Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
19 octobre 2011 3 19 /10 /octobre /2011 14:00

Chapitre III

Un Journal  inédit (1935 – 1941)

-        « La nouvelle vie »

-        Autour de la revue Europe avec JR Bloch (La Mérigote )

-        Autour de René Gosse à Grenoble (la Villa Bérangère)

-        Un Tour de France malgré tout

-        Nouvelle vie clandestine  

Quel plus beau moment d’émotion pour un chercheur que de se plonger dans la correspondance quotidienne que Maxime Nemo entretiendra avec Yvonne Bretonnière  pendant ses nombreux déplacements en province cependant que sa compagne au gré de ses affectations comme professeur de Mathématiques  après sa sortie de l’ENS de Fontenay aux Roses se trouve à Troyes, puis à Laval, ou à Sceaux et enfin à Paris. Quelle frustration aussi que de ne pouvoir déchiffrer cette écriture irrégulière et capricieuse qui semble suivre les oscillations des wagons et les tressaillements des wagons de troisième ou de seconde classe quand elles ne sont pas écrites d’une plume nerveuse, fiévreuse et saccadée d’une chambre d’hôtel où le rejoint parfois sa dulcinée au gré des vacances scolaires. A la veille de la guerre, il a déjà 50 ans et une vaste expérience de la vie. Les dix huit fascicules de lettres s’étalent de 1935 à 1964 date à laquelle le couple trouvera un répit dans une vie « normale » entre l’appartement parisien de l’avenue Ledru Rollin, les vacances à la Crétinière ou les voyages culturels entrecoupés de conférences, jusqu’à ce qu’intervienne leur mariage en 1968 à la Mairie du XIè, Maxime Nemo a alors quatre vingts ans ! Voici comment il décrit ce moment unique dans la salle des mariages de la République :

 " L'acte s'est passé d'abord dans une absence d'intimité qui énervait quelque peu la conjointe - Une grande salle du XIè où s'entassaient les mariages à célébrer - dont le nôtre était le neuvième ce qui nous permit de voir défiler pas mal de Lopez, Gimenez,  Deratchi et autres Guilioni à tendance ibériques ou latines dont l'apparence attestait une élégance un peu disparate.
Enfin à notre heure si j'ose dire, notre tour est arrivé et en 3 minutes exactement ! Yvonne est passée de son état civil au mien et nous avons signé sur le grand registre en compagnie de nos deux témoins EM Cioran et son amie (Simone Boué)
Après quoi nous avons quitté en douce le reste de l'assistance pour revenir ici commenter l'événement or ! le déjeuner qui nous réunissait à la Tour d'Argent dans une salle et à une table d'où nous jouissions de la perspective de la Seine avec la vue sur l'Ile de la Cité et surtout de la majesté de Notre Dame au milieu de gens qui n'étaient pas là pour nous mais qui nous restituaient ce qui subsiste d'aristocratie sociale - A quelques mètres se trouvait  André Malraux qui ne saura jamais qu'il fut indirectement le témoin de notre mariage. Repas succulent - un peu d'errance ensuite à travers les vieux quartiers de Saint Séverin pour, jusqu'à la fin de la journée passée chez nos amis au 21 rue de l'Odéon au 6è avec comme voyage de noces une vue admirable sur les toits de Paris.
Ainsi ce qui illégalement a débuté il y a 33 ans dans la douce splendeur de la Mayenne arrêta sa consécration légale à la mairie voisine avec pour principaux intéressés : une jeune fille dont vous connaissez l'aspect et un gitan qui a eu la fâcheuse idée de passer de ses cheveux blonds antérieurs aux blancs qu'il affecte à présent
".
 

Mais revenons quelques trente années en arrière, juste après la fabuleuse rencontre…

Nous sommes en 1935, et les conférences vont bon train c’est déjà la XIVè saison de l’Ilôt et le cycle sur la tragédie est parvenue à son quatrième volet sur la Tragédie  Moderne celui de la tragédie de la foi avec une lecture dramatique de Saint Jeanne de Georges Bernard Shaw, « le Molière du XXè siècle » qui la créa le 28 décembre 1923 à New York. La version française  en six scènes et un épilogue que présente Nemo est une version française d’Augustin et Henriette Hamon. Mais rappelons qu’à la fin des années 1920, George Bernard Shaw était avec Pirandello et Jules Romains l’un des trois dramaturges de son temps les plus joués dans le monde.

Mais derrière cette activité intense, Maxime Nemo vit un drame personnel, sa séparation devenue inéluctable d’avec sa première épouse qui l’avait accompagné dans les cycles précédents. Madame Nemo née Pègues demeure au Montaiguet sur les terres du Château Simone à Meyreuil et ne voit qu’occasionnellement apparaître celui qui n’a rien perdu de son charme mais a déjà séduit une certaine Winnie  maintenant une jeune nantaise de vingt ans sa cadette alors en vacances à l’Hôtel des Sables Blancs de Tréboul dans le Finistère où ses lettres arrivent à rythme un accéléré. Les demandes répétées de divorce que Nemo lancera par l’intermédiaire de son avocat resteront lettres mortes et il s’en explique dans les premières pages de son Journal qu’il avait entr’ouvert en 1928 par un roman à faire : « L’isolée » une jeune fille élevée dans un certain raffinement que l’éducation donnée…puis des notes éparses sur l’Individu, la définition de l’amour, un « Connais-toi toi-même » et un essai sur « l’alternance humaine » en date du 17 octobre 1928.

Pour la rentrée de l’Ilôt du  8 au 15 Octobre 1937, Nemo prononce son cycle de conférences sur la Poésie Moderne de Baudelaire à Valéry aux antennes de « Radio Paris » On n’a pas de traces des enregistrements mais on a conservé les CAHIERS DE RADIO PARIS où se côtoient m. Edouard Daladier - m. Paul Reynaud - m. Jean Giraudoux - m. Georges Duhamel - mme Eve Curie - .m André Maurois - m. Paul Valery - m. Roland Dorgelès - m. Paul Langevin - m. Jules Lukasiewicz - Marcel Griaule, Lucien Febvre, Kierkegaard, Paul Rivet, Emile Henriot, Roland Purnal, Célestin Bouglé; on y parle aussi de la Pologne en France - Histoire des idées scientifiques - le tricentenaire de Racine, la bohême littéraire...Ces conférences sont données dans l'auditorium de la Compagnie Française de Radiophonie. Maxime Nemo parlera à la radio en 1949 pour présenter sa nouvelle Association aux côtés d’Edouard Herriot et de Colette puis en 1962 avec Jacques Borel, traducteur de Joyce et prix Goncourt en 1965 et Jacques Ménétrier sur la folie de Rousseau. Archives conservées à Brie sur Marne par l’INA. 

 

L’Eté 1937, Nemo avait retrouvé sa maîtresse à « la Villa Ker Paulo » de Tréboul qu’ils louaient pour quelques semaines mais n’en oubliait pas ses inquiétudes quant à la situation de l’Europe qui se dégradait et qui menaçait l’avenir, d’où cette lettre qu’il écrit le 17 septembre  à  Jules Romains, Président du Pen Club de 1936 à 1941 et qui n’est autre que son contemporain puisque né en 1885 et mort en 1972. La section française du PEN Club a été fondée en 1921 et a été dirigée successivement par Anatole France (1921), Paul Valéry (1924 et 1944)

 A Jules ROMAINS  Président du Pen Club

De Douarnenez (Finistère)     Le 17 septembre 1937

Cher Monsieur,

Je suppose votre pensée pantelante, comme celle de chaque être doté de quelque raison humaine.

Je ne vous croyais pas à ce point chéri des divinités infernales pour avoir le loisir de vivre deux fois en vingt cinq ans la même tragédie. Non seulement, on nous gâte, mais on nous accable.

Mais pour qu’un pareil désastre puisse ainsi se répéter, il faut vraiment que les chances de folie soient devenues comme prédominantes. Et cela implique des responsabilités morales – ou intellectuelles – dont beaucoup nous incombent.

Je pense en ce qui me concerne que ce monde croule faute d’Idées directrices. Notre reculade -constante depuis la fin du XVIIIe siècle – trouve sa conséquence dans ce qui est. Porteurs d’Idées, d’un certain absolu humain, d’une certaine qualité de pensée, nous avons laissé l’empire des Faits s’établir. Voilà le résultat. Certes, nous parlions des Idées, en supprimant leur majuscule d’ailleurs, mais il était entendu que leur réalité dépendait de l’importance que le dieu : Fait, consentait à leur accorder. Comme dans les réceptions officielles, l’Université occupe l’un des derniers rangs, de même faisions nous pour les Idées. « Politique d’abord » ou « Economique d’abord » nous avons tous, plus ou moins « pensé » cela. Si nous persistons dans notre aveuglement, c’est que, décidément, le cerveau humain est mûr pour l’idiotie. En ce cas, une guerre de plus ou de moins a fort peu d’importance.

Pour ma part, je ne crois pas encore à l’irrémédiable déchéance, mais ce qui est à faire est titanesque – sans exagération. Nous ne demeurerons « l’Homme blanc » qu’à cette condition. Je ne pense, sans un certain désespoir, aux hommes qui vont mourir sans découvrir une chance d’équivalence à leur sacrifice.

Hélas ! Nous avons fait tant de révolution – de l’extérieur - que la vie intérieure s’est vidée de sa substance. Y pense-t-on au Pen Club, ou ce club n’est-il qu’un club de plus, un endroit où l’on cause alors qu’il nous faut, demain, des lieux où l’on pense.

Je m’excuse de faire intervenir ma vivacité ! Mais, mis par ma vie en contact avec des foules d’esprits, je suis certain de formuler ici ce que leur angoisse sent.

Et je vous serre la main en vous priant de croire à mes meilleurs sentiments.  Maxime NEMO

Rappelons ici que Jules Romains  s’expatriera aux Etats-Unis et au Mexique pendant la Guerre et fut élu en avril 1946 en son absence à l’Académie Française selon le souhait de De Gaulle et de Duhamel. La XIXè saison de l’Ilôt en 1938-1939 portera justement sur l’oeuvre poétique de Jules Romains avec une lecture dramatique de « la Vie Unanime » et « l’Homme Blanc ». Nemo traitera du lyrisme social et particulièrement de la nécessité du lyrisme dans la vie humaine et des rapports de la Science et du lyrisme. Il proposera une réflexion sur le lyrisme du Groupe et enfin du thème des valeurs du monde moderne à la vie unanime. Jules Romains avait d’ailleurs écrit à Maxime Nemo le 11 décembre 1938 :

« Cher Monsieur,

J’avais déjà été mis au courant de votre activité par les nombreuses coupures que j’ai reçues à ce sujet. Je suis heureux de pouvoir vous remercier directement de l’excellente propagande que vous faites en faveur de mon œuvre poétique. Je vois  que vous continuez votre cycle de conférences, ce qui me fait un grand plaisir. Je serai content, si vous possédez un texte écrit de votre conférence, de le recevoir.

Avec mes remerciements, recevez l’assurance de mes sentiments bien cordiaux.

                                        Jules Romains                                        134 Faubourg Saint Honoré, VIIIè

Nous retrouverons l’Académicien en 1964 dans l’organisation des activités rousseauistes.

Nemo  évoquera a posteriori  en 1942 sa dernière conférence donnée sur Jules Romains : 

«  Le 14 novembre 1938, je parlais à vos camarades, alors élèves dans cet établissement et je leur parlais de « la vie unanime » vaste poème de Jules Romains. Je sentais en effet, à quel point les circonstances particulières et générales, rendaient cette unanimité indispensable.

Depuis, le drame de la guerre et celui de la défaite s’est interposé entre mes paroles et vous. Il me parait superflu que j’ai souffert de la guerre et que la certitude de notre défaite fait naître, en moi, de nombreux tressaillements.

Notre défaite particulière est grave, vous le savez. Ce que nous portons en nous de viril et de fier souffre, non pas d’avoir été vaincus, mais de l’être ainsi que nous le sommes !

Voulez-vous cependant me permettre de dire que cette défaite n’atteint à son intensité qu’à cause de la signification dont elle est l’indice.

C’est, à coup sûr, une chose pénible que de voir un pays ancien comme l’est le nôtre éventré dans sa largeur et sa profondeur par la puissance d’une armée étrangère. Mais si cette défaite n’était que particulière, nous pourrions conserver, en dépit de tant de virilité blessée, une âme encore sereine. La défaite française est bien plus significative ! ou plus exactement, ce n’est pas la défaite qui est symbolique, c’est la guerre elle-même… je veux dire, la guerre faite pour les causes qui ont engendré celle-ci. Cette guerre est la conséquence d’un état d’esprit et cet état d’esprit est, lui-même provoqué par la défaillance de la notion de civilisation.

Ce qui est malade, ce qui, peut-être, meurt, c’est bien plus qu’une nation glorieuse qu’un empire, qu’un continent, messieurs, c’est une raison d’être ! C’est le sens que l’homme avait de sa mission sur la terre, c’est le résultat de trois mille ans de réflexion et d’effort du lent amalgame de rêve et de réalité qui, dans l’histoire humaine a pris ce nom magnifique : l’occidentalisme.

Vous permettez messieurs que je vous considère comme des êtres pensant ! et quoique ce mot ne soit plus à l’honneur depuis 32 mois, vous admettrez , je pense, que je vous considère comme des cerveaux et non seulement comme des mécaniques vivantes destinées à la prolifération, au pullulement. A l’inverse de certaines brochures officielles, je dirai que l’élite se forme lorsque le cerveau pense et si nous avons été vaincus, ce n’est pas parce qu’il existait entre les classes dirigeantes : politiques, militaires, et industrielles ( celles qui conduisent à la guerre parce qu’elles conduisent le pays) il y avait entre ces classes et l’intelligence un véritable divorce, ou plus exactement, il y a beau temps qu’entre elles et la création intellectuelle, il n’existait pas de rapports.

Car tel est le gouffre qui est entrouvert sous nos pas : l’intelligence n’ordonne plus la fonction humaine. Sans nous en rendre compte, et parce que l’évolution s’est accomplie à l’échelle d’un siècle, nous avons banni de la vie sociale ou collective les chances de cohérence ».

A partir de 1939 c’est une courte mobilisation et une drôle de guerre qu’il nous relate de façon humoristique et qu’il passera comme Secrétaire à l’Etat Major dans la 20è Section SEMR à la Caserne Babylone près de l’Ecole Militaire dans le VIIè arrondissement de Paris.

Ce texte évoque la scène qui suit sa démobilisation le 6 mars 1939 avec une poésie et une fantaisie qui n’appartiennent qu’à lui. On reconnaît là l’esprit libre et rêveur qui le caractérise.   

« Il se retourna et vit la cour de la caserne de l’Ecole Militaire avec ses deux ailes tentaculaires qui avançaient vers la grille où un territorial montait la garde, tandis que dans la rue qui la bordait, les hommes encore civils avaient l’air de presser le pas en passant devant elle. Un officier qui avait donné trois signatures sur une feuille qui le libérait définitivement, trois signatures qu’un soldat avait séchées en faisant rouler un buvard dessus ; il avait pris sans hâte sachant bien que c’était son droit, cette feuille qui mentionnait son nom, sa classe, son matricule et l’avait pliée dans un porte feuille tout neuf qu’avant d’entrer, il avait acheté. Puis il était sorti après avoir jeté un coup d’œil au secrétaire d’intendance qui le libérait - l’autre lui répondit : « bonjour vieux et il se trouva dans la cour qui donnait sur la grille qui donnait sur la ville.

Il se retourna et fut étonné de se trouver si différent de ce qu’il était en arrivant.

 Il avait en entrant éprouvé pour les soldats qui soignaient les chevaux en fumant et en crachant par terre cette aversion qu’il témoignait à tout appareil militaire parce qu’il retrouvait toujours des souvenirs de chambrée d’hôpital, de travaux exténuants ou répugnants de voyages accomplis par des itinéraires ignorés sous l’œil soupçonneux des officiers de garde, dans les gares, ou bien encore la sensation de la blessure encore récente que lui laissait ce rappel de la vie retenue dans un souffle au milieu de l’éclatement de projectiles.

Un officier supérieur- raidi par des bottes vernies traversait la cour, il le salua presque ostensiblement, si bien qu’étonné de son insistance l’autre leva la tête et lui rendit son salut.

Puis, enfin, comme le sergent de garde l’examinait scrupuleusement – mais sans l’arrêter cependant – joyeux, il agita la feuille libératrice et ne refoula pas – pour la première fois depuis cinq ans, un terme d’argot militaire que sa mémoire lui proposait. Il lui fallut toute sa maîtrise pour ne pas offrir une cigarette au factionnaire et sur l’avenue, il eut une sensation civile en recevant le soleil sur la nuque –instinctivement, il chercha pour les baisser les bords d’un chapeau qu’il ne portait pas encore.

L’eau courait le long d’un trottoir, une eau d’été qui se sentait utile et allait vite. Il regarda l’avenue qu’il descendait ou qui montait selon le sens du boulevard. Il pardonna aux grands immeubles leur architecture contre laquelle hier encore, il fulminait et sentit, tandis qu’un attelage de maître rythmait sa vitesse  sur le pavé de bois, un air sans prétention sourdre de lui et l’idée qu’une femme entrant dans son cerveau, il se promit une soirée immédiate aux Folies bergères.

Près d’un rond point, un kabyle balayeur de rue, immobilisait une capote bleue dont un seul bouton de cuivre brillait au soleil. Près de lui une bouche d’eau  dégorgeait à petits coups  comme des idées de source. L’homme formait un spectacle immobile, les yeux perdus à la recherche d’un espace  qui lui manquait ou d’une  séguia rafraîchissant quelques basses herbes  au pied d’un mur de terre qui cuisait au soleil, ou d’une touffe de palmiers faisant d’un gris presque tragique  vers la profondeur d’un ciel intense qu’il semblait toucher.

Son balai pendait à ses pieds, le manche en biais sur sa poitrine et retenu par les deux bras croisés. Il s’approcha du kabyle au point que son odeur lui frappa les naines, compta sur sa montre jusqu’à sept minutes et sourit en pensant aux poubelles entassées sur les trottoirs. Un banc mendiait un passant, il s’assit prit son couteau et fit sauter du col de sa capote les chiffres de cuivre qui indiquaient le numéro de son ancien régiment. Une petite note de plus  indiqua son désarmement définitif.  Il se sourit, déboutonna son vêtement et s’octroya un grand revers formellement interdit par l’ordre de cantonnement. Alors il fut joyeux de ses souliers ferrés, de la solidité du drap militaire dont il entrevit la teinte nouvelle et la transposition en vareuse touristique et se prit à rêver à ses vacances prochaines.

Etonné, sa pensée disciplinée par cinq ans d’allers et retours monotones, ne se dirigea pas vers l’Est ou le Nord mais s’orienta vers le Plateau Central, la Corrèze, le Limousin, la Dordogne, vers tout ce qui n’était pas hors de la portée de sa bourse. Vers tout ce qui rappelait le silence, les sources, les petites villes perdues dans un passé grandiose et aspirées par la formule architecturale des mairies, des bureaux de postes, des caisses d’épargne qui lui indiquaient un présent devant le quel  leurs habitants rechignaient encore. Il cherchait à mêler ses habitudes récentes aux visions qui naissaient et à imaginer un coin de dépaysement ou un quartier endormi qui serait un secteur ?, sa maison : une auberge ou une chambre garnie qui serait son PC, des vues fastueuses ou des chemins creux dans lesquels il glisserait en courbant l’échine comme dans les boyaux vers le bois de Près ou la forêt de Passy – ses derniers séjours redoutables – mais l’assimilation ne se faisait pas et une joie de pêcheur à la ligne sur une eau courante ou de rêveur étendu sur un boyau sans morts, éclatait au bout de sa vision au lieu du chuchotement que l’approche des premières lignes propageait jadis parmi des hommes condamnés à la même fin.

Il lui semblait qu’il n’avait qu’à se retourner pour découvrir l’avenir lumineux qui l’attendait comme lorsqu’autrefois dans la petite église de campagne dont il fréquentait les offices, la chaude …… de l’extérieur ensoleillé venait par la porte brusquement ouverte pour la sortie, frapper l’autel naïf où l’encens du sacrifice fumait encore dans les dernières notes d’un chant que l’institutrice libre accompagnait  à l’harmonium.

Il sentait une à une ses angoisses sortir et avec elles la longue anémie dont toute sa vie avait souffert pendant ces années ? Des aubes mouraient en lui, l’exorcisant lentement et il saluait un incendie de plus, celui qui consumait sans arrêt le souvenir des nuits dans les granges dont les courants d’air étaient établis par des trous d’obus et qui indiquaient qu’on se trouvait à 1500 mètres des postes d’écoute d’où des hommes tapis essayaient de saisir l’inquiétude d’en face afin de pouvoir la confronter avec la nôtre.

Le mot « guerre »  s’enfonçait en lui, perdant d’instant en instant  une signification immédiate pour devenir un thème à méditations personnelles ou un sujet de conversation dans les salles d’attente avec un voyageur qui lit le même livre  que vous. Il fut surpris de la vivacité de souvenirs très anciens et qu’il croyait détruits mais qui renaissaient et se présentaient à lui pèle mêle comme des centaines de cartes postales jetées dans une grande boîte. C’était bien pour lui la paix. La fumée des obus retombait enfin sur les morts et les ruines qu’ils avaient causés et maintenant des paysages intacts remontaient sans un mur noirci et sans une tombe habitée.

Follement il descendait cette vallée de la Cèze parcourue autrefois entre la petite station de St Denis près Martel ou – tout soufflant, le train pour Toulouse s’arrêtaient montrant aux portières ses voyageurs déjà fatigués par six cent kilomètres de heurts, de crainte aux aiguilles franchies, d’éclats de rire aux courées qui d’un poussée brusque penchent les voyageurs dans le sens de la marche, du repas froid qui amuse les enfants , de la nuit attendue par le couple de femmes mariées dont les mains nouées provoquent des clignements d’yeux et les réflexions à double sens du voyageur de commerce qui a placé dans le filet sa boîte d’échantillons entourée de moleskine et sanglée par une courroie.

St Denis près Martel, l’attente du seul train matinal vers Aurillac, la préfecture qui reçoit par assaut l’air des Cévennes et par cette petite faim, les fruits qui ont mûri le long de la Garonne ou sur les bords du lot.

Il discernait la gare et le goût du vin blanc que le buffetier apportait dans une petite bouteille qui ne truquait pas, qui était un juste et solide demi litre que le soleil extérieur remplissait d’ambre pâle ; Il se rappelait la carte des chemins de fer et la démarcation très nette établie au moyen de deux traits, l’épaisseur différente entre les wagons à bougies chauffés à la vapeur et éclairés au gaz qui étaient ceux de l’express montant vers Paris ou descendant sur Toulouse et ceux qui acceptaient dix voyageurs au lieu de huit car ils ignoraient la commodité du couloir et ouvraient toutes leurs portières aux bouillottes fumantes qu’un homme d’équipe tenait dans ses deux bras et qu’il poussait devant les jambes refoulées sous les banquettes dans la crainte d’un choc toujours possible.

Il revoyait après la traversée de la plaine fertile où des maisons bravement assises sur le sol avaient cet air particulier aux paysannes enrichies qui devait être celui des matrones romaines- la lente fermeture du sol – l’impression, vraiment, d’une gorge offrant pour ne pas trop effrayer sa cavité buccale large d’abord occupée par des échantillons de rocher, de place en place, en sentinelle, puis après un certain nombre de ces avants postes, la prise brusque dans un tunnel, le tintamarre préparatoire comme si des ordres se  jetaient et la sortie de l’autre côté du rempart  dont la porte est refermée. Et c’était la possession du train par un chao de rocs, d’eau rapide tournant sur elle-même, de verdure s’organisant par bandes ou simplement par touffes, selon la nourriture que le sol lui offrait. La locomotive annonçait les tunnels dans un cri qui faisait envoler les oiseaux de proie, et c’était après des grottes d’ombres de fastes déchiquetures de rochers suspendues au dessus des bouillons de l’eau et que la ligne souvent fendait  en deux, ne leur laissant que le minimum de base  pour équilibrer leur masse. Le train tirait sur les courbes qui gémissaient montrant parfois à son centre la locomotive qui dépensait toute sa vapeur pour arriver à la station lointaine  et seulement composée du seul bâtiment de la gare dominée  de chaque côté par les roches qui heurtaient le plein ciel.

Rarement, des gens montaient ou descendaient, on sentait que la ligne argentait les deux rails  au profit du prestige préfectoral et pour communiquer aux 12000 habitants d’Aurillac la vision du monde qui montait ou descendait à 80 kilomètres d’eux sous l’étroite marquise de St Denis près Martel.

Il s’étira comme fatigué par le voyage que dans sa pensée il venait d’accomplir puis après avoir écrasé du talon les chiffres de cuivre qui luisaient encore, il glissa d’un pas souple vers la ville. Il traversa les Invalides sans saluer les officiers qui passaient, il prit les quais, les trouva jeunes comme lui, reconnut des figures de marchands qu’il n’avait pas vus depuis la guerre, se rappela à leur souvenir tout à fait civil quand l’un d’eux qui le connaissait  lui découvrit une édition originale qu’il vendait cher. Il perdit son temps de boîte en boîte, sans rien acheter, rien que pour se prouver sa liberté reconquise et ne saisit pas une ombre, droite, près de lui, et qui l’observait depuis un instant. Cependant comme une main lui touchait légèrement l’épaule, il regarda, vit un uniforme, un képi brodé d’un rang de chêne.

-«  A quel régiment appartenez-vous donc mon ami ? »

Il eut une explosion de joie libératoire, il sentit une gaieté allègre le traverser et ce fut elle qui répondit dans un sourire qu’il ne chercha pas à comprimer :

- A aucun mon général – car je viens d’être démobilisé. »

Voilà donc notre homme libéré le 6 mars 1939 et déjà on le trouve dans le Finistère à Maner Lac près de Locronan écrivant un texte où réalité et fiction s’entremêlent puisqu’il s’ouvre sur le débarquement à Bordeaux d’un couple qui revient des Iles pour s’installer et élever leur enfant dans ce coin de  Bretagne « où les joies sont différentes et auxquelles ils faudra s’accoutumer » et s’achève sur cette phrase lourde de sens : « Et lorsqu’après, je m’endors, c’est pour constater qu’une fois encore, j’ai oublié l’immédiat destin qui nous menace tous. »

En 1940 il est en province pour ses conférences qui peinent à se mettre en place et Nemo observe : «  dans cette maison aux dimensions prévues pour six personnes, le désastre en avait entassé dix neuf.
La plupart ne se connaissaient pas huit jours plus tôt. Les repas nous réunissaient à la même table autour de laquelle étaient également rassemblés tous les sièges que possédait la maison. Il y avait entre nous cette cordialité obligatoire que l'impossibilité de trouver ailleurs un refuge différent de celui-ci, créait. Les malheurs du temps réalisaient ce curieux assemblage de gens qui mangent ensemble, vivent en commun, sans posséder plus de raison de se fréquenter  que n'en possèdent, en temps ordinaire, les locataires d'un immense immeuble à Paris.
Là se trouvaient, un inspecteur d'Académie, sa femme et leur enfant de cinq ans, alliage de Chérubin et de démon , il y avait un professeur de piano du Conservatoire de Paris, femme aux cheveux blancs aussi doux que le regard, son frère, retraité de la Préfecture de la Seine, deux professeurs de mathématiques, une économe israélite, sa sœur, veuve d'un haut fonctionnaire, leur mère âgée de quatre-vingts ans, et la famille d'une belle soeur venue d'Indre et Loire, enfant, soeur et un jeune homme ami; il y avait enfin la bonne et moi même.   
Cette diversité d'origine, de nature, de goût  se taisait lorsque l'appareil  de TSF nous transmettait quelques nouvelles »
.Peut-être évoque-t-il là,  sa retraite en Mayenne à Courcité où confluaient nombre de réfugiés qui refluaient du Nord de la France, de Paris ou de Normandie…et où ma mère était directrice d’école et secrétaire de Mairie. On comptait aussi quelques réfugiés espagnols qui avaient fui les camps du Midi.   

A Chambéry la même année, il cherche à prendre des nouvelles de ses amis universitaires et la description prend peu à peu un tour dramatique :

9 Mai 1940
« Belle journée, doucement lumineuse. Je suis arrivé à Chambéry après un voyage de nuit des plus pénibles, mais la tendresse de la lumière est, à ce point chaleureuse, qu’en débarquant, ma lassitude est oubliée. Je sens au contraire, surgir en moi, une joie jeune, comme ce soleil printanier. Il est vrai qu’après une absence de quinze jours, je rentre cette nuit à N….. L’unique série de conférences que j’ai pu organiser, cette année se trouvant achevée.
Ce voyage a été réconfortant et, bien que cette série soit brève et isolée, je dois m’estimer heureux d’avoir pu, en une telle période, trouver assez de sympathies fidèles et chaleureuses pour l’organiser….
C’est la guerre, en effet, et nous savons ce que cette expression signifie. Je hais la guerre pour bien des raisons, mais surtout parce qu’elle abolit, nécessairement tout élan spirituel et intellectuel. Il est d’ailleurs profondément moral que le génie destructeur n’ait à utiliser que les déchets de nos qualités spirituelles ou intellectuelles. Ici comme dans ses œuvres pernicieuses, l’homme exige de l’esprit qu’il nie les possibilités de bien et les progrès moraux dont l’esprit doit être l’agent et le principe de cohérence.
J’ai derrière moi une œuvre que la paix m’a permis de réaliser, mais c’est parce que depuis vingt ans, nous profitions d’un court repos, grâce auquel il m’a été loisible de chercher  et de découvrir, à travers la France, les êtres soucieux des améliorations que la vie pensée peut apporter à l’espèce humaine.
J’ai surtout trouvé ces gens dans la vielle Université française et je les ai découverts dans cet endroit du corps social parce qu’il existe souvent chez les gens qui doivent, par fonction, former les esprits, un sentiment de la responsabilité morale qui ne se trouve pas fréquemment ailleurs, au moins, de manière aussi permanente. Ici, en effet, non seulement la fonction humaine est pensée, mais la méthode entre en action et s’incorpore à une vie quotidiennement créée.
Je suis attendu dans cette ville par un groupe d’amis, qui en cette période guerrière sont susceptibles de penser la vie constante, c'est-à-dire, par-dessus l’accident qu’est, heureusement la guerre.
Je dîne ce soir chez Denise Artaud, jeune femme gravement atteinte mais dont l’énergie spirituelle provoque l’ahurissement des médecins qui l’approchent. On pourrait dire que de façon absolument inconcevable, les puissances de la vie intérieure, dominent les possibilités du corps. On sent qu’un feu la brûle et c’est ce feu qui maintient l’équilibre physique, depuis bien des années.
J’ai laissé mes valises au Terminus et marche sur cet asphalte ensoleillé, passant à travers l’ombre des maisons et des arbres. L’air est léger. Il ferait bon prendre la route qui passe devant l’hôtel et marcher droit devant soi, jusqu’à Aix les Bains !
Il y aura un an, jour pour jour, je m’y trouvais avec Winnie, nous avions pris le car ici même et connaissant cette région comme la plupart des belles régions françaises, j’orientais son attention vers les parties du paysage les plus caractéristiques.
Il faisait un soleil d’une splendeur comparable  à celui qui m’inonde en ce moment. Aix était déserte encore mais les fleurs se trouvaient à leur place, l’air frémissait de vertus adorables et jusqu’au moment de la séparation qui eu lieu le soir même, puisque Winnie devait rentrer à Troyes pour ses cours du lendemain, nous avons  promené notre double allégresse d’homme et de femme, unis par des complicités extérieures autant qu’intimes, parmi ces verdures et les notes vives des parterres.
Un an ! La stupidité politique s’est depuis, interposée entre les possibilités du simple bonheur humain ; je reviens seul et ainsi que me disait Winnie, le jour de la mobilisation : « combien de bonheurs anéantis !..»
Ma pensée, tandis que l’enthousiasme su soleil fait revivre tant de chers souvenirs, s’attriste : je connaissais à Chambéry quelques jeunes hommes, professeurs au Lycée ou à l’Ecole technique ; que sont-ils devenus ? La guerre est non seulement une menace d’anéantissement mais une épreuve terrible pour le bonheur, celui que je nomme, le simple bonheur, ce bonheur que la tâche ordinaire : enseigner ou créer (l’enseignement n’est-il pas une création invisible ? ) bien loin de contrarier, renforce. Je pense à eux comme, depuis ce terrible début de septembre, j’ai pensé à tant d’autres ! Ceux la ne vivaient pas automatiquement, parce que la vie est sortie de son mystère pour s’incarner en eux ; leur vie avait un sens, privé et collectif, auquel ma joie était de collaborer : ils devaient former la double conscience des jeunes êtres qui leur étaient confiés, celle du corps et celle de l’esprit. Il ya un an, dans la paix de la vie ordinaire qui suffit si amplement à la nature  de nos esprits, trois de ces jeunes hommes accomplissaient leur simple tâche en cette ville où j’étais venu parler des récentes acquisitions de la poésie française et de Paul Valéry. Le soir, nous nous retrouvions chez l’un d’eux, le seul qui fut marié et dont la jeune femme avait fait préparer le repas pris en commun. Ensuite, dans la petite pièce servant de studio, la conversation s’était prolongée jusqu’après minuit. Ils rentraient tous les quatre d’un voyage fait en Albanie, voyage qui avait épuisé leurs ressources financières en les enrichissant de points de vue nombreux.  Pendant ces heures d’intimité, le pittoresque des choses vues s’était mêlé aux réflexions que suscitaient, dans l’un ou dans l’autre, la situation  générale ou une conception philosophique que l’un de nous faisait intervenir dans le débat. Rose avait parlé d’Alain, moi de Bergson. Reconduit par eux jusqu’à l’hôtel, nous avions encore parlé et ri sous la pureté de ce ciel dont nous apercevions de larges espaces entre les touffes des marronniers aux feuilles placées comme de larges doigts d’ombre entre les étoiles et notre groupe.
Qu’étaient-ils devenus ? La guerre prend cette jeunesse sont on aperçoit lez destin, et la plonge dans la confusion qu’elle engendre. Tout est remis en question comme avant la naissance de l’individu, et, peut-être avant celle de l’espèce ! Sans doute se trouvent-ils sur l’un des  points où la guerre se fait par l’immobilité des armées, placées face à face. Guerre d’usure a-t-on dit ! Guerre de l’Or et de la Matière première ; donc guerre d’épuisement. D’ailleurs quelle guerre moderne n’est pas telle ?  Mais l’épuisement ne touchera pas seulement les réserves matérielles, il finira par atteindre les consciences, cette partie de l’Humanité qui pense l’existence, sans se contenter de la vivre pratiquement. Il faut un minimum de confiance envers la société et ses fonctions pour que la société se conserve, continuant à incarner un autre minimum de vertus civilisatrices. Si le découragement,, né d’une constante négation des chances de bienfaits possibles se répand à travers les esprits les meilleurs que la société possède, nous nous trouverions rapidement sur le bord d’une crise extrêmement grave. Le fléchissement social, constaté au lendemain de la guerre de 14-18 celle qu’on appela « la grande guerre » par dérision je pense, et par une interversion radicale de la valeur de l’adjectif, ce fléchissement tuerait l’esprit de collaboration indispensable à la fonction  éducative. C’est un non sens monstrueux que de chercher à éveiller l’idée de l »’humain  dans les esprits et, du jour au lendemain d’exiger qu’on l’étouffe. C’est d’ailleurs une opération impossible. Sous l’impulsion des forces instinctives, la nature pensante peut momentanément fléchir ; cet oubli des vertus meilleures que l’éducation fait surgir en nous, est momentané.
J’ai fini par trouver la rue que je cherchais, celle où habitait Denise Artaud. Elle n’est pas visible à cette heure mais on mari me reçois et j’ai, avec cet homme simple, bon et amical, un entretien qui m’émeut. Par lui j’apprends quelques détails sur le sort de mes jeunes amis de Chambéry. Aucun ne paraît devoir être immédiatement menacé ; même Sevestre n’est pas mobilisé et dînera avec nous ce soir. J’ai conservé de cet homme un souvenir vivace. Visage sculpté dans les os de la face, sa maigreur serait inquiétante, sans la gaieté de son sourire. Mathématiciens, il me parla un jour  que je le trouvai dans un train à Lyon, des perspectives que faisaient naître en lui la possibilité de dimensions « inexplorées » et entrevues au-delà de la quatrième.  Mon esprit n’est pas ouvert à cette forme d’abstraction ; cependant je percevais par instant comme des résultats possibles et, par conséquent à acquérir. J’ai d’ailleurs toujours constaté qu’il existait une forme de songe identique entre l’esprit mathématique et l’esprit de poésie, au moins lorsque celui-ci accepte de sortir de l’immédiat où la sensation le plonge, pour la dominer, la comprendre et l’achever en pensées.

La conférence n’aura pas lieu. de minimes incidents locaux font que le public n’a pu se réunir à l’heure indiquée.
Avec les quelques personnes présentes, une longue conversation s’engage sur les buts généraux et la nécessité d’un redressement spirituel, les hostilités terminées. Je désigne quelques bases de ce que peuvent être les éléments d’une Raison, dotée de sur-raison, expression dont j’aime à me servir pour éviter tout de suite, l’emprisonnement habituel. ;
Sevestre est venu me rejoindre, dès la dispersion du groupe opérée. Nous parlons des absents, de la guerre, de son inutilité .» (la suite a été perdue…)

Repost 0
Published by maximenemo
commenter cet article
19 octobre 2011 3 19 /10 /octobre /2011 13:58

Un texte énigmatique surgit au cours de ma recherche paru dans A CONTRE - COURANT Revue mensuelle de Littérature et de Doctrine Prolétariennes, R.-G. Fouquin imprimeur-gérant, dans le  numéro 9 exactement de Mars 1936 On peut y lire au sommaire : Questions par Jef Last ( extrait de " Kameraden " traduction par Aygueparse et van de Moortel),  La Victoire ( III) par Marcel Martinet, Voici l'été...par Adrien Gillouin, Salariés (II) par Jean Prugnot, En trimardant par Paul Delesalle, Pages retrouvées : Le Système Taylor par Emile Pouget,  Abrutissement et Capitalisme : la brochure de M. Taylor par Nemo,  La Comédie Grecque par Romagne, Don Quichotte dessin hors-texte par F.M. Salvat, DOCUMENTS SUR LA COMMUNE DE BERLIN : La Commune de Berlin par William Wagner, Discours sur le programme par Rosa Luxembourg, Une dette d'honneur par Rosa Luxembourg, Appel par Rosa Luxembourg, Noël par Karl Liebknecht, et la traditionnelle chronique Disques par Henry Poulaille.

Derrière Nemo est-ce Maxime Nemo qui retrouve là Marcel Martinet et ses compagnons de route de la revue « Monde » de Barbusse, Panaït Israti, Augustin Habaru ? Mais dans un texte et une tonalité anarchisante où on ne l’attend pas vraiment.

Voici ce texte, qui suit celui d’Emile Pouget. « Lorsqu'ils eurent lu les commentaires de M. Faroux sur le système Taylor, les ouvriers de l'usine Renault — quoique non syndiqués, — ont regimbé et, comprenant  enfin que le chronométrage qu'on leur imposait les acheminait vite vers le cimetière, se sont mis en grève.

Peut-on les en blâmer? »  Emile Pouget (Guerre Sociale, 19-25 février 1913.)

A CONTRE COURANT Revue mensuelle de littérature et de doctrine prolétariennes

N° 9 Mars-Avril 1936 - Travail fait en camaraderie R.G Fouquin,imprimeur.

Andréas Latzko : 100 fr... Léon Gerbe : 20 fr. — Teulé . 50 fr. — R. Bonnet : 60 fr. René Dumont :15fr. Romagne 20 fr.-- Alzir Hella :50fr ;  Jean Prugnot, 15 fr.  Lamour : 10 fr_70.—Marius Durand: 40 fr. —A. Borie : 10 fr. — Mme A. Chauvy : 10 fr Pierre Melet : 5 fr. — Henry Poulaille : 60 fr.

 

 

Abrutissement et  Capitalisme    La Brochure de M. Taylor

«Si le système Taylor n'est pas encore appliqué en France, -c'est que nos patrons sont trop écroûtés de routine, trop entichés des longues journées et des bas salaires» écrit Pouget.         ,

«Il faut que, dans l'intérêt général, les industriels français appliquent sans plus tarder le système Taylor dans leurs usines, répond Lambert dans l'Avenir Syndical, organe de la Bourse Libre,

Et la critique de Pouget, connaissant l'esprit esclavagiste tics industriels français, leur tendance aux heures supplémentaires, sans rendement sérieux, est qualifiée de tendancieuse par les syndicalistes grégoriens.

Et c'est la brochure en mains qu'ils prétendent discuter.

Que ne citent- ils les textes ? Page 100, M. Taylor dit -«…arbitrairement les heures furent réduites de 10 h.30 à 8 h.30 Le salaire resta le même, le rendement augmenta.»

Alors, les jaunes, partisans aujourd'hui d'une méthode de travail qui ne leur est appliquée que pour servir d'étalon, font donc le jeu du patronat français quand ils protestent contre l'agitation de la C.G.T. en faveur de la journée de huit heures.

Car, enfin, il faut s'en rendre compte. On nous vante bienfaits d'un système de travail ne pouvant permettre que huit heures de travail en Amérique, et on nous en préconise l'application en France, sauf cette correction que la journée sera de dix heures au minimum. C'est-à-dire tous les inconvénients sans les avantages.

Jaune, M. Lambert n'a envisagé qu'une chose : l'élévation des hauts salaires pour les siens.

Que lui importe que 75% des ouvriers soient réduits au chômage. Cela l'intéresse-t-il que ce soit justement les plus intelligents, les plus consciencieux qui soient réduits à la misère? (p. 101).

Mais non. Il espère que les rats qui ont adhéré à son syndicat auront toujours du travail, parce qu'ils sont plus, malléables. Il sait bien qu'entre un bon ouvrier Mal noté et un ouvrier très ordinaire, mais présenté par la rue Gré­goire-de-Tours, le patron n'hésitera pas.

S'il préconise le système Taylor, c'est pour que les siens bénéficient des hauts salaires promis. Mais les hauts salaires subsisteront-ils encore quand les trois quarts des ouvriers seront sans travail  -Que fait-il de la loi de l'offre et de la demande?

Les ouvriers évincés des ateliers ne deviendront-ils pas les jaunes des jaunes actuels. Il leur faudra vivre quand même et quand on n'est pas capitaliste, il n'y a que deux moyens d'existence : le travail ou le vol.

Oh comme M. Le Chatelier a eu raison de dire, qu'avec le système Taylor, il n'y aurait plus de grève ! Comme il connaît l'influence du gendarme sur la mentalité des malheureux.

Le problème à résoudre est simple, mais éloquent.

Les  ingénieurs choisiront des ouvriers, soit d'élite, soit de mentalité spéciale, comme on l'entendra. Ces ouvriers, devenus contremaitres, en dresseront d'autres sélectionnés scientifiquement seuls travailleront donc les meilleurs ouvriers et ils devront produire le travail de quatre hommes ordinaires.

Ce sera th«, pour les contremaîtres, un salaire presque égal à celui des ouvriers sous leurs ordres et l'instabilité cati leur emploi, tout ouvrier devant être apte A les remplacer.

Pour les ouvriers ce sera la débride des salaires, l'armée des chômeurs (75% les réduira à l'indispensable, juste de quoi se tenir debout pendant les heures de travail.

M. Taylor n'a qu'un but : Augmenter, augmenter toujours le nombre des chômeurs pour rendre les grèves impossibles, donc permettre l'exploitation intensive de l'homme pur l'homme.

Mais à quoi bon discuter. M. Taylor se condamne lui­ même.

En résumé, son système est celui-ci : II établit un minimum de production et alloue une forte prime à l'ouvrier qui l'accomplit.

Si la production demandée est normale, pourquoi la forte prime?

Si elle n'est pas normale, pourquoi le remplacement des ouvriers n'ayant pu l'accomplir?

M. Taylor n'embauche que des ouvriers accomplis. Tout homme n'ayant pas fait Ses preuves est impitoyablement refusé. Mais avant d'être un ouvrier même très ordinaire, il faut avoir été apprenti. A aucun moment, M. Taylor ne se soucie de cette question pourtant sérieuse. Laisse-t-il à  ses confrères le soin de tirer les-marrons du feu ? Ne serait-il  qu'un rongeur? Mais non c'est un roublard. Il ne fait état de son passé - lointain - d'ouvrier que pour se faire prendre au sérieux. Se cache-t-il d'être au service des grandes Compagnies?            

Sa promesse des hauts salaires n'est qu'un bluff. Son arrière-pensée est, au contraire leur effondrement et c'est pourquoi il s'ingénie à créer une armée de chômeurs, de miséreux prêts à accepter n'importe quels salaires.

Il est possible que M. Taylor croie que ce qu'il appelle pompeusement Principes d'Organisation soit réellement un système de travail.

Des ouvriers nouveaux venus à l'organisation syndicale peuvent croire à sa bonne foi, mais, pour les autres, aucun doute n'est possible. Le système Taylor ne peut nous mener qu'à l'esclavage et, pour s'en rendre compte, il suffit de lire la note finale :

L’auteur reçoit constamment des lettres lui demandant une liste des établissements employant l'organisation scientifique. Il serait peu correct de publier un document de ce genre, car certaines de ces maisons ne tiennent pas à engager une correspondance.

C'est une façon habile de dire qu'elles ne tiennent pas se faire connaître.

Et ce sera ma conclusion.

Nemo Libertaire, 5 avril 1913.

 

NB : Il s’agit donc d’une reprise d’un article paru dans le Libertaire en 1913 et il pourrait alors s’agir derrière ce pseudonyme, de Max Heinrich Hermann Reinhardt Nettlau, (né à Neuwaldegg (aujourd'hui une partie de Vienne, le 30 avril 1865, mort à Amsterdam le 23 juillet 1944) qui fut un important historien du socialisme, et de l'anarchisme prussien ou plutôt allemand.

Nettlau a étudié la langue celtique et la littérature à Vienne. Mais il s'est vite concentré sur la collecte de documents importants de l'histoire du mouvement anarchiste. Pour cela, il a voyagé à travers toute l'Europe et vivait tour à tour à Londres et à Vienne.

De 1885 à 1890, il fut membre de la Socialist League et, à partir de 1895, du Freedom Group.

En 1934, Max Nettlau publie Esbozo de historia de las Utopias[1]. Selon Régis Messac, cette œuvre documentaire, qui recense et commente les utopies réelles et fictives de l'Antiquité à 1934, « de l'infatigable chercheur, vieil historien du socialisme livre une fois de plus une partie des richesses de son érudition ».

Pendant la crise économique qui a suivi la Première Guerre mondiale, l'inflation fit perdre à Nettlau la fortune héritée de ses parents, ce qui l'a obligé à vivre dans des conditions très précaires. Néanmoins, il continuait de collecter et de publier. En 1935, Nettlau a mis en vente son immense collection de livres, journaux, archives et autres documents traitant du socialisme et de l'anarchisme au Internationaal Instituut voor Sociale Geschiedenis (IISG). Nettlau a vécu à Amsterdam de 1938 à sa mort en 1944.

Repost 0
Published by maximenemo
commenter cet article
19 octobre 2011 3 19 /10 /octobre /2011 13:56

Pour tenter d’imaginer la prise de contact du conférencier, bel homme et charmeur selon les témoins, reprenons ces quelques lignes introductives à l’une de ses conférences sur la tragédie retrouvée dans ses archives , nous somme plongés au cœur de la démarche du fondateur de l’Ilôt face à un véritable défi de l’homme seul, devant donner vie, à la fois aux plus grands poète mais aussi aux plus grands dramaturges qu’il s’est proposé de mettre en scène :

 Introduction au Cycle sur « La destinée Humaine » sur Shakespeare et l’évolution de l’Humanité.  A Lyon en 1933

Au programme une conférence sur la signification de Macbeth dans l’Histoire, la Poésie et la Pensée suivie d’une lecture dramatique de Macbeth tragédie de Shakespeare.

« Il en est des conférences comme de la poésie : il y a celles qui sont pures… et par là même existent celles qui sont impures. Je vais vous demander la permission de ranger la démonstration que je suis appelé à faire devant vous dans la catégorie des conférences impures…

Voici pourquoi :

Parler de Shakespeare est une bonne chose – tenter de faire revivre la forme de son admirable lyrisme me paraît plus excellent encore. Or je voudrais pouvoir ce soir vous faire sentir ce qu’est le lyrisme shakespearien, ce qu’il contient, ce qu’il anime.

Pour essayer d’obtenir un si beau résultat, je vais joindre à la conférence pure ce que nous appelons une lecture dramatique, c'est-à-dire que j’interpréterai les plus belles scènes de Macbeth.

Mais je suis seul, et la représentation-même partielle de l’œuvre nécessite une interprétation nombreuse…

Aussi, n’est ce pas une représentation telle que nous l’imaginons ordinairement que je vais vous donner. Ceci n’est pas un spectacle, mais une lecture dramatique, c’est à dire la transmission de la tragédie par un seul interprète. Je vais donc seul, figurer toute l’action… j’entends l’action intérieure, car, bien entendu tout ce qui est costumes, décors, grimage est supprimé. La lecture dramatique, c’est un peu du théâtre par la T.S.F avec cette différence que vous verrez un interprète alors que par TSF vous n’en verriez aucun.

Ce système exige un effort son seulement de la part de l’interprète, mais aussi de l’auditeur. Toute l’attention est concentrée sur la vie profonde de l’œuvre. C’est au tragique de l’esprit et de l’âme que nous devons vous intéresser… vous le voyez, c’est à un instant de théâtre pur que je vous convie… et si j’osais dire ma pensée entière, j’ajouterais : c’est à quelques instants d’art pur que je convie votre pensée la plus méditative.

Je souhaite que vous ne me gardiez pas rancune de vous avoir ainsi attiré dans une sorte de petit guet apens.

J’entends l’objection : mais Racine, mais Corneille… L’admiration que je voue à Racine est assez grande pour me permettre de dire que ses œuvres appartiennent à l’ordre intellectuel le plus haut, le plus esthétiquement pur, mais elles n’en sont pas pour cela religieuses. Quant à Corneille…. Les héros cornéliens ne sont pas assez profondément troublés pour que le sentiment religieux ait prise sur eux.

Au moment même de leur grande incertitude, la victoire du certain est tellement apparente, on sent tellement que l’hésitation affichée –même dans Polyeucte – n’est là que parce que les nécessités rythmiques de l’éloquence l’exigent, que la vie religieuse, qui est avant tout une inquiétude, n’est pas représentée – même dans Polyeucte. Les personnages dominés par cette inquiétude ne commencent par dire : «  déclamons, nous méditerons après », il laisse apparaître les inquiétudes de la nature humaine placée en face de l’absolu. Au XVIIè siècle, parmi les écrivains, seul  Pascal est tourmenté par cette passion de l’infini qui le fascine et qui au théâtre, trouve son expression dans Shakespeare, dans Goethe, dans Ibsen, Tolstoï, Tchékhov et d’Annunzio, partout où vit le sentiment d’une inquiétude métaphysique, sociale ou esthétique.

Notre esprit lucide s’est appliqué à suivre l’humain dans se manifestations psychologiques les plus profondes… ne nous en plaignons pas ! Et nous sommes assez riches pour admettre que notre esprit, ami du positif et du clair, éprouve quelques difficultés à se libérer des conditions les plus immédiatement terrestres et à soumettre sa conception de l’homme aux influences que la raison exclut…. Pour la simple raison qu’elle ne les comprend pas ».

 Je reviendrai à présent sur deux manifestes de l’Ilôt, l’un de 1932 intitulé « Inquiétudes » et un second de 1934 intitulé « Raisons d’agir. Pour nos amis ».Il me semble qu’il y a là matière à réflexion sur l’idée de civilisation et une certaine définition de l’Art telles que les concevait Maxime Nemo. On ne pourra en effet être surpris de le voir « arracher à l’Art le masque sous lequel on mutile son symbole essentiel, pour demander à son esprit, à sa méthode une définition de l’humain, puisqu’il semble bien que ce soit elle qui manque le plus »

Il n’hésite pas à confronter l’Amérique où « le principe industriel est égal à Dieu » et  « l’Europe heureuse » d’un François Delaisi où vit encore dans l’esprit des masses et dans une fraction importante des forces intellectuelles « le souci des libérations individuelles obtenues par l’éducation des meilleurs instincts moraux de l’homme » Il cite pour appuyer sa démonstration  des esprits réfléchis comme Georges Duhamel, Sherwood Anderson, Sinclair Lewis, Malraux ou Claudel et n’hésite pas à montrer du doigt ceux qui « broient cette structure idéale qu’est l’Harmonie, par la pression terriblement sensible des « divinités » contemporaines. Entre leur ambition et ce sens de l’harmonie, l’amalgame est impossible.

Il nous propose alors sa définition de l’art moderne qui est « l’expression, quelque fois heureuse d’un individu qu’il résume ; il ne peut plus être ce qu’il fut, parfois : le rêve d’une collectivité, de l’unité d’âme de cette collectivité. Il faut donc s’enfermer dans son individualisme quand on a la certitude qu’il est le suprême refuge. Est-il besoin de préciser que cet individualisme de « clerc », ayant l’harmonie pour base est comme but, n’a rien d’anarchique ». Cette réponse directe au manifeste de Julien Benda sur la Trahison des clercs parue en  1927 (soit quelques années auparavant) doit nous remettre en mémoire le préambule à cette première édition

« Tolstoï conte qu’étant officier et voyant, lors d’une marche, un de ses collègues frapper un homme qui s’écartait du rang, il lui dit : « N’êtes-vous pas honteux de traiter ainsi un de vos semblables ? Vous n’avez donc pas lu l’Évangile ? » A quoi l’autre répondit : « Vous n’avez donc pas lu les règlements militaires ? »

Cette réponse est celle que s’attirera toujours le spirituel qui veut régir le temporel. Elle me paraît fort sage. Ceux qui conduisent les hommes à la conquête des choses n’ont que faire de la justice et de la charité.

Toutefois il me semble important qu’il existe des hommes, même si on les bafoue, qui convient leurs semblables à d’autres religions qu’à celle du temporel. Or, ceux qui avaient la charge de ce rôle, et que j’appelle les clercs, non seulement ne le tiennent plus, mais tiennent le rôle contraire. La plupart des moralistes écoutés en Europe depuis cinquante ans, singulièrement les gens de lettres en France, invitent les hommes à se moquer de l’Evangile et à lire les règlements militaires.

Ce nouvel enseignement me semble d’autant plus grave qu’il s’adresse à une humanité qui, de son propre chef, se pose aujourd’hui dans le temporel avec une décision inconnue jusqu’à ce jour. C’est ce que je commencerai par montrer ».

Nemo a commenté cet ouvrage de Benda à maintes reprises dans des articles pour la revue « Monde »  et dans son « Journal » et ce, dès le 15 septembre 1928
« Les moralistes "purs" qui soutiennent des thèses semblables à celles de Julien Benda dans la "Trahison des clercs"   répètent sans cesse la parole que Nietzsche adressait aux poètes: "Poète éloigne toi de la place publique" voulant ainsi indiquer que le pouvoir de la perfection réside au plan individuel et que l'individu qui a atteint la perfection ou s'en est rapproché doit ou au moins dédaigner le collectif. Pourtant, cela est inique et c'est n'avoir de son humanité qu'une notion bien imparfaite que de s'en (..........) ; satisfait si ce qui l’entoure est corrompu. Cette perfection là ne serait-elle pas plutôt  le résultat du vilain défaut qu'est le contentement de soi même.
Non ! Rien n'est achevé pour l'homme tant que l'ensemble des conditions sociales et humaines n'a pas atteint le cercle qu'il se propose d'atteindre lui même et cette abstention ne doit être que la conséquence d'une certaine (.......) de coeur ou d'esprit - et peut-être - et sans doute les deux à la fois.
Peut-on nier que le collectif soit susceptible d'évoluer  vers un peu moins d'égoïsme? Je ne pense pas. Dès lors le devoir le plus impérieux de celui qui croit avoir trouvé la vérité n'est-il plus d'en faire part au prochain de doucement tenter de le persuader ? Benda reconnaît que les mœurs se sont adoucies. Mais alors ? Ce fut bien sous l'empire des influences morales que l'évolution s'est faite. Et une fois que le progrès a été marqué, c'est une lâcheté d'abandonner l'homme à ce qu'il y a de pervers en lui 
».

Si Maxime Nemo l’autodidacte refuse le titre de « clerc » il ne réfute pas celui d’ « Homme de Lettres » comme l’atteste son inscription dans l’Annuaire Général des lettres qui mentionne : NEMO Maxime- LE MONTAIGUET, par Meyreuil * (Bouches-du-Rhône) Né le 4 juillet 1888 - OEUVRES. —Le Dieu sous le tunnel(1927);Julot, gosse de rêve (1930). —En préparation : Destin d'un seul et Navire Immensité. Fondateur de « l'Ilôt », centre de vie intellectuelle. Nombreuses conférences Lectures dramatiques organisées depuis 1920 dans toute la France  sur Emile Verhaeren, Walt Whitman, Jules Romains, Shakespeare Ibsen, Gogol, Sophocle, la Tétralogie de Richard Wagner, Bernard Shaw, etc. Enquête entreprise sur l'esprit de civilisation  en 1932.

*Nemo louait à la famille Rougier des dépendances du Château Simone à Meyreuil, domaine viticole de renom et c’est du Montaiguet que sont postés nombre de courriers, jusqu’à sa séparation avec sa première femme Antoinette Baugey née Pègues en 1935.

S’il n’apparaît pas dans « la République des Lettres » il va côtoyer à un titre ou à un autre dans les années 30 à 50 tout ce que la littérature compte de prix littéraires et de responsables de revues Henri Barbusse (1) (Monde)  Fernand Divoire (2) (L’Intransigeant)  Marcel Martinet (3) (L’Humanité) JR Bloch (4) (Europe) mais aussi de personnalités incontournables comme Adrienne Monnier (5) et on verra que c’est autour de la Société Jean Jacques Rousseau que Nemo prendra toute sa dimension. On peut dire qu’il se tient en marge de la NRF de Copeau et de Gide comme l’a fait Adrienne Monnier, même s’il a lu tous les articles de fond depuis 1900 et qu’il les a, selon son habitude , annotés ou commentés(cf. Annexes)

(1)   Henri Barbusse l’auteur du feu et animateur de la revue « Monde » avec Augustin Habaru ouvrira ses colonnes littéraires à Nemo en 1928-1929 mais on lira aussi avec intérêt la réponse qu’il donne à l’Enquête sur la Littérature prolétarienne ainsi que sa nouvelle « Foule »

(2)   Fernand Divoire ami de Louise Lara fera partie de « l’Ilôt » comme collaborateur même s’il reste avant tout le rédacteur de l’Intransigeant et fera des comptes rendus à plusieurs reprises des conférences de Nemo à travers la France.  

(3)   Marcel Martinet rencontré fortuitement en marge des Editions Rieder dont il est le Directeur Littéraire restera lié à Nemo comme l’atteste sa lettre de février 1923 Un Colloque Martinet s’est tenu à Dijon en 1981 et a fait l’objet d’une belle publication avec les témoins et amis  aux Editions Plein Chant.

(4)   Jean Richard Bloch qui traverse toute c premier quart de siècle accompagnera Nemo et l’introduira dans le cercle fermé des lettres françaises chez Rieder et jusqu’à 1947.

(5) Adrienne Monnier et l’esprit moderne. Une autre figure importante de « l’esprit moderne » en France est admirablement évoquée dans la contribution de Sophie Robert qui revient sur les rapports de celle-ci avec la NRf. Il s’agit d’Adrienne Monnier, grande lectrice, en particulier admiratrice du symbolisme et surtout amoureuse des livres, qui rêve de travailler au Mercure de France, et ouvre en 1915 sa propre librairie au 7, rue de l’Odéon à Paris, rebaptisée en 1918 « La maison des Amis des Livres ». En effet, regrettant l’augmentation des prix des livres à partir de 1914 et la difficulté de lire les livres « modernes » dans les bibliothèques et cabinets de lecture, elle ouvre une librairie qui fait aussi office de cabinet de lecture, voué à réunir, non tant des clients que des « amis », que l’amour commun des livres rapproche. Tout en souhaitant toucher un public assez large, elle décide de se spécialiser dans « la littérature « moderne ». Elle diffuse des auteurs comme Apollinaire, Lautréamont ou Jarry, ou encore les surréalistes, mais avec certaines réticences au sujet de leur attitude à l’égard de Gide ou Claudel, qu’elle vénère. Ses rapports avec la NRf sont très ambigus, faits de proximité intellectuelle et géographique, mais de méfiance aussi, voire de rivalité, qui tourne même à l’affrontement direct au moment de la renaissance de la NRf en 1953, lorsqu’Adrienne Monnier écrit dans le numéro 1 des Lettres Nouvelles, à propos de la NRf : « Le mot de Péguy revient une fois de plus à l’esprit : que tout commence par une mystique et finit par une politique. » Sophie Robert démontre donc la déception de la figure de l’esprit moderne qu’est Adrienne Monnier à l’égard de la NRf, la revue qui pour celle-ci n’a en quelque sorte pas tenu sa promesse initiale et qui fait revenir la fondatrice de la Maison des Amis des Livres vers le Mercure de France qu’elle admirait depuis l’enfance.

Voici comment dans son inédit autobiographique « Pour se perdre » il se définit lui-même  à cette époque:

Et maintenant que croyez-vous de moi ? Vous croyez me connaître et vous ne me connaissez-pas. Si je vous donnais ma carte de visite, vous liriez au dessus de mon nom cette définition de mon état social : Homme de Lettres. Il n’y a rien qui me fasse tant rire, mais les hommes sont si bêtes qu’il faut bien se moquer d’eux. « Homme de Lettres » cela fait bien. Cela suppose un train de vie, un appartement plus ou moins exotique à Paris et des maîtresses parfumées, des maîtresses dont on change à chaque lecture comme si elles n’étaient toutes, que la conclusion ou la préface du livre qu’on va ouvrir. Or je n’ai pas de maîtresse et ne désire pas en avoir. Peut-être saurez-vous pourquoi ? Je suis homme de lettres. « Rodrigue qui l’eut cru ? » C'est-à-dire un monsieur perverti par la littérature et la manière de s’en servir. Déjà, vous me voyez dans un roman, en jeune premier naturellement. J’ai des attitudes penchées – on croit quand on est homme de lettres que toujours le cliché pour l’Illustration dans la première page des Annales est braqué sur vous. Je confesse à des ingénus quinquagénaires mes angoisses cardiaques, bref, on sent toujours quand j’apparais la fraîcheur du saule pleureur préoccupé de ses larmes. Ou bien encore, façon moderne, dernier cri en ce qui se fait de mieux chez…… inutile de vous dire ces noms, j’ai besoin des éditeurs !...Ou bien encore vous me voyez avec une encolure de boxeur et une élégance de toréador. J’ai cet air de l’homme qui ne pense pas, qui ne veut pas savoir penser. On s’est appliqué à modifier ses muscles jusqu’à obtenir cette in expression massive qui fait dire d’une tête destinée aux coups de poings :

-        « Bon Dieu ! Quelle brute !... »

Non je n’aime pas les toréadors ni le culte de Mithra – je trouve cela tout simplement idiot. On ne voit pas au Bois accompagné de deux lévriers blancs comme il paraît  qu’on y voyait Barrès suivi de ses satellites ; la force physique ne m’enthousiasme que dans une certaine limite et je suis incapable de vous redire tous les mots anglais que ces messieurs savent par cœur et qu’ils déversent de ce cœur dans la littérature comme on renverse la corbeille à papiers dans la boîte aux (……..)

Je suis comme vous et moi, je m’habille au  L…….. et surtout avec de la confection, je ne connais pas les restaurants à la mode, mais j’ai des souvenirs de guinguettes, de palourdes rôties de vins jeunes et savoureux et de larges couchers de soleil sur les eaux éblouies de la Bidassoa.

On remerciera Maria Chiara Gnocchi de l’Université de Bologne de s’être penchée sur : « La revue Europe & les « Prosateurs Français Contemporains » de Rieder (1923-1938) Elle met en évidence le rôle éminent de cette revue alors éditée par les Editions Rieder : « L’histoire de la naissance d’Europe est aujourd’hui bien connue. Si à Romain Rolland revient le rôle de guide spirituel, de « chef de chœur » de l’aventure, Albert Crémieux, Jean-Richard Bloch, Léon Bazalgette, René Arcos et Paul Colin, supportés entre autres par Georges Duhamel, Luc Durtain, Charles Vildrac et Georges Chennevière, s’appliquent à transformer son vœu d’une nouvelle revue pacifiste et internationaliste dans une réalité factuelle. À la recherche d’un financement pour le lancement du périodique, Paul Colin et René Arcos, ses premiers rédacteurs en chef, finissent par se tourner vers les éditions Rieder, auxquelles tous les intellectuels cités sont directement ou indirectement liés ».

Bien des points de convergence ne pouvaient que lier Marcel  Martinet (le nouveau directeur littéraire des Editions Rieder et qui succédera à JR Bloch en 1927) à Maxime Nemo et l’on pourrait facilement imaginer le dialogue qui s’est établi entre les deux hommes comme l’évoque la lettre suivante :

 Le Montaiguet par Meyreuil(  Bdu R).    Ce 10 mars  1923

Mon cher Martinet,

Je pense souvent à notre si cordial entretien de l’autre jour. Je vous prie de croire que je ne pensais pas du tout que vous étiez le directeur littéraire de chez Rieder, mais j’éprouvais une grande joie à causer avec vous. Je ne vous connaissais pas ou si peu !

Voulez-vous que nous continuions à nous connaître ?

L’appareil administratif qui nous entourait n’était pas même hostile à l’intimité de l’entretien.

Que voulez-vous, je suis de l’autre génération. Car j’ai gardé le goût de ces causeries qui ne conduisent à rien qu’à se mieux connaître, non pas toujours grâce à ce qu’on dit, mais à ce que le silence indique parfois.

Vous allez partir pour vous soigner un peu ; laissez-moi vous dire que je serais heureux d’avoir de vos nouvelles. Ecrivez-moi quand vous le pouvez !

Je suis resté ici, heureux de retrouver les miens ; mais il faut déjà repartir, c’est ma vie et je ne me plains pas de ses obligations puisqu’elles me conduisent à la tâche que j’ai voulue.

Je vous envoie ainsi que pour tous les vôtres, l’expression de ma vive sympathie et ma femme y joint son souvenir pour Madame Martinet et pour vous.

Affectueusement vôtre.

NEMO

Il y a d’abord leur admiration commune pour la poésie de Walt Whitman que l’un célébrera dans un article dans l’Humanité du 13 juillet 1922 et l’autre nous l’avons vu dans des conférences lectures poétiques de « l’Ilôt », il a aussi leur cheminement à l’écart des grandes orientations du dadaïsme et du surréalisme, plus influencés par les Symbolistes et  « des inflexions tendres d’un alexandrin élégiaque de Samain », leurs communes amitiés en terres bourguignonnes autour du milieu enseignant. Il y a aussi leur passion commune pour l’Allemagne que rappelle  justement Eric Stüdeman : « Socialiste convaincu, Martinet doit combattre ce nationalisme  « destructif » qui, dirigé contre les intérêts du mouvement ouvrier français et allemand, est bien souvent accepté voire fêté dans ces deux pays. Son engagement littéraire et politique envers une solidarité prolétarienne entre la France et l’Allemagne et contre la « haine impérialiste » entre ces deux pays, constitue un premier rapport de Martinet avec l’Allemagne. On verra que dans son roman qu’il situe en Allemagne dans les années 20 « Un Dieu sous le Tunnel », Maxime Nemo ouvre la voie à ce dialogue franco-allemand du moins pour les intellectuels et les prolétaires. Il faut mentionner également leur commune admiration pour le roumain Panaït Israti dont Nemo avait célébré le talent dans un article paru dans Alger Etudiants dès 1927 « Ode dansante à Panaït Israti » et que Martinet défendra  comme le rappelle Daniel Lerault « L’un comme l’autre furent sauvés du désespoir par R.Rolland, l’un comme l’autre furent vaincus et solitaires –victimes de la conspiration du silence qui les privera pendant longtemps de leur public populaire – l’un comme l’autre verront leur amitié avec R.Rolland brisée – pour des raisons personnelles et aussi politiques- l’un comme l’autre se réconcilieront avec Rolland, dans un ultime effort de compréhension réciproque, quelques mois seulement avant leur mort – mais l’abcès crevé ne se refermera jamais ».

Rappelons aussi que si Nemo est né en 1888, Martinet était son contemporain puisque né un an auparavant en 1887 mais c’est toute une génération qui a forgé la personnalité de Nemo et dont il sera privé  puisque le poète belge Emile Verhaeren meurt dès  1916,Georges Chenevière disparaît en 1927, Henri Barbusse à Moscou en 1935, Ernest Pérochon en 1942, René Gosse est assassiné en  1943, Marcel Martinet meurt en 1944, Paul Valéry en 1945, JR.Bloch en 1947 et enfin le poète Henri Vendel en 1949,et la liste serait longue… Cette génération des intellectuels d’avant guerre a fait l’objet d’études détaillées qui analysent les courants de pensée et les traumatismes communs.   

Quatre noms vont désormais être très liés à Maxime Nemo et à ses engagements : Jean Richard Bloch, Georges Duhamel, et surtout Charles Vildrac.

Dans de patient travail de reconstitution d’une vie à partir de lambeaux de mémoires défaillantes et d’indices assemblés à partir d’archives éparses, il reste des pans entiers de la vie qui resteront à jamais enfouis pour plusieurs raisons : d’abord parce que son père qui décède en 1908 en Vendée est un homme sans histoire car sans aucune trace écrite autre que son Etat Civil, Albertine Renou sa mère apparaît bien sur une photo des années 20 mais c’est surtout  Georges Albert Baugey qui a pris soin de rédiger la légende de l’enfant prodige en y mentionnant chaque détail pour la presse ,il était avant l’heure son « agent » ou « attaché de presse » et donc il devait conserver les témoignages et correspondances avec les célébrités côtoyées au début du siècle, je pense à ces moments privilégiés que furent les hommages de la reine Victoria, de Clarétie , de Loti et de Déroulède. Tous les hommages et remerciements lui étaient adressés. 

Mais c’est surtout  dès 1935, la séparation de corps d’avec sa première épouse restée à Meyreuil avec ses deux enfants Claude et Christian, qui nous prive des précieuses archives familiales. On sait que Nemo réclame après 1935 les livres de sa bibliothèque par l’intermédiaire d’un  Avocat .Sans doute se sont perdues des lettres précieuses avec Paul Valéry, Jules Romains, Romain Rolland, Louise Lara, Louis Jouvet  et tant d’autres de 1900 à 1930 Les Experts en livres anciens qui auraient pu voir passer une succession Baugey-Nemo à Aix ou à Marseille n’ont pas souvenir d’avoir vu passer des fragments de  bibliothèque ou des autographes ayant appartenu au couple Baugey-Nemo .  Car n’oublions pas que notre audidacte a quitté l’école à 8 ans en 1896 et que le mystère demeure sur sa découverte du répertoire poétique, théâtral. Que lisait l’enfant Nemo  entre deux soirées au casino d’Arcachon ou de Cimiez ? Il en sera de même pour traquer l’apparition de Rousseau dans sa vie, à quel moment s’est produite la rencontre décisive qui allait donner naissance en 1947 à la Société JJ Rousseau de Montmorency ?

Mais revenons à l’entre deux guerres et plus particulièrement aux  années Trente sur lesquelles se sont penchés nombre d’historiens comme Pascal Ory, Eugen Weber, Pierre Frédéric Charpentier  et Michel Corvin pour l’histoire du théâtre, sans oublier les très nombreuses Associations qui conservent et promeuvent les œuvres de Barbusse, Bloch, Romain Rolland, Vildrac, Mauriac, Duhamel, Gide, Gosse...   

De Barbusse chacun se souvient de son grand œuvre le Feu, prix Goncourt 1916 qui transforma un mythe glorieux et fatal en un événement horrible et stupide…mais on connaît moins sa formation auprès de Mallarmé qui lui enseigna l’anglais et Bergson la philosophie.  On sait le rôle qu’il joua comme directeur littéraire à L’Humanité en 1926 et ensuite dans la création de deux revues phares Clarté puis Monde  en marge du parti communiste auquel il adhéra en 1923 avant de mourir de pneumonie en URSS en 1935. L'hebdomadaire Monde (9 juin 1928 -octobre 1935) a été créé et dirigé par Henri Barbusse mais n'a pas survécu à la mort de son directeur puisqu'il disparaît deux mois après lui. C’est évidemment de cette période 1923 à 1935 que date l’envoi  du Dieu sous le Tunnel de 1927 puis de Julot gosse de rêve de 1930 dédicacé à Barbusse, mais c’est aussi le début d’une collaboration par des articles. Ainsi le 6 Octobre 1928  Maxime NEMO  répond à une Enquête de « Monde »sur la littérature prolétarienne - Qu'est-ce que le prolétariat ? Presque tous les hommes, et ils sont variés. Parmi les auteurs cités relevons, Villon, Shakespeare, Michel Ange, Racine, Velasquez, Rousseau, Vigny, Goethe, Renan, Marc Aurèle. L'artiste y résume l'humain, et tout ce qui est humain doit devenir le bien du prolétariat. Le  23 février 1929 nous retrouvons sous la plume de Maxime NEMO dans la chronique de Monde « Hommes de ce temps » un article intitulé Jean Guéhenno contre Robert Garric.(cf.Annexe)  Il convient ici de faire une parenthèse sur ces deux esprits qui devaient inévitablement rejoindre les perspectives et préoccupations du fondateur de « l’Ilôt », Je veux parler de Jean Guéhenno et du catholique social  Robert Garric * qui fonda les équipes sociales créées au début de la 1ère Guerre mondiale lesquelles demeurent dans la tradition du patronage et visent la sécularisation de l'action sociale mais fut aussi, très lié au Père Teilhard de Chardin dont on relira la correspondance dans les années 48 avec M.Nemo .

On peut relire avec profit cet appel de Garric  qui n’est pas sans faire penser aux Appels de l’Ilôt de 1932 et 1934 avec la différence que l’appel à la jeunesse chez Nemo est plus en direction des Lycéens et Etudiants et rarement en direction de la classe ouvrière proprement dite.

Robert Garric fonde les équipes sociales, mouvement qui, à travers la constitution d'une élite sociale, se donne pour mission de former la population ouvrière et de communiquer dans la confraternité des classes sociales dépassées les enseignements nécessaires à tout hommes social.

Devant un parterre de ces héritiers des saint simoniens, qu'ils appartiennent à Polytechnique, centrale ou Normale, Robert Garric précise les conditions de fonctionnement et d'enseignement des cercles d'étude qu'il s'agit de promouvoir :

" Que leur dirions-nous ? Qu'il y avait un devoir pour nous catholiques, si nous voulions être conséquents avec nos principes de charité; de gratuité, à remplir un rôle social, à aller précisément vers ceux qui manquaient le plus de cette culture que nous avions eu le privilège d'acquérir, à aller vers tous indistinctement, aussi bien vers ceux qui étaient le plus loin de nos croyances que vers ceux qui la partageaient. Catholiques et puisant dans notre foi notre principe d'action, nous devions, à l'heure où nous gagnions le large, affirmer très fortement cet amour des âmes et ce respect des consciences qui, seuls, devaient nous ouvrir le cœur. Nous retrouverions nous-mêmes dans cette grande amitié, dans ce partage et cet échange de vies si différentes, une telle humanité, une telle source de fraîcheur que nos pensées et nos travaux mêmes en seraient vivifiés.... Le bienfait de l'échange survivrait à la guerre, et vaudrait pour une autre génération.

Qu'enseignerions-nous ? Ce que nous saurions, ce que nos amis auraient besoin d'apprendre. Quelques notions des méthodes, et surtout cette formation générale sans laquelle le meilleur technicien est incomplet. Que leur demanderions-nous ? Cette expérience, ces dures leçons données par la vie aux jeunes travailleurs, qui remettraient du concret et du précis dans nos pensées et dans nos cœurs ». Extrait des « Les Chantiers de la Paix Sociale » (1900-1940) Yves Cohen & Rémi Baudouï  (ENS Editions Fontenay Saint Cloud)

Si Romain Rolland fut soupçonné d'exalter l'Orient et d'effrayer inutilement l'Occident. L'orient représente ici plutôt l'Inde colonisée.  On observe le même fonctionnement conceptuel chez M. NEMO, en 1929, dans l'évocation suivante :

" Nous rejoignons le violent conflit qui lance l'homme de demain contre l'homme d'hier, et par dessus des mondes abolis, les civilisations écroulées, le jeune Occident contre le vieil Orient, la volonté d'être contre la résignation à une hypothétique existence surnaturelle"

On voit que le vieil Orient est utilisé comme synonyme de l'homme d'hier et de "la résignation à une hypothétique existence surnaturelle", contre quoi "l'homme de demain" doit lutter en absence d'autres références à l'Asie dans cet article, nous ne pouvons savoir avec précision la place de l'Orient dans le concept révolutionnaire de l'auteur qui laisse cependant supposer que l'avenir révolutionnaire appartient à l'Occident.

* Robert GARRIC les équipes sociales, Paris  1929

L’équipe de Danielle Bonnaud-Lamotte du CNRS-Inalf est revenue sur cette période et note : « on reporte trop souvent sur les deux décennies précédant la tragédie de 1939-45, le reflet lugubre de la guerre froide. Ainsi se trouve occultée une époque qui - outre l'intense ébullition des futuristes, dadaïstes, surréalistes- connut la fièvre littéraire et artistique des milieux gravitant autour de la IIIè Internationale, plus particulièrement en France.

Milieux sans cesse enrichis d'émigrés d'Europe Centrale fuyant les dictatures. Affluaient aussi des Soviétiques en difficultés avec leur gouvernement jusqu'à une exclusion réactive leur errance, tel Victor Serge, réduits à la misère et convergeant vers "la capitale des libertés, tel Mickaël Gold.

Tous rêvaient d'un monde nouveau, croyaient en sa création, fondée sur l'éveil des masses. Eveil dont les écrivains, peintres, cinéastes, bref ce que l'on désignait alors par "intellectuels" se voulaient selon l’expression de Jean Pérus « les Princes Charmants ». Nous l’avons vu avec le groupe « Art et Action » de Louise Lara  mais aussi dans une certaine mesure dans le projet de « l’Ilôt » cette préoccupation obsède l‘entre deux guerre que ce soit en direction des élites  ou du prolétariat.

Voici comment dans son texte « Pour se perdre » il analyse parfois avec des réminiscences de  Germinal, sa découverte du prolétariat sur un banc de 2è classe après une journée de labeur. Ce texte aborde parfaitement la découverte du monde ouvrier par l’intellectuel qu’il représente et de la promiscuité du départ en vient à une notion de communauté humaine et sans doute à sa définition d’un humanisme qu’il développera plus tard dans ses essais en forme de trilogie sur la synthèse de la fonction humaine.

 «  Donc, il ne fallait pas créer une évolution mentale sans s’être assuré les moyens de libérer entièrement l’homme de ses esclavages et sociaux et oraux. Je sais, je sais « on ne savait pas ». C’est comme lorsqu’on prend la plume – c’est elle qui marche et qui entraine. La générosité nous a joué ce vilain tour. Le constater n’est une excuse qu’à la condition de comprendre les causes diverses de sa constatation ! Mais le fait est là et toute son immensité douloureuse subsiste : nous vivons sans nous connaître.

Je peux m’asseoir à côté des ouvriers en P.O avec un cœur plein d’effusions car ils sont dans ce monde, le noble monde du travail. Bien vite une vipère passera entre nous, nous faisant faire un mouvement de recul réciproque. Et je resterai dans mon coin et leur nombre occupera la banquette et ils ne jetteront vers moi qu’un coup d’œil antipathique car je suis l’ennemi, puisque le Bourgeois et le Bourgeois puisque l’homme qui ne sent pas mauvais et qui a les ongles propres. Un crachat tombe à terre, voici que mon besoin d’effusion se transforme, voici que monte en moi ce dégoût qui souvent m’isole.

Ce crachat est là – suivi bientôt d’un autre lourd, épais ; et je ne détournerai pas les yeux ! Et comme si vraiment il en émanait des effluves mauvaises, voici que tout se transforme, que le premier pas que j’étais tenté de faire vers ces hommes, je le fais en sens inverse, et je repère cent fois ce mouvement de recul ! L’animosité m’envahit. Hélas ! Elle vient d’un seul coup comme la nuit orientale et elle transforme tout, jusqu’à cette façon de saisir les choses et de les transmettre qu’a le regard.  Le visage de ces hommes change pour moi. L’expression que je lui trouvais disparaît pour faire place à une autre.  Monsieur, un vieux mot nous fera comprendre l’évolution produite : ces visages ne m’apparaissent plus « honnêtes » ; L’animosité est la porte basse de la haine ! Votre philosophie l’enseigne-t-elle ? Sur ces saines gueules de prolétaires que je voyais en arrivant, un masque s’est appliqué. Je n’aime plus leur odeur, leurs vêtements usés, le petit panier dans lequel ils ont emporté le repas de midi, la chemise noire à petits pois blancs que porte celui-ci qui travaille aux réparations des chaudières, derrière l’immense honnêteté du labeur accompli, j’aperçois le taudis, l’homme nu aux  gros souliers qui rentre saoul en cognant les objets, la femme en savates et en jupe grise qui vient de donner un sein aplati à la tuberculose naissante de cet enfant sauvage.

Cela pue la triste misère monsieur, la misère sans grandeur – mais qu’y a-t-il ô homme de lettres ! Une grandeur de la misère ? Et comme j’ai peur de ce qui n’est plus de la santé, je m’éloigne- ah ! que je m’éloigne, monsieur ! Dans ce wagon d’IIe classe, j’imagine les cimes alpestres avec des sources babillantes et la réflexion de leur glace dans la limpide et sombre nuitée d’un beau lac italien. La poussière apportée par ces hommes ou laissée par l’indifférence des employés de salubrité comme cette odeur de crasse humaine ce cambouis laissé par le travail sur ces membres, mes narines rejettent tout cela ! Et j’évoque le parfum d’une amie, femme élégante et jolie qui me tend son mouchoir tout imprégné de Chypre.

Les mauvaises pensées naissent simultanément  des paroles acerbes montrent un moi en grandes définitions abstraites, nues et glaciales et le sentiment qu’il existe non seulement une morale mais une vie pour les esclaves et une autre pour les maîtres se dégage des impressions ressenties. Il pourrait alors éclater une guerre, civile ou nationale, l’homme de lettres resterait dans sa tour d’ivoire et qui sait s’il ne crierait pas : «  Crève, crève sale peuple de la saleté et de la vie ! Sous les coups de souliers ferrés des soldats en service obligatoire, redescend vers ton éternel destin ! On emploie les instruments qu’on a, ce sont tes fils qui trouent la chair de leurs baïonnettes ou de leurs balles. Tu as voulu t’élever vers la conscience et voici que le rire énorme du destin  te renvoie au néant en se servant de la main de ta chair, de cette chair qui n’est pas de la chair, qui n’a pas de pensée et qui n’est qu’un obstacle interposé entre ton orgueil et la puissance des maîtres du jour.

Crève donc, peuple fait pour crever !

Et pourtant !...

Pourtant la haine est bien loin d’être en moi. Ah ! Comme je serai fraternel à cet homme, oui ! a celui qui crache si cela était possible. Et cela l’est – c’est l) qu’est le terrible ! – Je n’ai qu’à desserrer la mâchoire- oui monsieur ! il suffit, à l’homme qui va rouler sa cigarette de lui tendre son paquet de « toutes faites » et de dire d’une voix indifférente : « Une cigarette ? » pour que le paquet de l’homme cesse d’être tripoté pour que la figure change d’aspect, car l’homme aussi tombe du sixième étage, car dans son inconscient aussi, le drame s’est joué, car pour son œil non plus, je n’ai plus le même masque et, fait qu’il accepte avec un confus : « Oh Monsieur… » soit qu’il vous réponde « merci, mais je préfère le foin » la glace est rompue et l’homme qui s’était assis pesamment à tes côtés, tout à l’heure, en se disant « je paie ma place aussi bien que lui ! » instinctivement s’écarte pour moins gêner. 

C’est fini, je suis rentré dans le cercle de leur vie !

Pendant que le train roule, j’apprendrai ce qu’est leur travail, ce qu’on répare dans ces ateliers qui défilent et qu’ils ont un réfectoire chauffé et des appareils à douches mais que l’heure du train les empêchent de jouir de l’eau tiède distribuée.

C’est fini, je ne suis plus un être abstrait, mes vêtements n’ont plus la même coupe, mon élégance n’est plus classée d’après la rhétorique des officiers de propagande et je pourrai, à voix douce, persuasive, leur parler politique, morale, contredire l’article de l’Humanité dont le titre déborde la poche du camarade, ils m’écouteront ; ils n’auront pas de visage hostile, ils seront encore les petits de l’école primaire qui ont (vagabondé) l’idée qu’on leur ouvre une porte derrière (….) tournent de grands soleils des systèmes cosmiques. C’en sera fini de la haine. La haine ?  Qui dit, qui a pensé qu’elle ait existé ? Cet homme me raconte son dernier accident : un jet de vapeur e pleine face ; elle encore tuméfiée !- de larges vautours sont sortis, ont crevé faisant suinter du sang et du pus. L’homme prend à témoin ses camarades. Le médecin de la Compagnie l’a difficilement « reconnu »

Il lui a donné trois jours, puis deux, puis huit en conseillant des lavages et de la désinfection. La main a gonflé menaçant d’absorber l’œil dans son enflure alors l’homme est allé trouver le spécialiste qui a injurié son confrère et a prescrit un vrai traitement et cela a duré vingt sept jours. L’homme vient de revenir à l’atelier tout fier d’être passé au premier plan même au prix de pareilles souffrances.

Moi, je ne pense plus à la littérature, même à la plus voisine de cette souffrance, j’interroge, je suis surpris que l’homme ne soit pas mieux protégé. Je croyais qu’il y avait des syndicats, une force organisée pour permettre aux plus humbles d’être vraiment malade quand il l’est. Cela n’existe pas. La puissance des compagnies est  ineffable.  Le médecin ? Eh oui, il y a le médecin – au régiment aussi par bleu ! Mais il ya les tire aux flancs, la lassitude d’exercer un métier. Sans responsabilité et sans doute les injonctions « d’en haut ». La Compagnie n’est pas une farce hospitalière, la Compagnie a ses actionnaires, son capital, ses frais immenses, sans matériel – matériel, et l’autre, l’homme machine comme je suis son homme qui roule. La Compagnie est quelque chose de très vaste, de très absorbé, de très lourd ; la Compagnie est la Compagnie et c’est bien tout sûr, croyez moi. Quelles sont les relations de ces deux entités : l’Homme et l’Affaire. Elles sont en contact  grâce au fer fourni par l’une et travaillée par l’autre. Et puis c’est fini. L’homme reste un ouvrier que l’autre partie ne voit jamais et la Compagnie est un (pour) l’homme un moyen d’exister, un moyen qui donne vingt ou vingt cinq francs par jour et grâce auquel on vit. Et c’est fini. L’Affaire subsiste, l’homme travaille et meurt. Il aura une retraite, une petite maison et un petit potager, il élèvera trois poules et huit lapins, les rhumatismes engourdiront les membres, il sera veuf un jour ; on le verra tout seul faire son café le matin, aller pêcher et puis soudain – couic ! Un vivant de moins ! A un autre le tour de vivre.

Des hommes, des hommes, des hommes, il n’y a plus cela. Rien au centre des individus, pas une chaleur, pas une lumière centrale ! Rien que des chiffres entre les hommes comme si la mathématique était tout, était Dieu, comme si nous devions naître et vivre pour un chiffre d’affaires ou un salaire quelconque, comme s’il n’y avait pas entre nous communauté d’amour, d’aspiration, de douleur et de joie.

Je vous dis que je suis un de ces hommes comme ils sont en moi. Tel père qui pleure ou rit est un peu moi, telle jeune fille que son père est cet état sentimental qui n’a jamais été assouvi, parce qu’au dessus de nos formes passagères, la grande ombre de l’inquiétude éternelle demeure, parce que je ne sais pas d’où je viens, où je vais ! Et que je ne peux pas ne pas me souvenir de mon ignorance. Et pourtant je suis l’homme, la machine merveilleusement agencée qui réfléchit au moins une parcelle de l’univers. Est-ce qu’il n’y a pas de trait commun entre nous ? »

Mais revenons après Henri Barbusse à Jean Guéhenno l’ami très proche qui sera l’un des premiers à fonder avec Nemo la Société Jean Jacques Rousseau en 1947 et à ce qui l’opposait à Garric. Louis Guilloux n’est pas loin lui non plus qui s’est enthousiasmé pour le livre « Belleville »  de Robert Garric, animateur de la Revue catholique , la Nouvelle revue des jeunes en 1930. Les animateurs de revues se commentent mutuellement comme le montre Sylvie Golvet dans son Chapitre III sur les amitiés intellectuelles et les circuits catholiques de Guilloux. « Les lettres montrent pourtant que les deux hommes ont de l’amitié l’un pour l’autre. Ils refusent tous deux le prosélytisme, religieux ou politique. Guilloux, à qui on demande, en 1928, de fonder un cercle d’études avec des ouvriers à Angers, sollicite Guéhenno et Garric. L’animateur des Équipes sociales répond qu’il partage ses préventions contre les faux cercles d’études dont « toute pensée libre est exclue » et où l’on forme seulement « des orateurs de comités ou de réunions publiques », mais que, « dans le cas contraire, il y a tout à faire » (26 novembre 1928) Guilloux refuse de cautionner le catholicisme officiel dans lequel Garric  agit : il applique sa décision de l’été 1929, de ne donner aucun moyen aux catholiques de l’annexer. Cette liberté d’esprit chez Guilloux est très proche de celle de Maxime Nemo à la même période et les propos pourraient êtres tenus par l’un ou par l’autre : Il écrit à Daniel Halévy qu’il refuse les communistes des années 1920, car ils n’agissent « que sur l’ordre de leur parti » (13 novembre 1926). Un an après, il lui explique ainsi sa différence avec l’auteur de l’Evangile éternel : « Guéhenno demeure, veut demeurer un “homme de parti”, ce que je ne puis absolument pas être. […] Si je suis quelque chose, je suis peut-être un artiste. Cela change le problème. Je ne dis pas que cela le résout, mais cela l’éloigne»(octobre 1927). Proche de la thèse de Benda36, il affirme dans la même lettre : « Je tiens pour de véritables “avances” les articles [sur La Maison du peuple] publiés dans Clarté et L’Humanité, d’une part, et d’autre part, L’Action française. Il faudrait donc que je serve ! Je suis décidé à n’en rien faire. » En 1929, il dit à son père que les socialistes sont « les pires bourgeois du monde » et qu’il n’ira plus « chez eux ni d’ailleurs, chez personne » (fin mai-début juin 1929). Sa position est bien arrêtée. » Les lettres de Nemo à Bloch ont la même tonalité quand il s’agit du Parti. Voilà pourquoi loin des chapelles et partis, Nemo se trouve à la fois au cœur des débats intellectuels de son temps et inclassable dans son projet humaniste, ce qui fera dire aux historiens comme Pascal Ory et JF Sirinelli appellent la nouvelle donne intellectuelle de l’entre deux guerre 1918-1934. On se souviendra de la phrase d’Albert Thibaudet  auteur de « La république des professeurs » : «  C'est Normale et Cie qui mène la France » Entre 1919 et 1939 pendant vingt ans, Nemo sillonne la France de part en part et il les connaît bien ces professeurs et directeurs d’Ecoles Normale, ces Universitaires et Agrégés de l’Université qui l’encensent dans leurs courriers et le remercient pour l’œuvre accomplie, c’est même son plus illustre représentant Edouard Herriot maire de Lyon et Président du Conseil qui acceptera de présider l’Association JJ Rousseau dont Nemo sera son secrétaire Général. Il écrit beaucoup aux uns et aux autres et publie dans les revues mais on aurait du mal à trouver à cette époque des allusions à Charles Maurras ou à l’Action Française dans les écrits de l’auteur du Dieu sous le Tunnel.

 Maxime Nemo semble avoir frôlé le surréalisme mais sans jamais y adhérer ni s’affranchir  de ses contradictions  comme Breton de 1925 à 1930.La revue Clarté établissait pourtant un pont direct mais complexe entre communistes et surréalistes  Aucune de ses conférences sur la poésie n’évoqueront ou n’inscriront à leur programme des auteurs comme Breton, Desnos, Leiris, Peret ou Queneau ni même leurs prédécesseurs Lautréamont, Roussel ou Dada, à l’exception de Rimbaud et Apollinaire. C’est par son amitié avec Annie Lebrun (qui vient d’éclairer d’un jour nouveau les manuscrits de Roussel) qu’il y reviendra  et s’ouvrira à toute la galaxie surréaliste mais beaucoup plus tard dans les années 60. Non, décidément  avant la guerre, ce diable d’homme est plus proche du cercle d’études péguistes qu’animaient Mounier et Garric  tout en étant profondément anticlérical et ce n’est pas seule contradiction du personnage qui dialoguera ensuite avec le jésuite engagé Teilhard de Chardin. Nemo est et restera comme son « petit espace mais libre », indépendant, inclassable et autonome ou pour reprendre l’expression de Pascal Ory dans « les non conformistes ». « Il sont nés de la rencontre d'une génération et d'une crise, mais cette dernière dépasse la seule crise de 1929 et procède plus largement de l'ébranlement consécutif à la Première Guerre mondiale. Démographiquement épargnée par cette guerre, la « génération de 1905 » en a donc gardé une empreinte d'autant plus profonde qu'elle était, en fait, constitutive. Sous une apparente unité, due à cette origine commune, à une convergence sur certains thèmes et à une attitude générale de réaction face à l'ordre intellectuel établi, tous ces mouvements cachaient toutefois une grande diversité et puisaient à plusieurs sources » Jean Touchard essaie de distinguer 4 grands courants :les dissidents du maurassisme, les personnalistes d’Esprit, les spiritualistes d’Ordre Nouveau, et enfin les technocratiques de « Plans » et « Homme nouveau » 

Il eut à la même période une initiative semblable de publications et de conférences sous l’égide de Raymond Durot ex violon solo des concerts Colonne qui créa « les Flambeaux » en 1934 avec pour mission « de magnifier les grandes forces spirituelles de l’humanité. Leur objet est la défense et l’exaltation du patrimoine spirituel de notre chère patrie la France et de notre grande patrie humaine : l’Esprit ! ». C’est Madame Dussane de la Comédie française qui traita en 1934  la Fontaine et récita les fables les plus célèbres ouvrant ainsi le cycle de conférences auxquelles participèrent entre autres, Georges Duhamel, René Benjamin, Pierre Bertin, Emile Bernard, Fernand Gregh et Nadia Boulanger…

J’ai retrouvé quelques numéros des Flambeaux datés de 1943 dans la  bibliothèque de Nemo sur « le Bonheur est-il encore possible ? » par Charles Hertrich professeur de philosophie au Collège Stanislas avec une préface de Maurice Maeterlinck. Nul doute que Nemo a lu et peut-être entendu la conférence sur « le génie de Bergson » par Charles Hertrich et celle de Louis Coulon sur « Dieux et déesses de la Grèce » publiés pendant l’Occupation et qui se trouvent encore aujourd’hui chez des bibliophiles comme pièces rares. En consultant la liste des opuscules parus, on est frappé par la similitude des thèmes traités : De Socrate à Platon, Péguy chantre sublime de Jeanne d’arc, Richard Wagner et le sens prophétique de la Tétralogie, La poésie et Verlaine… autant de penseur et d’écrivains qui étaient inscrits dès 1920 au répertoire de « l’Ilôt ». Alors coïncidence de vues, perspectives communes, plagiat et à qui attribuer la paternité du concept de Lecture-audition très en vogue dans cette période d’avant guerre ?  Il est à signaler que « les Flambeaux » avaient obtenu l’Autorisation de censure N°8.510 en date du 11.11.1943 et que Raymond Durot son fondateur, logeait alors, Hotel Helena, rue A.Bruyas à Montpellier.   

Curieusement et sans doute très fortuitement, les mots « Esprit », « Ordre nouveau » et « Homme nouveau » font intégralement partie du vocabulaire de Maxime Nemo après la deuxième guerre mondiale comme nous allons le voir.

Repost 0
Published by maximenemo
commenter cet article
19 octobre 2011 3 19 /10 /octobre /2011 13:53

Chapitre II

NEMO  fondateur de « l’Ilôt »  (1920 – 1939)

-        La décade prodigieuse à travers la France 

-        Les cycles s’enchaînent : Conférences et témoignages sur « les fêtes de l’esprit »

-        La découverte du Maghreb (Algérie –« Alger Etudiant », Ibsen dans « Tunis Socialiste »)

-        Le Mareynou en Dordogne chez Edouard Testut (poèmes inédits)

-        Le Château Simone à Aix (dans la famille Rougier témoins)

-        Autour d’Art & Action de Louise Lara et Fernand Divoire

-        Autour de « Clarté » et « Monde » avec Barbusse et Bloch

Si la période d’avant guerre reste à reconstituer à partir de rares témoignages écrits, il n’en va pas de même à partir de 1920 date de la création par Maxime NEMO , (en marge du Laboratoire « Art & Action » de Louise Lara) d’un Centre d’Action Artistique baptisé « l’Ilôt ».

De quoi s’agit-il et quel sera pendant près de vingt années, l’impact de cette initiative totalement inédite auprès d’un large public en France et à l’étranger ?

Lisons pour cela le livret de présentation rédigé par la Société d’émulation de l’Ain à Bourg en Bresse en 1923 :

« M.Nemo, reprend sa vie personnelle en 1919. La guerre a beaucoup appris à ceux qui ont voulu écouter. Il songe à créer un organisme qui servirait de liaison entre les diverses forces intellectuelles. L’individualisme, l’isolement sont partout, et arrêtent toute vie vraiment sociale, et, sous l’empire des nécessités nouvelles, tout tend à se matérialiser. C’est alors que «  l’Ilôt » est fondé.

« Il faut, dit M.Nemo, rapprocher la poésie des hommes et en faire sentir le principe vital ».

Son initiative ne tarde pas à être encouragée par de précieux éloges. « Je suis persuadé, lui écrit Henri de Régnier, que la beauté n’est inaccessible à aucun de ceux qui viennent sincèrement à elle. Beaucoup ont besoin d’y être guidés et c’est à ce besoin que répond l’œuvre que vous entreprenez et qui peut donner d’excellents résultats. Je ne peux que l’approuver et vous dire toute la sympathie qu’elle m’inspire. »

Et M.Nemo part, faire connaître la poésie de son époque, celle de Verhaeren, des symbolistes. Il annonce les tempéraments nouveaux, porteurs  de l’âme nouvelle, Duhamel, André Gide, Walt Whitman, cherchant toujours à souder plus intimement la pensée de son temps à la période qu’elle exprime et ceci, dans le désir d’un complet développement de l’esprit humain.

Son passage soulève partout le plus complet enthousiasme. Il suffit, pour en juger, de lire, entre autres témoignages, ceux de M. Le Recteur de l’Académie d’Aix, de M. le Doyen de la faculté des Lettres de Grenoble, de M. Le Recteur de l’Académie de Dijon, de M. le Ministre des Sciences et des Arts de Belgique et de nombreux chefs d’institutions.

La Presse salue son initiative et son passage avec la même sympathie. De l’Express du Midi 1920 : 

«  Ce choix de scènes (le Cloître) fut remarquablement interprété. Il est extrêmement rare de voir jouer de telles œuvres en province, et tous les lettrés de Toulouse auraient dû s’y donner rendez-vous. »

Du Cri de Toulouse, Revue de février 1920 : « Qu’est-ce que l’Ilôt ? Les artistes et les littérateurs qui composent ce groupe veulent donner à l’art une importance sociale, et montrer le bienfait que l’homme peut retirer de son contact avec le beau. Le rôle de l’art pourrait être immense, et il est vrai que nous faisons très peu de chose en France pour répandre l’esprit. Quand on songe aux pauvretés lamentables qui se prônent, on ne peut que féliciter les esprits énergiques et indépendants qui se proposent cette tâche noble entre toutes : éduquer l’homme en lui inspirant le sens et le respect du beau. »

M.Nemo est le type de l’artiste moderne qui suit son époque, l’aime et cherche à la résumer.

BOURG Imprimerie du « Journal de l’Ain » 1923

Société d’émulation de l’Ain

On a d’emblée par ce témoignage, une première idée du projet de l’Îlot, qualifié parfois d’ « Acte esthétique » puis de « fêtes de l’esprit » par une agrégée de Lettres, Mlle Marie L’Hôpital, (Directrice du Lycée de jeunes filles de Dijon) mais les professions de foi ne vont pas manquer, tant de la part de son initiateur que des journalistes, critiques et autorités universitaires qui aideront à promouvoir son message. Jugeons plutôt.

  L’ILOT

Acte Esthétique

     ______

Des « Fêtes » dans l’Université

L’Université est le centre où s’élabore le cerveau du pays. Tout ce qui est appelé à vivre et plus exactement à penser, reçoit son empreinte.

A une époque où le problème humain est ramené aux notions élémentaires de vendre et d’acheter, elle demeure le lieu où l’on tente de se représenter l’homme. Bien qu’atteinte par l’utilitarisme du temps, elle essaie de se soustraire aux fortes influences strictement pratiques en conservant à l’humanisme un reste de prestige.

La liaison entre l’Art et l’éducation  qu’elle propage apparaîtra un jour : l’Art n’étant pas autre chose que la représentation, donnée par l’homme à l’homme, de ses désirs les plus profonds, les plus immuables. Peut-être verrons-nous surgir alors une morale esthétique où la raison du Beau serait la conclusion donnée par la raison pure. (1)

A l’heure actuelle, la nécessité de plaire au  nombre a créé en art – quelques nobles réalisations mises à part –une décadence, signe d’ailleurs certain d’un affaiblissement de l’instinct social et humain. En dehors de l’Université, il n’est plus de centre donc plus de hiérarchie intellectuelle où la pensée esthétique puisse produire son effort avec quelque chance d’être comprise par un auditoire suffisant.

Dans cette période de crise spirituelle – vieille, au moins, d’un demi-siècle ! – l’Université devrait se soucier du destin de l’Art et de l’artiste dans le cadre social, et préconiser une forme de réjouissance échappant à l’influence déprimante des « marchands de spectacles » qui sont rarement des vendeurs de l’Art.

Pourquoi le corps enseignant ne se rapprocherait-il pas de l’artiste et n’essaierait-t-il pas de faire entrer l’idée esthétique non dans le programme de son enseignement – grand Dieu ! – mais dans cette partie de la tâche libre de toute sanction pratique à l’esprit qui se forme le sens et les ressources de la Beauté ?

La méthode universitaire veut  que l’homme discerne afin de pouvoir mieux juger. Ne pourrait-elle, au moment où cette action est si urgente, l’armer contre la sottise, la laideur propagées par tant de procédés et faire naître un sentiment de fierté humaine qui refuserait d’abdiquer devant la « qualité » de certaines distractions ?

C’est cet état d’esprit que je souhaite voir naître.

Et, aussi, pourquoi l’Université ne grouperait-elle pas, pour ses conférences, ses représentations dramatiques, ses concerts et ses expositions, l’élite qui vit, en chaque ville ? Sait-on que l’intellectualité française s’endort dangereusement ; qu’une prodigieuse inactivité envahit nos couches sociales ; qu’il n’existe plus d’élite directrice, et que, dans le monde, nous risquons de voir d’autres influences remplacer celle que, pendant si longtemps, nous avons exercée ?

Un état public se fonde grâce à une certaine cohésion de pensée ; l’Art est le résultat de cette cohésion. Au milieu de la mortelle désagrégation des valeurs humaines qui s’opère chaque jour, est-il impossible de conserver un principe d’unité et d’union sur lequel, peut-être, l’avenir puisse se fonder ?

Croit-on que l’instinct vital et social se trouverait diminué par un moment de méditation devant le seul geste humain qui échappe à la rapide action du temps, la Beauté !

Maxime NEMO, l’ILOT

(1)    Ce serait la naissance de cet « homo-esthéticus » annoncé par Jules de Gautier. 

On découvre alors derrière ce philosophe méconnu né Jules Achille de Gaultier de Laguionie en1858 à Paris toute l’influence d’un Arthur Schopenhauer et d’un Nietzsche sur celle de Nemo. Le premier  Comité d’Etudes de « l’Ilôt » se compose de Madame Roger BRODERS de l’Ecole du Louvre Histoire de l’Art, de Monsieur Sylvain CAHN Critique  Littératures Etrangères, de Madame Eliane PELTIER de l’opéra Comique, de Monsieur Maurice LAME Littérature du Moyen Age et de Monsieur Maxime NEMO Littérature moderne, Poésie

« Connaître le Beau et l’enfermer en soi est une jouissance égoïste. Il nous a semblé plus humain  d’en répandre la connaissance, d’en exalter la vertu… et c’est pourquoi artistes et écrivains nous nous sommes unis pour tenter cet effort.

Nous voulons montrer l’œuvre accomplie par le génie de l’homme, en inspirer le respect et, certes ! si nous trouvons auprès des éléments éclairés l’appui que nous croyons mériter, cette simple idée prendra tout naturellement l’extension qu’elle doit prendre précisément parce qu’elle est une idée- et qu’elle est simple ».

Commence alors un tour de France effréné de gares en hôtels et de Lycées en Ecoles Normales. J’ai pu retrouver les villes  et les recettes correspondantes : 1921 : Aix, Bar le Duc, Carcassonne, Niort, Nancy, Agen, Aurillac ; une autre année Lille, Tourcoing, Cambrai, Valenciennes, Gondeloux , Beauvais, Amiens, Rouen. On a du mal à imaginer l’énergie d’un seul homme nécessaire pour enchaîner  pareil marathon, je cite pour le mois de Mars 1920 : mercredi 22 Dijon, jeudi 23 Mâcon, Vendredi 24 Saint Etienne, samedi 25 Privas, Dimanche 26 Valence, Lundi 27 Grenoble, Mardi 28 Montelimar, Mercredi 29 Carpentras, jeudi 30 Nïmes, vendredi 31 Aix, Samedi 1er Avril Marseille soit une recette de 3000 francs.

Mais l’aventure débute véritablement  par Bordeaux en 1919  à l’invitation du Recteur faisant dire au  quotidien : la Petite Gironde de Bordeaux : « Il n’y a vraiment en France que deux hommes qui pratiquent la lecture dramatique : ce sont Jacques Copeau* et Maxime Nemo que nous avons entendu lundi soir, au théâtre municipal de Bordeaux » puis c’est Toulouse, Carcassonne, Albi, Aurillac, Rodez, Cahors et Montauban en 1920 avec un Festival Verhaeren, car  Nemo avait rencontré jadis avec son père « le grand poète belge des énergies humaines », lors de ses tournées en Belgique  avant 1908. La Bibliothèque poésie de Nemo comporte l’intégrale des  recueils de Verhaeren au Mercure de France de 1911 à 1938 avec des dédicaces, dont une curieusement adressée à André Gide

 Mais pour en revenir à ce Festival consacré en 1919-1920 au poète des Flandres, c’est un académicien qui d’emblée salue l’artiste«  C’est un régal inespéré qu’une audition de M. Nemo ; je n’ai jamais rien entendu d’aussi bon en province et rarement à Paris », a dit le dramaturge Eugène Brieux, qui venait d’obtenir le siège de Ludovic Halévy à quelques voix devant deux autres candidats hommes de théâtre : Georges de Porto Riche et Alfred Capus. Nous retrouvons la même opinion chez les critiques du Cri de Toulouse: «  le choix de scènes fut remarquablement interprété. Il est extrêmement rare de voir jouer de telles œuvres en province et tous les lettrés de Toulouse auraient dû s’y donner rendez-vous… ». Parfois la causerie est assurée par Maxime Nemo et les poèmes de Verhaeren sont dits par Mme Nemo et Maurice Lame. Le premier fils de Maxime et Antoinette Baugey naît en 1920, il s’appellera Claude mais il mourra à 23 ans en Mai 1945 dans l’Armée du Général Leclerc.

*Jacques Copeau, en marge du Théâtre du Vieux Colombier ouvert en  octobre 1913 donnera 7 conférences en février et mars 1924 sur Bérénice de Racine, Péguy et Euripide à Bruxelles chez Thomas Braun, le Roi David  d’Honegger, Macbeth à Lyon puis à Paris, La Paix d’Aristophane à Bruxelles et Don Juan à Paris ce fut le cas également pour  Verhaeren invité par le Roi Albert Ier de Belgique qui l’invita à donner des conférences en Angleterre après la guerre ;  Jules Romains ou Jean Richard Bloch  pratiqueront également l’art de la lecture dramatique et des conférences en France et à l’étranger en Allemagne et en Angleterre. Jules Romains dirigera également  en 1921-1922 l'Ecole de Jacques Copeau, et réunit dans un climat d'émulation fraternelle une quinzaine de jeunes gens dont Marie-Hélène Copeau (Maiène), Jean Dorcy, Aman Maistre, Jean Dasté...En marge de cette formation, des "Cours publics" et des "Conférences" où l'on peut entendre Thibaudet, Rivière, Jaloux, Valery Larbaud, Ghéon, Valéry...Nemo a alors une trentaine d’années et a dû assister à ces cours.

En juillet - aout 1921, Nemo louera la propriété du Mareynou près de Razac en Dordogne et se liera d’amitié avec la famille du propriétaire Eugène Testut. Il y écrira des poèmes inédits dont « Maternité » et  «Visage » à partir de scènes aussitôt que captées transcrites en vers libres .On découvre aussi au hasard  des archives une petite pièce en un acte « Rosine au théâtre » datée de 1920 très enjouée et qui rappelle les vaudevilles que Nemo joua en 1913. C’est sans doute de  cette retraite qu’il sillonnera le sud ouest qu’il a toujours affectionné et prendra ses contacts avec les élites locales mais aussi un éditeur à Périgueux.

Puis c’est en Bourgogne en 1921 (où le jeune couple s’est marié il ya déjà 11 ans), que commence une série de conférences sur les Symbolistes, enfin ce sera  Aix en Provence sur Verlaine.

C’est avec un certain étonnement qu’on peut lire ensuite dans la revue « Alger Etudiant » organe de l’Association générale des Etudiants d’Algérie » en février  1922 que Nemo dit du Baudelaire lors des Lundi Concert  dans la Salle de l’Alhambra dans le cadre d’une conférence sur le mouvement littéraire algérien et ses possibilités, où l’Association était encore une fois  «  à côté de nos artistes, de nos poètes, de nos romanciers ». Et le chroniqueur d’écrire : « Je crois qu'il y a là une heureuse, une féconde  force de pensée et d'Art de ce pays. C'est de ces moments vibrants et intimes comme ceux là que naîtra la cohésion entre tous les éléments mentaux qui élaborent l'aventure intellectuelle qui assurera ici l'indispensable prédominance française ».

Il serait intéressant de situer cette intervention, qui sera poursuivie deux ans plus tard en 1924 par une présentation du poète Albert Samain et du courant symboliste, dans les locaux de l’Association des Anciens Elèves du lycée d’Alger par rapport aux autres animateurs de cette revue, désormais en ligne grâce à la BNF et très révélatrice de l’activité intellectuelle au sein de la colonie de l’époque. Ce n’est qu’en 1934 qu’Albert Camus commencera à publier dans cette revue. D’Alger on retiendra ces notes jetées à la hâte sur la casbah qu’avait déjà décrit Louis Bertrand de l'Académie Française ayant vécu une dizaine d'années à Alger à partir de 1891.Dans son ouvrage, il raconte ses promenades dans le vieil Alger dans les Nouvelles Éditions du Siècle parues en 1938.

« Bab-Azoun offrait des perspectives plus riantes. Et pourtant cette étroite rue en arcades, quelque peu tortueuse elle aussi, n'est guère plus brillante que Bab-el-Oued. C'est bas et tassé, et tout y présente l'aspect mesquin et ladre de l'époque homaisienne et prud'hommesque. Mais je ne daignais pas voir ces laideurs. Le profil de la rue et des bâtisses n'existait pas pour moi. Je ne considérais dans Bab-Azoun que la splendeur de ses magasins et l'élégance de ses passants, à l'heure du trottoir ou du "persil ", comme nous disions : à savoir à midi et à sept heures du soir ».

ET voici comment Nemo la voit en lors de son séjour de 1924 :  « Vers la Casbah – par les rues Bab Azoun et de la Lyre - où sont ces M’Zabib pâles et blancs  près des étoffes jaunes et rouges.

Ils se donnent des leçons de silence sous les arcades. 

Vers la Casbah – par tant d’escaliers impurs sous la réplique du ciel immense et bleu à travers des ruelles incompréhensibles pour ton regard qui vient du pays des journaux et des vivantes devantures, le pays qu’on trouve à cinq cents mètres d’ici et qui est si loin de l’esprit.

La mer est derrière mon dos, avec plus près le port où un vapeur qui va partir souffle péniblement trois appels à l’espace dont on ne sent déjà plus la fraîcheur.

Trois appels pénibles – pour un salut ou un adieu – qui fait s’ouvrir tant de fenêtres aux palaces superposés de Mustapha et que le marchand de piments, de dattes et d’oranges n’écoute même pas comme il ne semble pas voir ma carrure occidentale pourtant prometteuse d’argent.

Les fruits s’ouvrent à la poussière.

Il  monte vers la casbah une curiosité qui s’efface à chaque pas d’être si peu conquérante. Le pavillon de ma nation flotte sur tous les monuments qui se voient de loin, il y a des cafés, des banques t un hôtel de la Division avec toujours des spahis rouges pour notre prestige et voici des hommes qui ne doivent rien à ma race, qui ont un regard, une âme et qui passent dans une odeur de laine sale et surchauffée.

On sent les femmes quelque part à tant d’enfants qui trépignent sur les tas d’ordures des ruelles accrochées ».

Vers la casbah étouffe ta pitié  occidentale qui sent rôder l’odeur du typhus dans les décompositions amoncelées et laisse passer l’âme qui descend chargée de détritus.

Les porches pour deux hommes à la fois s’ouvrent sur des maisons bleues qui n’ont pas de fenêtres pour le baiser du soleil ou la descente de la curiosité touristique.

Tu as monté vers la casbah en droite ligne tant d’escaliers disjoints que les couffins d’oranges, de dattes et de piments sales sont tous bas sous ton regard planté. Tu vois toutes les têtes montrer le mutisme des burnous froncés. Tu vois le bord des terrasses  quadrangulaires où sont les femmes dont les enfants vont dans la rue. Tu vois la rue qui voudrait étouffer la lumière et perpendiculaire tu vois la mer lointaine et bleue comme un toit qui brille à tant de maisons. 

Vers la casbah, regarde, écoute sans comprendre, écoute le temps tomber en silence sur cette humanité qui fait des enfants en attendant les jouissances qui sont au-delà de sa (…) et prend les rues après des rues pour retrouver les mêmes cafés mauves aux faïences multicolores  pour telle immobilité qui n’a pas  même une gêne….

A tel angle, prend la borne lavée par le soleil et plante toi devant le chanteur arabe qui ne te voit pas – les yeux brulés par les ophtalmies antérieures –et qui chante et qui chante….

Les hommes sur leur seuil n’ont pas bougé d’autres qui passent ne tournent pas la tête.

Le chanteur qui a des dents cassées répète trois notes intarissables.

Il est aveugle et ne voit pas l’Occidental. Il chante sans être blessé par ta curiosité. Il chante pour les hommes qui le regardent donc la présence à l’odeur. 

Ton principe hygiénique n’a pas d’odeur et ta race n’a rien  conservé de son séjour aux déserts de jadis. L’aveugle chante et son tamtam fait un rythme dur et sourd.

L’aveugle est grand dans son burnous, son burnous jaune que tiens l’enfant qui a des yeux pour lui.

Il a senti son auditoire et chante trois notes interminablement – et toi qui as compris Wagner et Debussy – toi qui n’est pas vêtu de trous ni rougi par les feux, toi qui ne sait peut-être pas la volupté du silence sous le ciel pur, écoute les notes reprendre et ne comprends pas.

Il est dans ta fonction de ne pas comprendre et de ne pas sentir.

Maxime NEMO ( Alger - 1924 )

 

Nemo poursuivra quelques mois plus tard le 3 mai de la même année, en Tunisie cette fois  son travail de pionnier   avec cette fois, une conférence sur l’héroïsme chez Henrik Ibsen. Rappelons le contexte de la pièce de théâtre ‘‘Une maison de poupée’’. En 1879 Henrik Ibsen avait lancé une grande polémique. Le personnage principal, Nora, est une femme au foyer et mère de famille qui parvient à la conclusion qu’elle n’a pas pu se développer parce qu’elle a toujours été considérée et traitée comme une poupée, d’abord par son père, puis plus tard par son mari. Finalement, Nora décide de se libérer elle-même et quitte sa famille. On peut imaginer en 1924 l’accueil de cette lecture audition devant des publics étudiants en Tunisie et à ce propos il convient de saluer au passage le courage de l’activiste tunisienne Habiba Menchari qui, la même année lors d’une conférence à Tunis réclame publiquement la suppression du voile, et, joignant l'acte à la parole, se découvre le visage, provoquant un accueil mitigé de l'auditoire composé principalement d'hommes. Mme Menchari plaida aussi en 1928 l'évolution de la femme tunisienne et demanda l'abolition de la polygamie. Des lois ont été passées à cet effet lors de la présidence d’Habib Bourguiba menant ainsi à la libération de la femme tunisienne. Un rédacteur de « Tunis Socialiste » commentera la prestation sur le théâtre d’Ibsen en ces termes : «Maxime Nemo affirme comme conférencier des dons de compréhension raffinée servis par une langue aussi châtiée que subtile. Il nous a fait de la figure d’Ibsen une description complète. Traçant l’histoire de cet étonnant génie, il trouva des expressions émouvantes pour apparenter cet admirable esprit aux dramaturges les plus hauts situés de tous les temps. » Jean Christophe.  

C’est lors de son voyage en Afrique du Nord que Nemo  écrira ce poème inédit:   

L’horizon bleu-indéfiniment.

Une forme –toute proche – surprend parce qu’elle est la première. Elle est un peu plus haute que l’homme et le cheval que l’on est. Le soleil est derrière ; aussi la forme vous procure-t-elle un peu d’ombre. Le sol brûle moins qu’ailleurs.

On descend, on laisse le cheval au bas de la dune et l’on fait, à pied, l’escalade du sable fin. On monte la pente raide sans rien voir. Seul, au dessus, le ciel immensément bleu vous domine._ le sable fin croule sous les pieds : on redescend sans cesse. Au dessus, le ciel est toujours aussi hait, aussi bleu.

Puis enfin, la crête est conquise, ou est un peu plus haut, on voit très bien comme si l’on avait gravi une haute montagne. On voit un paysage merveilleusement uniforme.

_ Pendant des heures, des jours, des mois, on pourrait répéter le geste qu’on vient de faire. Cent fois, mille fois, au bas d’une dune de sable fin, avec le ciel éternel sur sa tête, et les feux du soleil autour comme la mort, on pourrait faire la minime ascension : la solitude ne reculerait pas, ne finirait pas ! Et l’on ne saurait pas si l’on avance ou si on recule. La vie serait identique comme le paysage. La seule émotion serait la découverte du puits et les traces de saumures laissés par les nomades.

Et je pourrais avoir dix fois, cent fois la même force visuelle partout mes regards ne découvriraient que cette uniformité qui ressemble à la mort.

*      *

*

J’ai voulu tenter l’expérience ! J’ai voulu savoir pourquoi  des hommes vivaient ici et ne pouvaient plus vivre ailleurs._ Avec mon âme occidentale, habituée à la diversité des choses, j’ai voulu jouer avec le sable et percer la raison de son prestige. _ Nous ne croyons plus à rien ! Tant de choses ont croulé devant ce sourire que nous apportons de Paris !...

J’ai laissé mon cheval à l’arabe qui m’avait guidé : il s’accroupit à l’ombre d’une dune sans me rien dire. Puis j’ai avancé droit devant moi- car je n’avais pas de but – Je voulais seulement savoir pourquoi les Targuis refusent de remonter vers le Nord où sont les terres fertiles, les dattiers chargés d’or, les eaux abondantes et douces, pourquoi cet officier que j’avais rencontré et qui, comme on disait à Layhoual – avait déjà : quatre ans de Sud, refusait toujours sa permission. C'est-à-dire, le droit de revoir paris, les boulevards, cette diversité des choses qui fait notre âme occidentale. Et j’aurais voulu comprendre pourquoi – après avoir touché la main au Commandant du cercle – il était reparti pour des sables situés, bien plus loin que   Ouarzla sur son méhari blanc ! Suivi des hommes qui l’avaient accompagné et qui gardaient sur le bas de leur visage un voile noir comme un mystère de plus.

Et j’ai avancé à travers le sable avec ma curiosité touristique ! J’ai gravi dix ou vingt dunes pendant deux heures. Le sol m’a brûlé la figure – et je me prenais à l’aimer – Et j’ai agi comme un enfant – j’ai joué avec le sable en le prenant avec mes doigts – je lui disais :

 «  Tu n’as pas de prise sur moi » et il glissait dans un soleil qui le rendait lumineux. Parfois, un vent chaud le soulevait et me le jetait à la figure, comme la mer l’aurait fait avec son écume- Mais malgré mes yeux brûlés et mes lèvres sèches – je n’avais pas peur : je peuplais cette immensité de notions géographiques et mon doigt dessinait un vaste cercle qui contenait le Sénégal, le Cameroun dont les côtes connaissent la fraîcheur  océanique, le Congo où tous les grands fleuves et les forêts impénétrables – et je sentais cette immensité limitée comme une simple nature humaine.

Alors, j’ai ri du prestige du sable et je me suis roulé sur lui, je lui ai imposé la forme de mon corps, pour le contrarier. Souple, il dessina ma carrure et je pensais que je lui faisais une sorte d’injure et qu’il serait obligé de la conserver jusqu’à la pluie- ce qui faisait des mois et des mois.

Je suis allé jusqu’à un pauvre buisson que des moutons avaient rougi. Ils avaient laissé un peu de leur laine aux épines. Des branches ! et je suis repassé une demi heure après, à la place où je m’étais roulé, où j’avais enfoncé mon corps dans le sable léger. Toute trace était effacée. Le faible vent qui soufflait avait suffi pour la dissiper. Mon intuition récente n’existait déjà plus.

-        « L’homme n’a-t-il pas de puissance ici ? »  ai-je songé.

J’ai retrouvé mon arabe qui n’avait pas bougé.

Et j’ai fui. J’ai laissé le désert comme si je croyais qu’il me parlait du néant des choses et que se brise en moi l’illusion qui me fait agir. 

Maxime NEMO                                                                     Tozeur  (Tunisie) – mai 1924

 

A partir de 1924, vont s’enchaîner les tournées à l’invitation des Universités, des Lycées, des Ecoles Normales et Ecoles primaires Supérieures (EPS) mais aussi des établissements privés sous la houlette des Supérieurs et « l’Ilôt » va petit à petit se constituer un réseau d’amitiés et de solidarités très fortes, mais il convient de mieux cerner comment Nemo approche les responsables et tisse patiemment a toile ; il assure l’ensemble de la chaîne et est à la fois le responsable de la communication de l’Ilôt et l’animateur principal. Il tient une comptabilité quotidienne et répond à chacun de ses interlocuteurs de l’élève de l’EPS de Laval au Doyen de l’Université de Grenoble ou d’un professeur de province jusqu’au  Recteur de l’Académie de Bordeaux.

Le Groupe d’Art qu’est L’Ilôt adresse depuis le 6, Avenue Sœur Rosalie Paris XIIIè où est son siège social à ses débuts des prospectus ciblés faisant état de l’organisation matérielle des manifestations  (Public, salle, rémunération de 300 francs, encadrement des élèves, prix des places, publicité dans les cercles, revues et Journaux. Il annonce par ailleurs les autres  manifestations à venir soit conférences de Madame Broders de l’Ecole du Louvre, l’ancêtre des Connaissances du Monde avec une présentation de la  Norvège ou sur la « vieille France » du Moyen Age et de la Renaissance, son sol, sa poésie, ses farces etc..On pourrait voir là un programme pré pétainiste, il n’en est rien nous le verrons car c’est avant tout l’Art et la Pensée qui dominent.

A partir de 1924 les collaborateurs de l’Ilôt vont s’ouvrir à des signatures prestigieuses comme  Fernand DIVOIRE, secrétaire général de "l'Intransigeant", Président des Courriéristes littéraires, Albert MOCKEL, de l'Académie Belge, Sylvain CAHN, Secrétaire général de l’Ilôt et  rédacteur de la Revue Europe , Jean MIRANDE auteur de Fantaisies Poétiques et Peinture (1921) dans Signaux de France et de Belgique n°8 , Marcello FABRI, Directeur de la Revue "l'EPOQUE" et surtout Madame Louise LARA, de la Comédie française et fondatrice avec Edouard Autant du Groupe «  Art et Action »

Il m’a semblé utile de relire le texte d’ouverture d’une de ses causeries de la XIè Saison de « l’Ilôt »,pour mieux appréhender la portée de son message qui lui ouvrira directement les portes des Sociétés d’émulation, comme celle de l'Ain, fondée en 1755 puis refondée en 1783, qui est une des plus anciennes sociétés savantes de France., et plus tard le réseau des Universités Populaires comme celle de Brive La Gaillarde où Nemo nous précise qu’il sera introduit par Louis Chirac grand père de Jacques Chirac ou celle de Strasbourg créée par des professeurs d'Université en 1920 sous le nom d'extension universitaire. En 1928, elle devient Université populaire, et, en 1965, Université Populaire Européenne.

Il en est des conférences comme de la poésie : il y a celles qui sont pures… et par là même existent celles qui sont impures. Je vais vous demander la permission de ranger la démonstration que je suis appelé à faire devant vous dans la catégorie des conférences impures…

Voici pourquoi :

Parler de Shakespeare est une bonne chose – tenter de faire revivre la forme de son admirable lyrisme me paraît plus excellent encore. Or je voudrais pouvoir ce soir vous faire sentir ce qu’est le lyrisme shakespearien, ce qu’il contient, ce qu’il anime.

Pour essayer d’obtenir un si beau résultat, je vais joindre à la conférence pure ce que nous appelons une lecture dramatique, c'est-à-dire que j’interpréterai les plus belles scènes de Macbeth.

Mais je suis seul, et la représentation-même partielle de l’œuvre nécessite une interprétation nombreuse…

Aussi, n’est ce pas une représentation telle que nous l’imaginons ordinairement que je vais vous donner. Ceci n’est pas un spectacle, mais une lecture dramatique, c’est à dire la transmission de la tragédie par un seul interprète. Je vais donc seul, figurer toute l’action… j’entends l’action intérieure, car, bien entendu tout ce qui est costumes, décors, grimage est supprimé. La lecture dramatique, c’est un peu du théâtre par la T.S.F avec cette différence que vous verrez un interprète alors que par TSF vous n’en verriez aucun.

Ce système exige un effort son seulement de la part de l’interprète, mais aussi de l’auditeur. Toute l’attention est concentrée sur la vie profonde de l’œuvre. C’est au tragique de l’esprit et de l’âme que nous devons vous intéresser… vous le voyez, c’est à un instant de théâtre pur que je vous convie… et si j’osais dire ma pensée entière, j’ajouterais : c’est à quelques instants d’art pur que je convie votre pensée la plus méditative.

Je souhaite que vous ne me gardiez pas rancune de vous avoir ainsi attiré dans une sorte de petit guet apens.

J’entends l’objection : mais Racine, mais Corneille… L’admiration que je voue à Racine est assez grande pour me permettre de dire que ses œuvres appartiennent à l’ordre intellectuel le plus haut, le plus esthétiquement pur, mais elles n’en sont pas pour cela religieuses. Quant à Corneille…. Les héros cornéliens ne sont pas assez profondément troublés pour que le sentiment religieux ait prise sur eux.

Au moment même de leur grande incertitude, la victoire du certain est tellement apparente, on sent tellement que l’hésitation affichée –même dans Polyeucte – n’est là que parce que les nécessités rythmiques de l’éloquence l’exigent, que la vie religieuse, qui est avant tout une inquiétude, n’est pas représentée – même dans Polyeucte. Les personnages dominés par cette inquiétude ne commencent par dire : «  déclamons, nous méditerons après », il laisse apparaître les inquiétudes de la nature humaine placée en face de l’absolu. Au XVIIè siècle, parmi les écrivains, seul  Pascal est tourmenté par cette passion de l’infini qui le fascine et qui au théâtre, trouve son expression dans Shakespeare, dans Goethe, dans Ibsen, Tolstoï, Tchékhov et d’Annunzio, partout où vit le sentiment d’une inquiétude métaphysique, sociale ou esthétique.

Notre esprit lucide s’est appliqué à suivre l’humain dans se manifestations psychologiques les plus profondes… ne nous en plaignons pas ! Et nous sommes assez riches pour admettre que notre esprit, ami du positif et du clair, éprouve quelques difficultés à se libérer des conditions les plus immédiatement terrestres et à soumettre sa conception de l’homme aux influences que la raison exclut…. Pour la simple raison qu’elle ne les comprend pas.

Très vite Maxime NEMO, fort de sa colossale mémoire, souvenons nous de « l’enfant prodige », de son expérience aussi  et de son talent d‘orateur va organiser des Cycles de Conférences autour d’un thème fédérateur  ou d’un groupe d’auteurs. C’est d’abord autour des Poètes symbolistes (Samain, Maeterlinck, Verlaine)  puis des lectures des Sonnets Mystiques extraits de « Sagesse » de  Paul Verlaine, « Le sentiment humain » chez Vigny,  « Othello, More de Venise », la puissante tragédie de Shakespeare traduite et adaptée par Alfred de Vigny en 1829. De passage en 1928 à Annecy il croise le chemin d’une jeune troupe très singulière que 4 potaches de l’école supérieure de Garçons Camille Mugnier, Henri Davignon, René Entremont et Edouard Veyrat, amoureux de théâtre viennent de créer, il s’agit des «ESCHOLIERS ». C’est en souvenir des beaux écrits de François Villon qu’ils lui donneront ce nom, qui aujourd’hui comme hier, fleure le bon théâtre et l’amitié. Les Escholiers, avec le concours de la Ville d’Annecy,qui très tôt verra le sérieux de « leur entreprise » Dès leur fondation les Escholiers « tapent » haut dans le choix des pièces et des auteurs: Rostand (sous la direction de Savry), puis Daudet en 1945. Marcel Paston reprendra les rennes des Escholiers, après les années sombres avec Dostoïevski, Jules Romains, Racine, etc… Nemo conservera des liens d’amitié avec Henri Davignon qui ne manquera jamais de l’inviter pour des Conférences et qui précisera même dans une de ses lettres que le passage à Annecy était pour Nemo un "pèlerinage obligé" car c’était une ville qu'il affectionnait tout particulièrement » nous le retrouverons pour les cérémonies du Bicentenaire de Rousseau. 

Nemo mélomane averti comme Duhamel et JR Bloch, qui s’est plongé dans le romantisme allemand comme l’atteste sa volumineuse bibliothèque germanique, va s’attaquer au cycle wagnérien avec la  Tétralogie de Richard  Wagner dès 1933 à Laval , Angers et Nantes puis à Nancy , à Chalons et à Toulouse en 1935 . Pour la première fois, il accompagne ses lectures des scènes du Voyage de Siegfried au Rhin ou la mort de Siegfried et les dernières paroles de Brunhilde d’écoute de disques avec les chœurs et l’orchestre du festival de Bayreuth sous la direction de Karl Elmendorff  en 1928 pour Columbia. Le programme  donné Salle Gigant à Nantes précise : « Tristan et Ysolde », un poème d’amour et de mort drame musical de Richard Wagner sonorisé sur appareil électrique gracieusement prêté par Madame le Meignen. La Dépêche de Toulouse s’exclame alors : « Maxime Nemo toujours nourri des pensées élevées que nuance une sensibilité vibrante (…)  une parole pétrie de foi wagnérienne jusqu’à en paraître quelque peu affectée si elle n’était tellement convaincue. »

Vient ensuite un Cycle complet autour de la Tragédie qu’il organise en quatre séries :

1 -la Tragédie collective avec la naissance du tragique chez Eschyle ou l’idée de destin, le Chœur dans la Tragédie antique et un fragment d’Agamemnon d’Eschyle. Puis il aborde la clairvoyance dans la Tragédie, l’homme et le mystère vital et un fragment d’Œdipe Roi de Sophocle.

2 – La Tragédie lyrique : et l’évolution du sentiment tragique, le passage d l’antique au gothique, du collectif à l’individuel et la naissance du « moi » tragique avec un fragment de Macbeth de Shakespeare.

3 – La Tragédie sociale œuvre de l’esprit français autour du thème de l’un contre tous, de l’individu contre le milieu avec un fragment du Misanthrope de Molière.

4 –La Tragédie moderne et la conscience du « moi » et de sa prééminence. Naissance du thème de l’inspiration. Le normal de l’exceptionnel, l’ordinaire et le sublime et des fragments de « Sainte Jeanne » de Bernard Shaw pour sa XIVè saison de 1935.

En 1936-37 la XVIIè saison des Fêtes de l’Ilôt  célèbre le  cinquantenaire du Symbolisme, et présentent une lecture dramatique du Pélléas et Mélisande de Maurice Maeterlinck.

Ces conférences ont été données sur « Radio Paris » en Novembre 1937 mais hélas,  aucune trace n‘a été conservée par l’INA.

On remarquera en 1937-1938 une nouvelle série de « fêtes de l’Ilôt » avec une définition de « la Poésie moderne » illustrée  par des textes de Baudelaire, Rimbaud, Mallarmé et Paul Valéry. En 1938-1939 Nemo poursuit « l’Etude de la vie contemporaine » autour de l’œuvre poétique de Jules Romains : « la vie unanime » et « l’homme blanc »  

En 1947, Nemo prolongeait  ses causeries de l’Ilôt autour d’une synthèse de la fonction humaine  en Occident qu’il poursuivra dans des Essais philosophiques jusqu’en 1975.

On a vu que depuis la fin de la première guerre mondiale, en une période de vie généralement instable, cette action a conquis la sympathie d’une élite et ce terme fait bien sûr penser à l’œuvre de Julien Benda que Nemo connaît bien et qu’il commentera. Une centaine de villes en France accueillent chaque année ces tentatives alors qu’ « Art et action » nous allons le voir reste une initiative parisienne et plus théâtrale et esthétique mais moins pédagogique au sens noble du terme. «  L’Ilôt » a donc comme l’a dit Jean Richard Bloch « créé un style »   Renouant avec la tradition des rhapsodes, Maxime Nemo fait vivre l’acte tragique en utilisant la seule valeur du texte et avec un minimum de moyens, recrée la vie pathétique d’une œuvre et le Courrier littéraire des Treize de  l’Intransigeant de Fernand Divoire de titrer « l’Ilôt a la France pour Domaine »

 

Entre temps, Maxime Nemo a rédigé son premier roman qui paraît en 1927 chez Rieder         (dont le fondateur Frédéric Rieder s’est retiré en 1926) cette maison d’édition accueillera les deux romans de Nemo  « Un Dieu sous le Tunnel » puis en 1930 « Julot gosse de rêve »

L'histoire se passe à Munich  où s’affrontent sauvagement nationalistes et pacifistes et le héros, un juif, Raphaël Lévy, écrit pour se définir lui-même « II faudrait au fond trois vies la première pour étudier, la deuxième pour jouir, et la dernière pour contempler. Ne me demande pas à quel stade j'en suis. L'effroyable est que je sais n'avoir qu'une vie. Alors je mêle tout. Quel gâchis! » in L'Europe Nouvelle 1927/03/12 n°474.

Voici le compte rendu qu’en fait dans le Journal des instituteurs de 1927 Pierre Mazeydat : « C'est un livre curieux, fait de réalisme et de symbole, d'enthousiasme et de sarcasme, de roman et de dissertation ; des notations fugitives-,des images, du pathos ; un style à la diable, ponctué à là vagabonde ; des dialogues profonds, où l'on ne sait pas toujours très bien quel interlocuteur a la parole ; un chaos sympathique. Est-ce un tableau d'histoire, un manifeste philosophique, une peinture de mœurs? »

Comment Maxime Nemo parvient-il à « nous plonger au cœur de l’âme allemande avec l’un des meilleurs documents que nous ayons sur ces terribles années d’avant 1925 où l’Allemagne affamée hésitait entre la république, le communisme et la réaction » comme le souligne Pierre Dominique dans « le Soir » Il y a là dit Pierre Lewoel dans l’Avenir « quelques tableaux remarquables dressés avec un sens de la composition, de la force et parfois de l’humour ». « Le tableau d’une bataille de rues dans Munich atteint à la véritable grandeur » souligne Candide et les Cahiers du sud à Marseille mettent en avant que: « du formidable conflit d’intérêts et d’idées qui divise l’Europe, un dieu surgira, c’est à dire une raison plus haute d’exister ».  La revue Afrique sous la plume de L. Lecoq affirme que « M.Nemo se présente avec ce premier livre riche des dons du grand écrivain : style ardent, fulgurant, foisonnant d’images rapides et denses .Il y a là une force lyrique, une hauteur de pensées qu’on ne rencontre plus guère dans le roman d’aujourd’hui. »

Si Nemo a assuré une large promotion de ce livre paru dans la Collection « Prosateurs  Français Contemporains » dirigée par Jean Richard Bloch chez Rieder en les dédicaçant à ses proches Barbusse, Vildrac, Edouard Testut, le Préfet Ostrovski mais aussi le juriste René Gosse que nous retrouverons, on ne peut taxer J. Simonet du « Petit Troyen » de subir comme on dit aujourd’hui les pressions des lobbies quand il écrit : « L’ouvrage occupe un rang à part dans la production contemporaine et l’on peut s’étonner que nul académicien –pour le Goncourt… nulle femme de lettres – pour le Femina n’ait songé à imposer au grand public, saturé de réclames industrielles, un ouvrage qui est tout simplement un livre dans la haute acception du mot ». 

On pourra s’étonner au passage de ne pas trouver ce roman à l’index dans les listes des ouvrages censurés par l’Occupant, je pense aux listes Bernhard d’Aout 1940 et la célèbre liste d’Otto d’Octobre 1940 car quand on songe que Nemo dès 1927 relate le conflit entre deux porteurs d’idées, le professeur Otto Kernonsky chef des pacifistes allemands et le poète juif Raphaël Lévy qui étudie l’individualisme et ses ravages dans l’Allemagne de 1924 mais surtout porte un regard prophétique et lourd d’inquiétude sur les lieux et les gens depuis les étudiants racistes, les officiers de la Reichswer jusqu’au défilé des masses pacifistes à travers une grande ville qui se souvient des manifestations spartakistes et des tueries qui suivirent en janvier 1919 qui conduira à l’assassinat de Rosa Luxembourg.

On retrouvera trois ans plus tard dans la même collection un autre petit roman singulier où Nemo fait preuve d’étonnantes trouvailles métaphoriques en nous contant l’aventure imaginaire d’une enfant du peuple, « Julot gosse de rêve ». Il ne s’agit pas vraiment d’un roman mai d’un film sur la vie intérieure d’un enfant habité par  « l’esprit des choses ailées » ce qui nous vaut de beaux poèmes en prose sur le métro, sur le vieux train et sur la gare, un univers en somme que Nemo connaît bien puisqu’il  l’emprunte quotidiennement pour rejoindre ses publics de l’Ilôt. Un chroniqueur tempérera les éloges de la critique en l’accusant de ne pas faire du Jules Verne comme le suggérait son pseudonyme mais du faux populisme, du Zola en stuc et du Charles-Louis Philippe en plâtre. 

Mais il importe à ce stade de revenir sur la figure centrale de la comédienne Louise Lara à laquelle Michel Corvin a consacré une volumineuse étude intitulée : « le Théâtre de recherche entre les deux guerres. Le laboratoire art et action » dans la collection « Théâtre années vingt » aux Editions l’Age d’Homme la Cité. Si Louise Lara apparaît bien dans les collaborateurs directs de « l’Ilôt » au même titre que Fernand Divoire  de l’Intransigeant que la célèbre actrice avait présenté à Nemo, il est intéressant de s’interroger sur le rôle qu’elle y a joué et quels liens unissaient Nemo à ce personnage fantasque comme lui, et que Corvin décrit  de la façon suivante : « en 1919 Louise Lara était une comédienne confirmée dont la fougue et les goûts étaient assez insolites pour l'avoir desservie, mais assez attachants pour donner aux expériences qu'elle allait tenter une notoriété immédiate » Si l’on se plonge dans la correspondance de Louise Lara, on y trouve tout ce que l’entre guerre compte d’esprits et de talents que Nemo va fréquenter assidument pendant cette période et qui correspondent à ses références immédiates :je cite dans le désordre Barbusse, Copeau, Jouvet, Courteline, Divoire,Romains, Reverdy, Romain Rolland et bien sûr Jean Richard Bloch animateur du Théâtre Clarté.   Michel Corvin, lettres à l’appui montre que « Sous l'impulsion de Barbusse, un « Théâtre Prolétarien Unifié » —qui serait né de la collaboration d' « Art et Action », de « la Phalange » et du « Théâtre Clarté »— fut même sur le point de voir le jour en 1926. L'échec de ce projet incomba, semble-t-il, aux exigences doctrinales du Parti Communiste et au désir des groupes concernés de sauvegarder leur personnalité artistique  « L’iLôt », pour ne pas tomber sous la coupe du Parti ou des chapelles qui s’installent, comme le surréalisme, a pris soin de définir son groupe : « petit espace mais libre » On se souviendra au passage qu’Edouard Autant qui réalisa l’affiche du « Mariage de Figaro » monté par la Phalange (à laquelle appartenait Bloch)  et Art & Action des Lara, signa d’un  sous titre « restitué à l'Education Populaire par le Théâtre Prolétaire »  qui sonne comme un slogan bien dans l’esprit du Laboratoire qu‘était Art & Action. Il est probable que Maxime Nemo a assisté  au premier spectacle de la Phalange en 1924 “Les Petits Bourgeois » de Gorki, qui  avait une orientation politique nette car selon le témoignage d’Henri Barbusse, L'Humanité collaborait à ses réalisations. Elle entendait faire du théâtre pour le peuple et se proposait d'éduquer le public prolétarien ; elle avait pris pour devise la phrase de Marx : «L'émancipation de la classe ouvrière sera l'oeuvre de la classe ouvrière elle-même»

Ouvrons une parenthèse au détour d’une tournée en province avec Fernand Divoire qui collabore à « l’Ilôt », et essayons d’imaginer dans quel contexte Nemo assiste à cette présentation et rédige à chaud cette petite chronique dans les années vingt où entre les silhouettes du Préfet, de Rollinat, Bauville et Samain, on reconnaît un Paul Ginisty directeur de l’Odéon et auteur jadis des chroniques oubliées: « Choses et gens de théâtre »(1892) et Souvenirs de Journalisme et de théâtre » (1930)

Entre vous et moi

A Fernand Divoire

La salle est lisse de tous ses velours aux fauteuils plaqués,

L’orchestre est vide mais on voit la loge du Préfet et les réclames :

« Auverchin vend le meilleur marché »

Et sombres, des spectateurs poussent aux premières.

-Le temps est dehors et règne sans ferveur

Entre la place et la chaleur

Et c’est l’heure du train de Limoges.

Des routes vont loin sans le savoir

Il n’y a plus de paysage dit le théâtre qui est chauffé

Trois coups frappés font rentrer la pensée

-« N’oubliez pas le service s’il vous plait ! »-

Les yeux convergent, les réclames remontent :

On voit bien mieux que la loge du Préfet

Baille en montrant des chaises autoritaires

Et Fernand Divoire apparaît.

 

La barbe mord le visage, l’œil éblouit

Le crâne luit en pente douce

On voit la table et les souliers

Tout s’est tu ;

(La parole monte sur un geste aigu

Et la poésie tombe intermittente)

C’est un défilé de voitures officielles

Rollinat, Bauville et Samain – Il est dix heures, le train repart

L’esprit rêve à quelque chose qui ne serait pas.

Il fait plus nuit que tout à l’heure.

Mon voisin dit : « Quel gouffre »… Je ne sais pas…

La loge du Préfet n’a pas refermé la mâchoire.

 

Soudain,

Plaintes sur le Vardar :

La salle avance sur les genoux

Et comme avant l’acte d’amour,

J’ai tâté le cœur à sa place

Fernand Divoire est arrivé.

Nuit ! Décroissance du jour,

Nuit, sous le bienfait des étoiles

Nuit protectrice de la boue…

Je sens grandir ma souffrance

Au long des parois du Vardar.

 Tant de plaintes inentendues

Qui  n’attendaient que le poète

Toute la vie inspiratrice

 Faite des  vies oubliées.

« J’ai faim – j’ai soif –

« As-tu du tabac dans ta trousse

Tiens vieux !

C’est un projectile qui arrive

Et la voix de Ginisty

Qui s’est vidé de ses entrailles-

Ah ce fut une belle bataille.

« Il dit vraiment très bien… »

C’est vrai

Les spectateurs ont allumé leurs  bras d’applaudissements

Comme une certitude, la salle luit

Fernand Divoire est incliné

On ne voit qu’après la loge du Préfet. 

 

Maxime NEMO – 1922

(Fondateur de « l’Ilôt » 1888-1975)

C’est de cette époque que date  une série de lettres rédigées depuis sa retraite en Dordogne  à Madame Louise Lara et qui évoquent les projets de Nemo mais aussi sa ferme intention de rester maître du jeu et dans la gestion future de son Ilôt, « petit espace mais libre »

Le Mareynou De Razac sur l’Isle (Dordogne) ce 17 février

Ce Dimanche, Chère Madame,

J’étais venu depuis lundi dernier dans l’est et votre lettre m’attendait ici. Je vais monter un de ces jours jusqu’à la rue Lepic – mais ce 21 et le 22 mars je serai je pense en Bretagne. Enfin, nous verrons !

Amicalement.                                                                                               Maxime NEMO

Le Mareynou De Razac sur l’Isle (Dordogne) ce 26 février

Un mot pour vous envoyer notre « manifeste » et vous demander si vous pouvez vous associer à notre pensée – si nous pourrions le cas échéant diriger vers vous certains de nos amis et indiquer qu’ils seront accueillis et « renseignés » à Art et Action ?...

Je voudrais essayer de grouper une élite et de lui donner le fait de l’action sociale. Notre base serait prééminence de l’esprit, droit pour lui de payer et d’organiser la vie sociale sur ce principe. Et je crois qu’en ceci notre accord est total. Voulez vous me répondre un mot. Vous serez infiniment bonne ;

Nous avons vu Madame Trégoulet. Notre proposition ne pouvait lui convenir mais peut-être satisfera-t-elle une autre instance qu’elle nous renouvelle.

Merci en tous cas – et cela mille fois- d’avoir songé à nous délivrer de l’angoisse au sujet de notre petit Claude.

Je vous tiendrai au courant.

A monsieur Autant ainsi qu’à votre fils de même qu’à vous, chère Madame, nos sentiments les meilleurs et notre bon souvenir avec l’hommage de mon respect.

Maxime NEMO

 Razac sur l’Isle (Dordogne)  ce 17 juin

Chère madame,

Notre printemps aussi s’est fait maussade et afin de protéger jusqu’à cette croissance qui cuirasse leurs tissus – mes haricots – mes melons – mes fraises…. Je fais la chasse aux limaces aussi résolument qu’aux idées fausses.

Me suis-je mal exprimé ? Je le crains. Je vais rectifier ma conception ou plutôt la préciser. Il faut avoir le courage d’accepter les conditions – momentanées- qui vous sont proposées par une époque. Ne voyez pas en cela une capitulation personnelle. Je suis seulement convaincu – de plus en plus – que l’amélioration collective n’est réalisable que par une action seulement morale et non politique.

D’ailleurs, je sais que cette conviction est également la vôtre : c’st de la conscience humaine rendue plus lumineuse que doit jaillir le mieux social – et cela ne peut-être obtenu que par un labeur profond – celui qui vient à bout des herbes funestes- Un vrai mouvement doit conserver par devers lui la plus grande partie de sa force. Il faut qu’il ait de l’avenir une notion précise et volontaire, mais qu’il y conduise le présent par échelon et, ne se dépense que dans la limite extrême autorisée par les conditions passagères. Etre révolutionnaire c’est avoir prévu la connaissance des forces du moment, de leur capacité de résistance – et celle aussi très juste- des conditions qui, s’emparant de la défaillance de ces forces pour se substituer à elles.

C’est pourquoi : 2° il faut avoir un plan de construction. Mais vouloir dans les conditions présentes, avec sa seule individualité heurter son époque dans ce qu’elle a de plus puissant – c’est vouloir aboutir au désastre.

Voyez-vous comme après un premier échec, la Russie se ramasse…. pour l’avenir….. et combien l’intelligence de ses dirigeants éclat. Ils seront bien plus dangereux, mêlés à la bourgeoisie ; reçus par elle qu’en publiant de violents manifestes. Il faut pour dominer son époque et la loi de « certaines attractions » avoir une nette conscience de sa supériorité morale. C’est peut-être celle-là qui fait défaut à Dullin et à Copeau. L’homme qui cède à l’attrait d’un ruban rouge n’a jamais été une force. Qu’importe sa disparition mais je m’écarte de mon idée.

Cette notion de la valeur morale  de l’art manque à beaucoup d’artistes. Le but esthétique – matériel – les absorbe ; or j’estime qu’il faut dans les moyens plastiques mis en œuvre – une Idée – sinon qu’est l’art, en dehors de cette idée réalisée sur le plan supérieur ?....

Non ! Pas de commanditaires ! Si une caisse de début devait être créée, il faudrait qu’elle le fut au moyen d’une souscription et ma joie serait de pouvoir réaliser les quelques milliers de francs qui me sont nécessaires à l’aide de billets de 5f à 20 f. que mes auditeurs me fourniraient. J’ai reçu plusieurs fois des dons de ce genre et j’en suis très fier.

Il faut conquérir ! tout en vivant de son action… Il faut émouvoir dans toutes les classes, les qualités qui dissimulent. C’est pourquoi je préconise l’action auprès de tous les éléments sociaux de l’heure – mais j’entends bien ne les attirer qu’au spectacle créé par moi, dont j’entends rester le maître.

Comprenez-moi bien, chère madame : dans une époque matérielle – avec toutes mes idées morales – et justement à cause d’elles – je ne suis rien.  Or, je les sens nécessaires et parce qu’elles le sont, par ce que leur fatalité s’imposera, je veux pouvoir les faire connaître. Je crois qu’il existe des supériorités invincibles. Lorsque je dis : « Je », croyez bien que je pense aux idées éparses en nous tous, plus qu

’à mon « Moi » individuel. C’est l’action de cet ensemble sur toute masse sociale qu’il faut organiser et le théâtre est un merveilleux terrain de manœuvre.

Proposer une distraction – et enfoncer une idée dans les quelques esprits généreux qui sont toujours dans un auditoire – A mon avis, il faut corriger le hasard qui fit des nouveaux riches – et pour cela – je n’hésiterai pas à émouvoir leur vanité en leur faisant sentir qu’il existe des puissances, des états supérieurs aux leurs. En barbares qu’ils sont, ils voudront jouir de cette notion de l’Intelligence que je représenterai en l’exaltant et si d’eux-mêmes – je ne peux rien tirer (de cela je suis convaincu) – je m’emparerai cependant de leur descendance qui n’est encore qu’à l’âge des illusions et des empreintes à recevoir.

Dans nos établissements universitaires viennent une partie de ces enfants « nouveaux riches ». la transformation est commencée par un personnel – souvent admirable – et qui le serait bien plus si sa tâche était exaltée et portée sur le plan lyrique. C’est là qu’est le creuset dans lequel l’avenir peut s’élaborer- par la fusion organisée. C’est sur cet élément qu’il faut s’appuyer en attirant à soi l’élément extérieur qui nous procurera – à titre quelconque : celui du public – la force matérielle que le premier ne possède pas et qui est indispensable – si nous voulons élaborer une part d’avenir.

Je jette ces idées – au hasard sur le papier – et cela sans ordre. Dites moi simplement et très franchement votre pensée personnelle. Tout ce que vous m’avez écrit est juste – mais – vous devez le sentir – ne cadre pas avec ma conception qui exclut le commanditaire – ou ne l’accepterait qu’à la condition qu’il considère son rôle achevé – son portefeuille vidé.

Toutes mes pensées éparses, je les rassemble en une : Il faut organiser les cohésions futures.

Je n’ai pas de machine à écrire et je vous demande pardon du supplice que vous allez endurer.

Ainsi que Monsieur Autant Lara, croyez chère Madame à mon souvenir le meilleur.

Mes hommages les plus respectueux.

Maxime NEMO

L’Ilôt   le 24 novembre 1927

Chère Madame et amie,

Vraiment, je suis confus ! Je viens de recevoir le IIè Programme d’Art et Action et je songe à ce long silence qui a dû vous surprendre. Je pense que Divoire vous aura peut-être dit que j’ai passé six  mois dans l’Afrique du Nord.

Vous aurez pensé que vivant au milieu des dattiers et des sables, j’étais un peu anéanti par la solitude. Il est très vrai que j’ai été bien négligent et m’en excuse particulièrement auprès de vous.

Depuis mon retour je travaille à un livre que je voudrais voir paraître cet hiver – un livre de foi – et j’ose du moins le croire – d’idées.(1)

Arbitrairement, je fais de l’Allemagne le centre d’une vie idéalement haute, pacifiste, lyrique, intellectuellement soudée à une époque que l’idée – incarnée par un homme domine. Je tente d’y montrer quelles ruptures nous séparent des hommes et ce que –sans le savoir –ils attendent de nous. J’ai voulu exprimer les lignes du grand conflit actuel. Y suis-je parvenu ? C’est autre chose…. Mais on ne pourra je crois, qu’admettre ma sincérité et mon ardent désir d’étreindre notre époque.

Je vais enfin rentrer à Paris la tête bourrée de projets, idées de livres – projets de revue vraiment moderne – d’action à travers le monde. Mais il faut que je sois à Paris.

Je compte rentrer vers le 15 octobre, ennuyé de n’avoir pas mon petit logement d’étudiant, obligé de laisser nos enfants ici.

Dès mon retour, j’irai vous voir et nous causerons. Que de choses à faire !...

Quel homme charmant vous m’avez fait connaître en Fernand Divoire. Nous sympathisons.

A Monsieur Autant, à votre fils et à vous chère madame, notre plus amical souvenir et à bientôt.

 

Maxime NEMO

(1)    Un dieu sous le Tunnel (Rieder 1927)

Nous ne possédons pas hélas les réponses de Louise Lara à ces lettres ni le compte rendu des entretiens de la rue Lepic. Qui semblent s’être espacés peu à peu

C’est peut-être là que Nemo prend ses distances dans son travail d’émancipation et dans son projet plus esthétique que politique quand il affirmera beaucoup plus tard dans un tract de 1951 sur sa lecture de l’Œdipe Roi de Sophocle : «  j’ai le désir d’organiser cette conférence – lecture dans votre ville et j’ose vous demander si, en principe, elle pourrait être assurée de votre sympathie personnelle. Il faut exclure le public « ordinaire » retombé à cette adulation matérielle que toute après guerre lui réserve, il est inapte à la compréhension de son propre problème. Heureusement, les jeunes de nos établissements universitaires forment un public de choix. Ils sont l’avenir et peuvent profiter d’une évocation vigoureuse du destin de l’Espèce ; nous devons me semble-t-il les prémunir contre les notions desséchantes de tant d’opérations littéraires – et autres »

Nous savons que Nemo n’a pas versé dans le théâtre prolétarien et nous avons vu que le choix de ses cycles sur le symbolisme ou le tragique s’adressent à une élite ou à des publics choisis dans le monde universitaire ou gravitant autour des Universités Populaires. C’est ce qui fait sa singularité et que lui reconnaît JR Bloch, leur correspondance en atteste.

On pourra cependant objecter que Nemo s’engagera à sa façon en publiant en 1927 son roman sur l’Allemagne aux prises avec les nationalistes et les pacifiques dans le milieu munichois « Un Dieu sous le tunnel » avec un sous titre : « Locarno, Locarno, Locarno ! Souvenons-nous : La conférence aboutit à la signature des accords de Locarno, le 16 octobre 1925. Aristide Briand s'exclame : «C'est la collaboration entre pays qui s'ouvre, les Etats-Unis d'Europe commencent». L’année même où Hitler réoccupe la Rhénanie et informe les signataires des accords de Locarno de la nullité de ceux-ci le 7 mars 1936, un curieux article provocateur : «Abrutissement et Capitalisme » Sur la brochure de Taylor in Revue de Littérature & Doctrine prolétarienne d’Henri Poulaille. On connaît la suite, La Rhénanie est remilitarisée face à une SDN de plus en plus impuissante qui se débat sans succès à résoudre la guerre d'Ethiopie. Le pacte rhénan garantit la frontière occidentale de l'Europe. Malheureusement aucun pacte équivalent ne garantit la frontière orientale. L'Union soviétique interprétera cette lacune comme étant à l'origine de l'agression allemande de la Pologne le 1er septembre 1939.Mais à ce moment là l’Ilôt a bien du mal à mobiliser ses troupes et Nemo analyse alors la situation géopolitique dans son « Journal » qu’il tient quotidiennement.

En 1934 à l’instar de Fernand Divoire dans ses « Cahiers Contemporains » qui avait lancé deux enquêtes  sur « ce que j’ai appris de la guerre » en 1927 puis « Ce que je sais de Dieu », Nemo lance auprès de ses jeunes amis de « l’Ilôt » deux enquêtes : l’une sur « la jeunesse devant la vie actuelle » sur l’Amour, la famille, le groupe et ses formes multiples, le travail, le sport, la Beauté et enfin la vie moderne puis une autre plus complexe sur « l’Esprit de Civilisation » quels sont et la cause et le signe de la civilisation ? ; L’humain est-il un principe ou un fait. L’expression - monde actuel - qu’il entend comme l’espace de deux ou trois générations -est dominé par des positions religieuses, politiques, économiques, sociales. En présence de leur puissance et de leur action : fascisme, communisme, catholicisme, impérialisme etc.… quelle peut-être la situation de la pensée éprise des multiples aspects de l’humain et soucieuse d’omettre dans son affirmation de la qualité humaine ni l’homme d’hier, ni celui qui sera demain ?

Il est temps à ce stade me semble-t-il de vous livrer quelques témoignages parfois guidés : « Monsieur le Directeur de l’Ecole Normale de Melun le 22 mai 1920 me charge de vous dire tout le plaisir que nous avons trouvé à écouter les délicieux poèmes, si bien interprétés de Verhaeren. Nous avons goûté avec autant de plaisir les poignantes scènes du « Cloître » qui se sont déroulées devant nous » Désormais Verhaeren se place à nos yeux parmi les grands écrivains et nous sommes reconnaissants de nous l’avoir révélé ». M Rivière Elève de 3ème année.

Ou plus spontanés de ces jeunes  auditeurs ou auditrices :

«  Monsieur, Une joie très douce et très pure, une émotion profonde, et un très vif désir de connaître nos délicieux poètes, voilà ce que je ressentais après avoir entendu votre conférence sur Albert Samain. J’avais lu, déjà, quelques uns de ses poèmes, mais je le connaissais bien mal. Le récit de sa vie que j’imaginais di différente m’a surprise ! J’ai été charmée d’entendre interpréter quelques uns de ses poèmes.… Je regrette infiniment que vos charmantes causeries ne soient pas plus nombreuses car pour nous normaliennes du Cantal, c’est du bonheur ces heures, si rares, que nous avons passées à vous écouter et où notre âme, jeune et enthousiaste, vous suit, s’émeut et sent qu’elle s’élève vers quelque chose d’infini, de beau et de très pur…. Croyez Monsieur, à ma profonde admiration. M.L. Alliot Elève de 2è année.

Et encore cette élève d’Aurillac : « A mesure que Monsieur Némo scandait ces vers d’une voix chaude et émue, je sentais que mon âme s’étendait par delà les limites coutumières, s’emplissait d’une vie intense et soutenue. Elle planait et je la sentais immense. Et j’ai bien senti qu’il y avait autre chose au dessus de la vie mesquine que nous vivons et je communiais par l’émotion et la joie, une joie toute pure, avec toute la beauté poétique qui s’exhalait et prenait corps autour de moi. » Marie Meurisse 1ère Année.

Cette dernière missive d’Aurillac à la plume sur un papier plié : « Vous nous avez révélé la personnalité de deux ardentes et très sympathiques figures Verhaeren au génie abondant et multiple, créateur et magicien, et Samain, poète très attachant , dont la vie monotone, si falote auprès de ses aspirations, m’a émue profondément. Vos conférences, ont précisé, ordonné, si je puis dire des jugements un peu confus, nous ont apporté des connaissances nouvelles et surtout vous nous avez fait pénétrer dans l’intimité de l’âme de ces hommes, qui m’attirent et forcent mon admiration. Il est consolant de découvrir, à notre époque d’activité fiévreuse et trop positive, des êtres aussi purs aussi délicats que Samain. Son œuvre que vous nous avez aidées à comprendre répond à notre amour du beau…L’art véritable nous charme, je lui élève un véritable culte. Qu’il y ait souvent, ici, des manifestations comme celle de mardi 11 janvier 1921, est mon plus cher désir ». Louise Magnou 2è année. 

C’est à l’EPS de Laval en 1935, lors de la XIVè saison de l’Ilôt consacrée à Bernard Shaw que se produit un événement décisif dans la vie de Maxime Nemo. Il propose une conférence lecture dramatique sur la Sainte Jeanne, chronique en six scènes et un épilogue. Le thème austère  qui clôt le Cycle qui comprenait trois expressions tragiques : Tragédie de l’Or avec l’Avare, Tragédie de l’Honneur avec Othello est ce soir là,  la Tragédie de la Foi. Parmi les élèves figurent Mlle Léopoldine Chevrel, ma mère et une jeune professeur de mathématiques Mlle Yvonne Bretonnière qui deviendra la compagne de Maxime Nemo pendant 33 ans puis ma marraine en 1952 et finalement Madame Nemo en 1968. De cette union fusionnelle demeurera une correspondance encore inédite et précieuse de près de 40 années soit près d’un millier de lettres intimes.  

Le lien avec ses professeurs et ses chers élèves existe bel et bien et le dialogue fécond  se poursuivra jusque dans les années 50 même si c’est le commentaire de l’œuvre de Rousseau qui dominera dans les thèmes abordés.

 

 

Repost 0
Published by maximenemo
commenter cet article
19 octobre 2011 3 19 /10 /octobre /2011 13:52

Chapitre I

Enfance perdue (1888- 1890)

-        Naissance tourangelle : « Pour se perdre, hommage aux aïeux »

On a toujours intérêt à lire les actes d’tat Civil entre les lignes, les informations sont souvent riches de sens et soulèvent un coin du voile pudiquement jeté sur une naissance ou sur des origines. Et c’est le cas pour le jeune Maxime Georges Albert RENOU présenté à l’officier de la mairie de Francueil petite commune d’Indre et Loire ce matin du cinq juillet 1888 à onze heures. En effet, l’enfant est reconnu par Mélanie RENOU, âgée de 24 ans et demeurant à Tours à la caserne de Guise. Le père est inconnu mais des écrits postérieurs imagineront l’univers et les antécédents tourangeaux ou angevins de la famille Renou.

Toujours est-il que le 2 juillet 1890, soit 2 ans plus tard, c’est Georges Albert BAUGEY, représentant de commerce qui déclare reconnaître l’enfant en la mairie de Tours et c’est bien lui qui lui a donné les prénoms qu’il porte officiellement, l’enfant s’appellera donc Maxime Georges Albert BAUGEY.

Peu de choses sur les 10 premières années de sa vie sinon qu’il déclare dans son Journal de 1928 être allé à l’école jusqu’à 8 ans pour ne plus jamais y retourner. Voilà donc un autodidacte qui laisse peu de traces de scolarité et montre déjà un départ dans la vie peu commun. En 1896 alors qu’il quitte l’Ecole et que c’est son père qui désormais assure sa formation, où en est la France qui l’a vu naître et à laquelle il se réfère si souvent dans ses écrits, romans, poèmes, essais et correspondance au point d’écrire une « Psychologie de la France ».

En cette fin de XIXème siècle le jeune Maxime Baugey-Dally regarde et écoute. L’Affaire Dreyfus occupe l’actualité et les débats de société depuis que Georges Picquart a donné une nouvelle tournure à l’Affaire en soupçonnant Esterhazy, on écoute Theodore Botrel et Aristide Bruant sur le pavé parisien, Yvette Guilbert et F. Mayol sont les maîtres du Music Hall , c’est aussi l’année où Verlaine, Clara Schumann et Edmond de Goncourt meurent.   Richard Strauss crée « Ainsi parlait Zarathoustra » d’après Nietzche sur les  thèmes zoroastriens de l’évolution de l’homme et du surhomme. Mais nous ne savons rien de cette éducation paternelle ni de ce père adoptif qui apparaît soudain en 1898 avec le qualificatif d’ « artiste dramatique »

Quelques biographies de l’époque mentionnent en effet que Georges Albert Baugey né à Vernon en 1865  de Jacques Baugey caissier et demeurant rue de verneuil à Paris et de Marie Joséphine Dally , a délaissé sa carrière dans « les principaux Théâtres de Paris »  pour se consacrer à la promotion de son jeune fils qu’il a rebaptisé Maxime NEMO « afin qu’il soit un jour quelqu’un » Et voilà comment après dix années de silences et d’absences dans les écrits et les mémoires, le tandem père-fils refait surface par le hasard des trouvailles dans les archives familiales retrouvées dans les années 2000.

Un inédit de 1950 est particulièrement précieux dans cette quête car il offre 31 pages dactylographiées qui restituent fidèlement cette enfance peu ordinaire en Algérie,puis sur la Côte d'Azur, enfin dans les Pyrénées.

La recherche patiente dans les archives des théâtres parisiens ne donne rien sur la carrière parisienne de Georges Albert Baugey mais nous entraine sur une fausse piste d’un autre acteur Georges Paul Nemo né en 1876 qui appartint aux Bouffes-Parisiens, aux Folies-Dramatiques et au Châtelet, et qui meurt  à l'âge de trente-quatre ans. Il eut beaucoup de succès, notamment dans le « Coup de Foudre » et le « Petit Caporal » au Châtelet. Ses obsèques ont eu lieu à Marseille en 1910.

Un Georges Baugey a soutenu une Thèse pour le doctorat le 31 octobre 1898 à la Faculté de droit de Université de Paris sur « De la Condition légale du culte israélite en France et en Algérie ».On trouve aussi Georges Baugey propriétaire de l'Hôtel d'Angleterre à Trouville en 1881, habitué des casinos et quelque peu flambeur aux côtés d'une épouse fantasque et gourgandine.Ses relations mondaines s'étoffent entre Paris et Trouville et le jeune Nemo ne manque pas de mentionner que la famille passe par des périodes de vie facile et exubérante à des périodes de solitude et de misère harcelée par les créanciers, flatteurs d'hier.

 

  C’est alors qu’un précieux document surgit quand on ne s’y attend pas, et que l’on découvre un programme d’une soirée donnée à l’Hôtel Exelsior de Cimiez devant la Reine Victoria et qui conforte la légende sur « l‘enfant prodige » dont on évoquait la renommée dans mes souvenirs d’enfant des années 50. 

L’enfant prodige (1890  1908)

-        De Jean Clarétie à Henri de Régnier

-        De Sarah Bernhardt à la Reine Victoria

 

Des témoignages nombreux attestent que la Reine Victoria passa plusieurs hivers sur la Côte d’Azur. « À partir de 1895, elle vint pendant cinq années de suite passer l’hiver d’abord au Grand Hôtel de Cimiez, puis au Régina construit exprès pour elle-même et sa suite » (Sébastien Marcel Biasini)  et tenait aux dire des son Chef de sécurité Xavier Paoli,  un Journal quotidien où elle notait le moindre de ses faits et actions. Queen Victoria 's Journal The Royal Archives The Royal Collection

« Dans les deux hivers 1895 et 1896, elle loua tout le Grand Hôtel de Cimiez (40 000 francs pour six semaines) ; et dans les trois hivers 1897, 1898 et 1899, le tout neuf Regina Excelsior (80 000 francs pour huit mois). On sait que, pour hiverner, la reine amenait non seulement ses femmes de chambre, valets, son chef de cuisine et ses marmitons, ses serviteurs indiens, son lit, sa vaisselle... mais encore, son cabriolet, ses chevaux et piqueurs et son âne Jacquot.

Le lieutenant Colonel Sir William Carrington, Grand maréchal de la petite cour niçoise ;

La princesse de Battenberg pianiste émérite jouait du Saint Sens.

Sarah Bernhardt vint au printemps  de 1897 à Nice et vint jouer à l’Hôtel Exelsior « Jean marie » d’André Theuriet, Drame en 1 acte en vers (déjà joué au Théâtre de l’Odéon le 11 octobre 1871 )

Le Président Félix Faure vint saluer la reine à Nice en avril 1898 » Xavier Paoli –mes souverains.

Grâce encore à Xavier Paoli, on sait tout des journées méthodiquement réglées de la reine à Cimiez. (pp.254-255)

« Lever à 9 heures, breakfast très copieux ; correspondance et télégrammes l'occupaient jusqu'à onze heures ; puis promenade jusqu'à une heure et demie ; déjeuner encore copieux, puis nouvelle excursion. À sept heures, dîner suivi d'une soirée dans le petit salon royal où souvent elle faisait venir des artistes : Saint-Saëns et Sarah Bernhardt se produisirent devant la reine ; avant de se coucher, la reine écrivait encore son journal »

C’est alors qu’on porte le plus grand intérêt au programme proposé à la Reine par le « jeune Nemo » capable de mémoriser 25000 vers à 10 ans ! C’est toujours le père Georges Albert Baugey qui construit la légende et assure les tournées sans doute lucratives au dire de l’intéressé qui se confiera plus tard dan ses écrits et c’est sans doute ce même programme qu’il présentera jusqu’à la mort prématurée de son père en 1908 dans les casinos, salons et cours d’Europe dont on peut retrouver les  témoignages dans la Presse de l’époque.

 


 

 

On pourra observer les monologues, scènes et poèmes empruntées au répertoire de l’époque qui constituaient le programme  et dont certains auteurs, sont pour nous, de parfaits inconnus. Il sont aussi très symptomatiques d’une réelle francophilie de la Cour d’Angleterre capable de recevoir plus d’une heure en français et d’en féliciter celui qui en est l’interprète.Qu’on en juge par le compliments reçus quelques jours après la réprésentation à Cimiez : 

" Sa Majesté, la reine Victoria, me charge de vous transmettre ses félicitations pour votre fils "le petit Nemo", le jeune artiste qui l'a charmée pendant une heure hier au soir.

Son altesse royale, Mme la princesse de Battenberg , me prie de vous demander une photographie de cet enfant, avec autographe, et sera heureuse de le revoir à Londres."

Cimiez le 7 avril 1899                                                                               Lieutenant Colonel CARRINGTON

 

"Leurs Altesses Royales ont beaucoup admiré et apprécié les dispositions artistiques de votre fils et désirent que je vous félicite des succès présents, qui présagent ceux de l'avenir."

Cannes le 25 avril 1899                                                                   Prince de BOIANO

                                                                                         Chambellan de SAR le Comte de CASERTA

 

              

On découvre d’abord ensuite une photo en sépia qui représente le « jeune Nemo » dans le rôle de l’Aiglon d’Edmond Rostand créé pour Sarah Bernhardt en 1900 que le jeune prodige interprétera dès 1905 au Casino de la Plage à Arcachon.

« Le Journal d’Archachon » de 1905 s’en fait l’écho en termes élogieux :

 Maxime NEMO à Arcachon

Né le 4 juillet à Chenonceaux en Touraine, le jeune Baugey Dally montra pour le théâtre des dispositions précoces. Dès l'âge de 10 ans, la Cour d'Angleterre le faisait venir et la Reine Victoria daignait lui adresser par le chef de sa Maison militaire un témoignage de son admiration.

C'est alors que son père le dirige complètement vers la scène et pensa à lui donner le nom de NEMO, "afin qu'il soit un jour quelqu'un". La Presse lui adjoignit le surnom de "Petit prodige"

Agé aujourd'hui de 17 ans, le jeune NEMO poursuit le cours de sa carrière artistique en compagnie de son père M. Baugey-Dally qui a complètement déserté la scène parisienne pour se consacrer uniquement à l'éducation de son fils.

Les deux artistes qui ne sont d'ailleurs pas des inconnus à Arcachon donneront aujourd'hui Dimanche 1er Octobre 1905 au Casino de la Plage, une soirée qui comportera des monologues dits par Maxime NEMO;

"le célèbre Baluchard", vaudeville de Fernand Beissier *

l'Aiglon d'Edmond Rostand; 1- le Duc et le professeur d'histoire, 2 - le Duc et Flambeau, 3- le Duc et l'Empereur, 4 - Le Duc et Metternich.

Le jeune NEMO remplira le rôle du Duc de Reichstadt

L'orchestre du casino prêtera son concours à cette soirée qui ne manquera pas d'attirer tout le public sélect d'Arcachon.

Places réservées, 1fr.50; Autres places ,1 fr.

- Parmi les appréciations élogieuses sur Maxime NEMO, nous relevons les signatures de :

R.P. A.Maurel **, directeur de l'Ecole Saint Elme d' Arcachon (7 octobre 1900),

Colonel Carringon; Prince de Boïano, Chambellan de service de S.A.R le Comte de Caserta,

Paul Déroulède, Jules Clarétie,  Pierre Loti,  Edmond Rostand etc..

*M. Fernand Beissier Officier de l'Instruction publique est  l'auteur d'un grand nombre de monologues et de plusieurs cantates couronnées par l'Institut.  « Yetta » opéra comique 3 actes Fernand Beissier 7 or 8 March 1903 donné à la Galeries Saint-Hubert de Bruxelles. « La salutiste » opéra monologue en 1 acte de Fernand Beissier 14 January 1905 au théâtre des Capucines à Paris.

** le R.P. Maurel né le 7 septembre 1859, prit l’habit dominicain à 19 ans. Ordonné prêtre en 1883, il sera professeur au collège d’Arcueil, puis en 1885 au collège Saint-Elme à Arcachon, dont il deviendra prieur en 1898 .En avril 1903, comme suite aux lois sur les congrégations, il sera obligé de quitter Saint-Elme et enseignera à l’école dominicaine de Captier en Espagne.

En février 1920, il reviendra à Saint-Elme dont il sera le prieur jusqu’en 1933. Il décèdera le 15 février 1935 et sera inhumé dans le cimetière de l’école le 21 février 1935.

Voilà donc le jeune Nemo sur les planches de 1898 à 1908 qui de 10 ans à 20 ans va devoir faire vivre père et mère, car si Mélanie Renou sa mère biologique, qui se révèle être née Albertine Aldegonde RENOU n’apparaît point dans cette décade si prolixe et aventurière, on ignore le rôle qu’elle joua à l’ombre de ces deux bateleurs. Nous la retrouverons plus tard sur une photo des années vingt.

Lorsque son père meurt à la Roche sur Yon en Vendée en 1908, Nemo a vingt ans et il a déjà été présenté à celles qu’il appellera dans son journal : « mes princesses inaccessibles » souvenons nous du jeune Marcel de la Recherche du Temps perdu, et plus tard du Grand Meaulnes de Fournier. Il a aussi été présenté à Pierre Loti, à Jules Clarétie qui dira à son père : "Faites qu’il acquiert l’habitude du public, mais tenez-le éloigné du théâtre"  *, l’acteur Coquelin aîné, à Edmond Rostand enfin le poète Henri de Régnier dira quelques années plus tard  de Maxime Nemo  tout le bien qu’il pensait de son art de dire et lui promettait un avenir dans le monde des lettres.  

"Je suis persuadé, que la beauté n’est inaccessible à aucun de ceux qui viennent sincèrement à elle. Beaucoup ont besoin d’y être guidés et c’est à ce besoin que répond l’œuvre que vous entreprenez et qui peut donner d’excellents résultats. Je ne peux que l’approuver et vous dire toute la sympathie qu’elle m’inspire". Le jeune Nemo a su enchanter aussi le poète et auteur dramatique de la droite nationaliste et revancharde Paul Déroulède mort symboliquement en janvier 1914 avant la guerre. 

Pour sa rencontre avec Pierre Loti entre 1898 et 1908, il faut croiser les biographies au plus près et imaginer le cadre et les circonstances qui ont donné lieu à une présentation et à des compliments.

A son retour de Terre Sainte, de mai 1896 à janvier 1898 Loti loue à Hendaye une maison qu’il dénomme Bachar-Etchea dite la maison du solitaire, durant son second commandement de La canonnière « le Javelot » qui stationne à la base navale de "La Bidassoa", à Hendaye ; il a tout le loisir de visiter la région et de surveiller la Bidassoa depuis la maison de fonction qu’il occupe au bord de l’estuaire. En 1898, Loti revient s’installer à Rochefort et entreprend de transformer sa maison natale en fantaisie architecturale, aménageant une salle gothique où auront lieu les présentations et soirées culturelles auxquelles assistera notamment Sarah Bernhardt. On a peu de détails sur ces soirées mais on peut imaginer que c’est soit à Hendaye que Nemo connaît bien puisqu’il cite la canonnière le Javelot et décrit avec force détail la Bidassoa et Hendaye « où il a joué étant enfant » dit-il (par joué entendez donné des soirées dramatiques) soit dans le salon gothique de  Rochefort, proche du sud vendéen où est mort Georges Albert Baugey en 1908. Il faut pour cela relire les Journaux de l’époque et les Journaux intimes des intéressés. A la même époque un autre enfant le jeune Jacques Porel est poussé par son père vers la grande dame et la scène évoquée dans ses Souvenirs parus chez Plon en 1951 ne sont pas sans évoquer ce que dût être la rencontre du jeune Nemo avec celle que Loti adulait :

  « Enfin, là-bas, dans le fond de sa loge, assise, souriante, se reposant un peu, l'extraordinaire créature. Très vite — c'était une personne d'une grande rapidité — elle avait vu mon père :

—        Ah, te voilà, mon Paul ! Et tu as amené le petit. Ça c'est bien. Elle savait très bien que le petit était là chaque fois, qu'il était inséparable de son vieil ami Porel.

Alors la même cérémonie se renouvelait, une fois de plus. Mon père dans un immense sourire  rose, avait envoyé à Sarah un baiser de la main, il se penchait vers moi, et puis, me poussant du genou, il ajoutait, avec une légère ostentation de théâtre, qui parfois me gênait :

—Allez, mon fils, vas-y !

Là-bas, dans les lumières mille fois reflétées par les glaces, vingt impératrices, vingt reines, vingt divinités — Sarah enfin — les bras ouverts et tendus, la tête légèrement inclinée, un sourire d'éternité sur son visage, Sarah, dans son geste célèbre, m'attendait.

J'y allais comme dans une espèce de sprint vers la gloire. Je tombais dans ses bras. Je ne voyais plus ses yeux. Ma joue s'accrochait à la robe byzantine. Je plongeais dans la forte odeur de tous les fards de l'époque. Et, un instant, j’entendais rouler dans mon oreille le doux murmure de sa diction fameuse. Je ne comprenais pas, mais déjà elle m'avait légèrement redressé, me tenait aux épaules, me fusillait de son sourire interminable.

—        Comment va ta maman ?

Il ne faut pas oublier que Sarah adorait son fils — si beau — et qu'en serrant sur son cœur le fils d'une autre, c'était un peu le sien qu'elle retrouvait dans ses bras ».

Sur les relations étroites entre Loti et Sarah il convient de relire ce fragment du Journal intime de 1890 qui nous évoque quelques anecdotes, certes antérieures de dix années aux présentations du jeune Nemo mais qui restituent bien l’époque.

Rencontres avec Pierre Loti

Il existait toutefois une exception notable à l'attrait qu'exerçait sur lui la simplicité, car il n'y avait rien de simple chez Sarah Bernhardt, avec laquelle il était maintenant dans des termes familiers. Il note qu'il est allé au Théâtre-Français pour la voir jouer Dona Sol une fois de plus, qu'il a pris un fauteuil d'orchestre au premier rang et qu'il portait encore la tenue bleu et blanc des marins. La grande actrice lui fit signe par-dessus la rampe tandis que le public tendait le cou pour voir le matelot qui avait obtenu cette marque de faveur. A cette époque, Sarah Bernhardt était à l'apogée de sa carrière. Le théâtre, la sculpture, la peinture, des intérêts multiples, des amants et un public passionné, Victor Hugo en tète — telle était sa vie. Mais elle trouvait aussi du temps pour le jeune admirateur obscur. Il lui écrivait, parlant des heures d'extase passées à ses pieds. « Quelque chose d'inespéré et impossible depuis que vous m'avez tout à fait admis auprès de vous... » Dans une autre lettre, il lui dit : « côté sombre de votre nature m'attire autant, peut-être que tous ses côtés charmants. » Les brouillons de ses lettres montrent qu'il connaissait déjà bien l'étrange chambre tendue de noir : si dit-il elle ne lit pas ses lettres, qu'elle les donne à Lazare (le célèbre squelette) qui les lira au vampire. Ces objets peu aimables faisaient partie du décor, ainsi qu'un cercueil capitonné de satin blanc où l'actrice se reposait parfois. [...)

Sur une page volante ajoutée au journal, où il notait d'autres détails le mot « dites » devient « connues », ce qui ne fut pas imprimé dans le Jour­nal intime plus discret publié par son fils après la mort de Loti. Mais j'imagine que c'était plus près de la vérité. Ont-ils été amants ? Brièvement peut-être. Il aurait été dans leur caractère à tous deux de couronner ainsi leur rencontre. À travers une longue série de querelles et de réconciliations, Sarah et son Julien le Fou se comprenaient parfaitement. Leur goût du fantastique s'accordait, comme leurs appétits sensuels. La description qu'avait faite Loti de son ami Yves avait intrigué Sarah il fit donc pour elle un dessin de son Adonis breton, nu — une statue en bronze de perfection masculine chose qu'ils pouvaient apprécier l'un et l'autre avec un œil de connaisseur.

Tandis que la famille, à Rochefort, rayonnait de joie à l'idée que le livre de leur Julien avait été accepté pour la publication, sa mère éprouvait une certaine inquiétude quand on mentionnait le nom de Sarah Bernhardt. Loti avait écrit pour demander à ses chères vieilles d'apporter de légères transformations à l'un de ses costumes turcs. Sa mère répondit que c'était fait. Elle ajouta : « Est-ce pour faire une visite à Sarah Bernhardt ?... O, mon chéri, ne fais pas des folies pour cette femme ! »

Mais lorsque, quelques années plus tard, l'actrice arriva à Rochefort pour jouer dans le ravissant théâtre bleu et or du XVIIIe siècle qui met une note d'élégance raffinée dans la petite ville, elle rendit visite à Loti dans sa vieille maison : « Juin 1888,.. Nous passons dans la chambre turque où je la fais asseoir sur le divan du fond : puis je m'éloigne pour mieux regarder combien elle est jolie et comme elle fait bien dans ce milieu avec sa robe blanche et son manteau rouge... » Ils dînèrent en tête à tête, mais Mme Viaud les rejoignit pour le café. Elle portait, pour l'occasion, sa plus belle robe de satin noir et les deux femmes prirent plaisir à la rencontre. Mme Viaud déclara que la divine Sarah était « tout à fait comme il faut — si honnête et si jeune »                                                Journal inédit, 1890 Collection Loti-Viaud.

 

 Beau départ dans la vie d’artiste et il enflamme le chercheur que je suis, à retrouver des traces de ces rencontres en croisant les archives des uns et des autres en éclairant une part de cette histoire d’avant guerre. Mais la vie de cet enfant orphelin de père promet déjà une destinée exceptionnelle d’autres rencontres tout aussi surprenantes.

* Jules Claretie, de son vrai nom Arsène Arnaud Claretie, voit le jour à Limoges le 3 décembre 1840. C’est un écrivain français. Romancier et auteur dramatique, il est aussi historien et chroniqueur de la vie parisienne. Son œuvre est très étendue et prolifique. Jules Claretie collabore à de nombreux journaux sous plusieurs pseudonymes, notamment au Figaro et au Temps.220px-Jules Claretie 1 Il tient la critique théâtrale à L’Opinion nationale, au Soir, et à La Presse. Ses articles sont souvent sujets à des analyses sans aménité sur ses contemporains. Historien, il compose entre autres une Histoire de la Révolution de 1870-1871. Jules Clarétie est président de la Société des Gens de Lettres et de la Société des Auteurs dramatiques. De 1885 à 1913, il est administrateur général de la Comédie-Française

** Paul Déroulède violemment opposé au colonialiste Jules ferry est l’auteur de cette phrase restée célèbre: « J'ai perdu deux sœurs, et vous m'offrez vingt domestiques » en évoquant la perte de l’Alsace Lorraine.

 

L’acteur  (1910 – 1914)

-        Le Théâtre du Château d’Eau avec Jouvet

-        Art et Action avec Louise Lara

Nous avons abandonné notre prodige à la mort de son père alors qu’il a juste 20 ans. On le retrouve incidemment à Rodez comme professeur d’art dramatique puis en 1909 à Dijon où il épouse Antoinette Pègues, jeune institutrice de 27 ans qu’il a rencontrée à Rodez. Pourquoi Dijon, car c’est là que réside sa mère Albertine Aldegonde Renou que nous avions un peu oubliée. Le voilà donc à 21 ans en charge comme il le dit de ses deux femmes et qu’il va devoir les faire vivre mais comment ? Et c’est là que les archives  sans doute perdues ou volontairement égarées par sa première épouse lors de déménagement  successifs, manquent cruellement pour reconstituer la carrière du jeune poète et artiste.

Une biographie d’accompagnement  qui le présentera plus tard  précise :

« De 1910 à 1914, M.Nemo et sa jeune femme vivent un peu en dehors du monde – hivers à Cannes, l’été sur les bords du lac d’Annecy. De nouvelles préoccupations le sollicitent, et, à côté de l’artiste, l’homme social tend à s’éveiller ».

 Il évoquera lui-même dans un essai autobiographique  inédit intitulé « Pour se perdre » un épisode rétrospectif de sa vie d’avant guerre :

-«  Tu te souviens du coin d’Hendaye, un soir de février à mon retour d’Espagne ? Je t’avais dit : « Tiens, je te mènerai à Hendaye où j’ai joué enfant ! » et naturellement tu avais dit : « Oui » en baissant la tête. Et c’est avec cette (……) que nous passâmes le pont de fer à l’endroit où bien avant, on montrait « le Javelot », la canonnière de Loti – enfoncée dans la vase – je me souviens très bien, tu portais ce tailleur de laine acheté dans les Pyrénées.

Ce fut simple comme toujours. Il est dans le destin de nos deux vies de n’être pas mélodramatique.

Il n’y avait même pas de baigneurs à la plage et les Lotus possédaient cet air pauvre et délabré qu’on fait l’été, disparaître  à l’aide de (….) et de plantes vertes.

Je te montrais tout ce que je connaissais depuis le cap du Higuer – que je nommais « Cabo del Higueiro » pour t’impressionner !- jusqu’au château d’Abbadie et aux « deux jumeaux », ces dents creuses de la côte où le flot se brise en un bruit sourd et rejaillit en deux gerbes d’écume : quelque chose comme une rafale de 75. Tu admiras tout jusqu’au moment où le soir tombant, tu te pris à dire : «  J’ai faim » alors il fallut revenir vers des maisons plus allumées. Tu te souviens ? Oui tu te souviens puisque nous en parlons souvent, de cette baraque en planches rencontrée sur la route et dont l’enseigne cuite par le soleil annonçait péniblement un « Café restaurant » peint en vert. Le sarment d’une vigne enlaçait un (……..) Il y avait derrière la baraque, trois …. Sur le poulailler, il y avait en face de la treille Fontarabie – le mot en plus joli en espagnol : « Fuentarabia » - pour les mûres se gorgeaient de soleil, il y avait les crêtes dénudées des coteaux espagnols et sur la droite à l’arrière plan, la première coupole des neiges vibrait dans le liquide éblouissant.

Tu regardais avec des yeux noisettes  éclairés et tu te mis à dire : « Ah ce que j’ai faim ! » C’est alors que la femme apporta un Cinzano à la framboise. ( ?) Tu te souviens ? Elle hésitait à nous répondre. C’était bien avant la guerre ! Je disais : « Pouvez vous nous faire à manger ? » – « Nous n’avons rien ! »     prétendait-elle, mais elle énuméra du saucisson, une soupe à la tomate, une omelette au jambon et des palombes rôties et c’est alors que tu choisis une table pour dîner.

Et dire que nous ne fûmes pas même étonnés.  Il est vrai que c’était en 1913 ».

C’est par le plus grand des hasards que j’ai pu contacter Françoise Lagnau de la Bibliothèque de Lyon qui conservait une trace de « Nemo » acteur dans la jeune troupe de Copeau aux côtés de Louis Jouvet en l’été 1913 au Théâtre du Château d’Eau. Et voilà que la folle aventure de comédien nous met sur la piste de deux monstres sacrés du théâtre en pleine révolution : Jacques Copeau qui crée le Vieux Colombier en 1913 justement après son exil en Bourgogne avec les « Copiaus »   et Louis Jouvet qui signe encore Jouvey. Les fonds Copeau abondent tant, le Fonds Copeau-Dasté à Beaune en Bourgogne que les Fonds Copeau de la BNF mais  difficile dans cette masse d’archives de pister un acteur de second plan. Les mémoires et Journaux intimes de Jouvet et de ses contemporains sont peu diserts sur les seconds rôles et il vous prend des périodes de découragement  jusqu’à ce qu’un message inespéré  vienne réveiller vos obsessions. Mais revenons aux rôles tenus pendant la Saison d’été du Château d’Eau du 25 avril  au 31  juillet 1913 au 61 rue du Château d’Eau à Paris. Jusque là le Château d’Eau donnait des saisons d’opérettes avec les Cloches de Corneville,   Copeau a déjà félicité  Jouvet  qui vient d’être reçu pharmacien de 1ère classe et ce, dès le 26 janvier 1913 pour « son activité et son esprit d’entreprise », il lui fixe le programme : « les Oberlé » pièce en 5 actes d’Edouard Haraucourt et René Bazin de l’Académie Française)  Jouvey jouera le rôle de Joseph et recevra la visite de Jacques Copeau. Le 2 mai un vaudeville « Une nuit de noces » de Kéroul et Barré et le Chemineau  drame en cinq actes de Jean Richepin. C’est le quotidien Comoedia du 10 mai 1913 qui fait une critique élogieuse des ces représentations.

A la même époque commencent les auditions des comédiens dans le studio de Charles Dullin à Montmartre pour constituer la troupe du Vieux Colombier. Durant le même été 1913, Copeau rédige son manifeste Un Essai de rénovation dramatique publié par la N.R.F. en septembre. Il y constate « On n'entreprend rien, certes, si ce n'est contre le gré de tous et condamne une industrialisation effrénée qui de jour en jour plus cyniquement dégrade notre scène française et détourne d'elle le public cultivé. »

 C’est le 24 mai 1913 à 8h30 que Maxime Nemo fait son entrée dans  « Monte Cristo », Drame en cinq actes et 9 tableaux, et d’Alexandre Dumas et Auguste Maquet. Jouvey joue le rôle de Villefort et Nemo celui de Pamphile. Ses compagnons de scène se nomment : Lurville, Bonheur,Armandy,Verse, Léon Noêl, René Montès,Decherac, C.Corney, Orel,Vitray, Cambay, Dupuis, Laroche, Courtin, Laurent , Mmes Serge-Michel, Any-Bero,Rivière-Latour,Morhange.

Tous les soirs à partir du  29 mai triomphe, dit Comoedia, « l’Auberge du Pont du Gard »  et du 5 au 20 juin, « les gaietés de l’Escadron », revue de la vie de caserne en 3 actes de Georges Courteline et E.Norès. Nemo y joue Ledru et Louvet, l’adjudant Flick . Samedi 21 juin 1913, c’est déjà répétition générale pour la nouvelle pièce : « le crime impossible », drame policier en 4 actes de M. Ch.Gallo et Martin Valdour d’après le roman de Léo d’Hampol.

Nemo y joue le rôle du Bossu.

Pendant qu’il joue la comédie et le vaudeville au Château d’Eau, Nemo alors âgé de 25 ans, se frotte dans un bouillonnant Paris d’avant guerre  à un autre groupe qui prend son essort mais que la guerre de 14 va briser dans son élan, je veux parler du Laboratoire « Art etLiberté » du couple Autant Lara.  Michel Corvin  grand spécialiste du théâtre des années  20, nous assure qu’ « une étude qui voudrait rendre compte de la richesse et de la vitalité du Laboratoire devrait-elle suivre l'évolution d'Édouard Autant et de Louise Lara depuis leurs premières expériences éparses d'amateurs d'Art, jusqu'à la constitution de leur groupe théâtral, autarcique comme un système planétaire : s'ils savaient fort bien, dès avant 1914, ce qu'ils ne voulaient pas faire et ce qu'ils n'aimaient pas, Autant et Lara n'avaient pas encore conquis leur personnalité artistique ; ils participaient encore, par leurs amitiés et leurs activités mêmes, au «théâtre à côté», et rien encore ne les distinguait, par exemple, de Carlos Larronde, animateur du « Théâtre Idéaliste ». Bientôt, avec l'appui de parrains dont les interventions n'allèrent pas sans provoquer quelques heurts, se constitua un groupe fragile parce que mal défini, « Art et Liberté », qui laissa vite la place, en 1919, à « Art et Action », dont l'autonomie fut totale.

Quelles sont alors les influences qui ont pu marquer le jeune Nemo ? A n’n point douter il faut s’intéresser à  ce découvreur de l’inconnu, (parallèlement à Copeau et Jouvet dans l‘aventure théâtrale du Vieux Colombier), que fut Edouard  Autant : «  le Futurisme et le Symbolisme paraissent les deux tendances de ses recherches d'auteur dès 1918 ; elles seront celles du metteur en scène, sa vie durant. Elles vont de pair avec des choix politiques très nets qui tiennent de l'anarchisme quand Autant refuse les pouvoirs et les églises, et du socialisme quand il va chercher auprès du peuple confirmation de son idéal de justice et de vérité ».

Nous verrons en effet que le symbolisme va marquer profondément Maxime Nemo qui consacrera aux auteurs de ce mouvement de nombreuses conférences dès 1920 (Henri de Régnier, Emile Verhaeren, Albert Samain, Maurice Maeterlinck, Paul Verlaine, Stéphane  Mallarmé , Paul Valéry -dont une photographie l’accompagnera toute sa vie - mais aussi Georges Rodenbach et Jules Laforgue) Sa bibliothèque poétique est restée intacte dans sa demeure nantaise et on peut y lire les dédicaces qui accompagnent les recueils ou revues de poésie.

Il lit  Jules Romains et André Gide. Il écrit abondamment, des poèmes surtout et quelques monologues. Il est probable aussi qu’il est allé entendre Louise Lara (compagne d’Edouard Autan)  mais laissons deux témoins nous dépeindre non sans malice cette grande comédienne qui rivalise avec Rachel et Sarah Bernhardt : c’est Michel Corvin qui rapporte : « Citons le témoignage d'Aragon qui, tout irrévérencieux qu'il est  traduit bien le climat d'exaltation dans lequel Louise Lara vivait à cette époque:

«Songez que moi qui vous parle, j'ai connu le temps où Madame Lara de la Comédie-Française, qui était déjà très éclairée sur les prodiges littéraires, se tordait comme une charmante baleine en lisant des poèmes d'Apollinaire», Traité du style, p.49.

Pierre Bertin, dans son recueil de souvenirs, « Le Théâtre et/est ma vie », évoque les mêmes soirées : « Je le [Apollinaire] vois encore se tordre de rire en écoutant mon amie, Mme Lara, sociétaire du Français, qui adorait tout ce qui était moderne, et qui disait très sérieusement, avec une belle diction lamartinienne, des vers très crus à propos de cette diction nouvelle qu’ Apollinaire préconisait», (p.90)

On ne peut abandonner le jeune Nemo à la veille de la première guerre mondiale  sans faire une allusion au climat de la République des Lettres d’alors. Romain Rolland et Roger martin du Gard et dans une certaine mesure Henri Barbusse ont institué une nouvelle religion de l’Homme à laquelle succomberont un Gide et peut-être un Malraux. Rappelons nous aussi avec Michel Corvin le rôle essentiel joué sur sa génération par celui qui deviendra un proche de Maxime Nemo , je veux parler de Jean Guéhenno. « Tout en dénonçant à son tour l'alliance de l'argent et de la guerre, les mystifications et mensonges de la presse bourgeoise qui a préparé psychologiquement l'opinion, et en niant le prétendu esprit de revanche des jeunes de 1914, Jean Guéhenno aborde le drame moral de la « Jeunesse morte », de cette génération qui eut 20 ans en 1914 et parvint à l'âge d'homme sous le signe du carnage ».

En 1914, Baugey dit « Nemo » a 26 ans et est mobilisé à Rodez dans la Classe 1908 sous le matricule de recrutement : 1772. Mais il est aussitôt « réformé et classé dans le service auxiliaire par décision de la Commission de Réforme en date du 19 décembre 1914 » tout comme Henri Barbusse qu’il rencontrera à cette époque qui lui, sera  affecté à Albi, mais  demandera cependant  à être muté sur le front. C’est sur  le front justement, entre deux batailles qu’ il rêve d’Aumont. Atteint de dysenterie, il est évacué et commence à écrire Le Feu à l’hôpital, avant d’être définitivement réformé en juin 1917.

Nous n’en sauront pas plus sur les passages de Nemo « dans la réserve de l’armée active » le 1 octobre 1915 ni comment il a vécu ces années de guerre à Rodez ou ailleurs ?  Ce que fait ou écrit  Nemo  de décembre 1914 à novembre 1918 nous l’ignorons  et s’il écrira beaucoup sur la période 39-45, on trouve peu d’allusions directes au conflit et pourtant son premier roman « Un Dieu sous le Tunnel »  évoque dans le détail, l’Allemagne des années 20 qu’il semble bien connaître. Mais nous en reparlerons.

Dans la foultitude de poèmes plusieurs par jour, on découvre une anecdote qui semble avoir marqué Nemo sans doute entre les années 1913 et 1921 et dont il relate le grand choc émotionnel à la suite de la perte d’un ami dont nous ignorerons tout, sinon que la fusion intellectuelle et peut-être sentimentale ne cessera de le hanter pour longtemps, comme le prouvent ces deux lettres de 1921 :

L’inconnu du Luxembourg……

« Votre disparition, mon ami, m’oblige à vivre avec l’antérieur puisqu’en lui, je vous retrouverai toujours. Je reviendrai donc fréquemment sur des événements, discussions connus de vous (ou que vous reconnaîtrez) parce qu’ils ont frappé mon esprit plus particulièrement que les autres ;

N’ayant plus la joie des vivants, comme je vous l’ai dit, je veux pouvoir savourer celles de ces demi-morts que sont les veufs. Certes, je vous mêlerai à cette existence que, seul à présent, je vais parcourir, certes, j’ai suffisamment la notion de votre spiritualité en moi, pour vous imaginer présent à mes côtés et soupçonner ce que vous répondiez en présence des faits, mais j’aurais besoin quand même de me flanquer dans la réalité de votre vie antérieure, afin parfois d’effacer avec la main la buée légère qui pourrait à la longue s’accumuler sur la glace chargée de me représenter l’exactitude  de vos traits.

Je suis obsédé, depuis hier par le souvenir de notre première rencontre dont les impressions se présentent à moi avec une netteté que je ne leur connaissais pas ; Un soir très beau de juin tombait sur le Luxembourg que la foule, en raison de l’heure tardive, (des enfants, des mamans et des gens), la foule paillarde désertait.

Il faisait un temps somptueux et je me souviens que j’avais passé une grande partie de l’après midi à lire sous les ombrages de la fontaine Médicis, je ne sais plus quel livre de Rémy De Gourmont. Le soir descendait avec la lenteur d’une femme qui s’élève.

La foule piaillarde des enfants qui empoisonnent ce beau coin, s’écoulait autour des mamans, des institutrices ou des bonnes d’enfants – ou parfois autour de personnes – toutes seules. J’étais assis près du bassin de Médicis et d’un œil vague lassé du livre, ou conquis par lui – je ne sais- je devais laisser errer un œil passablement sur les rares passants qui défilaient encore car je vous vis soudain et vous étiez à coup sûr depuis très longtemps là. Vous étiez immobile, un pied sur le rebord du bassin, l’œil perdu semblait-il – dans son eau. Vous réalisiez une silhouette masculine d’une élégance extrêmement, celle que j’attribue aux héros de d’Annunzio…. D’ailleurs !... je remarquais ce long corps mince vêtu de drap sombre que repoussait vers moi l’opulence veloutée du fond de verdure, la tête un eu inclinée et que les ailes  d’un grand feutre gris clair – romantique -  garnissait d’ombre le pied magnifiquement cambré dans une chaussure somptueuse. Je vous revois vivant !

Avez-vous senti l’insistance de mon regard ?  Vous vous êtes retourné. Mais j’étais – je pense rassurant – avec un livre à mes côtés ce qui à cette époque déjà – était une étrange garantie.

Vus avez repris votre pose sans que je quitte la mienne. Nous fûmes bientôt seuls. L’heure attestait cette intensité pénétrante que vous avez- vous aussi- mille fois ressentie. Je ne sais quoi d’intense et de pacifique – oui, même de pacifié et d’autant plus que l’effroyable tourbillon était autour de nous – descendait des  arbres de branche en branche avec les plaques d’ombre qui les trouait, mais c’était vraiment la naissance de l’heure calme et grave chargée de force religieuse et par conséquent universelle qui se dégageait de la stérilité du jour.

La mode est à la sécheresse, à la précision géométrique et la vie moderne – la vie intellectuelle comprise -  tend à ressembler aux tristes schémas que les architectes sont bien obligés d’établir – même pour construire une coopérative ou une banque – Je sais donc en traduisant l’impression surnaturelle de cette heure ne pas être à la page et me classer « rococo » - mais vous et moi avons toujours souri de ces sentiments temporaires que si judicieusement vous compariez au passage des tramways qui défilent devant un refuge avec des indications de directions différentes, qui prennent chacun leur petit lot de voyageurs pour le déposer près du lieu où git leurs occupations quotidiennes. Pourquoi – me disiez-vous une fois – ce brave homme prend-il férocement Clignancourt et cela tous les jours ? Vous ne l’en ferez pas démordre, mon cher… et cela est naturel, puisqu’au bout de la ligne existe le petit intérêt matériel ou sentimental qui lui fait préférer l’électricité de cette voie à celle de toute autre. Et vous pouvez l’interroger : traverserait-il le plus infâme quartier de la plus ignoble banlieue, qu’il vous répondrait que ce sont les préférences de son cœur qui l’ont poussé à gîter là…

Le cerveau humain est fait pour la localisation et nous ne savons même pas s’il est en notre pouvoir d’y échapper.

Par conséquent, je supporterai sans déplaisir le poids d’épithètes et continuerai d’affirmer qu’il est certains instants du jour qui sont comme un viatique général. » 

C’est le 24 juillet 1921 alors qu’il est en Dordogne au Mareynou chez son ami Testud qu’il écrira les poèmes « Maternité »  sur une naissance  non identifiée peut-être celle de son fils Claude, « Visage » sur la rencontre d’une inconnue espagnole et aussi ce dernier adieu à son ami intime qui restera l’inconnu du Luxembourg… mais on peut penser à un acteur qu’il aurait  connu à Paris au théâtre du Château d’Eau lors de la saison d’été de 1913 ou dans les cours de théâtre de Copeau.

A mon ami

Mon ami,

Vous m’avez quitté et je vous dirais qu’il est peu amical d’agir ainsi, si je ne savais que la mort est au dessus des volontés humaines et si vous ne m’aviez fait comprendre – quand si doucement vous m’avez pressé la main – la peine que vous éprouviez vous-même à me quitter.

Vous m’avez donc quitté pour mourir et c’est une bien triste chose que cette séparation de corps, car, tout de même l’amitié correspond à une entente physique et je vous aimais jusque dans votre réalité humaine – mon ami ce n’est pas sans déchirement que je songe à l’anéantissement de tout ce qui vous constituait, car vous avez eu la suprême élégance de disparaître : beau !  et quand de votre grand front, de l’ovale parfait de votre visage, de la beauté de votre torse et de tout votre corps naîtra une immonde bouillie que je reniflerais avec dégoût, oui ! Quelque chose en moi se navre et que je ne puis dissimuler…. Mais je vois votre immense sourire s’exprimer – Ah ! Dieu merci !... – dans mon souvenir et me commander la sagesse. Oui ! Il faut l’être puisque devant la mort afin de réaliser cette harmonie sereine et fortement plastique que nous avons aimée entendre et que je suis seul à chérir à présent, cette harmonie qui peut à force d’équilibre, éviter la décrépitude de la première ride.

Mais hélas ! Cette sagesse omnipotente qui fut la vôtre, croyez moi, son poids est lourd devant la mort, non pas sienne, mais celle de l’autre.

Il vous est aisé à vous à présent de sourire parce que je vous évoque au passé  et qu’alors nous étions réels, tous les deux mais songez qu’à présent je suis seul, que vous pourriez être à ma place avec mon seul souvenir pour compagnon….

Peut-être, alors, le poids de votre sagesse vous accablerait-il comme je le sens, ce soir. Tout autre chose croyez-moi est de parler de la mort comme une possibilité, me semble hypothèse future que de la constater dans sa profonde réalité.

Aux biens de l’esprit, tout de même, est attaché celui des corps. Je sais bien que j’ai tout votre souvenir à mes côtés, donc l’émotion des joies côte à côte, dans le bruit des paroles ou l’accord, souvent plus profond des pensées dans le silence…. J’ai, pour vivre seul, tout cela…. Et cela est immense et m’empêchera de vous suivre immédiatement dans le néant où vous vous trouvez mais, mon ami, tout de même, cela est passé- et vous savez comme moi que c’est un commencement et mort pour l’homme que de vivre rien qu’avec le passé- Ce que vous avez découvert à mes côtés, je le possède et j’en jouirai, mais vous étiez une source de vie continuelle et, hélas ! – c’est bien là qu’est le tragique de notre séparation – je ne connaîtrai pas ce qu’encore à mes côtés et pour notre joie mutuelle, vous auriez découvert.

Malgré mes efforts je suis resté humain. De l’éloignement à la douleur, la résignation naîtra-t-elle, en un plus profond désespoir, je ne sais. Ce soir malgré que j’entrevoie très nettement l’appel de votre sourire – qui contenait tant de choses comprises seulement par nous – ce soir, je suis bien triste et la douleur est comme une ombre sans douceur en moi.

Vous m’objecterez que c’est mon égoïsme qui pleure… Pourquoi m’en défendrais-je ? Ou plutôt je suis fou parce qu’égaré – vous ne me poseriez pas cette question stupide et tant de fois résolue entre nous à savoir que l’homme est une créature personnelle, qui ramène out à son centre, comme un aigle à son aire et que l’amitié n’est encore et ne peut-être qu’une jouissance réciproque.

C’est donc cet anéantissement de moi  que je pleure en votre perte – et c’est pourquoi, je la sens i cruelle et plus puissante que la loi d’harmonie établie entre nous. Il ya cette grande fissure à notre édifice. Je suis seul. La loi est faite pour deux hommes car seul l’homme peut s’abandonner à sa fantaisie qui, dès lors ne (glissera) personne. Cette Loi, nous l’avons ébauchée dans le bonheur de notre vie commune, dans la sérénité que nous n’avions point de peine à atteindre puisque nous étions deux, aujourd’hui, l‘édifice est comme un arc de triomphe que la foudre aurait frappée par le milieu : la parie de droite ou de gauche (comme vous voudrez) est amoncelée à) terre et l’autre est là, encore debout, mais cette énorme crevasse à son flanc.

Oui, je sais votre réponse qui fut la mienne hier : s’incliner devant l’inévitable matière : aussi, ma peine n’est elle pas une révolte – à quoi bon se révolter  puisque nous n’avons jamais espéré de secours d’ici bas ni d’en haut – mais le cri de douleur de mon déchirement intime.

Mais ne faut-il pas limiter l’expression de sa propre douleur ? Si fait. Il faut savoir se contraindre et notre amitié fut élevée au dessus des amitiés communes, précisément parce que nous avions cette Loi mutuelle en nous. Certes ! Nous n’ignorions rien de nos sentiments intimes, de leur volonté d’être toujours présents – un peu comme des cabotins, mais nous savions – vous et moi – leur imposer la douce pulsion nécessaire qui les fait rentrer dans l’ombre et se voiler. Et notre amitié fut pure à cause de cela. Un peu comme a été votre mort. Vous souffriez et je suis sûr que la peine morale accentuait l’autre. Cependant, n’eût été la sueur de votre front, le long témoignage que m’a laissé votre main, j’aurais pu croire  que vous me quittiez sans espoir et cependant je ne l’ai pas cru car la longue habitude que nous avions l’un de l’autre, et de notre discipline mutuelle m’a permis de concevoir la profondeur de vos souffrances.

Cependant que vous avez souri. Je dois m’en souvenir, voulant vaincre encore une fois la coalition des forces terrestres, que toute harmonie totale irrite, et vous avez vaincu, jusqu’au dernier souffle de votre esprit. Vous n’étiez pas maître de votre corps qui maintenant continue son évolution matérielle et duquel, je ne parlerai plus au présent du moins, puisqu’il n’est plus votre apparence et que vous ne survivez temporairement qu’en moi qui me souviens de ce que vous fûtes physiquement hier et qui ne veut me souvenir que de la seule apparence que je puis aimer de vous ;

Adieu, ami : je vous fais de la main ce geste que vous disiez aimer lorsque je vous le faisais en soutenant la tenture qui devait un instant après nous séparer si légèrement pour le repos d’une nuit entière. 

Puisse votre souvenir me poursuivre en mon rêve.

 Maxime NEMO                                                                                          Mareynou, le 24 juillet 1921

 

Nous n’en sauront pas plus sur les passages de Nemo « dans la réserve de l’armée active » le 1 octobre 1915 ni comment il a vécu ces années de guerre à Rodez ou ailleurs ?  Ce que fait ou écrit  Nemo  de décembre 1914 à novembre 1918 nous l’ignorons  et s’il écrira beaucoup sur la période 39-45, on trouve peu d’allusions directes au conflit et pourtant son premier roman « Un Dieu sous le Tunnel »  évoque dans le détail, l’Allemagne des années 20 qu’il semble bien connaître. Mais nous en reparlerons.

Cyrano de Bergerac d'Edmond Rostand

l'Aiglon d'Edmond Rostand

La scène des Nez 
La Ballade du duel 
La Tirade des "Non merci" 
La mort de Cyrano

Acte  I  Sc.XII 
Acte.II  Sc.IX-X-XII 
Acte III Sc.II-X

Napoléon II, poésie     Victor HUGO 
Sur l'enfance 
L'Aumône 
Les papillons                 Edmond ROSTAND 
Moisson d'épées, poésie de François COPPEE 
Ronde, poésie               DEROULEDE 
Gd maman Fanchon      Théodore BOTREL 
Les animaux malades de la peste de

                                      LA FONTAINE 
Le Croup, poésie          Alphonse DAUDET 
Prix de vertu                 J. LE MAITRE 
La morte de Bazeilles    VILLEMER 
Parce Domine               A THEURIET 
l'Anglaise m.comique   VILLEMER 
l'Alphabet comique        J.JOUY 
Les bottines                   id 
L'employé du ministère  COQUELIN 
Les réformes                 Georges FEYDEAU 
Athalie                           Jean RACINE 

 Les enfants d'Edouard    G.DELAVIGNE 
l'enfant de troupe mon.    BOUCHARD 
la fileuse de lin                Théodore BOTREL 
l'horloge                           HAREL 

l'envoyée de Dieu             François COPEE 
Cinna                                 CORNEILLE 
Le secours immédiat         Edmond ROSTAND 
Le ver de terre amoureux  CLOQUEMIN 
Elle, monologue                    id 
Photographe                        J.JOUY 
Jean sans Peur , récit            id 
L'avocat des belles mères    G.GRILLET 
Je n'aime plus Noël              id 
L'ouvreuse                           id 
On a souvent besoin d'un plus petit que soi

                                             Mme BIANCA 
La poupée tricolore              VILLEMER 
La mort du Uhlan                   id 
La petite mère                        id

Repost 0
Published by maximenemo
commenter cet article
19 octobre 2011 3 19 /10 /octobre /2011 13:49

INTRODUCTION

Quand on est né après la guerre et que celui qui va vous accompagner tout au long de ce passé recomposé est né avec l’Affaire Dreyfus et n’a pas connu l’avènement de Mitterrand au pouvoir, comment à partir de lambeaux de mémoires d’un quart de siècle et beaucoup d’archives et de fatras disséminés, recomposer la vie d’un inconnu qui fut tout à la fois le compagnon de scène de Jouvet, celui qui joua dans son enfance devant Sarah Bernhardt, Loti puis dialogua avec les témoins de son temps de Valéry à Mauriac pour enfin dans une autre partie de sa vie tutoya « Jean Jacques » et passa son temps à philosopher avec EM Cioran.

Comment  redonner vie à celui qui fut surtout une voix puisque « enfant prodige » (c’est ainsi que le qualifiait la presse de l’époque) dès l’âge de 10 ans son père l’exhibait tel un singe savant devant les cours d’Europe et dans les salons à la mode ? Plus tard il sillonna la France pour des centaines de conférences qu’il enregistra sur « Radio Cité » en 1937 mais qui n’ont jamais été enregistrées.

Alors que diable m’a pris au soir de ma vie, de ressortir ces archives familiales enfouies au creux d’un grenier pour essayer de vous guider sur les pas de cette homme dont le nom est « personne » et qui doit redevenir « quelqu’un » ou la postérité. Certains appelleront cela le « devoir de mémoire ». Et pourtant de tous ces poèmes, romans, essais, et correspondances, accumulés pendant un quart de siècle,  sa veuve au lendemain de sa mort en 1975 voulait que tout cela fut jeté dans la fosse au Père Lachaise sur un cercueil à peine descendu et rendu à la terre et à l’oubli.

Et il est vrai qu’il est bien difficile aujourd’hui de recueillir la parole des derniers témoins de cette époque, de tous ceux qui sont passés dans l’appartement parisien, dans la résidence du bord de Loire , pour un dîner ou un été et encore plus rares, ceux qui se souviennent de la silhouette de l’élégant mais fantasque jeune homme qui habita sur leurs terres en Périgord ou au pied de la Saint Victoire. 

Le projet a pourtant pris corps autour de L’Association Jean Jacques Rousseau dont Nemo fut le secrétaire général de 1947 à 1975 pour une donation à la Société JJ Rousseau de Genève et en vue d’un hommage posthume pour le Tricentenaire de Rousseau en 2012. Mais petit à petit, comme pour les archives de Jacques Nantet  (gendre de Paul Claudel, intellectuel oublié de la deuxième gauche) confiées par la famille au sociologue Pierre Grémion lequel s’est investi pour redonner vie à cet homme de lettres parisien, j’ai peu à peu pris à bras le corps une vaste période historique qui va de la fin du XIXè aux années Giscard avec chaque jour des découvertes ou au contraire des zones d’ombre, de périodes de grande créativité intellectuelle ou de crises personnelles et familiales sur lesquelles demeure encore le poids des secrets et des non dits.

C’est à une promenade dans le temps autour de figures connues ou inconnues, illuminées par l’actualité d’une époque puis oubliées par une autre, c’est ce qui fait ou non un destin selon le sens que prend l’Histoire et les engagements des uns ou la liberté des autres, que je vous propose de me suivre. Nemo fut en effet  de ces hommes insaisissables qui refusa la mise sous tutelle par une République des Lettres de l’entre deux guerres qui gérait ses contradictions et parfois rejetait ou bannissait, ce fut le cas lors du Congrès des Ecrivains ou lors des exclusions du Parti et pire encore des Chapelles du Surréalisme. Il est tantôt aux côtés de Barbusse, souvent aux côtés de l’ami JR Bloch et  toujours avec les siens, les poètes de Verhaeren à Vildrac, de Chennevières à Menanteau.

C’est donc l’ordre chronologique que j’adopterai avec trois grandes périodes de sa vie de l’enfance tourangelle aux salons fin de siècle et les scènes parisiennes du Château d’Eau puis la création d’un Groupe d’action intellectuelle baptisé « l’Ilôt » à l’instar de celui de Madame Louise Lara (de la Comédie Française) intitulé « Art et Action »  enfin le combat de sa vie pour son grand homme :Jean jacques Rousseau, des Commémorations aux conférences à travers l’Europe au militantisme pour un retour des cendres de Rousseau à Ermenonville.

Beaucoup d’inédits bien sûr éclairent cette vie à cheval sur deux siècles et nous donnent le ton du moment, des écrits parfois désuets, intimes toujours passionnés quand ils côtoient les grands esprits de son temps et parfois les politiques. Les correspondances croisées et le Journal de 1928 à 1941 sont de précieux  témoignages surtout quand elles laissent des traces, mieux qu’un texto ou un mél dans les tréfonds des Bibliothèques ou des archives de leurs auteurs.

Sans plus tarder plongeons nous dans ce destin hors du commun mais qui n’a pas l’heur des feux de  l’actualité même si les propos, parfois centenaires, sont d’une brûlante modernité.

Que tous ceux et celles qui ont aidé à remettre en lumière, soit de son vivant soit à titre posthume, l’œuvre et l’intense activité de ce passeur des lettres que fut Maxime NEMO soient remerciés. En 1975  après l’avis de décès dans la rubrique nécrologique du journal le Monde, nombreux sont ceux qui se souvenaient à des titres divers de la chaleur humaine et du message que ce grand humaniste athée n’avait cessé de prodiguer et montrèrent combien ils avaient succombé non seulement à son charme mais aussi à ses idéaux. 

“ Les poètes, parce qu’ils ont plus d’imagination, voient plus loin et plus réellement que les autres hommes. On fait sur eux la même erreur que sur les mystiques, lesquels, bien loin d’être dans la lune, sont les plus réalistes des hommes, quand ils s’en mêlent. ” (André Suarès à Jacques Doucet).

 

Patrick Y CHEVREL

Maxime-sur-la-tombe-de-Maxime.jpg

Repost 0
Published by maximenemo
commenter cet article
19 octobre 2011 3 19 /10 /octobre /2011 13:49

Ceci est le premier article de votre blog. Il a été créé automatiquement pour vous aider à démarrer sur OverBlog. Vous pouvez le modifier ou l'effacer via la section "publier" de l'administration de votre blog.

Bon blogging

L'équipe d'OverBlog

PS : pour vous connecter à votre administration rendez-vous sur le portail des blogs OverBlog

Repost 0
Published by OverBlog
commenter cet article

Présentation

  • : Le blog de maxime nemo
  • Le blog de maxime nemo
  • : La biographie détaillée de Maxime NEMo (1888-1975) secrétaire général de l'Association JJ Rousseau de 1947 à 1975 . Nombreux textes inédits.
  • Contact

Recherche

Liens