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La biographie détaillée de Maxime NEMo (1888-1975) secrétaire général de l'Association JJ Rousseau de 1947 à 1975 . Nombreux textes inédits.

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Réflexions sur le désastre 1939

Comme en préambule à "l'étrange défaite" de Marc Bloch parue en 1940, Maxime Nemo dresse ici un tableau amer mais lucide de la France telle qu'il la perçoit depuis son "Ilôt" à travers les conférences qu'il se voit à regret contraint d'interrompre. Il avait depuis 1919 à Strasbourg où il enseignait à côté du même Marc Bloch, alerté avec ses compagnons Barbusse, Romain Rolland et JR Bloch des menaces qui pesaient sur l'Europe après une guerre qui avait décimé les hussards normaliens dont Fournier et Péguy. Il multiplia articles et développa au jour le jour, dans son "Journal "inédit de 1928 à 1941 ce thème d'un antagonisme revanchard qui devait anéantir son idéal pangermaniste et pacifique à la fois. 

"Lorsqu'en octobre 1939, il fut acquis que le danger d'anéantissement engendré par la guerre, pouvait n'être pas immédiat; que, peut-être même, le conflit se situerait dans une position assez analogue à l'état de paix armée supporté par le pays depuis un an, nos dirigeants se souvinrent de l'influence que la France possédait dans le monde et se préoccupèrent de fournir au conflit une sorte de consécration intellectuelle qui lui manquait encore. L'imagination des écrivains, des artistes, des penseurs fut sollicitée; les académiciens, eux mêmes sortirent de leur réserve. 

On fit des mots, des phrases, sur cette guerre dont l'aspect déroutait les prévisions les plus objectives. C'est alors qu'une expression typique circula, dans certains milieux - ceux où l'on pense - expression due à l'une des sensibilités les plus précieuses, à tous les sens du terme, de notre époque: Paul Valéry. 

"Cette guerre est singulière" fit-on dire au poète de Cimetière marin.

Or cet événement "singulier" vient de se terminer; nous le pensons du moins. Et il se termine par une défaite dont la violence est telle qu'elle peut-être irréparable. 

A quelles causes immédiates et lointaines, devons nous un pareil coup du sort ? Ce qui reste, en nous, de tendrement attaché à l'idée : France, à son génie, à sa beauté s'interroge, et avec quelle angoisse !...

Ainsi, depuis que non unité existe, pour la première fois ce peuple s'est  battu sans obtenir de la Fortune hargneuse le moindre sourire. 

L'esprit, pourtant, se refuse à admettre le principe d'une défaillance de l'énergie raciale, car ,dans les domaines où l'individu pouvait encore agir , où sa vertu active et créatrice demeurait libre - inventions scientifiques, expressions esthétiques ou action colonisatrice - les qualités françaises se trouvaient, intactes. 

Et c'est pourtant un fait que lorsque la collectivité française se heurtait à une autre, il arrivait fréquemment qu'elle se révélât inférieure à sa rivale. Le sens du collectif nous ferait-il, à ce point, défaut ? Pourtant, nous n'avons pas bâti notre Histoire et notre unité à l'aide seulement, d'individualités éparses. Nous avons su les concentrer et les soumettre à la vertu du collectif… Est-ce alors que depuis un certain temps, "quelque chose" nous fuit - parce que des impulsions insuffisantes ont établi, autour de notre tempérament un, ou des climats pernicieux à notre énergie. 

Oui, peut-être notre idéologie générale a-t-elle besoin d'être révisée. Profitons du moment: saisissons la pénible occasion qui nous est offerte, en nous disant que la défaite peut avoir une utilité que ne comporte pas forcément la victoire. Elle met à nu les insuffisances fonctionnelles d'un régime; elle oblige individus et collectivités à opérer un examen de conscience qu'il est, peut-être salutaire de faire de temps à autre.

Si nous tentions d'être aussi graves que l'événement qui vient de se produire ? Peut-être, la Fortune se déciderait elle enfin. 

Le premier résultat de la défaite a été de faire remettre le pouvoir absolu entre les mains d'un homme de 84 ans. Le soin de sauvegarder ce qui peut-être conservé du patrimoine national lui est confié. 

N'étant pas initié plus qu'un autre aux mystères de la politique française, je ne puis dire s'il existait une autre personnalité capable d'assumer la responsabilité d'un tel rôle. Tous les hommes politiques parus et disparus depuis 20 ans, ou devraient tous être disqualifiés. En dehors de ce vieillard, il semble bien qu'il n'existe plus rien. Cette absence autant que cet isolement prouvent à quel degré de stérilité nous étions insidieusement parvenus en France - peut-être en raison de la consommation effroyable de dirigeants politiques que notre conception du régime parlementaire provoqua.

Philippe Pétain est le maître de nos destinées. Tel est le fait actuel. 

Cet homme en raison de son âge, autant que des circonstances, est obligé de se hâter pour accomplir sa tâche. 

Quand on constate l'étendue des dommages, et le peu d'aptitude qu'ont les Français à en mesurer l'ampleur, on se demande si le temps permettra que l'oeuvre de "redressement" s'accomplisse sous cette unique direction.

Quel étrange sort que le nôtre ! Ailleurs, l'autorité est exercée par des hommes jeunes encore, ici, où se trouve le désastre, elle l'est par un vieillard de 84 ans. 

Ce désastre, Philippe Pétain l'attribue à diverses causes; cependant, il a dénoncé immédiatement le goût qu'aurait la population française de s'abandonner au simple plaisir de jouir. C'est à cette jouissance que nous devrions la mortelle désagrégation des caractères qui sévit parmi nous et celle-ci aurait sa directe répercussion sur la déchéance des énergies morales ou spirituelles que nous pouvons, en effet constater. 

Mais cette jouissance qu'attaque si sévèrement Pétain, elle est la conséquence de notre monde moderne de celui, au moins, dans lequel le principe de l'argent est devenu le seul régulateur des aspirations privées et collectives. 

L'effet de cet effréné désir corrompt tout, de l'individu jusqu'à, la famille; il s'étend ainsi à la société entière… Et il faudra plus que des mots et des règlements "légaux" pour rendre à l'activité française une énergie qui l'a quittée depuis longtemps déjà. 

Peut-être , même faudra-t-il prévoir des formations humaines neuves, donc différentes de celles que nous possédons pour effacer les effets de la jouissance à travers l'étendue du corps social. Peut-être là aussi faudra-t-il  envisager d'autres solutions que les "classiques", fournies par le passé, pour remédier aux effets de la crise, et faire preuve d'imagination en innovant quelque peu. 

L'esprit de jouissance mine les meilleurs élans de notre conscience. Pourquoi constatons nous le fait; et pourquoi s'opère l'obscure conjonction de notre nature et de ce plaisir qu'on accuse aujourd'hui ? 

La jouissance est chose grave. De ceci, nul ne se doute, ou à peu près. La jouissance, portée jusqu'à certains excès, peut-être plus qu'une maladie ordinaire: elle comporte des fins morales; et ce sont ces dernières qui risquent d'être définitives, indiquant, ainsi, le fléchissement de tout le ressort d'un grand peuple.

Dès que l'organisation sociale permet à l'une des parties de la communauté de s'abandonner à la jouissance d'un plaisir trop aisément obtenu, il ne me semble pas excessif de soutenir qu'une partie du corps social est en danger.

Il est entendu que la vie suppose un degré de jouissance légitime. N'ayons pas, surtout, vis à vis de l'existence, une attitude rigoureuse; elle n'a cessé d'en rire , en l'esquivant toujours; souhaitons au contraire que le premier résultat de la défaite nous rende à un équilibre sain et ne nous dote pas de cette autorité agressive , incompatible avec une vue vraie. Nous ne ferions qu'ajouter au désarroi qui nous habite, et celui que la crise a provoqué suffit, il me semble à notre consternation. 

La jouissance est et demeure l'un des buts de la vie. Mais elle ne peut être obtenue gratuitement; elle ne peut surtout, demeurer sans effets utiles à la vie même. La jouissance en un mot, n'a pas le droit d'être stérile . C'est là toute la question.

Si nous savions encore observer la vie, que de leçons directes et simples elle nous donnerait. La Nature nous révèlerait qu'elle n'oeuvre pas, avec l'aide, la participation, comme la complicité du plaisir, pour aboutir à la seule satisfaction de l'instinct individuel mais pour se défendre contre les chances d'anéantissement qui guettent l'existence. par ce moyen, la vie prolonge la durée vitale dont le plaisir devient l'agent essentiel.

Mais  peut-être pensera-t-on que je confonds deux domaines bien distincts: celui de la Nature et celui de la société, qui est une création artificielle ajoutée à la première. Je ne songe pas à les séparer, sachant qu'ils se complètent , et parfois harmonieusement. La nature nous donnant ses joies, pourquoi la société n'aurait-elle pas les siennes, même si notre jugement les estime artificielles ? Dans une société, la part réservée à l'artifice est fatalement immense. , puisqu'en elle tout est arbitraire. Mais la société suppose, ou alors elle n'est pas, l'intervention de ce pouvoir de raison qui lui dicte les conditions d'une harmonie possible. Le plaisir, qu'il soit naturel ,ou artificiel, doit être évalué par des considérations, indépendantes de l'appétit particulier, parce que soucieuses du bien général. 

Le plaisir est, et nous ne pouvons que constater son existence et sa nécessité; mais il peut-être entrainé vers des réalisations qui supposent un effort et un but. Au contraire, il est pernicieux de faire de la simple jouissance  - et ceci, la Nature elle même nous l'interdit - une faculté en quelque sorte gratuite et indépendante de ce que j'appellerai: le destin général. 

Or "l'éthique" du monde moderne d'hier - ce monde, parait-il que nous venons de dépasser; ce monde radicalement exclu de l'avenir ! - cette éthique admettait très bien que le plaisir de jouir fût acquis aisément- pour beaucoup, sans le plus minime effort ! - et ne correspondît qu'à l'étendue des satisfactions personnelles, personnelles à l'individu ou à une catégorie d'hommes. C'est ainsi que s'est propagé un épicurisme de bas étage et qu'à tous les échelons du social, l'énergie, ne trouvant plus l'accueil, s'est lentement et invisiblement atrophiée. 

C'est que l'énergie ne s'exerce qu'en vertu des buts qu'on lui propose; qu'on lui suggère, au moins. Jetez un coup d'œil sur cette vie dite antérieure, cette vie dont le désastre subi vient - je l'espère autant que vous - de nous détacher: quel autre but que la facilité était avancé vers l'énergie individuelle par la "morale" qui était la sienne. 

Certes, des énergies se manifestaient encore, mais elles n'étaient pas sollicitées par l'étendue du corps social; beaucoup d'individus composant ce corps, l'estimaient pour le moins superflue, et certains même la jugent encombrante.

Une présence, à ce point continue, introduit fatalement dans la mentalité  collective le sentiment que le moindre effort suffit pour parvenir à la jouissance, c'est à dire au but de la vie ainsi envisagée. Dès lors l'énergie se lasse et finit par résister aux sollicitations de l'impulsion imaginative, qui voudrait l'entrainer vers "l'oeuvre" dont l'énergie est pleine, et que l'imagination entrevoit parfaitement. Tout ce qui devait être retombe sur soi même , ou ne rayonne qu'à travers, toujours la minime étendue des satisfactions individuelles. Rien de généreux n'est transporté de l'être à l'être; quelque chose se meurt pour n'avoir pas été. Et c'est alors que naît dans l'esprit d'un peuple ce dégoût du changement qui est souvent la marque de son affaissement. Ce peuple n'aime plus une vie qu'il est incapable d'imaginer. Ce peuple pourra jouir mais il sera incapable de comprendre , et par conséquent d'aimer, les grandes causes de la vie: il est vrai que la satisfaction des petites lui resteront.

Depuis 40 ans, la même cohorte de politiques, d'économiques et de financiers domine les affaires politiques, qui sont les nôtres et que nous n'avons cessé de dire mal gérées; pourtant cette bande est la même qu'il y a quarante ans.  C'est que nous sommes conservateurs, non pas par conviction , puisque nous ne cessons d'affirmer  - et avec raison - que nous conservons la médiocrité en place; nous gardons ces formations désuètes par paresse imaginative et par horreur du changement.

La constatation est si triste qu'elle devient tragique; surtout lorsque nous songeons que, sous la pesanteur de cette oppression du médiocre - donc du pire !- les jeunesses se sont succédées et elles se sont éteintes, sans être parvenues à une existence réelle. : à cet enthousiasme qui change, ce qui est parce que l'état rencontré est incompatible avec le sien. Sous l'influence de cette vie , créée une fois pour toutes, les jeunesses se sont éteintes  s'enfermant dans le seul but qui leur fut attribué, lequel impliquait la dispersion de leur énergie dans des jouissances aussi niaises que plates. Pour ces générations, "vivre" a consisté à entrer dans une existence déjà tracée; où tout était prêt et prévu ; où l'expérience antérieure devait conditionner étroitement celle de l'avenir; existence où tout n'était qu'affaire de patience , puisqu'il s'agissait d'attendre paisiblement , et dans une inertie progressive , que la maturité nécessaire parvienne  aux uns, en abandonnant les autres, afin que la fonction soit occupée , en somme par un être identique , en dépit du changement de personne. Ni les pères ni les fils n'étaient capables de penser que la pire des fortunes est de parvenir à un monde où il semble que tout est fait. 

Qu'on ne se le dissimule pas: les jeunesses allemandes, russes ou italiennes, trouvant autour de leur énergie un "climat" aussi alanguissant, n'eussent jamais participé au redressement qui leur a assuré leur triomphe. 

La France est vaincue par elle même: mais le crime de ses dirigeants demeure; crime, hélas imputable à la Fatalité qui les fit ce qu'ils furent; et cela suffit à notre malheur. 

Nous sommes les victimes d'une sorte d'existence où l'imagination se trouvait sans emploi; où la fonction créatrice était refusée. C'est l'absence, au moins, à la minimisation de cette ardente faculté que nous devons, d'une part au ralentissement progressif de notre activité générale et, d'autre part, cet amour sans discernement du plaisir béat qui fut le but de tant de gens, depuis trop longtemps. Privée de toute énergie inspiratrice, notre vie s'est apesantie sur elle même, ne trouvant en elle que ce besoin de bien être qu'elle se mit à ériger , comme monument de la seule fonction morale à laquelle elle aspirait. 

Notre défaite est la conclusion d'un état  général ; sa rapidité, son ampleur ne frappent que l'esprit qui ne réagit pas ou qui réagit mal. 

Pareils au dragon Fafner, nous avons dormi sur un trésor, incapables que nous étions d'imaginer qu'à côté de notre somnolence, la vie produisait les activités viriles dont elle a besoin. Nous, nous dormions ! ou bien nous étions "inactuels" ainsi que l'écrivait, en janvier dernier, un "jeune" dans un article de la Nouvelle Revue Française. Le pire est que nous n'étions pas frappés par cette inaptitude à être dans le présent actuel… Mais il est vrai que pour l'être il eût fallu que nous puissions nous comparer à ce qui existe ailleurs, et, que ce présent qui n'est pas le nôtre, nous le connaissions. Or, nous n'inclinons  pas volontiers notre nonchalance à vivre vers ce qui est étranger, et c'est ainsi que nous avons, presque volontairement, ignoré ou méconnu le caractère de ces exaltations sociales nées en dehors de nos frontières. Nous voulions ignorer, même, la plupart des Français réellement qu'elles étaient d'autant plus redoutables qu'elles venaient de naître d'un désespoir parallèle à notre bien être; désespoir sur lequel nous avions, à peine jeté les yeux, trop occupés que nous étions de notre seule tranquillité. Nous préférions vivre et nous congratuler entre gens pourvus de l'indispensable, et d'autant de superflu que chacun pouvait en accumuler ce qui se situait en dehors de notre égoïsme ne nous intéressait pas. 

Si, parfois, sous l'effet d'un choc né d'une contraction intérieure ou extérieure, nous consentions à sortir de notre apathie et à passer à une forme d'état que nous confondions avec l'action, un phénomène épidermique se produisait alors : nous changions l'orientation de notre activité parlementaire; il y avait alors dans la Presse et une partie de l'opinion publique , cette minime agitation fébrile que quelques dixièmes d'un degré de température donnent à un corps resté sain. Et puis il y avait "un moment solennel" durant lequel le nouveau "dirigeant" faisait à la tribune du Parlement  des déclarations toujours décisives. Les sonorités verbales de cet X  politique faisaient s'épanouir ce qui subsiste en chacun de nous de bas romantisme; on affichait parfois ces déclarations jusque sur les murs des hameaux les plus éloignés; l'esprit des "grands ancêtres" - quelle rhétorique parlementaire n'a pas les siens ? - semblait sortir des Limbes; un peu de leur truculence surannée ayant revécu dans le présent politique du grand pays, la grande Presse ondulait de plaisir ou d'indignation; les comités de province s'agitaient…..et tout rentrait dans l'ordre antérieur : les ancêtres décidément , dans leur tombe; les vivants, dans leur bien être. Pendant ce temps, des nations, frémissantes d'audace accomplissaient leur oeuvre  - il est vrai sans être gênées- par une opposition digne des intérêts en cause; les pays "apathiques"exerçaient seulement sur elles cette pression verbale qui leur avait réussi sur le plan intérieur de la vie électorale; un peu de temps passait, effaçant l'effarement provoqué par les geste hardis, et tout redevenait  étale sous le regard attendri de nos béatitudes nationales. On se reprenait à sourire, à vivre; puisque vivre pour les jeunes, les mûrs et les vieux consistait à assurer l'immédiate  satisfaction des instincts privés et collectifs. Il s'agissait pour tous, d'accroître, et sans douleur, la quantité de jouissances que l'être peut contenir et consommer; tout en laissant autrui se débrouiller avec ses malheurs personnels. Pareille attitude n'empêchait nullement d'ailleurs d'être "européen"; qu'importait, en effet, une formule de plus ou de moins !

C'est "cela" qui vient d'être vaincu . Il n'est pas nécessaire d'être prophète pour affirmer que la nation France sera désormais cet appendice sans gloire, ou, alors elkle ne sera plus. Notre défaite vient de ces déchéances successives que nous n'avons pas surveillées et qui nous ont placés, sans ressorts suffisants, en face d'un événement qu'il fallait prévoir et auquel il fallait répondre. Nous n'avons su ni prévoir ni répondre. 

On prononce de grands mots, car la défaite comporte également sa facilité. Au lieu d'accuser l'état des mœurs et de reconnaître sa défaillance, on préfère murmurer le mot de trahison. Nous avons tous trahi, en ne voulant pas un événement visible, mais en ne faisant rien pour l'écarter; espérant que notre condescendance vis à vis de nos faiblesses serait comme "épousée" par l'événement . La trahison ! de grâce, ne versons pas dans le mélodrame; la grandeur de notre tragédie devrait nous suffire; car la question qui reste posée par notre destin est celle-ci: serons nous capables de faire surgir de notre défaite une qualité d'âme que la victoire passée ne nous a pas donnée.

Notre victoire de 1919, victoire de Versailles….On pourrait soutenir que d'elle est venue notre source d'appauvrissement , s'il n'était nécessaire de voir en elle - et en lui- le résultat logique d'un régime dont l'ordre repose - je voudrais pouvoir écrire : reposait ! - sur la seule satisfaction des intérêts privés, intérêts de l'individu ou d'une classe. 

Dans ce délire de soi même qui est l'essence du capitalisme , gît la raison profonde de notre décadence. Mais ce n'est pas sou l'angle politique  qu'il faut envisager cette corruption du régime, car la politique n'a que des solutions du même ordre à nous proposer. C'est sous l'angle de la vie morale, spirituelle et métaphysique que nous devons rechercher et découvrir le principe d'une condamnation sans appel. 

Notre décadence immédiate vient de Versailles, c'est à dire, de notre dernière victoire. Mais Versailles n'est la dernière malfaisance politique d'une divinité dont nous tirons nos vices secrets et publics: le Veau d'Or. 

Seulement, il existe une pathétique différence entre le symbole que stigmatisa Moïse et la puissance qui préside à l'organisation de nos destins actuels. Jadis, le Veau d'Or fut un bloc, une statue; nous avons monnayé le symbole et nous possédons dans nos poches, et jusque dans nos âmes une parcelle du métal jadis érigé en statue. La répartition des richesses a joué, entre temps, son rôle malfaisant; l'or s'est individualisé, abolissant, dans la personne humaine une partie importante des vertus de désintéressement, sans lesquelles il n'est pas d'ordre réel en ce monde, parce que, pas de fonction de l'Idée. 

Il importe peu que le matérialisme se situe à droite ou à l'extrême gauche , puisqu'il est des révolutions prolétariennes qui ne sont qu'un triomphe de l'esprit bourgeois. L'or est comme le démon, il a tous  les langages et toutes les séductions. 

Versailles est la concrétisation de toutes les aspirations malsaines entretenues dans les monde des "victorieux" par la parcelle d'or conservées dans nos poches et jusque dans nos âmes. 

Au lieu de clore une époque, la paix continua cette époque, c'est à dire, qu'elle recompose la vie européenne, sans exclure les puissances que la guerre, fatalement engendre: la haine, le ressentiment et cet égoïsme des vainqueurs momentanés en présence des souffrances des vaincus, également momentanés...car nulle victoire n'est définitive, si elle s'appuie sur une moralité de bête féroce ; et nulle bête n'est plus capable de férocité que la bête humaine, lors qu'elle tâte, au fond de sa poche, la parcelle de métal dont un malencontreux destin lui a fait don.

Les politiciens qui signèrent ce traité étaient le "produit" d'une mentalité créée par le régime de l'Or. Au lieu d'imaginer vigoureusement des conditions de vie permettant d'associer les vainqueurs et les vaincus à une même oeuvre de redressement, ils ne surent pas dépasser les aspirations que l'éternelle convoitise allume dans le cœur et dans l'esprit des hommes. Ils suivirent la pente facile que le régime propose à notre faiblesse instinctive et ils tombèrent dans cette médiocrité dont nous payons, aujourd'hui, la redoutable échéance.

Mais ne fallait-il pas conserver à chacun, la parcelle d'or pesant  en chaque poche et en chaque esprit ? Et comme l'or, à l'état de parcelle ou de bloc engendre l'idée de la jouissance et la frénésie de la facilité, les sentiments virils, dont ont besoin, cependant, les lendemains de catastrophe, ne purent éclore, et l'Europe resta un amalgame hétéroclite au lieu de devenir le continent uni que certains rêvaient de réaliser. 

Mais il fallait "imaginer", sortir de l'ornière habituelle; penser la vie future, comme les poètes, les artistes pensent l'oeuvre qu'ils auront à édifier. Cette vie fatale, du futur, on la pensa bourgeoisement, matériellement; en bourgeois qu'on était. Jamais l'esprit bourgeois ne comprendra la poésie qui manifeste dans les concret vital, l'effet de sa nature divinatoire - puisque cette nature a pour mission d'exercer sur les mots, sur les sons, les couleurs ou les actes sociaux, un pouvoir d'associations jamais entrevues avant que la poésie les ait rêvées et formées. Il existe, dans toute politique féconde un fait futur qu'il faut vouloir en rêve avant qu'il soit une réalité. Il faut, en politique, imaginer le temps qui vient fatalement; c'est alors que le temps réalise quelque chose dans un présent quelconque; et il le fait parce qu'il se sent travaillé par une volonté puissante - qui n'est telle qu'en vertu des échéances lointaines dont elle se sent inspirée. 

Maxime NEMO ( Inédit de 1939 ) 

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