ; cinquante corps semblables font un même mouvement mais notre progression ne laisse en arrière aucun bruit et pas une trace de son rampement. Un ciel blanc, à force de chaleur, pèse au dessus de nous sur le spectacle qu’il doit voir. Peut-être avons-nous parcouru cent mètres dans le silence le plus pesant qui soit. Et soudain ce silence cesse. Juste sur nos têtes, l’éclatement se produit. Un sifflement soutenu nous avertit, l’espace de deux secondes ; des points noirs éclatent au ciel blanc ; tout ce qui est sonore est criblé de contacts ; à mes côtés, un corps qui n’a pas résonné, se renverse ; les mains se tendent comme pour saisir l’impalpable. Je ne sais qui est atteint ; instinctivement, j’ai enfoncé, d’un geste stupide, ma face dans le sol mou, comme afin de la protéger ;je sens mon corps agité d’un tremblement nerveux contre lequel je ne puis rien. Puis, à mon oreille, le souffle d’un autre être ; une poigne qui me saisit ; j’ai reconnu Chambreuil : l’émotion passe comme par enchantement :

-        Viens ! murmure-t-il, bien que cette indication ne veuille rien dire. Je réponds par un sourire ; c’est fini ; la peur est vaincue.argonne-1915.jpg

Les rafales de mitrailleuses s’ajoutent à la pluie de projectiles que les batteries ennemies déverseront sur nos têtes ; nous sommes magnifiquement repérés ; nous rampons. Devant nous, Cercottes , de la IIIè section saute en l’air comme un jouet à peine lourd. Chambreuil glisse à mon oreille :

-        A droite !

Je suis son mouvement, sans avoir extrêmement conscience de son utilité ; je lui obéis parce que je le sens calme. Nous roulons dans un trou d’obus creusé juste à la mesure de nos deux corps ; un peu de terre, rapidement amoncelée nous procure l’illusion d’une protection momentanée, le temps de voir ce que devient l’action. Autour de nous, il semble que les corps sont figés. Nous voyons un certain nombre de tas bleus, immobiles ; puis, à vingt mètres en avant, le lieutenant. Il soulève la tête. Sa section est en arrière. Son torse se dresse : il semble que le feu des mitrailleuses redouble, mais le lieutenant est insensible. Rêve-t-il ? est-il hors de ce conflit qui risque d’être meurtrier ?Nopus ne pouvons voir son regard, mais nous sentons, nous devinons qu’il nous cherche. Peut-être finit-il par discerner notre posture recroquevillée ; il nous emble qu’il s’adresse à nous, lorsque de sa voix calme, il lance :

-        Alors les gars, ça flanche ? 

Il se soulève un peu plus, au point que nous percevons son sourire. Un mouvement entier reprend das le corps des hommes allongés ; nous sortons de notre trou et progressons vers lui. Alors, sa bouche s’ouvre, immense, quelque chose dilate également les yeux, sa main passe, rapide, comme si elle cherchait la place d’un organe sous le dolman, le corps hésite et tombe d’un seul coup contre le sol, lourdement et involontairement. Tous ont compris. Chambreuil me saisit au poignet et me tient ainsi, terriblement, sans un mot ; et soudain sans réfléchir, tous les corps d’homme rétrogradent et nous faisons comme eux. Nous nous détachons à reculons du tas que fait en avant le lieutenant ; nous refluons vers le point de départ, insensibles à ceux qui restent ; nous paraissons avoir acquis une science du rampement qui nous fait glisser avec le terrain. Un dernier geste et le parapet est franchi ; nous sommes derrière, à l’abri, saisis par la  honte et par on ne sait quelle obscure satisfaction. Lentement, la conscience revient aux plus lucides. L’adjudant Ceccaldi, pâle et boueux ainsi que nous sommes tous, regarde avec sa jumelle, à côté de nous :

-        Je le vois ! dit-il à Chambreuil en lui passant l’instrument.

Chambreuil observe.

-        Je le vois aussi ! tenez, fait-il en me donnant les jumelles, là-bas, en avant, la forme longue qui est à droite !

Je reconnais l’officier, immobile, tué sans doute. Je ne sais quelle nouvelle défaillance intervient. Un désespoir m’envahit; l’idée que la tâche est au dessus de nos forces et que tout est vain, puisqu’il est mort et se trouve hors de notre portée dans un espace terrestre sur lequel règne un tir de barrage qui semble s’être encore intensifié. Si j’étais seul, je fuirais jusqu’au bout de la terre, ou mieux encore, je me tuerais. Mon corps vibre de je ne sais quelle émotion et mes mains se crispent sur une racine.Charge-de-baionnette-en-Argonne.jpg

-        Je vais le chercher ! murmure Chambreuil qui a retiré son harnachement.

Je tente de protester, mais dans quel état d’impuissance suis-je !

-        Pas vous…. Non ! c’est à moi….

J’ai balbutié.

-        Pas du tout ! me dit-il de son air calme, c’est à moi d’abord.

Il me tend son portefeuille en souriant ; son regard me recommande cette partie de sa vie ; il va sauter ; sa main serre la mienne :

-        -Au revoir, mon petit !

C’est son dernier mot, chaleureux, amical. Je délire, de sueur, d’angoisse, de lâcheté. J’entends l’adjudant murmurer

-        Lui seul peut réussir.

Alors, en dépit des battements qui me font mal, je deviens témoin, comme les autres. Chambreuil rampe à travers le champ de mort que nous avons, en partie traversé tout à l’heure. La grêle métallique tombe de tous côtés, mais il avance, et la conscience me revient subitement. Je ne sais quel calme me visite en pensant à cet homme, à sa valeur et que tout cela est jeté dans le gouffre de la mort, comme pour se satisfaire et nous enseigner. L’œil au parapet, à côté de l’adjudant, je regarde cette progression volontaire d’un homme à la conquête d’un autre, mais aussi, peut-être, de sa propre certitude.

Chambreuil atteint le corps du lieutenant ; il se penche vers lui ; le bombardement fait rage. Il retourne la tête de l’officier ! il doit palper le cœur, chercher s’il reste un souffle d’existence. Qu’a-t-il découvert ? il est parvenu à soulever le grand corps, à le retourner vers nous, et le voici, à présent qui, obstinément, répète son effort en sens inverse. On dirait qu’il s’arrête chaque dix mètres, comme n’en pouvant plus !mais il revient quand même. Soudain, je sens un frisson qui nous parcourt tous : il s’est immobilisé, la tête plus inclinée vers la terre, il ne bouge plus ; il est atteint. Alors, un même élan nous anime. D’un même mouvement, nous rejetons ce qui pourrait nous gêner ; la mort n’existe pas pour nous, ou du moins, nous avons vaincu la peur qu’elle inspire.

-Fixe ! a ordonné l’adjudant.

Il a sorti son révolver et le tient à la hauteur de nos poitrines.

Je brûle le premier qui saute.

Le droit, même le droit à la mort nous est refusé. L’intention de tous oscille au fond des pensées. Une hésitation, et nous nous jetons sur l’homme, nous le ligotons. Pressent-il le danger ; il rentre son arme et sa voix se fait amicale :

-        Mes pauvres enfants !     

C’est tout ; notre révolte est apaisée ; il peut dire avec un sourire qui nous pénètre tous :

-        Nous irons cette nuit, je vous le promets.

Je me suis réfugié dans un angle. Je ne sais ce que j’éprouve. Je sens mon front serré comme un étau de métal et il me semble que je suis habité par un vide. Des camarades passent, on tente de me réconforter. Je sens vaguement les gestes, la sollicitude, mais l’impression d’écrasement de ma tête, de mon torse augmente. On me transporte ; je vois des linges blancs, je sens des odeurs fortes, je délire. Des visions passent en moi. Le corps de Jean Jaurès est trainé par les mains d’un homme dont je reconnais la barbiche dont je surprends la surdité connue. Chambreuil, couvert de sang m’interpelle et son doigt me désigne le spectacle.Louis Chotard mort en 1916

-        L’enfer existe ! Maurras trainera le corps de Jaurès pendant l’éternité !

Mais le lieutenant est intervenu. Je retrouve son sourire, ses yeux, ce je ne sais quoi de fraternel qui nous le rendait intime. C’est lui qui ramasse le corps du tribun tué :

-        La tragédie humaine, déclare-t-il de cette voix calme qui nous dominait a pour base l’incompréhension. Heureusement, elle n’est pas éternelle !

Puis, plus près, un autre organe dit, presque sur mon visage :

-        - Commotion cérébrale ; à évacuer.

 

F I N

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1 avril 2013 1 01 /04 /avril /2013 19:57

Les autres, vous voici sous votre forme simple, brutale, ingénue. Je ne vous ai pas choisis ; vous êtes venus parce que vous existiez et que l’orage des déclenchements modernes projetait vers moi seul, qui suis votre parole et votre silence. Je ne suis pas sûr d’avoir désiré votre proximité. Je sors d’une masse d’individus où je rentre à loisir, mais votre proximité est réelle parce qu’elle existe. Elle a vos formes, votre odeur ; ce qui vous rend inoubliable en aversion ou en amitié. Notre mélange s’est accompli par le fait d’ »une volonté invisible que nous nommerons l’évolution Nous sommes le résultat d’une trajectoire : celle que dessine au sein du temps l’ensemble des gestes directs de m’homme. Car nous ne sommes pas que nous, mes camarades ! Mais le produit d’un constant processus et, si je le voulais, je pourrais interpeller, par-dessus votre épaule, la stature de tel antérieur qui fut, il y a mille ans l’équivalent de ce que nous sommes aujourd’hui, nous, les pères des actes de demain. Mes frères, nous sommes la foule, que je redoute éternelle, des anonymes ; un « un » bien simple, limité (oh limité  dans la masse des autres. Et c’est pourquoi je retrouve, si fortement le visage de l’humanité, dans ces jours de combat où nous étions « en ligne », en apparence contre l’Allemand, mais en réalité, pour assurer notre humble et fière destinée.

Coin perdu dans l’immensité sinueuse de deux mouvements d’armées. Qu’importe l’endroit, l’accident, le particulier ; qu’importe l’anecdote si elle ne s’insère dans l’anecdote collective. Nous sommes le brin de farine délayé dans la pâte qui seule fera le pain, en définitive seulement substantiel !...Je ne me cite pa et je ne vous raconte pas ; car, encore une fois, qu’importe le détail dans l’étendue de l’importance ? Seule, la notation de ce qui meut nos masses, cette énergie qui, sans notre mouvement, resterait invisible, mérite d’être relaté. Et nous voici, mes moi-même, dans notre réalité devenue : numéros matricules, à côté les uns des autres, tassés en un espace, à cette invisible et qui contient sans le savoir exactement, quarante hommes dormant. On ne discerne les dimensions de la pièce – si ce creux dans la terre peut mériter ce nom ! - qu’au rapprochement ou, au contraire, à l’éloignement des confessions sonores que chaque sommeil inspire à son possesseur.

D’abord, lorsqu’encore conscient de vagues droits individuels, pendant ce début où nous dormions ou veillons à côté de son existence, mais sans regimber désormais. Même, il nous arrive de donner un  nom à la sonorité reconnus et de penser à une forme réelle, l’espace d’un instant, comme nous supposons une position dans la nuit à la précision de tel éclatement ou d’une rafale de mitrailleuse.

Le jour pénètre insidieusement ce qui fut, non pas une nuit, car plus rien n’existe dans le climat où nous vivons, mais cette obscurité devenue plus épaisse au fur et à mesure que quelque chose d’inconnu mourait au loin, dans le pays des hommes. Je regarde cette espèce d’ombre se dissiper lourdement, encore enclin à cette solitude que le sommeil des autres me permet de retrouver, par degrés. Je ne les vois pas encore, et cependant qu’ils sont présents. Comme le soliloque de soi même avec soi va être dissipé, grands dieux ! Il suffira de quelques instants. Si je voulais me retrouver, un tant soi peu intégral, il me faudrait veiller la nuit entière. Alors, lentement, peut-être, le souvenir individuel remonterait-il des profondeurs de l’être. Mais pourquoi cette conscience absolument inutile. Si je m’élaborais, ce serait pour me séparer ; jusqu’où parviendrais-je ? – à me détacher de ceux là, les immédiats, les irresponsables ; des victimes comme moi. Il est terrible d’être habité par le sens de l’Histoire, ou ce qui est pire encore, par celui de l’Humain. J’ai trente siècles  de vie à réviser. Même les hommes qui ont apposé leur paragraphe au bas de l’ordre qui nous mobilisait, tous, Allemands, Russes, Français, je les estime « déterminés » par ce quelque chose qu’il conviendrait  de reprendre. On ne revient pas à la bas, sauf en esprit; et, sous les rafales de canons, l’esprit est une pauvre chose s’il ne sait avoir peur autant que la chair et l’aider à se sauver de la mort. Or, pour nous autres, dont le sommeil tressaille au bruit de la canonnade, tout est là : éviter la mort, parcelle du pain collectif que nous sommes sa le savoir.

Ce que j’attendais est venu. Des coups de canon plus menaçants ont eu raison de notre besoin de sommeil et d’oubli. Le présent les réveille, un à un. Mais il n’y a rien, rien d’autre que ce qui se passe chaque jour. C’est une heure qui tombe et sonne à on ne sait quel cadran ; un homme se lève, c’est l’homme de corvée ; il prend les seaux en sac du café, se secoue d’une façon qui me fait le reconnaître et sort après avoir courbé la taille pour franchir l’ouverture vers l’extérieur. Et je dis : « C’est Lagnasse » charretier à Billancourt. Un instant, Paris flotte au dessus de mon rêve, conscient, puis, tout s’éteint. Je ne suis pas ailleurs qu’ici ; et c’est très bien.

Décharge de bruits tout proches ; le sol tremble. A peinte une inquiétude surgit-elle. Ce n’est pas que notre « demeure » soit estimée solide, mais il faut un peu d’ombre- très peu ! à l’homme  pour qu’il se suppose invincible. Nous avons tous un courage en présence de la mort invisible. Au fait, n’avons-nous pas encore cet élément d’égalité même lorsque nous l’apercevons ? Si ! - car l’habitude de la frôler finit par faire entrer en chacun de nous l’impression de son inexistence, ou, du moins, de son inefficacité. Nous sommes tous des Héros, à ce point de vue. Mais à quoi bon parler de choses, aussi constantes ? L’héroïsme, quelle pitié ! Une rafale passe, cette fois, par-dessus nous ; alors, une voix paisible émet une appréciation, la première. L’événement engendre ce qui le rend intéressant : un sujet de conversation. Ce qui, peut-être, pesait le plus sur la conscience de chacun est vaincu. Le silence n’existe plus. Chaque homme a surgi de son individu – avec délices. Il a quitté cette étendue sans écho et s’enchante de la collectivité retrouvée et de l’existence assurée par la parole.

J’écoute, fermant les yeux. Ils sont là, tous, même les silencieux. Je discerne la bouffée de fumée qu’ils retiennent , un moment, pour tout entendre de ce que dit l’autre et l’approbation qui suit, mais que rien ne manifeste ? L’approbation demeure, le plus souvent, silencieuse ; un grognement, rarement un mot ; seuls, les opposants s’opposent. Je pense : « voici la France ! » ; comme un autre exactement, en face, murmure, peut-être en lui-même : « visages de l’Allemagne »… Je discerne la tonalité méridionale de Béluguy, -Basque ou Landais-, je ne sais ; l’accent, plus lent, comme plus lourd de Méhozaud, qui est poitevin ; voici Perdrizel, chapelier à Amiens, Manus, grand diable de mineur en Saône et loire, et voilà l’accent traînard de Solange, vaguement maquereau, je crois de Montreuil sur seine ; à mon côté Chambreuil, marquis de Versoix et autres lieux. Comme moi, il écoute, et peut-être pense, dans un sourire, comme je l’ai fait il y a un instant : « la France ». le premier jour où je l’ai vu, il me dit : « D’où êtes vous ? » je lui répondis : « famille originaire des vignobles de bourgueil ». Je vis sa face un peu grasse sourire : « C’est la meilleure noblesse ! » observa-t-il, et nous fûmes liés, non par une réciprocité d’états, mais de jugements. Mon arrière grand père taillait des vignes sont il buvait le vin. Hélas, je n’ai ni les unes, ni l’autre. Je m’interroge parfois avec angoisse : est-ce que je possède encore, un peu, de cette odeur natale que je distingue dans Manus ou dans Béluguy ?.... Chaque homme a sa terre dans l’accent et dans ses réactions ; et, seul notre lieutenant possède une originalité particulière, d’incarner un fragment de terre et d’eau, parce qu’il est Finistérien. D’ailleurs, il est quelque part dans cette masse, ne nous quittant jamais. Le lieutenant Le Gouennec a son PC ici. A son tour, seulement, son quart sera empli de café, comme le nôtre l’est et son bidon doit être à un clou, comme doit être le mien, au dessus de ma tête. Nous ne différons que sur le plan des idées. Là, une sorte de diversité recrée des provinces idéologiques. Le second soir de vie commune, le lieutenant a parlé de Jaurès avec émotion. Même Moilleton, le séminariste, approuvait ; seuls, de Chambreuil et moi demeurions hostiles. Si peu psychologue qu’il soit par nature, le Breton a senti la raideur du silence et s’est tourné vers nous. Sa face colorée, encadrée de poils roux, les yeux à la fois petits et immenses interrogeaient ; nous hésitions à briser l’unanimité acquise par une réprobation déclarée ; ce fut Solange qui lança :

-        Oh, bien, ceux là sont Action Française !

Le groupe savait notre différence ; sans hostilité, mais avec curiosité, il attendait notre réaction ; ce fut Solange qui poursuivit avec son accent faubourien et son air mi-vache, mi-bon garçon :

-        Ces messieurs en sont encore à digérer la Révolution française.

Il y eut un rire collectif ; lorsqu’il fut apaisé, Chambreuil nota avec simplicité :

-        C’est vrai !

J’ajoutai la phrase inutile, si ce n’est qu’elle affirmait notre cohésion :

-        Disciples de Charles Maurras ; par conséquent : antiparlementaires.

-        Ah ?.... avait fait le lieutenant.

Nous ne le connaissions pas encore. Ce ne fut pas sans un certain plaisir secret que nous vîmes son regard se détacher, non seulement de nous, mais de tout le groupe, pour partir à la recherche d’on ne sait quel horizon, comme les marins partent parfois, peut-être, lorsque les données de l’imagination sont précises. Le lieutenant parut mâchonner quelque chose en silence. J’observais pour la première fois son air hirsute, les épaules rondes et puissantes, et, surtout la qualité de ce regard enfoncé dans l’indiscernable d’où il paraissait ne pouvoir revenir.

-        Les gars, fit-il en articulant lentement ses syllabes, la guerre est davantage qu’un lieu de combat, c’est aussi un lieu de rencontre.

Tous approuvèrent par un silence qui ne laissait aucun doute sur le formel de leur adhésion.

-        On ne fait bien le combat que si on est d’accord sur l’essentiel, reprit notre officier.

J’allais parler, mais son geste arrêta l’interruption.

-        Je crois savoir ce que vous alliez dire !

Il passa sa main sur sa barbe de plusieurs jours ; de nouveau, le regard s’absenta. Lorsqu’il revint, le lieutenant se mit à dire :

-        Dans la vie réelle j’étais instituteur.

-        Je m’en doutais ! ai-je entendu dire à Moilleton.

-        En Bretagne ! fit l’autre. Plus : en Finistère. Cela  ne vous dit, bien sûr, rien de particulier, peut-être ! – ni d’être le fils et le petit fils de marins. Autour de moi, comme derrière, rien que des marins ; des hommes qui se ressemblent et qui ont vécu et vivent encore de la mer. Cela sculpte l’être, comme les Saint en bois qu’on voit dans nos églises, à coups de ciseaux !

Il considéra Chambreuil, son regard s’emplissait d’une lueur qui ressemblait à de la tendresse manifestée :

-        Bien des choses s’expliquent par les autres ! murmura le lieutenant à voix basse. Vous êtes noble ; ce qui veut dire que vous disposez d’un passé reconnu, noté, précis, quoi ! – mais croyez-vous que nous ne venons pas également de quelque part et, aussi, de quelque chose ? Vous disposez bien sûr d’un capital d’idées ; mais vous ne les avez pas inventées ; elles ne viennent pas, même pas, à proprement parler, de vos aïeux, mais bien plus, de leur façons de vivre. C’est l’une des raisons de votre orgueil que cette fidélité à la pensée des autres qui vous ont devancé da,ns l’expérience que nous accomplissons…

Chambreuil approuva d’un signe de tête ; je me souviens que je faillis l’imiter. Comme s’il n’avait pas remarqué l’approbation, le lieutenant continuait :

-        Croyez-vous être les seuls à demeurer fidèles à l’antérieur ?

Sa voix baissa encore mais eut une note qu’on ne lui connaissait pas. :

-        Le peuple se rêve depuis qu’il est au monde.

Cette interprétation semi mystique m’irrita ; de plus j’éprouvais à quel point, avec cet homme la discussion était libre ; je fis observer et non sans pointe d’aigreur :

-        Il faudrait préciser la nature et, peut-être, la valeur de ce rêve ?

Mais comme si nous ne parlions pas le même langage, le lieutenant resta tourné vers Chambreuil et lui dit :

-        Monsieur le Marquis, vous vous êtes affranchis de la condition première qui était la vôtre.

-        -Oui, répliqua mon ami ; mais parce que le destin ne libère que les individus.

-        C’était exact hier, en effet, observa l’officier. Il se peut que ce que nous vivons en ce moment nous conduise à des libérations différentes.

-        Vous voulez dire, hasardai-je lentement, qu’un tel événement peut avoir une influence sur des habitudes mentales restées particulières ?

Le Guennec ne répondit pas immédiatement ; j’observai que son regard avait encore une fois quitté l’étendue du groupe et fixait d’autres points. Les hommes se taisaient, mais nous sentions leur attention ; ce n’était que tous comprissent le langage qui venait d’être échangé entre l’officier et nous, mais, ainsi que tous les simples, ils possédaient une intuition exacte, des questions débattues  et devinaient que notre position idéologique différente au point d’être opposée, incarnait l’un des débats auquel l’humanité procédait tumultueusement depuis de longues décades. Depuis que nous étions ensemble, c’était la première fois que la conversation affectait ce tour particulier capable d’expliquer la cohérence de notre groupe ou, au contraire, de signaler ses secrètes et invisibles fissures. Comme s’il avait repris contact avec les forces habitant probablement, sa vie pensante, le lieutenant finit par déclarer :

-        J’ai l’habitude de vivre avec mes hommes, exactement comme j’ai vécu avec mes enfants ; le même pain ; la même soupe ; si possible, les mêmes préoccupations ; car il s’agit en somme, de parvenir ensemble, au même but.

-        C’est en effet, à ce résultat qu’il nous faut aboutir, remarqua Chambreuil de son ton le plus simple. Le pathétique est que nous venons de points différents, et qu’un long chemin peut-être, reste à faire. Il s’agit, en effet, de juger la démarche humaine, puisque nous sommes appelés à mourir pour les résultats obtenus – peut-être, sans notre consentement.

-        Sans ce minimum d’acquiescement de notre conscience à une cause enfin commune, sans une acceptation consentie de la soumission imposée, comme le sacrifice deviendrait dérisoire.

-        Oui ! fit le lieutenant d’une voix sourde.

-        On est ensemble, dit l’accent trainard de Solange, c’est tout de même pour être sûrs qu’on est d’accord. Autrement….

-        Autrement, la mort, ainsi comprise et admise serait odieuse.

-        Voilà ! firent-ils tous, presque de la même voix, heureux, sans doute d’avoir découvert à leur soumission un principe qui la justifiait. Le lieutenant releva la tête :

-        Mon école est située face à la mer. Il n’y a, entre elle et nous que l’éboulis de quelques rochers bruns sur lesquels, l’eau se rue depuis des millénaires. Le bruit des flots est continu et parvient à une sorte de silence où l’homme reste enfermé. L’habitude du silence reprit-il avec une vivacité soudaine conduit à des considérations que nous appellerons générales. C’est pourquoi j’ai souvent pensé que, depuis la révolution, les hommes du continent avaient perdu l’habitude de vivre en commun. C’est un peu à cette obligation que la guerre conduit.

-        - C’est vrai ! expliqua le séminariste Mouillotte ; au moins pour ceux qui ne sont pas catholiques….

-        Et même pour ces derniers ! affirma le lieutenant. On ne sait quelle puissance a brisé l’unité des groupes internes…Mais si ! mais si ! ajouta-t-il pour répondre aux dénégations du jeune abbé ; et la guerre….

Mais ici, la lueur qui avait éclairé ses yeux s’assombrit d’un seul coup, nous distinguâmes, au moins pour ceux qui l’observaient, une contraction de son visage, comme si un afflux sentimental l’avait tout à coup assailli.

-        On ne doit cependant rien attendre de la guerre !...Au moins, en théorie précise-t-il avec un sourire un peu las, car en pratique…. En réalité, il fauit compter avec la rectitude des faits, ou alors tout reste illusoire. Il faut, lorsqu’on a pas pu l’empêcher, s’accommoder de la réalité d’un fait qu’on n’admettait pas et tout entreprendre pour qu’il institue quelque chose de semblable à ce qu’on espérait obtenir avant qu’il se produise. Alors l’esprit, mais alors seulement ! –l’esprit répare, ce qu’il ne put empêcher. C’est à cette conclusion que je voulais, tout d’abord, aboutir.

Nous sentions, Chambreuil et moi, notre logique rigoureusement déductive un peu déconcertée par cette façon  d’environner le raisonnement d’une sorte de marge intuitive avec laquelle nous faisions corps tout en nous défendant de son emprise. Je voyais un sourire, sans ironie d’ailleurs – sourire signifiant l’expression d’un doute incertain, sans doute, se dessiner sur les lèvres de mon camarade, alors que je discernais chez les autres hommes, une impression d’ennui, cependant attentive. Aucun n’avait, en réalité saisi ce que l’officier désirait dire ; peut-être lui-même observait-il le vague des contours de sa pensée car, sur un ton plus précis, il dit encore :

-        Je crois que la volonté peut demeurer pure, tout en restant, en apparence contradictoire.

Cette affirmation nous déconcerta davantage ; elle révélait chez notre interlocuteur, une culture ou des facultés intellectuelles qu’il nous semblait surprenant de découvrir en lui. Toute notre formation nous avait enseigné à pratiquer un léger dédain envers cette classe de semi pédagogues pour lesquels l’enseignement de nos maîtres demeurait sans pitié. Comme s’il avait soupçonné notre pensée, le lieutenant, tourné exactement vers nous se prit à dire : 

 

-        Je connais l’Action française depuis longtemps ! Non par des hobereaux qui nous ignorent, et, par là, nous méprisent, mais grâce à d’utiles lectures faites dans mon silence continuel et au hasard de quelques contacts. Si je voulais établir une différence entre nos postures idéologique, je dirais volontiers, en souhaitant que vous ne me contredisiez pas ! que vous êtes encore patriotes dans la mesure où nous avons cessé de l’être pour tenter de devenir humains.

-        C'est-à-dire, fis-je observer, non sans vivacité, que nous donnons à notre puissance humaine, aussi réelle que tout autre, une limite en accord avec des faits précis ;

-        Bien entendu ! répliqua Le Gouennec. Au moins, la limite à laquelle vous faites allusion, était-elle, hier, la seule qu’il puisse sembler admissible ; c'est-à-dire, à la veille et au lendemain de la Révolution. Depuis, il me semble que les démarches de l’humanité ont quelque peu distendu ce principe national dans lequel vous vous enfermez comme en un domaine patriarcal, qui a cessé de le rester. Vous admettrez bien qu’il doit, nécessairement, exister un rapport entre l’idée et le fait auquel elle correspond ?  Bien, fit-il en présence de notre acquiescement ; dès lors, une évolution des théories s’impose dès que la nature des faits n’est plus exactement semblable à son état antérieur. C’est un point que vous n’envisagez pas suffisamment, à mon avis.  

Nous enjambons la terre dix fois plus vite qu’il y a deux siècles. De cette rapidité, naissent des interférences continuelles, d’ordre pratique, d’abord mais nous devons extraire la conséquence théorique. Et cette conséquence nous conduit à présumer les conflits entre nationalités comme injustifiables…. Voici pourquoi Jaurès est mort !

Nous avons sursauté ; cette déclaration subite surprenant notre attention et nous paraissant quelque peu déplacée ; mais le regard de l‘officier breton restait grave et nous devinions aisément qu’il serait indécent de heurter ce qui paraissait être un état de foi. Aussi, tournant autour de la difficulté, observai-je simplement :

-        En somme vous concluez que la guerre actuelle peut être estimée impie parce qu’elle ne correspond plus aux dimensions atteintes par l’évolution que la science a engendrée.

-        L’aspiration humaine que nous incarnons n’est pas l’idéologie creuse que votre maître Charles Maurras a prétendu découvrir en notre façon de pensée. Cette aspiration vient de l’âme humaine elle-même, de son besoin d’unité : déjà, et en tant que telle, elle est juste. De plus, je le répète, elle repose sur des précisions désormais assurées et sur le principe de cette interférence économique, dont vous omettez de tenir compte ; et que le développement de la science par l’industrie a fait entrer dans le courant humain.

-        Des conflits entre peuples d’un même apport, comme la France et l’Allemagne sont ineptes. Concevoir l’économie dans les limites du nationalisme, c’est retarder d’un siècle sur la marche des faits ; c’est cette prise de conscience de nos réalités contemporaines qu’incarne le socialisme.

Les hommes écoutaient et je voyais, dans la pensée de la plupart de nos camarades s’affirmer une approbation comme involontaire, tant la pensée exprimée allait dans le sens de leurs espoirs. Je sentais croître en moi la nécessité de vaincre ce qui me paraissait illusoire et je fis remarquer :

-        Cependant, mon lieutenant, les socialistes allemands sont, autant que leurs camarades français ou anglais, au courant de cette évolution et de ce que, selon vous, elle conditionne. Nous ne voyons pas qu’ils aient éprouvé la moindre répugnance à répondre à l’ordre de mobilisation ?

Il y eut un grand et long silence. L’attention de ces hommes vêtus de bleu et dont les armes se trouvaient accrochées à quelque pas du groupe, cette attention était profonde. Il leur semblait bien que la signification de leur vie, et, peut-être, de la mort possible était en jeu, si bien que les plus indifférents manifestaient un intérêt soutenu ; je sentais avec une sorte de jeune allégresse, que j’avais amené le problème à son centre précis. Le lieutenant le devinait également ; aussi, sa réplique fut-elle longue à nous venir. Les paupières avaient glissé sur le regard qui, durant l’échange des dernières phrases était devenu intense. L’homme m’était sympathique. Je sentais en lui cette sincérité qui émeut. Je devinais en lui un tel débat que s’il m’avait été possible d’appliquer ma main sur la tunique, les bondissements du cœur auraient été perceptibles. Enfin, sans rouvrir les yeux, il nous dit :

-        Peut-être vous manque-t-il d’être éducateur !

Soupçonnant que je ne comprenais pas sa pensée, il rouvrit les yeux et les fixa sur moi, en essayant de m’envelopper dans le regard immensément amical.

-        Vos divers maîtres ont proféré à notre égard bien des injures inutiles, voyez-vous ! Elles ne blessent que cette noblesse humaine qui doit nous être chère, à tous ! Oui, si vous partagiez pendant un temps nos préoccupations, vous soupçonneriez qu’on n’élèves les générations pour l’effort immédiatement réalisable, mais, en vue de tâches à venir, parce qu’elles sont dans le sens de l’Homme. Notre différence réside en ce degré qui veut que, nous, nous soyons tendus vers un avenir que nous voulons plus collectivement humain, alors que vous êtes prisonniers du passé, désormais impossible. Si ! Si ! ajoute-t-il devant notre dénégation ; l’in de vos maîtres, qui est aussi notre insulteur constant l’a observé : - les eaux du fleuve ne remontent jamais à leur source. Or, sans en avoir conscience, évidemment, vous tendez à faire refluer l’humanité vers sa position antérieure, car il est un fait, immense, dont vous n’avez pas saisi la signification….

-        La Révolution de 89 ? Interrogea Chambreuil.

-        Exactement. Ce phénomène nous sépare encore. Vous partez d’un raisonnement qui est au-delà de ce point dans l’Histoire ; ce qui fait que tout est juste puisque vous vous trouvez avant l’apparition dont il s’agit, au contraire, tout devient problématique, si ce point de départ est admis, au moins comme point de départ ou de séparation entre deux règnes humains.

Il me semblait bien qu’au lieu de répondre directement à la remarque que j’avais faite et qui concernait l’attitude des socialistes allemands, le Gouennec, embarrassé, détournait l’intérêt de la conversation pour l’engager vers des considérations imprévues. Je me pris à ricaner doucement avant de lui faire observer :

-        Vous nous ferez difficilement admettre, mon lieutenant, que le groupe socialiste allemand ne comprit aucun éducateur.

Je sentis avec quelque satisfaction, je dois le dire, que le groupe, tout entier approuvait ma remarque et se tournait vers le Breton et attendait visiblement une réplique :

-        Aussi, dit-il avec une lenteur qui communiquait à sa voix une résonnance à peu près musicale, ne le tenterai-je pas.

-        Alors ? fis-je avec vivacité, car j’oubliais que soldat de deuxième classe, j’étais en train de contredire l’officier de notre groupe ; alors, ils sont de l’autre côté de la ligne de feu, juste en face de nous !...

-        Et peut-être serai-je tué par l’un d’eux ; votre raison est implacable ! Mais qu’est-ce que cela prouve, fit-il en dressant sa haute taille, sinon, sinon que leur degré de conscience, et par conséquent, de science de l’homme est moins développé parce que moins lucide que le nôtre ? Vous imaginez vous que, pour cela seulement Jaurès ait eu tort de vouloir établir un niveau commun entre ces hommes et nous ?

Il fut au milieu de nous, debout. Il promena sur nous le calme étrange de son regard.

 

-        Croyez-vous que ce soit par soumission que je me suis laissé mobiliser ? Il est peut-être dérisoire d’attendre un résultat moral de toute guerre, hélas, nous servons des intérêts dans des intérêts qui s’opposent. Cependant, en comparant les deux systèmes de valeurs, nous constatons qu’ici un socialiste a été tué à la veille d’un conflit qu’il voulait éviter, en s’opposant à la fatalité, tandis qu’en face l’idée de fraternité n’a donné naissance à aucun martyr. Peut-être, si on l’avait laissé vivre quelques semaines de plus, Jaurès serait-il mort comme Péguy, et en somme pour les mêmes raison, tant il est vrai qu’à certains moments , les idéaux se rencontrent.

Le nom de Péguy était à coup sûr ignoré de tous les autres soldats, et, Chambreuil et moi, pouvions saisir l’analogie du rapprochement subitement opéré par l’officier ; cependant, je devinais que le groupe saisissait un rapport incertain et avait confusément compris l’argumentation du lieutenant tant sa préscience du pouvoir sentimental avait été précise et efficace.

-        Hélas, reprit-il, si nous sommes ici, c’est que les autres sont en face.

-        Ne pouvait-on prévoir… esquissai-je.

-        Non/ Nul n’a le droit, gratuit, de conclure à l’infamie. C’est en ce domaine surtout, qu’il faut la preuve.

-        Même si elle coûte cher ?

-        Peut-être apprendrez-vous un jour qu’il n’est pas de victoire valable sanas la justification d’une idée pure et que l’idée que l’homme se fait de son rôle est supérieure à sa sécurité matérielle. Assez pour ce soir, mon petit ! fit-il en voyant poindre une autre contradiction. Nous avons toute l’éternité pour parvenir à une conclusion.

Il souriait si parfaitement que je pris la main qu’il avait tendue vers moi, sentant bien d’ailleurs que la pensée de chacun avait atteint son maximum d’extension. Nous étions las d’un effort physique entrepris dès l’aube et ma montre marquait qu’il était onze heures. Le lieutenant prit place sur la botte de paille où nous avions, Chambreuil et moi, posé notre paquetage. Les hommes s’allongèrent autour de nous. Il y eut encore quelques mots rapides échangés, mais bientôt le ronflement du premier dormeur nous avertit qu’il convenait de nous entretenir à voix basse. Comme s’il avait attendu d’être assuré du sommeil du groupe, le lieutenant se redressa, devinant que, da,ns l’ombre, nous demeurions attentifs.

-Voyez-vous, fit-il, la Révolution, c’est une étendue : on ne comprend l’étendue que comme on comprend la mer.

 Nous nous dressâmes un peu, dans l’espoir de pouvoir le considérer ; mais il parlait dans l’ombre et demeurait invisible. Devinant sa phrase seulement élaborée, nous attendions ; ce ne fut pas en vain, car il déclara peu après :

-        Et on ne comprend la mer que par l’émotion.

Je devinais qu’il souriait, heureux de cette rencontre d’images et de rapport. Je devinai qu’il se sentit las ; il retomba sur la taille avec un bruit précis, se remua, jusqu’à l’instant où encore orienté vers nous, il dit enfin :

-        Et l’humanité, elle aussi, est une immensité. Croyez-moi ! c’est cela qu’il avait compris Jaurès.

-         

-_-

 

(à suivre)
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Published by maximenemo
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31 mars 2013 7 31 /03 /mars /2013 23:37

TEMOIN DES AUTRES

Inédit de Maxime Nemo qui évoque sa grande guerre de 14-18. En 1914 il a 21 ans et depuis 6 ans a perdu son père mort en 1908. Il vit alors avec sa mère quand la guerre est déclarée. Nous disposons de son livret militaire qui relate les circonstances de sa mobilisation ;

Une façon d’être a cessé ce jour là. A vrai dire, la rupture à laquelle il est fait allusion s’était produite auparavant, mais nous n’en avions pas pris conscience. C’est qu’il existe au moins deux formes de conscience ; l’une se découvre dans l’individu, l’autre, à travers le collectif. Ces deux états sont le produit de deux sensibilités différentes. Les impressions de la première sont directes et engendrent d’immédiates réactions ; celles de la seconde sont diffuses et nécessitent une concentration progressive. Un état depuis longtemps provoqué s’accumulait au moment où commence ce récit, en cette sorte de deuxième conscience. Elle explosa ce soir là, encore que pas un de nous n’ait, instantanément établi la corrélation qui existait entre le fait et son principe. Nous avons seulement senti ou pressenti que « quelque chose » de plus anormal s’était accompli, l’habitude de vivre « en état de paix » se trouvant subitement interrompu.

Il y avait bien près d’un demi siècle que l’Europe buvait le breuvage sans pour cela se sentir le moins du monde intoxiquée. Il est vrai que je traduis ici l’état de sensibilité de ceux que leur condition appelle à payer de leur vie l’impatience qu’ont certains à faire cesser cet état de paix entre les hommes. Mais revenons à notre position dans le moment. Depuis 45 ans, la paix régnait entre les hommes du Continent. Certes, des signes, comme avant coureurs, avaient alarmé, précisément, la sensibilité de ceux auxquels je faisais allusion tout à l’heure. Cependant, ces conflits préalables n’engageaient pas la responsabilité de la grande Europe. Seuls, les correspondants de guerre et les porteurs de fonds russes avaient vraiment vécu, bien qu’à des titres divers (ceci surtout pour les porteurs en question) les angoisses du combattant luttant vers Port Arthur ou vers Kharbin. Même en 1912, la guerre balkanique, cependant plus proche de nos intérêts humains, n’engageait que le destin de quelques puissances secondaires et sans relation de civilisation avec le reste du monde occidental. Pour les non initiés que nous étions alors, le refus des grandes puissances à s’engager dans le conflit, pouvait paraître rassurant. Ni la France, ni l’Allemagne, ni l’Angleterre, ni l’Italie, et à plus forte raison les USA n’avaient accédé à la tentation de se ruer les unes contre les autres. L’inquiétude individuelle, un moment alertée, s’était rapidement assoupie ; disposition qui rendit plus intense l’impression de rupture que nous éprouvions ce soir là.

Chacun de nous fut, pendant quelques secondes, ou durant des heures et des jours, une parcelle de la conscience humaine rendue presque subitement, à la constatation de la réalité d’une existence humaine. Oui, il y a eu par le monde, au moins en cette partie du monde plus « engagée » ainsi qu’il devait être dit beaucoup plus tard, dans la fonction civilisatrice qu’était alors l’Europe, il y a une série de frémissements intimes dont le totalitarisme constitua un « moment » de la vie du monde moral.

J’ai participé à la vibration de cet unanime frisson par un frisson particulier. Ainsi que tant d’autres, ainsi que tous, sans doute, je n’ai pas pensé le phénomène, et me suis contenté d’éprouver. Mais j’ai nettement senti qu’à travers cette portion du monde vivant que nous incarnions, par le simple fait que nous existions en ce même instant, quelque chose passait comme un souffle, qui relevait au moins de l’anormal.

Ce soir de début d’aout 1914, les rives du lac d’Annecy ont leur séduction habituelle. Il y a, pour les deux hommes que nous sommes, l’ensemble, à cette heure, éblouissant de l’eau où les grandes ombres des montagnes commencent d’incliner. Le soleil descend ainsi que chaque soir vers la ville lointaine. Nous nous trouvons dans cette partie du grand lac qui referme sa courbe vers le roc de Chère par un subit étranglement des terres donnant naissance à l’autre partie du lac qui comprend Talloire, Lathile et Saint Jorioz. Ce soir, cela paraît très loin des préoccupations. Par contre, nous regardons ce qui est plus près de nous, ces villages environnants qui, deDuingt et de Menthon s’échelonnent jusqu’à Annecy. C’est d’ailleurs vers ce point que nous regardons particulièrement. Nous ne recherchons pas l’impression habituelle des vieilles tours de la ville sarde devenant noires devant le soleil couchant ; si nous pensons à la ville, c’est que nous savons qu’en elle affluent les nouvelles qui nous intéressent, car c’est vers elle que, plusieurs fois par jour, nous sommes allés, depuis une semaine, afin de prendre connaissance des dépêches qui ne sont pas encore les « communiqués » à venir. Les villages aux noms charmants s’étagent devant nous : Annecy le Vieux, sur sa colline, Chavoires, Veyrier du lac, Albigny ; les clochers fusent au ciel intense, mais la ville, seule attire notre inquiétude. Quelle inquiétude ! Je suis de cette génération dont les vingt ans s’accompliront  sur les champs de bataille, peut-être, cependant, quelques épreuves, un peu prématurées, ont-elles procuré  à ma jeunesse une maturité, elle aussi, imprévue.

Près de moi, un homme aux cheveux blancs parle, en cet instant, avec une certaine solennité. C’est le Général G. qui a commandé une division de la garde impériale russe. J’ai appris qu’il était ami du Tsar. En période ordinaire, l’âge, la fonction de cet homme n’auraient pas permis le rapprochement qui le place, en cet instant auprès de moi et dans un état de confidences réciproques qui pourrait sembler insolite à un observateur objectif. Mais la menace qui pèse sur le monde depuis plus d’une semaine a provoqué ce rapprochement entre deux êtres qu’elle peut atteindre. Le général, qui a commandé un régiment sur le front de Mandchourie connaît le mécanisme qui précède les conflits.

Il me dit ses appréhensions, en même temps qu’il me confie son horreur de la guerre et sa crainte de voir celle-ci éclater subitement. Mon ignorance ne peut admettre la réalité possible de l’événement. Alors que je puise en son expérience, je ne sais quel avant goût de ce qui sera, peut-être vient-il apaiser auprès de mon optimisme candide cette inquiétude qui le dévore. Avant de se produire, l’événement provoque ces échanges humains qui seront en définitive, le seul résultat de son intensité. Le général G. parle doucement un langage qui ne cesse jamais d’être musical, même, lorsqu’il évoque la mort de ces deux jeunes sous lieutenants que leur père, l’un de ses amis, lui avait recommandés et qui, arrivés le matin, furent trouvés morts, le soir même, déchiquetés par le même obus. A ce souvenir, la voix du conteur s’altère un peu. Je le regarde avec une certaine anxiété, sentant que la vision atroce des deux corps revit en ses yeux, et, aussi, certainement, le souvenir de la mission qui fut la sienne, d’annoncer au père le résultat de sa démarche. Sa voix égrène des regrets.

-        Deux jeunes hommes pleins de vie, avec le même sourire et qui, parce qu’ils appartenaient au régiment d’un ami de leur père, se croyaient en sécurité.

 Est-ce l’infinie répétition de cette horreur qui se prépare dans l’ombre des chancelleries du monde civilisé ? Depuis quarante huit heures, les nouvelles sont lourdes d’une signification que les uns et les autres rejettent, n’admettant pas la résignation des affirmations officielles. Nous sentons tous en lisant les lignes affichées à la Préfecture, que le monde des dirigeants glisse en pensée, au moins, vers l’acceptation du conflit. Mais cette foule anonyme qui nous environne, lorsque, le général et moi, allons lire les dépêches à Annecy, nous la sentons qui regimbe contre la décision de son destin.

-        Le peuple vaut mieux que ceux qui gouvernent ! m’a dit la pensée sentimentale du Russe. C’est une chose que j’ai fréquemment observé, et c’est pourquoi je crois à la sainteté du jugement populaire.

-        Peut-être ! mais ne pensez-vous pas que cette volonté est inefficace et qu’au moment où la décision interviendra, elle s’inclinera devant celle des puissants.

-        Voilà bien la cause du malheur du monde ! réplique le général.

-        La Démocratie n’a rien changé à cela !

-        C’est qu’il n’y a pas de démocratie monsieur.

-        Peut-être parce qu’elle est pratiquement impossible.

Il se tait, soit que mon scepticisme l’ennuie, soit qu’il juge ces questions au dessus de ma compréhension.

Les dernières dépêches l’ont atterré.il discerne un état qui est, déjà, celui de la mobilisation générale, et comme je lui objecte que cet état ne signifie pas la guerre, il sourit avec tristesse.

-        Il n’y a jamais eu d’opération de ce genre sans le résultat qu’elle provoque.

Un souci, plus lourd, semble-t-il que le poids de nos propres existences pénètre dans notre pensée. Les petits scandales particuliers, comme celui de l’acquittement de madame Caillaux cède devant ce scandale universel que la prudence, même, des dépêches affichées annonce. Toute la journée a été pénible. Nous n’avons cessé de parler, comme si nous éprouvions, l’un et l’autre, le besoin d’étourdir notre inquiétude dans un flot de paroles continues permettant d’éviter toute interrogation intérieure. Ce soir est lourd d’une angoisse qui ne se dissimule plus. La présence du lac et de son harmonie nous paraît insupportable, tant la paix qu’il recèle semble une injure à la gravité douloureuse de nos inquiétudes. L’eau n’a pas une ride de plus ou de moins, tant il est vrai que ce qui se prépare ne concerne que le destin des hommes et que l’intensité de l’heure est ressentie par eux seuls. Pas une barque ne sillonne la surface éblouissante de lumière ; il semble que la joie soit morte ou sur le point d’expirer. Seul le silence qui règne au dessus de tout nous paraît amical. Je regarde vaguement la rive opposée, les contours sombres du Semnoz, et par instant, l’immense ciel pur, lorsqu’un tintement de cloche se fait entendre, unique, durant quelques secondes, mais aussitôt suivi de quelques autres qui s’égrènent autour du lac, lentement, sourdement.

Nous n’avons rien dit, tout de suite, cherchant, en notre désarroi subi, à identifier la nature de ces bruits réguliers qui montent de la terre pour dire leur signification à la pensée des hommes, comme nous le sommes, tendus vers les bruits de l’extérieur. Puis, le général a tourné les yeux vers moi, à l’instant même où le mien se dirigeait vers lui pour l’interroger, dans l’espoir qu’un doute fût encore possible. Un long voile de tristesse a masqué l’éclat de ses yeux, sa lèvre a hésité, puis, tandis que le bruit des cloches couraient le long des rives, il a murmuré : « le tocsin ! » ce qui , dans le langage que nous commencions à comprendre signifiait : "la guerre" .  (à suivre)   1914 Mobilisation Annecy     

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31 mars 2013 7 31 /03 /mars /2013 16:09

Je  n’aurais pas l’outrecuidance de considérer mon expérience comme probante ; il me suffit qu’elle soit palpable ; je n’ai fait que répéter l’Homme et cela me suffit. D’où je conclus que la passivité est un leurre. Elle est comme la névrose des gens par trop privilégiés, la preuve de son contraire ; la névrose demeurant celle du bonheur possible – à la condition, lui aussi, qu’il se veuille relatif.

Prométhée, c’est le Rêve au sein du sommeil, la pensée latente, le concept de soi, et, a dit Spinoza : « je nomme concept ce qui se conçoit par soi même »,mais l’admirable phrase est connue. Nous ne pouvions pas échapper à ce dieu ;il durera autant que l’Homme, dont il est le sur-Homme ; ou l’orgueil ; ou la grandeur. C’est le seul qui ne soit pas ridicule ! et c’est le seul qui demeure écrasant. Il exige un colloque avec le Mystère et que nous le vainquions à force de perspicacité.

Lorsqu’on compare les dimensions, on ne se prend à penser que ce dieu est fou. Comme toute grandeur, il l’est un peu, évidemment ! Je vous demande de mesurer l’homme et son adversaire. Quel petit David en présence d’on ne sait quel incommensurable Goliath. Et l’idée de Connaissance est la fronde qui doit frapper l’énorme géant en plein front. Seulement, il arrive souvent que le front du Mystère soit élastique et que la pierre retourne, si j’ose dire, à son auteur ; c’est l’homme qui reçoit le projectile dans l’œil. Il arrive que l’œil éclate et que la cervelle suive, par la fente ouverte. L’homme est vaincu. Bizarre conséquence du prométhéisme, l’homme ne maudit pas son initiateur pour si peu. Un autre reprend la recherche, la lutte, comme ignorant des dangers ;et le jeu recommence –peut-être jusqu’à la fin de l’Espèce. Des gens trouveront le combat inégal et l’enjeu stupide. Je ne suis pas loin d’être de leur avis, mais nos appréciations ne changent rien à la réalité des choses ; nous sommes faits pour être cela. Les métaphysiques orientales se brisent devant l’objectivité du fait. Et c’est pourquoi l’étude du fait est passionnante.

Nous sommes embarqués sur la galère : « Connaissance » et pas près de n’en être plus ses rameurs : C’est notre bagne, à perpétuité. Je pense d’ailleurs que le bagnard, doit, à la longue, aimer la rame sur laquelle il geint et forcément le banc de bois où il use sa culotte patiemment. Le tout finit par être sa raison d’être.

Les moralistes à priori soutiendront que, pour soutenir, l’effet d’une telle peine, il faut qu’il ait eu, à un moment quelconque de l’existence, Faute, et majeure encore ! Les moralistes me font toujours sourire. Le but, pour eux, n‘est pas la vie, mais la thèse à soutenir. Ce qui les intéresse, c’est le jeu de l’esprit. Le moraliste est, en somme, ce théologien que la preuve de Dieu passionne, plus que l’existence réelle de ce même être… Ils partent de l’affirmation préalable et passent leur temps à établir, dialectiquement, la démonstration de l’affirmation faite pour établir sa preuve, ce qui est le comble du coq à l’âne. Or, on peut-être théologien partout et surtout en Sorbonne. On se doute qu’avec  ma vie et son style un peu particulier, j’ai peu fréquenté l’établissement, ni tout autre genre d’Institut…Aussi je ne sais pas ce que c’est que prendre des notes ou meubler sa mémoire  de faits ou de papiers soigneusement étiquetés ; je préfère d’autres émerveillements. Ce qui ne m’empêche pas de ramer à la galère commune avec le rythme, si possible, des autres copains, et de participer à la manœuvre des voiles, lorsque le moindre coup de sifflet du quartier-maître fait tressaillir les membres de l’équipage. Il ne s’agit pas toujours de manœuvre ; non ! il arrive qu’on soit appelé au pont pour ce que nous appellerons des cérémonies, celle par exemple du jet d’un homme mort à la mer qui nous roule.

Il arrive également que l’homme ait été tué par le retour d’une pierre lancée par lui au front du Mystère. On s’assemble bonnet à la main. N’importe qui dit les paroles symboliques, suffisantes pour qu’une identité se fonde entre le geste du mort et les survivants. Car l’essentiel est là : que le geste ne soit pas enseveli, lui ! Après quatre hommes balancent le corps, un instant, juste ce qu’il faut pour qu’il prenne son élan vers l’éternité (et à la condition préalable que la mort ouvre sur cette perspective !) puis, avec un « houp » assez retentissant, le mort est projeté vers la grande houle qui glisse puissamment sous les flancs du vaisseau. Un moment ; des ondes entre les vagues ; puis, le lisse de l’eau qui nous soulève tous ; il ne reste qu’un souvenir ! Mais : « c’est toi qui dort dans l’ombre… ; «  Le voyage continue.

La vie de l’Espèce est jalonnée de ces morts, quelquefois puissants qui ont osé viser le Mystère entre les deux yeux. Tout n’est pas vil dans le troupeau de l’homme ; voilà ce qu’oublient les détracteurs superficiels. Prométhée, ce premier homme vraiment homme  peut-être fier, tout de même, de la filiation qu’il a laissée. La foule est l’immense réserve d’énergie où éclot la justification du type humain –un, par génération, ou même, par siècle. Ici, à l’inverse de la démocratie, ce n’est pas le nombre qui compte, mais l’unité significatrice. L’homme se sauve de sa propre fange à l’aide des quelques héros qu’il produit. En tête : Prométhée, et derrière, presque à sa hauteur : Œdipe, l’homme qui dit « non ! » aux turpitudes du Sort, et qui fonde l’idée de Justice. Quel autre exemple que le sien (celui de Prométhée) Et quel exemple occidental, c'est-à-dire : de volonté positive. Car rien n’empêchait Oedipe de continuer à se curer les ongles et à sucer des raisins  cuits par le soleil, après qu’il eût entendu l’arrêt de l’oracle le concernant. Il lui suffisait de s’incliner, en disant : « c’est le Mystère ! »

Mais voilà, cet homme pensait sa vie, et à travers la sienne, la vie entière, et Oedipe rêvait d’un accomplissement volontaire et donc pas simplement décidé par autrui, cet autrui serait-il un dieu. Il s’insurge et oppose à la puissance ésotérique du mystère, celle d’une volonté qui prétend décider. Dès lors, ce n’est plus la fatalité péremptoire qui se veut triompher, c’est un destin qui entend se constituer. L’homme s’insurge et prétend contrarier  l’exact accomplissement du Fatum mystérieux.

Il importe peu que l’ homme soit, ou non vaincu ! ce qui compte, c’est le geste, et, surtout, l’intention du geste.

Encore une fois, Oedipe, entendant l’oracle, pouvait penser : « c’est très embêtant ! Mais que voulez-vous que j’y fasse. Après tout, il n’arrivera que ce qui doit arriver ! Au demeurant, que puis-je faire ? «  Et après avoir posé cette question, il eut pu répondre : "rien !" , comme un Oriental l’aurait fait. Mais la vie a voulu qu’une faculté se trouvât ajoutée à ce que nous appellerons de manière un peu vague : la loi des Choses et des faits ; et que cette faculté est celle de la délicatesse humaine.

En entendant l’arrêt du sort, Œdipe est horrifié, tout simplement. Il doit se demander comment un dieu peut, candidement, exprimer l’énoncé d’un tel forfait. Il se dit que pas un être humain n’aurait osé concevoir une monstruosité si parfaite, si gratuite, donc ! La conscience grecque, par cet exemple, se pare de l’horreur du mystère et des volontés anormales ; elle se dit que la vie doit tendre à l’harmonie et que le propre de l’intelligence et de la volonté est d’aboutir à cette faculté et non à la confusion, serait-ce celle de la toute puissance. La Connaissance n’est pas une acquisition, stérile, de notre curiosité, mais la divination des lois parvenant aux amalgames du Beau. L’analyse n’est que le stade second de la Connaissance (le stade de la Science) dont le terme est la conscience parfaite du tout, par le soupçon de sa finalité, qui est la Forme. Savoir pour simplement savoir est l’abîme où se perd l’esprit prométhéen : cet abîme où gît le monde actuel ! La lumière obtenue rejoint presque l’ombre et ne vaut pas les éclaircissements du mysticisme subjectif. C’est ainsi que l’homme, et, en particulier l’homme grec, avec Oedipe, introduit dans l’existence le sentiment de valeur.

La pierre est tombée aux pieds d’Oedipe et cette pierre brille d’un double éclat : « tu coucheras avec ta mère et tu tueras ton père ». Il est inutile d’interroger : le sardonisme de l’oracle est admirable, et répliquerait, sans doute « car tel est notre bon plaisir ».

Un écœurement, une honte sans limite, un réel dégoût d’exister affluent au cœur d’Oedipe. La splendeur de sa pureté humaine l’incite à vomir sur cette pierre immonde. Tout son sens moral est hérissé. S’il n’avait le recours de sa volonté ardente, seul, le suicide existerait pour lui. Plutôt périr, même à son âge qu’être cet autre qui pourrait confiner à lui !

Il n’est pas vrai qu’il ait lu Freud et que, même obscurément, il « désire » ce qui est inscrit. Les Modernes sont répugnants, tant l’accoutumance de la bassesse les amène, à patauger dans la jauge des sens comme des cochons. C’est qu’ils ne sont épris que de science, n’étant que de pauvres êtres à responsabilité limitée comme les sociétés anonymes. La grandeur leur est inconnue, comme l’amour. Ils rangent sous ce vocable, la rencontre de deux groins et se déclarent satisfaits, après l’éjection de leur sperme. Ils font même analyser le grouillement de leurs bestioles pour connaître leur vitalité ! Après quoi, ils retournent à un vagin quelconque et tricotent après une jouissance au nom de statistiques qui les ont rassurés.

Oedipe est autre, et pousse du pied la pierre malencontreuse. C’est fini la vie simple et douce, da,ns ce palais royal de Corinthe où il a toujours vécu près de cet homme qu’il doit tuer ! de cette femme…. Horreur !... Il ne reviendra pas vers ce calme, puisque le calme est à ce point trompeur. Son regard intérieur contemple la maison, ses êtres, ses aspects ; le cœur, douloureusement étreint, il part, aussitôt. Il songe à la soirée qui va venir ; à l’anxiété de son père, à la douleur de cette femme qui est sa mère…Tout à l’heure ils regarderont la route, étudieront chaque silhouette un peu lointaine, espérant reconnaître sa démarche dans l’une d’elle. La nuit viendra. Les étoiles prendront leur place sur les terrasses du palais, vainement, ils attendront cette nuit et tant d’autres, l’infortuné qui s’inflige la fuite pour éviter l’horreur de l’insulte prescrite.

Quelle aversion de tout ce qui est inintelligible à l’esprit et à la volonté, le malheureux emporte-t-il au fond de lui-même. Il est jeune, quelque vingt ans sans doute, il est fier, et se sent, à coup sûr dans son malheur, heureux d’avoir résisté aux décisions du sort. Tandis qu’il parcourt les routes, seul ou en compagnie d’autres voyageurs, il parait impossible qu’il ne mesure pas la différence qui sépare l’intelligence humaine des secrets qui l’environnent et prétendent l’asservir. Un sentiment de jeune gloire palpite en lui, mais cet orgueil est tout intellectuel. Œdipe sent qu’il a, seul et contre tous et contre tout, décidé de son sort. L’inconnu n’est évidemment pas fait pour le troubler. Que pourrait-il d’ailleurs lui arriver qui puisse être comparé à ce qu’il vient d’éviter. Il ne sera, ne peut plus être meurtrier de son père et époux de sa propre mère. Le salutaire orgueil de la destinée assurée guide sa marche et commande à tous ses réflexes.

C’est ici que se produit l’incident, minime en apparence et dont le souvenir restera faible dans son esprit.

A un endroit quelconque de la route parcourue, alors que, peut-être, il pense, une fois de plus au sort qu’il vient d’éviter, selon l’admirable expression dont il se servira en parlant à Tirésias, il a écarté de lui « les ténèbres » ; il a vaincu « l’obscur et l’énigmatique » autre expression de sa pensée et peut tout affronter.

Et peut-être, en cet instant cherche-t-il la route qu’il doit emprunter car il se voit parvenu à un carrefour : trois chemins s’offrent à lui. Appuyé à son bâton d’errant, Œdipe médite et voit arriver dans un flot de poussière soulevée, un char monté par plusieurs hommes.

A quel point de jonction des deux routes de Delphes et de Daulis se trouve le jeune homme, importe peu. Sans doute est-il distrait, pensant, qui sait ?à Polybe et à Mérope, son père et sa mère de Corinthe…Un héraut précède sans doute le véhicule. L’homme veut écarter Œdipe et le frappe. L’adolescent riposte et tue le héraut. Alors, le voyageur du char, homme déjà âgé, à son tour frappe le jeune homme, qui riposte encore, tue cet inconnu qui « s’effondre sous le coup » ; il est mort. Trois autres serviteurs accourent ;Oedipe en atteint deux qui meurent. Seul, le dernier échappe à sa fureur et s’enfuit éperdu.

Scène sanglante, certes, puisque quatre hommes sont tués, mais banale pourtant et à laquelle Œdipe n’accordera qu’une importance secondaire. Sa fureur apaisée, son instinct assouvi, il poursuit sa route , la mémoire, cependant imprégnée du spectacle de ces corps laissés sans vie au milieu du chemin…fait divers, dramatique sans doute, et cependant, rien que tel ; et tout le souvenir se verra atténué par l’impression laissée dans l’esprit d’Œdipe de son colloque avec le Sphinx.

La légende ne nous dit quel temps s’écoule entre le meurtre des quatre inconnus et cette autre aventure. Supposons que le jeune homme a poursuivi son voyage et parvient aux environs de Thèbes.

Il apprend, sans doute avec quelle émotion, qu’un être de mystère provoque des ravages. Un personnage fabuleux interroge les hommes, leur propose une énigme et dévore ceux dont la réponse est insuffisante. La terreur règne car les victimes sont innombrables. A tel point que la reine de la ville de Thèbes, Jocaste, a promis d’épouser celui qui vaincrait la créature fabuleuse.

Ainsi, ce mystère qui l’a chassé de sa douce existence, Œdipe le retrouve sur sa route.

Quelle anxiété dans sa nature entière lorsqu’il apprend l’évènement ; et quel avertissement de son intelligence ! Pour cet esprit clair,il n’est pas d’énigme qui puisse demeurer indéchiffrable ; il le sent et le sait déjà. Toute son ardeur bat en lui et le prévient. Entendant les paroles prononcées devant lui , il sent la fièvre humaine l’envahir. Répondre au mystère et dévoiler son inanité !... Personnage nettement prométhéen, héroïsme de la lucidité, il songe à affronter le monstre, demande où il gït, et, en pensée, déjà l’affronte.

Calme, peu après, il écoutera la proposition sibylline du Sphinx : "Quel est l’être qui le matin se traîne sur quatre pattes, marche sur deux à midi et le soir, avance sur trois ! " Un choc, une illumination et, cinglante, la réponse arrive : « l’homme ». Avec un grand cri, la bête se meurtrit et meurt ; l’Ombre est vaincue. Œdipe monte sur le trône, épouse Jocaste et règne quatorze ans en souverain bienfaisant. Il a vaincu le sort à force d’intelligence et peut regarder le mystère en face ; cette puissance n’a rien pu contre lui. S’il est un homme grec dans la tragédie, c’est bien celui-ci,ce pur prométhéen qui ose penser contre l’obscur et dédaigner l’ésotérisme.

Mais, dans l’ombre, le secret prépare sa revanche. Le malheur, à nouveau, atteint Thèbes. Les plantes, les bêtes, les gens  disparaissent pour une cause étrange ; tout succombe et le pouvoir même d’Oedipe est impuissant pour enrayer l’étendue du mal. Alors, l’oracle consulté, parle une nouvelle fois :un être souille par sa présence, cette cité ; qu’il disparaisse, et la santé sera rendue à tous. Qui est cet être ? Œdipe l’ignore, mais publiquement, il le frappe sans le connaître et la sentence est terrible. Elle tombe des lèvres de celui que le prêtre a nommé « le plus sage des hommes » comme pour indiquer la décision de la sagesse ! Nul ne devra protéger cet infâme, lui parler. Qui le connaît doit dénoncer cet homme, le poursuivre, le châtier. C’est lui qui est à l’origine des maux dont souffre le pays, car c’est lui qui aurait tué Laïos roi de Thèbes, premier époux de Jocaste et qui est mort mystérieusement, assassiné par un ou plusieurs agresseurs, car ainsi que le dit Créon  au début de la tragédie de Sophocle, les brigands étaient «  non pas un seul mais plusieurs ».

Peu d’œuvres théâtrales sont aussi puissamment charpentées que son Œdipe-Roi. Il ne faut pas que le malheureux puisse, supposer sa culpabilité et qu’une sorte de prescience le trouble avant qu’il se soit frappé lui-même, à l’aide de la terrible sentence qu’il prononce. Donc, tout doit l’aveugler ; et c’est la raison pour laquelle, on annonce que Laïos a péri sous les coups, non d’un homme, mais de plusieurs. L’unique survivant qui a fait le récit de sa mort, doit, en effet, indiquer que les agresseurs étaient plusieurs ; autrement, on n’aurait pas admis sa fuite devant un seul assaillant.

Mais tout est tellement obscur, dans cette aventure de la mort de Laïos qu’en cette obscurité Œdipe aura recours à l’extraordinaire et afin de découvrir un indice fera appel à la science du devin Tirésias ; et c’est alors que le Mystère, engageant la partie commencera à exécuter son plan. C’est de Tirésias en effet que l’accusation viendra et que pour la première fois, elle concernera Œdipe. Le vieillard, acculé par les questions d’Oedipe et menacé par lui, parle devant tous et le désigne comme étant celui qu’il cherche à atteindre, le meurtrier du Roi Laïos. A l’aide de phrases voilées, il dénonce Œdipe comme un être monstrueux qui devrait se soumettre à la sentence prononcée et fuir la ville et les hommes. Alors, le secret dédain qu’Oedipe nourrit pour le mystère éclate..il raille et injurie le vieux devin, le traite de charlatan et l’accuse d’être, de son côté criminel, pour s’être entendu avec Créon son beau-frère qui, selon lui, veut abattre sa puissance afin de s’emparer du trône.

Le colloque entre Créon et Œdipe est admirable de logique. A l’aide d’une argumentation « géométrique », l’un se défend alors que l’autre accuse, passionnément. Créon démontre l’inanité des accusations proférées par Œdipe ; et il faut, en cet instant de la vie du malheureux, que la puissance logique ne soit plus avec lui, mais bien contre lui.

Chose combien émouvante ! On dirait, par instants, que l’homme grec a peur de sa lucidité et qu’il recule devant elle. Le souci religieux le ressaisit soudain et il rend, tout à coup, à l’irrationnel tout ce que son intelligence préventive lui avait enlevé, ou fait perdre, à force de génie.

Le Poète sait qu’Œdipe est perdu ; comme il ne peut être vaincu par l’intelligence, il faut que l’homme perde son contrôle sur lui-même et apparaisse sous les traits d’un passionné que l’illogisme domine.

Le Poète sait, en effet, que le héros, tout en agissant, n’a cessé d’être tourmenté par l’énigme de sa vie et qu’un fond d’incertitude est en lui qui le trouble, depuis le jour lointain où au cours d’un banquet dans le palais de Polybe, un des convives ayant trop bu révéla à Œdipe qu’il n’était pas né à Corinthe, mais y avait été transplanté. Polybe et Mérope, interrogés par lui se sont récriés, mais un secret avertissement a prévenu le jeune homme troublant sa confiance en son destin et, peut-être, dans la vie.

Tout ce trouble reflue soudain vers l’homme provoquant une angoisse qu’il ne peut reconnaître, mais qui transforme ses accents. Il réfléchit moins et accuse pour se détourner de son angoisse latente. Il accuse Tirésias, il accuse Créon d’une machination quelque peu puérile, mais nécessaire, mais explicative de ce que nous appellerons : la décadence d’Oedipe.

On dirait alors que l’esprit grec pense de son principe et de cet homme qui l’incarne si bien : « nous sommes venus trop tôt ! » Aussi, la force ascensionnelle des éléments de mystère va-t-elle reprendre son élan et entourer la lucidité apparue de son opacité lumineuse.

A l’homme qui a établi le principe de la sécurité sur la dominance des apports intellectuels, la progression de la tragédie oppose un immédiat démenti.

Œdipe sort bouillant de son entretien public avec Créon. Il a conscience de sa subite infériorité et que ce désaveu de lui-même lui a été infligé devant tous. L’affection du Chœur le soutient, mais la conscience du même personnage est affligée : Œdipe est sorti de son rôle, et l’appréhension envahit également cet admirable personnage qu’est le Chœur dans la tragédie antique.

Immédiatement, Œdipe parle à Jocaste que son émoi surprend aussi. Il lui fait part de l’accusation dont il est l’objet, de l’obscure suspicion qu’il rencontre, depuis que le « devin » l’a attaqué. Alors, le scepticisme religieux de Jocaste prétendra secourir Œdipe en lui révélant le peu de véracité des oracles et en lui disant : « Un oracle avait annoncé autrefois à Laïos qu’il serait assassiné par son enfant. Or, ce seul né de notre union, nous l’avons fait disparaître et, de plus, Laïos qui n’a pu être tué par cet enfant, puisque nous lui avons épargné de vivre, a été, en réalité assassiné au croisement de trois chemins, par des brigands…»

« Laïos, un meurtre, trois routes ? » interrogea-t-il.  « Où était-ce ? Laïos était-il seul ? Et combien d’hommes l’accompagnaient ?...» Les faits sont identiques avec ceux de sa fatidique encontre, il y a quinze ans, quand il fuyait son sort. Mais la disparité est encore trop grande pour qu’Oedipe parvienne à l’évidence. Admirable, le Poète-dramaturge scande l’action et en ralentit le mouvement selon sa science de l’événement. Mais déjà, à travers les stances du Chœur, une horreur confuse de la certitude à venir annonce ses précisions. L’âme humaine, dans sa totalité vit, en cet instant, dans les appréhensions du Chœur. Il est le pendule admirable qui oscille entre les possibilités de l’exacte intelligence et les soupçons de l’infini que l’intelligence  ne peut capter, toute seule, ne peut-être, pressentir entièrement. ! Grand, immense personnage, le Chœur chante une sorte d’alternance entre l’homme miraculeux et le pouvoir des dieux, entre les chances de clarté et les puissances de l’Ombre. A-t-il peur, et comme il semble l’indiquer, de cet orgueil d’Œdipe qui tourne à la passion ? je ne pense pas ; mais le Choeur suppose le pouvoir de l’homme encore limité et qu’il faut l’apport religieux pour être complet.

Attitude splendide qui rend à l’intuition son pouvoir dans la perception des phénomènes et qui, sans limiter le pouvoir de la raison, sous entend cependant qu’un incommensurable borde les facultés, les obligeant, sans cesse à revenir à leur point de départ, afin de ne pas se séparer des aperçus mystiques ou poétiques de leurs développements ultérieurs.

  C’est cela que le scepticisme superficiel de Jocaste va rompre. Son argumentation permet d’établir entre les circonstances de la mort de Laïos et le meurtre de ces inconnus rencontrés par Oedipe une troublante analogie. Le fait se passa (la mort de Laïos) à un carrefour de trois routes et le roi était accompagné par quatre serviteurs dont trois périrent. L’anxiété d’Oedipe se conçoit : se pourrait il qu’il soit le meurtrier de cet homme ? Troublé il rentre dans le palais et c’est alors que la situation se précipite. Pendant son absence, arrive un messager venu de Corinthe pour annoncer à Oedipe la paisible mort du vieux Polybe. Jocaste entendant le récit avertit son mari à qui le messager fait le récit de la mort du vieux roi de Corinthe. Donc, - et quel réconfort Œdipe n’éprouve-t-il pas, Les oracles sont mensongers puisque d’une part Laïos s’il a été tué ne le fut pas par son fils, et d’autre part, Polybe meurt usé par l’âge. L’innocence d’Oedipe éclate ; en présence du messager, il manifeste sa joie ; et c’est alors que le sort puissant l’accable, car le messager lui apprend que sa crainte de tuer Polybe et de commettre ainsi un parricide était vaine puisque Polybe n’est pas son père et qu’il peut redouter de s’unir à Mérope, celle-ci n’étant pas sa mère. Œdipe est un enfant trouvé ; c’est ce qu’avec une terreur grandissante apprend Jocaste. Le messager qui parle le découvrit sur les pentes du Cithéron où il faisait paître ses troupeaux. Il trouva l’enfant, les membres liés et l’extrémité des pieds transpercée et l’enfant avait été donné par un serviteur de Laïos qui l’avait en garde…

L’épouvante de Jocaste, pendant ce récit. D’un seul coup, la trame de la destinée de cet être qu’elle nomme son mari et qui est aussi son fils, lui apparaît. Ils avaient décidé, Laïos et elle, de faire disparaître le monstre que le destin leur avait donné, cet enfant qui devait tuer son père et épouser sa mère. Ils lui attachèrent les membres, lui meurtrirent les extrémités des pieds, puis, ne pouvant eux-mêmes procéder au suprême sacrifice, ils remirent le baby à un serviteur qui ignorait de quel sort l’enfant était frappé.

Cet homme eut pitié de l’être fragile et le donna au berger de Polybe qui le remit à celui-ci, et le roi de Corinthe qui n’avait aucune descendance éleva l’enfant et en fit l’homme qu’est Oedipe…. Jocaste qui a compris l’étendue de la tragédie se retire, alors qu’en proie à l’émotion qui se devine, Œdipe attend le serviteur quoi, jadis, épargna sa vie et qui, malheureusement vit toujours.

Le Chœur pressent l’horreur de la situation prochaine ; il a noté la pâleur des traits de Jocaste et tente d’attirer l’attention d’Oedipe sur le sort de la reine. Mais l’agitation de celui-ci est trop immense pour que cette attention puisse se fixer sur un autre cas. Le destin remue devant ses yeux des boues étranges dont l’émanation trouble cet homme puissant. Comme pour calmer l’appréhension de son roi – et peut-être, la sienne !- le Chœur envisage pour Oedipe, dont l’origine est obscure, une filiation semi-divine.

Le terre à terre va réapparaître avec le vieux serviteur de Laïos. Mot par mot, la prière ou la menace aux lèvres, Oedipe lui arrache la vérité. Il avoue avoir donné l’enfant qu’on lui avait ordonné de faire disparaître. Et lorsque, haletant Œdipe demande de qui était né et où cet enfant, menaçant de tuer le serviteur, s’il ne dit pas tout, le malheureux confie que l’enfant qu’on lui remit était né dans le palais de Laïos et non pas d’esclaves, ainsi  qu’Oedipe l’espère, une fraction de minute, mais de Laïos lui-même et de la reine actuelle. Le destin, tout entier est devant Oedipe. Stupide, il en regarde les contours, l’œil exorbité, et un grand cri part de son cœur : « Ah, pourquoi ne fis tu pas périr l’enfant !... » Et la réplique arrive, humble et tendrement humaine :

« Par pitié mon maître ! je pensais que l’enfant partirait avec cet étranger dans un pays lointain…. »

Et Œdipe râle cette phrase plus qu’il ne la prononce : « Tout est éclairci ». Parole terrible par ce qu’elle signifie pour le malheureux. Rien n’a pu contraindre le sort, ni l’espace, ni la pitié humaine, ni l’intention délicate des cœurs humains. Au contraire, tout s’est placidement accompli. Il revoit son premier doute au sujet de son origine, à ce baquet fastueux, ses explications avec Polybe, l’embarras de celui-ci, son départ pour Delphes où il veut interroger le destin. L’oracle refuse de lui dévoiler son origine mais lui apprend qu’il doit tuer son père et épouser sa mère. Alors, il part, fuit, rencontre ces inconnus qu’il tue. Et voici que l’homme qui se trouvait sur le char était Laïos et que Laïos était son père. Il pense, dans un raccourci foudroyant à ces noces avec cette femme, Jocaste, dont il a des enfants, et cette femme est sa mère. La lumière du monde a illuminé l’horrible forfait. Œdipe la voit devant lui ; l’horreur de cette lumière, signe d’Apollon, le saisit à la gorge : « O lumière, s’écrie le malheureux, puissé-je te voir aujourd’hui pour la dernière fois ».

Le monde des apparences est vain ; toute réalité est trompeuse, il n’est que l’Ombre pour préssider à notre destin. Le dernier geste de la lucidité est de rejoindre cette ombre par un acte formel et, puisque la volonté n’a pu permettre d’engendrer une lumière exacte et un contours précis des choses, qu’elle serve au moins à rejoindre la nuit et l’obscurité. Oedipe fuit, et c’est alors les paroles, splendides du Chœur :

«  Il avait lancé ses flèches plus loin qu’un autre, celui là et conquis la plus haute félicité. » mais, vanité des vanités, le sardonisme du Sort a nié le courage, la foi et la hauteur de vue et il n’est pas d’être plus infortuné. La volonté est tuée. Pas encore cependant ! Et lorsqu’Œdipe rentre, les yeux arrachés, qu’il a fait sauter hors de l’orbite avec les agrafes du manteau de Jocaste retrouvée morte, dans une sorte d’éclat de rire terrifiant, Œdipe annonce qu’il s’est crevé les yeux afin de réaliser, librement, une dernière volonté. Car Apollon a tout voulu, tout accompli, mais lui l’homme, a manifesté une volonté dernière que le dieu n’avait pas prévu, et puisque toute lumière est menteuse, il a arraché de lui cet organe qui permet à la lumière de dresser le prestige des fausses apparences et s’est volontairement, fermé à leur mensonge. Ce seul geste le sauve d’une souillure plus profonde, car comment aurait-il pu, après ce qu’il a fait, regarder le visage des autres gens et celui de ces enfants qui sont en même temps ses filles et ses sœurs ? Toutes les splendeurs de la vie ont été complices de sa vie immonde, puisqu’elles lui ont dissimulé sa réalité ; il ne pouvait plus regarder. Et c’est ainsi qu’armé de sa défaite, Œdipe entre dans l’immortalité.  

Le prométhéen n’attend pas de récompense de ses efforts ;il est semblable au vrai héros dans l’action, c'est-à-dire, celui à qui l’action suffit, et qui trouve en elle toute récompense ;

L’unique secret est de ne point défaillir .Oedipe sort intact de la lutte entreprise. Lui-même, le premier désespoir calmé, une sorte de sérénité envahissant sa pensée par quel orgueil, encore, ne doit-il pas se sentir étreint en mesurant du regard l’ampleur des forces en présence : un mystère disposant à peu près de tout ; une volonté humaine qui l’affronte et qui se débat sous l’emprise. L’insensé serait que l’homme puisse être victorieux, car en réalité est-ce vraiment pour vaincre, impitoyablement, qu’il s’est dressé contre l’énigme ? N’est-ce pas plutôt, afin de s’affirmer ; de façon presque désespérée, mais, cependant consciente de la valeur de son affirmation. C’est en elle que réside la beauté de son attitude et sa simple grandeur. C’est une morale d’athlètes qui apparaît avec Prométhée et le type grec ou occidental. Par une patiente élaboration de tous ses moyens d’action, l’homme grec met la plus forte proportion de chances de son côté. Ainsi, armé, il se lance dans la lutte, et succombe, le sourire aux lèvres, conscient d’avoir joué son rôle comme il devait l’être, et sans plus se soucier de sa conséquence individuelle…

Pris dans un faisceau d’adversités, Œdipe a, finalement succombé, mais son exemple reste au-delà des limites de toute réussite et quiconque porte en soi le sens d’une certaine fierté humaine, ne peut détacher les yeux de ce personnage qui n’est plus fabuleux, tant nous le sentons dans l’accord de nos possibilités.

-_-

 


Tout entier, l’art grec frissonne sous l’effet de ce grand souffle de réalisme idéalisé dont il reste imprégné. Jamais, la signification humaine n’avait poussé aussi loin le symbole dont elle se veut revêtir. Et par cette glorification, au besoin douloureuse de l’homme, c’est la vie tout entière qui se sent entraînée vers une perception qui suffit à la diviniser.A l’inverse de l’Oriental, le Grec admet la rigueur d’être. Il ne rejette pas l’existence comme un principe impur, il admet la solidité des nœuds que l’existence impose, et c’est dans la vie qu’il prétend découvrir un principe de supériorité métaphysique.

Pour lui, dirai-je : « Etre est exister vraiment, et l’existence, elle-même, peut, dès cette expérience, aboutir à une harmonie qui la justifie. La perspicacité doit parvenir à la solution des problèmes posés par le mystère existentiel en découvrant, dans la combinaison des assemblages, cette loi des rapports qui leur permet de résider ensemble, alors que la somme des antagonismes se trouve exclue, précisément à l’aide de cette loi des rapports contenant l’harmonie du possible existant.

La Matière est, en somme, le moyen choisi par l’Esprit pour exprimer les intentions dont il est imprégné ou lui assurer une valeur égale à toute valeur divine. Si l’écart du problème demeure et je le sais la question parfaitement insoluble constituée par le pourquoi de l’alliage matière-esprit pour parvenir à l’expression. On se tire généralement de la difficulté, en optant soit pour l’une, soit pour l’autre des deux difficultés, c'est-à-dire en séparant ce que la vie fait apparaître. Le Grec, lui, opte pour la liaison ; c’est là la source de ses originalités successives et à venir. Il prend pourrait-on dire, l’existence dans sa totalité, s’arrange avec elle. Sans doute serait-il vain de parquer cette expression grecque dans l’une de nos classifications habituelles et de chercher si son matérialisme l’emporte sur sa spiritualité, ou si au contraire, celle-ci domine l’autre. En réalité, les deux notions fondamentales se cherchent, s’étreignent à travers les aspects que, tour à tour, elles se présentent et nous offrent, et c’est ainsi que le terme employé un peu plus haut, nous paraît justifié : réalisme idéalisé .Je dirais volontiers qu’à travers cet art grec, l’idéal découle de la matérialité, comme s’il suintait d’elle !

L’idée préside -probablement- à la vie, à l’éclosion des choses (aucune certitude ne paraît admissible !) et elle manifeste ses intentions au  fur et à mesure que le développement se produit, c'est-à-dire, que l’expérience s’acquiert. Si afin de rester clair – au moins de le tenter – nous voulions partir de symboles, nous pourrions présenter le problème de la manière suivante : pour une raison ignorée et hors des perceptions humaine ou terrestres, l’idée s’est associée à la matière. Elle ne paraît pas avoir accompli le geste de façon hasardeuse, mais bel et bien, avec l’intention de modeler cette glaise et de lui imposer sa Forme, c'est-à-dire : l’état de souplesse qui permet la liberté totale et incarne la beauté, c'est-à-dire encore : la cohésion définitive.

Selon les lignes essentielles de l’esprit grec, si le point de départ se trouve situé en raison même des écoulements de temps déjà réalisés, hors de la perception de nos sens comme de nos possibilités méditatives, le contraire du départ paraît résider dans une stabilité obtenue par l’entente des parties assemblées.

Sans doute l’élimination est-elle considérable ! L’artiste se débarrasse de la quantité matérielle nécessaire à l’informe ; il élimine par degrés, pour parvenir à cette synthèse qui contient, en même temps la vie et l’harmonie.

L’idée s’est progressivement instituée en modelant l’informe à son image. Intention, concept (que nous empruntions le principe à Platon ou àSpinoza, peu importe !) elle se révèle dans l’existence et par elle. Elle est la « fin » du mouvement qui décroît, au fur et à mesure que l’œuvre avance et cette fin n’est pas un hasard mais réellement, la conclusion logique, c'est-à-dire : la détermination intellectuelle… Ainsi l’esprit se trouve par sa preuve, c'est-à-dire par son acte, et par conséquent, par son efficacité réelle. Ce qui était obscur à l’origine, s’est trouvé progressivement éliminé, au profit d’une ascendance intellectuelle, successivement développée et, enfin, manifestée dans la plénitude par l’œuvre élaborée.

Dans cette œuvre, le vital réfléchit, mais non plus à profusion, comme au début ; bien au contraire, par la justification de ses facultés, celles-ci n’étant considérées comme définitives qu’à la condition, selon la célèbre définition de l’harmonie par Phulolaüs, de contenir : « l’unification du multiple composé et l’accord du discordant ».

On peut prétendre alors que l’hétérogène a été vaincu, puisqu’il se trouve de ce fait éliminé, et pratiquement inexistant. La vie est parvenue à son entente, c'est-à-dire encore : à sa conscience, ou si l’on préfère : à sa parfaite possession…. L’esprit envisage avec un certain calme son destin. Certes le point de départ est obscur et demeure inconnu, mais précisément, dès qu’il se mêle au palapable, loin de se perdre en lui et de s’y dissoudre, il se manifeste, comme s’il avait trouvé dans et par la matière, le noyau pur, dira-t-on de sa manifestation. Il ennoblit ce qu’il touche, mais, par ce mélange, il se prouve et se prouve à l’aide d’une causalité constamment continue et probante.

Trahir le processus équivaut à l’abandon du contrat que l’esprit grec paraît avoir conclu avec l’existence même. Ce magnifique esprit refuse de participer à l’admission de l’ignorance. Nettement, il refuse le recours « Avant tout était l’Abîme » dira Hésiode mais on pourrait développer la tendance en ajoutant ce rapide commentaire : « ce qui est Abime, insondable, ne m’intéresse pas, car je refuse de me perdre en quoi que ce soit ».

Une défiance, non de l’erreur, mais de l’injuste, ou du non-juste, anime cet état d’esprit grec et lui fait préférer la science du limité à l’adulation de son contraire. Il se peut que les dieux aient une science supérieure à celle que les hommes sont capables de posséder. En face de l’esprit humain, qui juge que cette possession est inférieure à la leur, et si l’homme est écrasé, c’est lui le grand, le héros, et non le dieu qui l’accable. L’esprit humain allant jusqu’à la limite de ses possibilités est le seul qui règle la fonction dans ses actes. Dans Oedipe, le Chœur n’exprime pas sa pensée en présence du coup qui foudroie son héros, mais il reste sur une réserve prudente – toute humaine ! –devant les manifestations des caprices du sort ou du dieu, nous pouvons être assurés que son estime demeure à l’homme qui a osé se conduire selon les lumières de la lucidité.  

 

Maxime NEMO « Littérature » inédit 1950   

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30 mars 2013 6 30 /03 /mars /2013 20:59

Dans le savoir encore, le grand souffle de la lucidité vitale habitait mes velléités, ce souffle caractéristique dont, si j’ose dire, l’homme a pris conscience, lorsque, délaissant les habitudes des passivités premières, une volonté d’être, par la Connaissance a visité son esprit, fondant une faculté que l’homme, évidemment, portait en lui, depuis toujours, et que les nécessités de discernement obligent à nommer : l’occidentalisme.

 L’amour, la chose la plus claire et la plus compréhensible qui soit au monde. La chose la plus immédiate ; au point d’être commune à chacun, et comme telle qui se voit insultée parce que la plus méconnue. Je regarde autour de moi les êtres ; je compte sur les doigts d’une seule main ceux qui peuvent revendiquer leur filiation avec la passion-mère. Je crois me trouver parmi les deux ou trois que j’ai rencontrés. Ma vie a tourné autour de ce centre. Rien ne se comprend et rien ne se justifie de mes quelques actes possibles, hors de ce postulat de tous les autres postulats. A un moment où la piste des chemins parcourus s’allonge sous le regard, je puis dire, en considérant la route dépassée,  ayant trop bien ou trop vite réussi, que j’ai été fidèle à ce principe des principes ; à cette loi fondamentale. Non pas, bien entendu, à sa loi morale, ou même éthique, mais à l’amour seul, conséquence et efficience de la vie. Ce qui fait que mes actes sont restés illogiques pour ceux qui ignorent cette logique.

L’amour, s’il justifie tout, demeure inexplicable ! C’est l’altruisme inévitable, et, comme tel, déconcertant. Celui qui se trouve, si l’on peut dire : en dehors de l’amour, ne peut comprendre celui qui est à l’intérieur de la barricade ou la limite. L’abîme sépare alors celui qui sait de celui qui ignore. Tout vient du dedans pour l’un ; tout se juge de l’extérieur dès qu’il s’agit de l’autre. Il n’est, entre ces deux positions, que le silence de l’être : mystère initial – qui sépare Zeus, de Prométhée.

Je crois bien que sous le nom de Prométhée, j’assemble plus de doses qu’Eschyle n’en a montrées. Mais lui-même n’a-t-il pas enrichi le mythe qui frissonne à peine dans Hésiode d’un soupçon de vie supérieure. Et puis, Eschyle s’adressait à une foule, au théâtre, alors que je ne divague que pour moi seul. Cet auditoire, d’ailleurs, suffit à mon exaltation.

Tout de même, lorsque Zeus, dieu des dieux, considère Prométhée, simple dieu (et encore à venir !) des hommes, il ne peut pas douloureusement ne pas songer à l’inexplicable du conflit constaté.

Zeus a été éduqué selon les principes d’une pédagogie quelque peu dérisoire. Lorsqu’autrefois, les Poètes créaient les dieux, leur ignorance des nécessités biologiques et autres, les voulait éternels. Parce qu’ils les avaient inventés, ils affirmaient qu’ils avaient toujours existé. A ce moment là, l’évolution était inconnue autant que la désintégration de la matière. Zeus est à l’image de cette pérennité orientale. L’esprit occidental apparaît avec Prométhée, c'est-à-dire avec la conscience de la relativité des choses et des êtres, seraient-ils divins. Voltaire est né de Prométhée, mais ceci est une autre affaire !   

Donc, Zeus a été mal éduqué ; et pour cette raison, il ne comprend pas. Or Zeus n’est pas, comme le paraît être Jéhovah ou Jahvé, un dieu parfaitement idiot ; il est même intelligent. Seulement, comme pour beaucoup de parvenus, l’élégance du doute lui fait défaut. Il a conquis et organisé l’Olympe et si Prométhée lui a affirmé qu’il devait jouir de tout cela en bon locataire, c'est-à-dire en passager ; Zeus pense certainement qu’il se sent une âme de propriétaire et qu’il se sentait assis sur son trône en sédentaire de l’éternité.

Or, l’amour est une conséquence de la relativité. Il est de toute évidence qu’un être éternel n’a pas besoin de créer. Pourquoi le ferait-il ? On ne crée qu’afin de perpétuer ; or l’éternel est immobile ; au sens profond et bouleversant du terme : il est sans acte. Or, qu’il l’ait voulu ou non, parallèlement à l’Olympe, le monde existait. Il était même l’on ne sait de combien de milliers de millénaires antérieurs à Zeus, fils de Cronos, dont la stupidité est demeurée proverbiale, depuis qu’il trouva au caillou qu’on lui fit avaler, à la place de Zeus qu’il devait dévorer, le même goût qu’à la chaire de l’enfant.

Cette cuisine semi divine nous conduit à un Zeus relatif, ignorant, ou voulant méconnaître la relativité. Il a pris comme chef d’état major « le souple et subtil » Prométhée, et c’est grâce à ses plans qu’il parvint à vaincre les Titans. Puis Zeus s’endort dans la jouissance, tandis qu’on ne sait pour quelle raison, Prométhée continue à réfléchir. Il pense l’avenir devançant tout. Il voit la fugacité des dieux, leur chute, leur disparition dans la poussière de l’invraisemblable ; il voit surtout que le mystère confiné à lui seul, restera éternellement le mystère ; et ce dieu, Grec par excellence, a horreur du mystère, c'est-à-dire de l’incompréhensible.

Peut-être, en ce moment, convient-il  d’indiquer que Prométhée est le premier et le seul dieu-artiste de l’humanité. Comme tel, il juge le Chaos tévolu et la Confusion dépassée. Le génie de la Vie, dont les dieux ne sont que la garde prétorienne, veut que les forces soient et que leur énergie combine ses possibilités en s’acheminant progressivement, vers l’exclusion des inutiles et le rejet des incompatibles.

Cela ne se fait pas en un jour ni du premier coup. Il faut fracasser le crâne à pas mal de Géants stupides pour parvenir à un semblant d’harmonie, c'est-à-dire, à une première respiration, moins épouvantée, des êtres et des choses. Enfin, un vague principe de sécurité circule et la vie cesse d’être, simplement vécue, on commence à la contempler en se pensant. L’être, perdu dans le confus des choses regarde et, de sa vision extérieure, descend à cette autre, toute intérieure, qui demande « pourquoi » ? La trahison de Prométhée date de cet instant.

Zeus et les dieux incarnent le mystère qui se veut imperméable. Possèdent-ils, avec la clef des songes, celle du mystère des choses ? On peut le supposer. Oui, on peut imaginer qu’une science des choses habite le cerveau du grand Zeus ; mais, ce sens du mystère, il le garde pour lui, et l’homme, en particulier, vit parmi les bêtes obscures, ignorant la vie, la mort, qu’il éprouve sans les comprendre.

Et c’est ici que la fable revêt des aspects émouvants. Si les dieux ont la Connaissance et qu’ils ne sont pas éternels, la Connaissance expierera avec eux : il faut aux dieux, un successeur intellectuel ! au mystère initial, il convient d’attribuer un témoin ; et puisque les choses doivent aller vers des formes, c'est-à-dire, des assemblages logiques, il faut, qu’un « pourquoi » existe au monde, avec une perspicacité qui réponde à la question posée. Relatif, temporaire, tout étant à ce plan dans le discernable, il faut transmettre à autrui en même temps qu’un pouvoir d’exister, celui de comprendre, l’existence, et, par là, de la justifier.

Mais, seul, l’Amour est capable de s’élever à ce degré de compréhension du rôle des êtres – sans doute par ce qu’il est l’existence elle-même : seule, l’émotion, même, de la vie peut ordonner la générosité qui procure à un être, le sens de sa limité et de son étendue. L’Individu n’est rien ; que la conscience de sa parcelle. C’est par là qu’il est immense ; par cette humilité qu’il est fort. Il possède le feu ; c’est pour le transmettre. Tout tourne autour de cette auguste participation de chacun pour le out, où le mystère est à l’origine ; et , peut-être, la compréhension pour fin. Le divin n’est pas dans celui qui croit, mais bien dans celui qui sait, ou, du moins, qui tente de soupçonner – la cause, hypothétique, et ses effets possibles.

L’esprit de Prométhée est rongé par cette angoisse : il n’est, autour de lui que des positions de croyance ou d’affirmations péremptoires. La connaissance aura cette limite pour fin, si elle se limite à cette certitude; il lui faut un être qui, ne sachant rien, espère tout recevoir de la Connaissance.

Qu’importe que l’homme ou le buffle ait été choisi ; l’essentiel est que le témoin existe. C’est dans son cœur que Prométhée le découvre et par son sacrifice qu’il l’institue.

Ce geste demeure incompréhensible à Zeus. Tout se limite, légitimement (pense-t-il) à lui seul. Il est déjà l’immobile ; donc,la mort –sans le savoir. Et, lorsque ce geste de la vie vivante se produit, il demeure au dessous de l’atteinte de ses sens. Et c’est pourquoi, expliquant l’intention prométhéenne par une cause qu’il pourrait concevoir, Zeus pense à un des mobiles qu’il peut atteindre : passion de soi, jalousie – qui sait quoi d’immédiat. Descendant donc un jour et se plaçant en présence du supplicié, il lui demande : « Prométhée pourquoi fis-tu cela ? »

 Prométhée relève le front, essuie la sueur que la souffrance fait couler sur ses traits ; il voit Zeus, son angoisse, et perçoit l’étendue de l’incompréhension qui désormais les sépare, eux qui furent tellement unis ! Alors, d’une voix incroyablement douce, il demande à son tour : « Zeus, sais-tu ce qu’est l’amour ? »

Zeus qui ne le sait pas et ne peut pas le savoir ; interroge encore :« Qu’entends-tu par ce mot ? »

Alors le supplicié réplique : « Tu ne peux pas deviner la somme de mes jouissances…» 

Entre ces deux puissances, le dialogue est impossible. Faire admettre qu’une mission commence, qui aura non la possession du mystère pour principe, mais l’élucidation, même, de cette puissance, est impossible. Il faut savoir souffrir pour ce qu’on pense et ce qu’on fait, en se disant qu’une postérité existera-peut-être à votre image donc elle aussi, fière, sinon heureuse, de vous ressembler. Car la lucidité est un devoir, même si l’opacité de tout l’antérieur s’oppose à ses accents. C’est cette posture mentale qu’a choisi Prométhée et qui ne peut pas demeurer inexplicable à l’autre. Peut-être Zeus le pressent-il, lui qui en présence du silence de son ami supplicié, il pousse un profond soupir et se retire accablé par un sentiment d’angoisse de ne pouvoir élucider la cause d’un tel acte.

 Si nous allons au fond des choses – ce qui est un moyen bien commode de demeurer superficiel, parfois ! Prométhée est le personnage le plus empoisonnant que l’homme soit parvenu à extraire de ses concepts de lui-même.

Il eût été si simple de rester passif dans l’apparente passivité des choses. L’embêtant est que la passivité, si elle est désirée par tous, n’est ressentie par rien. Le sommeil, lui-même, est le berceau du rêve ; c’est bien notre veine !

Au fond, j’ai joui de la passivité autant que faire se peut. Mes parents légèrement prévoyants, auraient pensé à « ma carrière ». C’est vraiment un reproche que je ne puis faire aux miens. Ils ont dû s’estimer libérés dès l’instant où ils créèrent dans un moment qui, je l’espère pour eux, dût être un moment de jouissance. Mon germe a eu la mauvaise ou heureuse idée de vouloir progresser ; ce ne fut tout de même pas de leur faute ! et je suis venu au monde, à peu près automatiquement, sans, en dehors de l’acte premier, qu’ils y fussent pour quoi que se soit. Ensuite, mon Dieu, ils se sont arrangés avec mon existence autant qu’ils l’ont pu ; encore ce qui n’empêchait nullement mon père de m’adorer. Ensuite, autant qu’ils ont pu, ils se sont tenus à l’écart des responsabilités ordinaires, me laissant, autant que possible, à moi-même. Si bien que peu d’êtres se sont trouvés libres autant que moi. Je puis dire que j’ai intensément profité de cette liberté. Pas un compagnon, pas une ombre autre que celle des Rêves. Mon Dieu, qu’ai-je eu comme amis. Mais chose étrange, ectte passivité n’a jamais confiné à l’inertie. Il faut vraiment que cette faculté n’existe pas ; car, autant que le Premier homme, je l’aurais rencontrée. Va te faire fiche, ma pensée était active. L’Amie, les Choses, l’Amour ! tout ça résumé dans un désir de gloire que je ne voulais, évidemment réaliser qu’afin de jouir des autres. Savoir si j’ai eu ma gloire ne regarde que moi.

Je  n’aurais pas l’outrecuidance de considérer mon expérience comme probante ; il me suffit qu’elle soit palpable ; je n’ai fait que répéter l’Homme et cela me suffit. D’où je conclus que la passivité est un leurre. Elle est comme la névrose des gens par trop privilégiés, la preuve de son contraire ; la névrose demeurant celle du bonheur possible – à la condition, lui aussi, qu’il se veuille relatif.

Prométhée, c’est le Rêve au sein du sommeil, la pensée latente, le concept de soi, et, a dit Spinoza : « je nomme concept ce qui se conçoit par soi même »,mais l’admirable phrase est connue. Nous ne pouvions pas échapper à ce dieu ;il durera autant que l’Homme, dont il est le sur-Homme ; ou l’orgueil ; ou la grandeur. C’est le seul qui ne soit pas ridicule ! et c’est le seul qui demeure écrasant. Il exige un colloque avec le Mystère et que nous le vainquions à force de perspicacité.

Lorsqu’on compare les dimensions, on ne se prend à penser que ce dieu est fou. Comme toute grandeur, il l’est un peu, évidemment ! Je vous demande de mesurer l’homme et son adversaire. Quel petit David en présence d’on ne sait quel incommensurable Goliath. Et l’idée de Connaissance est la fronde qui doit frapper l’énorme géant en plein front. Seulement, il arrive souvent que le front du Mystère soit élastique et que la pierre retourne, si j’ose dire, à son auteur ; c’est l’homme qui reçoit le projectile dans l’œil. Il arrive que l’œil éclate et que la cervelle suive, par la fente ouverte. L’homme est vaincu. Bizarre conséquence du prométhéisme, l’homme ne maudit pas son initiateur pour si peu. Un autre reprend la recherche, la lutte, comme ignorant des dangers ;et le jeu recommence –peut-être jusqu’à la fin de l’Espèce. Des gens trouveront le combat inégal et l’enjeu stupide. Je ne suis pas loin d’être de leur avis, mais nos appréciations ne changent rien à la réalité des choses ; nous sommes faits pour être cela. Les métaphysiques orientales se brisent devant l’objectivité du fait. Et c’est pourquoi l’étude du fait est passionnante.

Nous sommes embarqués sur la galère : « Connaissance » et pas près de n’en être plus ses rameurs : C’est notre bagne, à perpétuité. Je pense d’ailleurs que le bagnard, doit, à la longue, aimer la rame sur laquelle il geint et forcément le banc de bois où il use sa culotte patiemment. Le tout finit par être sa raison d’être.

Les moralistes à priori soutiendront que, pour soutenir, l’effet d’une telle peine, il faut qu’il ait eu, à un moment quelconque de l’existence, Faute, et majeure encore ! Les moralistes me font toujours sourire. Le but, pour eux, n‘est pas la vie, mais la thèse à soutenir. Ce qui les intéresse, c’est le jeu de l’esprit. Le moraliste est, en somme, ce théologien que la preuve de Dieu passionne, plus que l’existence réelle de ce même être… Ils partent de l’affirmation préalable et passent leur temps à établir, dialectiquement, la démonstration de l’affirmation faite pour établir sa preuve, ce qui est le comble du coq à l’âne. Or, on peut-être théologien partout et surtout en Sorbonne. On se doute qu’avec  ma vie et son style un peu particulier, j’ai peu fréquenté l’établissement, ni tout autre genre d’Institut…Aussi je ne sais pas ce que c’est que prendre des notes ou meubler sa mémoire  de faits ou de papiers soigneusement étiquetés ; je préfère d’autres émerveillements. Ce qui ne m’empêche pas de ramer à la galère commune avec le rythme, si possible, des autres copains, et de participer à la manœuvre des voiles, lorsque le moindre coup de sifflet du quartier-maître fait tressaillir les membres de l’équipage. Il ne s’agit pas toujours de manœuvre ; non ! il arrive qu’on soit appelé au pont pour ce que nous appellerons des cérémonies, celle par exemple du jet d’un homme mort à la mer qui nous roule.

Il arrive également que l’homme ait été tué par le retour d’une pierre lancée par lui au front du Mystère. On s’assemble bonnet à la main. N’importe qui dit les paroles symboliques, suffisantes pour qu’une identité se fonde entre le geste du mort et les survivants. Car l’essentiel est là : que le geste ne soit pas enseveli, lui ! Après quatre hommes balancent le corps, un instant, juste ce qu’il faut pour qu’il prenne son élan vers l’éternité (et à la condition préalable que la mort ouvre sur cette perspective !) puis, avec un « houp » assez retentissant, le mort est projeté vers la grande houle qui glisse puissamment sous les flancs du vaisseau. Un moment ; des ondes entre les vagues ; puis, le lisse de l’eau qui nous soulève tous ; il ne reste qu’un souvenir ! Mais : « c’est toi qui dort dans l’ombre… ; «  Le voyage continue.

La vie de l’Espèce est jalonnée de ces morts, quelquefois puissants qui ont osé viser le Mystère entre les deux yeux. Tout n’est pas vil dans le troupeau de l’homme ; voilà ce qu’oublient les détracteurs superficiels. Prométhée, ce premier homme vraiment homme  peut-être fier, tout de même, de la filiation qu’il a laissée. La foule est l’immense réserve d’énergie où éclot la justification du type humain –un, par génération, ou même, par siècle. Ici, à l’inverse de la démocratie, ce n’est pas le nombre qui compte, mais l’unité significatrice.

(à suivre)

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30 mars 2013 6 30 /03 /mars /2013 20:34

Je pense qu’en n’importe quel état, je serais devenu ce que je puis être, néanmoins, les formes de ma vie ont influé sur mon caractère : j’ai vécu seul avec mes rêves.

Le grand principe de la vie de mes parents était le déséquilibre. Mon père atteignait à cette sorte de faculté avec un génie certain ; il n’était capable de rien sinon de ne pas posséder. Quatre héritages successifs, des dons intellectuels au moins brillants, auraient permis  à un autre être  de s’établir dans l’existence , sous une forme ou sous une autre. Les dispositions que je manifestai et que d’ailleurs il exploita (dans la limité où il était susceptible de profiter de l’aventure !) tout cela le conduisait à vivre des périodes fastueuses, immédiatement accompagnées de désastres et presque de misère. Il me présenta à des personnages célèbres, plusieurs se seraient, telle Sarah Bernhardt, attachés à ma formation, il évinça les propositions après avoir à coup sûr désiré qu’elles puissent se produire. Sarah BernhardtSi bien que, menant pendant un temps une vie extrêmement brillante  au milieu des artistes au besoin en renom, finalement nous tombions dans une sorte de solitude où naturellement nul ne venait nous chercher. Alors, mon père quittait Paris, subitement, juste après avoir noué des relations utiles et s’enfuyait en Bretagne, dans un coin sauvage, ou au fin fond des Pyrénées, en plein hiver. Dans cette solitude, il changeait d’allure comme de vie. Les costumes commandés chez le bon faiseur étaient enfouis dans une malle quelconque, en attendant  d’être vendus pour des sommes dérisoires ! Il se vêtait de bure, de velours à côtés, lisait éperdument et ne faisait rien. En dehors de la formation littéraire à laquelle j’étais quotidiennement soumis, j’étais libre ; faisant absolument ce que je voulais. Ma seule compagnie était un setter blanc et noir, témoin de mes promenades quotidiennes. Je sais que dans cet hiver passé au fond des gorges de Luz Saint Sauveur, j’ai usé trois paires de chaussures cloutées, parcourant seul, les cimes neigeuses ou gelées, au grand effroi des gens de l’endroit qui me prédisaient un accident certain.Avenue de Saint Sauveur en 1900

Ces promenades, seul sur les cimes, avec ma bête blanche et noire , me ravissaient. Ma jeunesse se nourrissait d’une sorte de gravité légèrement décalée. D’avoir avancé ce que je me disais être si loin ou si haut, comblait ma tendance à l’orgueil, ainsi qu’à la contemplation. Je me sentais infiniment plus à mon aise dans cette solitude glacée où je parvenais après des heures de marche, qu’en présence d’un auditoire enthousiasmé par ma façon de dire tel ou tel poème, ou de passage de tragédie. Il me semblait que là seulement, l’accord se réalisait entre la calme grandiloquence du lieu où je me trouvais et celle de la diction classique ou romantique. Il n’était pas rare que je reste de longs moments à contempler les aspects neigeux qui entouraient les vallées invisibles durant lesquels, pour moi seul et mon enchantement, je me disais mes poèmes préférés, ceux de Vigny en particulier.

Ce n’est pas que je sentisse inquiet de métaphysique ou de notions de destinée, certes non ! j’étais, et peut-être suis-je encore : admirablement simple. Confusément, j’éprouvais je ne sais quelle pression des similitudes qui pouvaient exister et unir la cadence du chant à l’aspect du spectacle.

Le besoin de grandeur qui n’a cessé de me hanter, de façon plus ou moins consciente, et précisément selon les besoins ou les clartés de ma conscience, ce souci se révélait à moi, en ces instants .J’aspirais à je ne sais quelle grandeur : celle de l’état de poète, d’artiste, celle de l’amour. Je crois bien que mes premiers rêves n’ont évoqué que des princesses. Je les voulais non seulement princesses du Rêve ou de rêve, mais effectives si j’ose dire, c'est-à-dire en réalité filles de roi, car j’étais ardemment monarchiste  et je n’entrevoyais d’autre sort qui me plut, que celui d’être le restaurateur du principe absolu. Je ne me satisfaisais pas de de rétablir le Prince dans ses droits, il me fallait également le concours du faste que le passé avait vu vivre et je n’entrevoyais de cour possible qu’avec l’apparence de celle de Louis XIII, moment que, pendant longtemps, j’ai préféré à tout autre, sans doute à cause des Trois Mousquetaires et de Cyrano de Bergerac.  

Nous rougissons de nos états virginaux, comme s’ils n’étaient pas indispensables à la maturité du jugement à venir ! Je n’ai qu’à atteindre une partie de mon être : je touche à cette grandeur pure et la contemple avec un plaisir infini. J’ai ainsi l’impression d’avoir accompli le cycle de l’humanité tout entière. Les quelques états de raison où j’ai pu parvenir me sont chers, mais parce qu’ils n’entament en rien mes états initiaux et ne troublent pas l’eau pure où j’ai satisfait ma première soif d’absolus. Si bien que je me découvre souvent environné de vieilles gens dont les rides intimes et externes sont pénibles à constater.

Sans doute n’ai-je pas eu la vie de tout le monde ! Doté, par le sort d’une faculté qui exigeait des contacts nombreux et constants avec un large public, les dispositions paternelles firent que nous avons, en réalité vécu dans une solitude à peu près continue.

A peine mes dons d’interprète se furent-ils éveillé que mon père me présenta à Jules Clarétie, alors administrateur du Français. 220px-Jules Claretie 1Cet homme, dont le visage extrêmement doux me frappa, donna ce conseil à mon père :

-        « Faites qu’il acquiert l’habitude du public, mais tenez-le éloigné du théâtre ».

C’est probablement pour suivre cet avis que mon père résista aux sollicitations de Sarah Bernhardt qui manifestait le plus vif enthousiasme pour mes dons de diseur.

-         Je le rendrai célèbre ! disait-elle. Elle réunit, un jour dans sa loge fastueuse quelques dizaines de personnages de la Presse et du Théâtre. Je devais avoir à peu près dix ans à ce moment :(ndlr :1898)

-        Ecoutez ce gosse là, dit la grande tragédienne à ses invités. Et quelqu’un murmura, au cours de la soirée :

-        C’est un petit Mozart de la poésie.

La célébrité facile devait être mon destin : j’ai vécu obscur et sans souffrir de cette particularité.

Les succès, les triomphes obtenus, mon père avec une sorte de tendresse jalouse, m’arrachait à mes admirateurs. Cette faculté de dire, chez un si jeune enfant était à ce point extraordinaire que des médecins sont venus dans notre appartement pour me surprendre dans ma vie enfantine, ne pouvant croire aux affirmations de mon père qui soutenait que j’étais normal et que mes « concerts » achevés, je jouais comme un gosse ordinaire et avec la fougue habituelle aux enfants de mon âge et avec les objets les plus simples.

Ces fuites m’enchantaient. Je savais que nous allions enfouir notre existence dans un beau paysage au creux d’une maison perdue dans la verdure. Je savais que je jouirais d’une liberté absolue, mon père détestant la marche que j’adorais.

Je partais avec ma chienne au beau pelage blanc moucheté de points noirs et nous allions l) où la fantaisie me conduisais.

Je ne sais pas à quoi rêvent les autres adolescents : je sais que depuis ma plus intime enfance, cette compagnie que tisse la solitude dans la Nature a suscité en moi des puissances de vie intérieure que nulle lecture ne peut, à mon sens, égaler. J’ai appris le langage des choses et celui des êtres, cherchant à discerner le cri des oiseaux et de toutes les bêtes familières dont je pouvais surprendre les coutumes. Je suis passé à travers l’existence première sans avoir un ami, sans le désirer jamais. Seule, une sensibilité féminine manquait à mon souci ; je l’inventais d’ailleurs, esquissant des romans dont le développement ne s’arrêtait jamais, car lorsque je me trouvais parvenu à la fin de mon « aventure », c'est-à-dire à l’heure de la possession, imaginée durant des semaines, et dont mon esprit romanesque reculait l’intervention, je me sentais à un tel degré enchanté par le visage de la jeune fille aimée, que je revenais au point de départ de notre « liaison » et recommençais le récit intérieur en y ajoutant  toutes les inventions que ma certitude de la conclusion était capable de faire intervenir , afin d’aggraver la signification dernière et la jouissance du délire escompté.

Les choses environnantes étaient les témoins de cette exaltation à la fois littéraire et vitale. Je vivais avec elles, les incorporant dans ma nature. Le-Bergons-alt-2070-m-LUZ-ST-SAUVEURJe me souviens avoir à Saint Sauveur, au fond des Pyrénées, dans ce village de saison estivale où trois habitants composaient la population hivernale – si bien que cette population fut doublée par notre arrivée en ce lieu perdu ! – je me souviens avoir garni ma chambre de buis de toutes teintes ; ils croissaient à profusion sur les pentes environnantes. J’en cueillais de rouges, de jaunes et, naturellement, de verts. Je tentai de sauver un faucon blessé que j’avais trouvé dans les bois et qui vécut huit jours à côté de mon lit. J’apprivoisai deux tourterelles des bois qui devinrent à ce point familières que je sortis avec elles, chacune en liberté se tenant sur ma main. Lorsque l’une s’envolait, il suffisait que je l’appelle d’une certaine façon pour qu’elle quitte aussitôt la branche où elle était montée et reprenne ce qui ne m’empêcha pas, lorsque les fruits mûrirent, d’aller chercher des fraises sauvages dans les terrains schisteux où l’eau des neiges coulait encore mais où les vipères abondaient. Ma sensibilité se hérissait lorsque, non loin, j’apercevais le rampement du corps rond moucheté de brun du reptile dangereux. Je frissonnais autant lorsqu’il s’agissait d’une simple couleuvre. Même je crois que ma répulsion était proportionnée à la longueur de la bête et que certains de ces corps jaunes et gris, se retirant  en faisant bruire légèrement les herbes, ont fait battre mon cœur et arrêté la respiration plus qu’à la proximité des reptiles venimeux. 

Par contre, j’aurais été enchanté de rencontrer un ours : et pour rien au monde je n’eus fait de mal à un isard ou à tout autre animal de la solitude. Seules les truites du gave souffrirent de mon instinct de pêcheur.

Ce gave coule, dans cette région, au fond d’une gorge étroite et profonde. En maints endroits, la rive d’en bas est difficilement accessible. Ce n’était une joie que de tenter de descendre à pic, les pentes abruptes, en s’accrochant aux lianes, aux racines, à tout ce que je rencontrais. Il arrivait, parfois que ma chienne ne pouvant se maintenir, je la plaçais sur mes épaules essayant ainsi chargé, d’atteindre le fond du gouffre où l’eau verte et bleue tournoyait perfidement, comme pour capter vos regards, passant par degrés, par toutes les décolorations, de l’indigo au vert tendre, que le mouvement de l’eau ramenait deux ou trois fois vers vous, avant de précipiter l’ensemble vers la pente immédiate, dans un fracas étincelant.  Gouffre-de-l-Echelle.jpg 

Adossé à la roche, je contemplais le spectacle, heureux de mon immobilité autant que de ma solitude, seul dans l’immensité des impressions ressenties. Et, comme il existait partout quelques branches pour me recouvrir, au moins en partie, je pouvais considérer la vie de l’eau et de ses quelques habitants, presque toujours, quelques truites montraient leur profil, ignorantes du danger sque la présence humaine laissait planer sur elles. Je les regardais  longuement, oubliant, quelquefois ,la raison de ma présence en ce lieu farouche, et simplement fier de me sentir à ce point seul au sein des éléments sauvages. Je considérais les parois rocheuses me demandant comment j’avais pu atteindre le fond du gouffre, supposant, peut-être avec quelque candeur, qu’aucun autre corps humain n’avait entrepris pareille glissade pour atteindre cette eau que l’ombre allait emprisonner bien vite. Par endroits, la lumière ne descendait jamais jusqu’à la profondeur extrême ; l’onde y était glacée ; après quelques secondes d’immersion, ma main ressortait, blanche ainsi que celle d’un homme mort. Pas un seul oiseau ne paraissait y vivre ; il me fallait tourner la tête vers l’azur, très haut et très loin, quelques aigles tournaient avec lenteur au profond du ciel pur. J’ignorais souvent par quel moyen je pourrais remonter les pentes que j’avais descendues, mais mon insouciance était totale. Il me semblait que mes forces individuelles étaient capables de soumettre celles de la Nature à l‘emprise de ma volonté, et, comme afin d’affirmer ma présence par une expression chantant sa victoire, je me disais des vers à voix, d’abord, presque basse et, de plus en plus élevée pour dominer le tumulte des eaux.

Sans doute dois-je ces impressions puissantes d’avoir été sauvé de la vanité que la constance de mes succès d’interprète aurait pu faire germer dans mon esprit – peut-être à mon insu. Cette domination sur les choses a provoqué, au sein de ma sensibilité, d’exaltantes impressions, auprès desquelles les autres demeuraient sans effet. A l’instar du Poète que je vénère, je pourrais ajouter :

«  C’est là que j’ai vécu dans les voluptés calmes ».

Enfin, après ce long et radieux colloque avec les choses, le souci du chasseur me reprenait. Les truites passaient, étincelantes et sombres. Je choisissais ma victime ; après une révision, un instant, minutieuse, de mon appât et de la ligne, je laissais glisser le fil, fortement plombé, dans l’onde. Le cœur battant, j’observais. Le mouvement ramenait l’amorce maintenu dans le remous. Deux fois, trois fois, le tourbillon laissait réapparaître la sollicitation. Un, deux poissons se détachaient, venaient au fil, apercevaient l’appât, et souvent, avant de ferrer ma prise, je voyais sa dimension. Alors la lutte s’engageait. J’avais dans ces descentes, assez de peine à protéger ma canne à pêche sans emporter en plus une épuisette ; il me fallait compter sur la robustesse de la ligne et mon adresse. Mais dans ces eaux dures, les poissons ont de la force, et le courant les appuyait partout. Pendant des minutes, il me fallait lutter afin d’extraire la bête à demi capturée  du fond et des remous, pour parvenir, ensuite, à lui faire boire de l’air et à l’enlever avec précaution, la poser près de moi, de façon à saisir la truite et à la capturer définitivement . Que de fois, en un super coup de queue, la proie m’échappait pour, dans un bond sauveur, rejoindre l’élément et retrouver la fente rocheuse où la méditation, sans doute, commençait ! Mais que de fois, également, je ramenais la bête sur son lit d’herbe fraîche, orgueilleusement heureux de ma prouesse, faite dans un tel lieu.Truite.JPG

J’affrontais ces dangers en toute lucidité. Je savais qu’il suffisait qu’une roche se détachât inopinément pour que mon corps se rompe n’importe où et que je périsse dans l’eau glacée loin de tout secours. Aucune crainte ne m’habitait. J’accomplissais l’exploit pour répondre à cet appel de l’audace sollicitant mes forces, mais, également, dans le dessein de me sentir digne de ce que lisais, ou rêvais. En particulier, je voulais n’apparaître à ma "Princesse" que sous l’aspect d’un héros digne d’elle, et, lorsque le soir venait, après ces courses audacieuses, il n’était nul besoin – ce qui était commode !- de lui faire le récit de mes exploits, puisque, ne me quittant jamais, elle avait assisté à ces prouesses.

De ces contacts avec les êtres, les choses, et avec moi-même, surgissait une forme de volonté qui se voulait effective et avec enthousiasme. C’était un besoin de grandeur simple, mais réelle, mais sentie, qui ne cessait de me hanter et de me porter à ce plan d’aptitudes d’où les grands actes peuvent surgir.

Perdu dans les neiges, seul avec mon chien, je n’apercevais que de claires cimes ou des vallées confuses. Il est extraordinaire que rien ne me soit arrivé ; je n’avais aucune expérience de la montagne  et suivais aveuglément mon intuition pour me tirer d’affaire, lorsque je me trouvais en difficulté.

Cette insécurité, dont j’avais conscience, augmentait mon orgueil, si elle crait, par moments, un début d’épouvante ; et m’incitait à accepter ma chance en admettant les conséquences possibles de mes actes.

Il se peut que les dispositions particulières se trouvent inscrites par un sort initial, dans le tempérament de chaque individu ; je suppose, cependant qu’enfermé, comme la plupart des autres jeunes gens de l’âge que j’avais à ce moment, c'est-à-dire 15 ou 16 ans, cette dilatation de ma nature vers sa fierté, ne se serait pas réalisée avec une constance aussi régulière, car j’avais dû subir les effets de l’existence ordinaire et vivre dans la compromission des promiscuités habituelles. Je n’ai eu au cours de ma vie, pour compagnon et presque, pour Elue, que le Rêve, aussi, lorsque les réalités obligatoires se sont mêlées à mes façons de vivre, il a fallu qu’elles correspondent étroitement aux images formées par mon imagination ; une force latente excluant opiniâtrement ce qui ne pouvait coïncider avec les données de mon être.

Je dois noter que rien de morbide ne me hantait : j’étais sain dans ma volonté ; je dirai même : mes volontés, suivant impérieusement la courbe ascensionnelle des désirs ou des expériences.

Cette solitude, ce contact avec des réalités qu’il fallait ou vaincre, ou surmonter m’ont de bonne heure, rendu l’exercice du courage à peu près familier. Tout n’était pas aisé dans l’existence quelque peu fantaisiste qui m’était faite par l’insouciance de mes parents. Notre position alternait, de manière assez constante, entre le luxe et la misère. Emporté par l’imprévoyance de son tempérament, et puissamment secondé par la légèreté de nature de ma mère, l’être le plus vain et le plus frivole que j’aie jamais rencontré ! Mon père, dès qu’il se trouvait en possession d’une somme d’argent, dissipait ce bien avec une facilité incroyable. Tout à coup, nous nous trouvions pourvus d’une demeure presque fastueuse, et du personnel, que son entretien supposait. Mon père qui avait la passion des chevaux achetait un pur sang, une voiture, des harnais, prenait un cocher auquel il faisait faire, selon le goût du temps, une tenue : redingote grise, chapeau haute forme de même teinte, gants…. Cette splendeur durait six mois. Puis, notre prospérité, comme un ciel de Bretagne, trop clair dès le matin, se bouchait progressivement : les créanciers changeaient d’allure et le ton, de fournisseurs obséquieux, ils devenaient des revendicateurs insolents ; le cœur serré, j’écoutais les altercations que notre impécuniosité faisait surgir et je devinais que mon père ne tarderait pas à me faire part de ses graves soucis.

J’étais  le confident des heures tristes. Lorsqu’une réussite quelconque amenait dans la maison un afflux monétaire, au moins momentané, ma mère jouait le rôle des grandes coquettes. Puis, quand ses dissipations avaient produit leur effet, j’étais assuré de voir mon père partager quelques unes de mes promenades et me parler d’un air mélancolique. Je devenais l’ami auquel on pouvait ouvrir son cœur. Nous nous aimions passionnément ; aussi, lorsque les difficultés économiques aveint eu pour effet de dissiper le fastueux du train de vie, si imprudemment adopté, mon influence, redevenue entière, entrainait mon père, vers une solitude quelconque où nous enfouissions nos vies. Tout était vendu, jusqu’aux robes, aux bijoux maternels ; nous vivions d’espoir, d’ambitions fabuleuses ; j’assurais mon père, que l’âge venu, je serais son soutien ; en attendant, j’avais 16 ans et la vie à entreprendre.

Bien souvent, sur mes sommets ou au bord des gouffres où j’étais descendu, cette autre anxiété visitait ma pensée. La vie, l’œuvre, l’amour à réaliser. Des enchantements remuaient au bout de mes doigts, dont je me voulais digne. Je n’ai jamais imaginé de possession gratuite, au contraire ; l’habitude d’une certaine peine, obscure ou évidente, donnait à mes aspirations, je ne sais quel élan que je m’engageais à respecter. Mes images féminines étaient fières de leur côté ; je savais ne pouvoir parvenir à leur accession et leur contemplation qu’à travers des difficultés également imaginaires !...

Ce sont ces « vertus » de l’orgueil qui m’ont plus tard préservé des réalités grossières de la jouissance. Je dois à ces phantasmes d’avoir pris parti pour ce penchant héroïque de la nature humaine, cette sorte d’optimisme puissamment créateur qui, même en présence des déprédations de la bombe atomique, me laisse sans découragement.

La Nature n’a pas été pour moi ce qu’il semble qu’elle fut pour Jean Jacques, et ce qu’elle demeure pour la sensibilité orientale, un lieu d’absorption, mais bien l’exaltation virile. Avant l’âge de la réflexion, j’ai supposé la somme d’énergie qui se dépense pour aboutir à la création ; j’ai senti, sinon déjà conçu l’inexistence du vide et l’impossibilité de l’irréel. L’amour que j’espérais, n’était pas un brutal élan vers l’unique jouissance ; sous mes vêtements de bure, mon corps m’apparaissait nu et ma virilité amicale…. Je pensais à l’Amie avec une puissance qui n’excluait nullement, je ne sais quelle délicatesse foncière, et si nous mêlions nos êtres afin de parvenir à l’impensable volupté, c’était afin de conjuguer des ferveurs qui se voulaient également créatrices.

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