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23 janvier 2022 7 23 /01 /janvier /2022 19:31

ANTOINE DE SAINT EXUPERY A-T-IL TOUJOURS QUELQUE CHOSE A NOUS DIRE ?

Antoine de Saint-Exupéry est mort le 31 juillet 1944, en héros. Cela fait-il delui un grand écrivain ? A cette question, Alain Finkielkraut et ses invités,Sylvain Fort (la plume du Président Macron) , et Vincent Tremolet de Villers (Le Figaro) , tentent de répondre et de voir au-delà de la candeur du "Petit Prince".
Alain FINKIELKRAUT: "Antoine de Saint-Exupéry est mort en héros. Mais cela fait-il de lui un grand écrivain ? A cette question, j'ai longtemps été tenté de répondre par la négative. La joliesse du Petit Prince, la propension à mettre une majuscule au mot homme, et des maximes telles que "aimer ce n'est pas nous regarder l'un l'autre mais regarder ensemble dans la même direction m'ont souvent détourné de le lire. J'avais besoin de formules moins creuses, de phrases plus coriaces, de nourritures plus consistantes et puis, j'ai lu le petit livre de Sylvain Fort, Saint-Exupéry Paraclet. J'ai compris à ses citations, à ses commentaires et à sa ferveur même, que Saint-Exupéry n'est pas un auteur gnan-gnan. J'entrevoyais alors de la profondeur à ce que j'avais pris pour de la mièvrerie ." Alain Finkielkraut

Sylvain Fort

    Lorsque la tendresse que vous éprouvez pour le monde est déçue, lorsque la tendresse que vous éprouvez pour les hommes, pour l'humanité est contrariée par la façon dont les hommes et l'humanité se conduisent, alors vous pouvez être porté au renoncement ou à l'indignation. Saint-Exupéry a choisi l'indignation, il a choisi le combat et ce combat, contrairement peut-être à sa légende, n'était pas d'abord le combat aérien mais le combat de la plume.

 

Vincent Tremolet de Villers

 La littérature de Saint-Exupéry, son œuvre si diverse, est probablement, d'un certain point de vue, inclassable et je dirais même mal classée. La littérature de Saint-Exupéry est une littérature de combat. C'est une littérature qui a non seulement une foi en l'homme mais qui a d'abord une foi dans le langage, dans la parole.
    Le problème, me semble-t-il pour Saint-Exupéry, c'est le dérèglement des
choses. Il a donné la plus grande et la plus belle définition pour moi de la civilisation, il appelle cela "un certain arrangement des choses", et donc, la civilisation n'est pas seulement composée de choses mais des liens invisibles qui les relient. Et ce qui l'inquiète, ce qui l'angoisse, ce qui nourrit sa colère, c'est qu'il voit ces liens se distendre un à un. La machine y participe, mais dans son projet final qui est une Citadelle, il pense pouvoir que l'homme est encore capable de la dominer.
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Il a choisi le combat de la plume . Auteur inclassable ou mal classé.
Foi dans le langage et dans la parole car la parole reste une pureté une manière de retrouver en l'homme une source.
Citadelle: "Ceux que je hais c'est d'abord ceux qui ne sont point moi qui hais ce bétail et l'homme l'idée de sa substance sans patrie intérieure".
Il y a l'idée d'une modernité confortable Passion du bien être selon Toqueville un confort petit bourgeois que St Ex ne peut pas supporter.La matérialité de son époque le désespère mais ça va au delà.
Mais il y a aussi cette certitude qu'il y a un destin de l'homme et la matérialité est un dévoiement et dévoyer l'homme de sa vocation lui paraît le pire. Toutes les polémiques qu'il a pu avoir est que quelque chose dans l'homme s'est gauchi par un mauvais usage de l'intelligence.
Pilote de guerre s'édifie sur cette opposition de l'esprit et de l'intelligence.
" la vie de l'esprit est intermittente,la vie de l'intelligence elle seule est permanente.Rien de plus inquiétant qu'une intelligence qui aurait renoncé à cette vie de l'esprit".
Lettre au général x : "Je hais mon époque de toutes mes forces". St Ex est le protecteur d'un sanctuaire qu'il voudrait inviolé, d'une patrie en danger qu'est la patrie intérieure. En cela avec Simone Veil, Camus,et Heidegger, Bernanos,il pressent que l'époque moderne avec sa mécanique avec son cortège de robots et sa rapidité détruirait les silences de l'âme, la lenteur, la beauté,la passion, la conversation,l'amitié.
Et St Ex voit ça en 1942 et son oeuvre est toute contenue dans cette défense de l'âme humaine ou patrie intérieure.      
 "Etre tenté quand l'esprit dort, de céder aux raisons de l'intelligence"
Terre des Hommes: "Rien jamais en effet ne remplacera le compagnon perdu,on ne se crée point de vieux camarades". (St Ex a perdu Mermoz,et le plus cher de tous Guillaumet au temps héroïque de l'aviation postale)
Le combat de StEx n'est-il pas intemporel ou incontemporain c'est à dire, est-ce que sa grande inquiétude c'est le progrès technique ou la pente de l'homme à s'oublier dans l'existence, quelle qu'elle soit ?
Chaque époque propose à l'homme cet oubli de soi et à l'époque e St Ex c'est par le bienêtre la matérialité, la technique,et en d'autres temps c'était pour d'autres causes. Est-ce qu'il hait son époque parce qu'il idéalisait d'autres époques avant lui ?

Vincent Tremolet de Villers
"Il y a quand même chez lui, une nostalgie - quand il dit qu'en entendant un chant paysan du 15e siècle, on voit tout ce que l'on a perdu" ou encore, "il faudrait faire tomber sur le monde comme un chant grégorien", on peut imaginer cette nostalgie sur d'autres périodes, une déshérence.  Mais cette déshérence, 'il nel'attribue pas à la technique ou à l'outil. De l'avion, par exemple, il emploie ce terme : "c'est un outil". Un outil, ça s'apprivoise, ça se domine et ça se possède" Le problème pour St Ex c'est le déréglement des choses, sa plus belle définition de "La civilisation, ce certain arrangement des choses" (Saint-Exupéry)
La civilisation n'est pas seulement un ensemble de choses mais des liens infinis qui les relient entre eux. Et ce qui l'inquiète, ce qui l'angoisse, ce qui nourrit sa colère c'est qu'il voit ces liens se distendre, la machine participe mais dans son projet final il pense que l'homme est encore capable de la dominer.

La beauté du monde : "on a bouffé toute notre poésie puisqu'on a vécu jusque là".Céline (Voyage au bout de la nuit) Pour maintenir cette intensité poétique de son enfance sur une terre bénie et sacrée il ne faut pas bouffer toute sa poésie et son intensité contemplative l'aviation est immédiatement une possibilité "Il veut être comme un prisonnier délivré qui s'émerveille de l'immensité de la mer".
La technique nous arrache à la terre grâce à l'avion qui nous aide à oublier sa condition terrestre et la terre devient planète.On assiste à une planétarisation du monde qui permet de mesurer sa beauté.Depuis le ciel on redécouvre la vérité de son enfance perdue qu'il n'aurait jamais voulu quitter : "J'ai découvert que l'homme habite" (Citadelle)
Avec la prolifération urbaine et la destruction des paysages, on a oublié ce génie de l'habitat: les villages le long des fleuves,l'économie du monde.     
Thomas Pesquet a revécu les sensations de St Ex en envoyant des photos du monde, en montrant la fragilité et la finesse du monde depuis sa capsule spatiale.

Paraclet contient encore l'idée d'intercession au sens grec c'est celui qu'on appelle auprès de soi, c'est celui qui intercède entre les positions matérielles de l'homme et les dimensions du monde au sens cosmique :dans toutes les religions chrétiennes, juives et musulmanes l'homme a besoin d'intercesseurs.
Ce n'est pas parce qu'il n'y a pas de croyance en Dieu qu'il n'y a pas de croyance en l'âme et dans le sacré.
"On est amené à penser qu'une certaine morale moderne se bâtit autour de noms comme ceux de Simone Veil d'Albert Camus ou de St Exupéry, le nom de cette école serait le spiritualisme un chrétien est bien armé pour y résister avec violence" (Roger Nimier L'élève d'Aristote) Je pense que Nimier se trompe, St Exupéry sans le vouloir ou le savoir maintient l'esprit de l'âme au dessus de l'intelligence ,c'est un maître en inquiétude qui a permis à une époque fuir l'inquiétude spirituelle la possibilité de se maintenir, et il apparaît dans Citadelle comme habité de la notion de Dieu dans sa définition du sacrifice peu éloigné de sa dimension critique et c'est tout le paradoxe du personnage.
Il y a une dimension plus troublante chez lui qui est la prière:c'est un homme qui prie même s'il sait que le ciel est vide.l'acte de prier ce ne sont pas les gestes de la foi qui donnent la foi, on n'est pas dans cette problématique,la prière est une forme de renouement avec quelque chose qui dans le quotidien, dans le flux des journées se dissout. Ceux qui réellement adhèrent à une église quelle qu'elle soit peuvent s'épouvanter de cette spiritualité là, qui est sans règles, sansreligieux,et qui n'a gardé que des gestes, mais la ferveur et la constance même de cette spiritualité de St Exupéry le défend justement de cette vision new age de la spiritualité.

Il y a chez lui une dimension éthique dans son écriture et notamment dans Citadelle,l'opposition entre le préjugé d'autrefois et l'enthousiasme d'aujourd'hui. Il y a un côté sentencieux de St Exupéry qui continue à me gêner, alors que vous continuez à en parler Trémollet de Villers comme d'un poète fondateur. Dans Citadelle il y a cet échange entre deux jardiniers qui en dit long sur la spiritualité selon St Ex, ce qu'ils s'écrivent l'un à l'autre: "Ce matin j'ai taillé mes rosiers" comme si c'était le dernier mot de la sagesse biblique qu'il voulait nous transmettre.

C'est le désespoir ultime de Saint Exupéry car autant il est à la recherche d'un sens autant il bute sur cette conviction profonde dans cet ouvrage inachevé d'une profusion inouïe. Il y a quelque chose qui tourne en rond à force de penser que le ciel est vide,et qu'il faut continuer à prier, peut-être faut il s'attacher à l'immanence de quelque chose de borné de décevant. C'est constamment cette circularité de St Ex.Il y a beaucoup de contradictions chez lui, ce paradoxe de l'avion et de cette mystique paysanne et le paradoxe de l'arrachement à sa mère à ses soeurs, à sa famille à la maison de famille. Et pourtant constamment il s'en arrache, il s'en extrait pour retourner au désert et il en souffre; il ne s'accomplit pas au désert, il écrit à sa mère des lettres d'une tendresse immense.
Pourquoi St Ex a-t-il sans cesse voulu aller contre lui même, contre sa propre pensée: il veut croire, il prie, il croit que Dieu a fait quelque chose en ce monde et cependant il en vient à la taille des rosiers et il en meurt.
L'épreuve du désert est une phase cruciale dans Terre des Hommes où il a un accident, il frôle la mort et au dernier moment il rencontre un bédouin qui lui offre à boire. Cela donne lieu à des pages magnifique et à des considérations en effet sur l'ambivalence du rapport de St Ex au désert.
Ce qu'il a compris dans son désespoir et qui rejoint le discours de Benoït XVI aux Bernardins, le quarere deum (c'est à dire la recherche de Dieu) a été via les Bénédictins la transmission de la civilisation et qu'il faut donc cette alcool violent de la recherche de Dieu, cette force, cette intensité pour qu'une civilisation existe et qu'elle se perpétue. St Exupéry l'a compris mais pense que le ciel est vide et essaye de recréer dans Citadelle une piété, une prière, une liturgie et c'est là que le projet est forcément inabouti et peut-être même vain.

Saint Exupéry pendant la guerre: il a écrit pilote de guerre, il a fait la guerre puis s'exile aux Etats Unis, et là, il ne rejoint pas le camp gaulliste. Il a des polémique très fortes avec Maritain,certes en 43-44 il décide de rejoindre les unités combattantes, et meurt en mission le 31 juillet 1944.
Pendant la guerre il est rattrapé par son penchant son caractère qui le porte à la solitude.
A New York il s'extrait des chapelles et clans gaullistes et communistes des expatriés et prend un regard de surplomb, singulier alors qu'en période de guerre on est sommé de choisir son camp, ce qu'il se refuse à faire. C'est ce qui lui est reproché par Breton et Maritain, il a choisi le clan de la France mais ce n'était pas suffisant.
St Ex est allergique à la politique, c'est un héritier de Péguy dans son gout de la mystique mais il ne ressemble pas à Péguy dans la capacité à s'engager et à engager des gens derrière lui. Il n'est pas un guide comme Breton ou Maritain, il ne donne pas de consignes aux gens.
On retrouve le choeur antique dans les voix croisées de Breton, Maritain et St Exupéry dans ses "écrits de guerre"sur cette période tragique: celle de Maritain est la plus légitime et la plus aboutie mais celle de St Ex s'accomplit dans son sacrifice personnel et donc, la mort de St Ex éclaire son indécision ou son choix de la France de façon magnifique puisque les mots qu'il a prononcés ont été appliqués dans les actes.
Il a dit de l'armistice, "il comporte une part de laideur mais celui qui meurt est plus grave que celui qui capitule, vaincre ou mourir la formule est immense mais ce qui vaut pour l'individu n'a pas de sens précis à l'étage du peuple, de même ce  qui vaut pour la cellule ne vaut pas pour l'individu il est beau qu'un individu se fasse tuer sur un rempart il s'agit là de sacrifice mais le suicide d'un peuple où est sa grandeur,que quelques uns meurent pour le bien commun là est le devoir, que tous se suicident cela est absurde". Voilà comment il justifiait son acceptation de l'armistice et dans Pilote de guerre il est très clair: "je ne renierai jamais les miens quoi qu'ils fassent je ne me désolidariserai pas d'une défaite qui souvent m'humiliera, je suis de France". Il n'aimait pas que De Gaulle dise: "Jesuis la France". et c'est là le sens de sa polémique avec Maritain puisqu'il appella en 42 à la réconciliation des français, en disant "Vichy a disparu"et Maritain lui répondra: "On ne peut pas absoudre Vichy trop vite"

Saint Exupéry comprend les Français qui souffrent, il approuve dans une certaine mesure l'armistice, ça lui vaut des critiques haineuses et une incompréhension très forte. Et sa mort au combat est une sorte de rédemption finale.
Dès 1940 l'histoire avance mais un récit se construit qui déjà interprète l'histoire , c'est à dire qu'au moment même où les choses se font une fiction se bâtit. et St Ex refuse cette dissection de l'Histoire qu'on est en train de créer: la France n'est pas là plutôt qu'ici plutôt qu'ailleurs.Il y a les récits et puis il y a la vie ou la mort.
Breton était à New York comme St Exupéry, (une lettre publiée dans ses Ecrits de guerre mais qu'il n'a pas envoyé) Il s'agit d'un texte très contemporain, André Breton demande à St Exupéry des signes extérieurs de vertu, d'émotion, de compassion et d'héroisme, et St Exupéry lui répond qu'il est en train de "créer une société où l'homme n'est plus jugé sur sa qualité d'être mais sur son formulaire où les manifestes tiennent lieu de peurs où les voisins de palier s'énoncent en dénonciateurs ou en juges, où rien n'est respecté de la patrie intérieure" C'est une chose qui résonne étrangement aujourd’hui avec la possibilité des réseaux sociaux où des meutes peuvent se mettre en place et juger quelqu'un sur un simple propos sans aucune réserve; et St Ex décrit ce qui peut-être selon moi la vie de l'intelligence et l'inquiétude dont parlait Sylvain Fort tout à l'heure, de la fidélité à sa conscience, dans les périodes troubles, elle n'est pas simple et Saint Exupéry tatonne quand il répond dans sa lettre à Maritain et à Breton. Il sait que les poses ne sont pas avantageuses et il sait les véritables altéroides.   "Le bien et le mal traversent le coeur de chacun des hommes, et c'est cette frontière intérieure qu'il faut suivre et non pas imaginer qu'il y a d'un côté le mal absolu et de l'autre le bien absolu". Soljénitsyne
Extrait de la Lettre à André BRETON: "Il est dommage que vous ne vous soyez jamais trouvé en face de la mort consentie, vous auriez constaté que l'homme n'a besoin non de haine mais de ferveur, on ne meurt pas contre, on meurt pour, or vous avez passé toute votre vie à démanteler tout ce dont l'homme pouvait se réclamer pour accepter la mort"
"Vous êtes l'homme des excommunications , des exclusives, des orthodoxies absolues,des procès de tendance, des jugements définitifs portés sur l'homme à l'occasion d'une phrase de hasard, d'un pas, d'un geste. Si vous n'êtes pas l'homme des Bastilles, c'est faute de pouvoir et dans la mesure où votre faible pouvoir peut s'exercer vous êtes l'homme des camps de concentrations spirituelles"
Voilà qui est bien envoyé et il faudrait méditer cette phrase aujourd'hui.
"La liberté que vous défendez, c'est la liberté d'André Breton" Vous êtes exclusivement défenseur de la liberté d'André Breton !
L'inquiétude civilisationnelle de Saint Exupéry: il a écrit le 30 juillet la veille de sa mort à Elie de Voguë une lettre où l'on peut lire:
"Leurs phrases m'emmerdent, leur pompiérisme m'emmerde, leurs polémique m'emmerdent et je ne comprends rien à leurs vertus, la vertu c'est de sauver le patrimoine spirituel français en demeurant conservateur de la bibliothèque de Carpentras."
Et dans cette phrase j'ai pensé au coeur de la doctrine du Président Emmanuel Macron, puisque Sylvain Fort s'occupe de ses discours et mémoires.
Il dit: "le véritable clivage aujourd'hui est entre les conservateurs passéistes qui proposent aux Français de revenir à un ordre ancien, et les progressistes réformateurs qui croient que le destin français est d'embrasser la modernité."
Saint Exupéry et la politique n'étaient pas bons amis, il faut laisser aux politiques ce qui revient au politique et à la littérature et à la morale spirituelle ce qui lui revient, néanmoins, cependant aujourd'hui ce clivage entre conservateurs et progressistes, qui s'est imposé lors d'une campagne présidentielle, et fait florès montre bien que le conservatisme en politique et en philosophie par le détour du Royaume Uni largement.
Le progressisme est considéré par ceux qui ne s'y reconnaissent pas ou ceux qui sont sceptiques à son égard comme une certaine facilité ou passivité puisque ce qui se fait aujourd'hui ça doit être bon puisque ça se fait aujourd'hui.
Il faut distinguer le progrès humain, le progrès de l'esprit et l'humanité et le progrès technique. Aujourd'hui la difficulté c'est dans progressisme comme dans conservatisme on brasse les deux.

Ce qui compte aujourd'hui comme à l'époque de Saint Exupéry c'est le progrès de l'esprit, c'est le progrès de l'homme, c'est à dire de continuer à croire que l'homme peut s'accomplir dans quelque chose, que l'homme peut faire valoir les ressources de son âme de son esprit dans des tâches, dans un travail qui soient plus élevés que la simple subsistance quotidienne. Evidemment le progrès technique qu'on embarque dans cette vision du progrès n'est pas nécessairement favorable au progrès de l'homme et dans la notion de progressisme, les deux ne vont pas forcément ensemble. Et de même dans le conservatisme, il y a des gens qui se disent conservateurs et qui dans le domaine des nouvelles technologies de robotisations sont des gogos comme les autres.
A une époque nous pensions que la démocratie et les droits de l'homme était un acquis indépassable et de façons lancinante et lassante par des pétitions adlibitum qui avaient fini par nous épuiser aujourd'hui, retournons nous et regardons le monde . Tout ce que nous avons cru répandre comme Lumières, comme compréhension comme morale, comme vision de l'homme et Saint Exupéry y a contribué, est l'objet d'un reflux massif dans le monde tel qu'il va et ce qui nous oppose conservateurs et progressistes n'est en fait assez anecdotique au regard de la marche du monde et du désastre du monde tel qu'il est. Nous vivons peut-être un temps de détresse, de désastre au sens heideggerien du terme.
Pour revenir à Saint Exupéry Trémollet de Villers préfère à conservateur le terme de précaution, c'est à dire qu'il prendre la mesure du fait qu'un certain nombre de trésors que les siècles et les hommes ont façonnés peuvent disparaître très vite. Il y a un patriotisme de la compassion et une approche compassionnelle de la civilisation et lui, voit ces liens se distendre alors on ne peut le faire parler aujourd'hui et cela ne date pas de la victoire d'Emmanuel Macron mais il existe une inquiétude dans la société française de voir disparaître ce que St Ex énonce en ces termes :" le déjeuner sous la treille autant que la musique de Haendel, ces petits arrangements des choses qui rendent l'existence non pas supportable mais belle et que la vie moderne par son souci économique et sa volonté novatrice peut broyer". L'oeuvre de St Exupéry est une sentinelle qui nous dit prenez garde, ce que vous pouvez détruire on mettra des siècles à le reconstruire.
AF: L'opposition entre conservateurs et progressistes n'a plus beaucoup de sens parce que ceux qui la font implique que le conservatisme c'est l'immobilisme, il me semble au contraire qu'il faut une grande audace, une grande capacité d'initiative pour interrompre le mouvement que décrit Sylvain Fort, pour ralentir les processus. C'est cette audace que j'attendrais des politiques et pour cela il faudrait que la politique se mette au service de la civilisation et là peut-être que St Exupéry a quelque chose à nous dire, un conservateur de la bibliothèque spirituelle de Carpentras, du patrimoine culturel français or aujourd'hui il me semble que la politique est au service exclusif de l'économie c'est à dire au service du cycle perpétuel de la production et de la communication qui inquiétait déjà Saint Exupéry. On ne peut pas mettre en question les ravages du tourisme sans qu'un homme politique de droite comme de gauche vous réponde c'est très bon pour le PNB. c'est ce qu'a dit Rajoy en Espagne.
Sylvain Fort: je suis sceptique entre l'assimilation entre conservatisme et le ralentissement des processus, nous vivons au contraire à une époque où nous ne devons pas ralentir les processus mais purger certains processus qui ont été des erreurs des fautes politiques civilisationnelles, et le progrès ne se fait que si nous avons la capacité à renouer. Prenons l'exemple de l'Ecole, on n'est pas en train de ralentir un processus, on est en train de changer de circuit au sens de l'epistrophè grecque et qui n'a rien perdu de sa vigueur. Le processus de l'Ecole tel qu'il est en train de se réinstaller n'est pas conservateur, ni réactionnaire c'est un renouement pour essayer d'avancer ensemble.Le progressisme selon Fort c'est  Nous avons des ressources pour aller plus loin.        
Le gouvernement est traité de conservateur de vieux jeu , par une partie de la presse et je reconnais qu'il ya un côté conservateur de la bibliothèque de Carpentras chez Jean Michel Blanquer quand il dit que "les fables de la Fontaine doivent être apprises dès le plus jeune âge par les enfants des écoles et un sociologue François Dubet a dit c'est vieux jeu mais si ça peut calmer Valeurs Actuelles comment le lui reprocher comme si la Bibliothèque de Carpentras c'était l'extrême droite. En marche depuis 2017 si c'est la marche de Guillaumet ça contentera toute le monde mais si ce mouvement doit emporter avec lui ce qui demeure ça peut nourrir une inquiétude , or il y a un certain nombre de choses qui demeurent et que Saint Exupéry définit : la maison, l'amitié, la lecture , la contemplation, la vie de l'esprit et que ce mouvement menace .
Alors je ne dis pas qu'Emmanuel Macron le menace mais il y a une philosophie du mouvement qui se passe en Silicon Valley et qui est prêt à emporter le monde d'hier parce que ce monde là considère qu'il ne lui doit rien.
Terminons par une citation du grand ami de Saint Exupéry, Léon Werth, juif français qui est le dédicataire du Petit Prince ; il a écrit 33 jours un livre sur l'Exode et aussi un Journal "Déposition" ( Viviane Hamy) :21 octobre 1940
" Je tiens à une civilisation, à la France, je n'ai pas d'autres façons de m'habiller je ne peux pas sortir tout nu"
Antoine de Saint-Exupéry (1900-1944) et le rire des étoiles (France Culture) 

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20 janvier 2022 4 20 /01 /janvier /2022 18:57

Pour prolonger les conversations avec l'au-delà qui mèneront Maxime Nemo d'une fréquentation des Saintes écritures dans son enfance et des institutions religieuses où son père avait ses entrées auprès des évêques de Soissons, Amiens, Montpellier et Bayonne  jusqu'à ses dialogues avec le RP jésuite Teilhard de Chardin , il y eut une longue quête philosophique sur "l'acte de vivre"(1972)  en compagnie de Rousseau bien sûr mais aussi de Voltaire, Pascal, Schopenhauer et Cioran. 

C'est dans le chapitre de son essai autobiographique "Adieu à la France qui s'en  va" publié en 2003 chez Grasset que l'académicien Jean Marie Rouart m'a donné quelques clés pour comprendre l'imprégnation de l'éducation et de la culture religieuse subie et fantasmée par mon aïeul dans les années 1890 forgées par un père manager qui façonna son "enfant prodige" au point de lui léguer son répertoire et de lui faire partager son amour du théâtre . On verra qu'à la mort brutale de ce dernier en 1908, le jeune Nemo prendra d'autres chemins d'écriture et de jeux dramatiques en s'affranchissant des patronages et parrains ecclésiastiques ou princiers pour  s'attacher aux grands auteurs tragiques et romantiques sans oublier son maître absolu Jean Jacques qu'il tutoya pendant plus de trente ans au sein de l'Association Rousseau qu'il avait créé en 1947. Mais écoutons notre Académicien qui justement nous parle de son éducation religieuse et de Rousseau...

Monseigneur de Cabrières Evêque puis Cardinal de Montpellier 1898

L'éducation religieuse, école de la concupiscence

L'éducation religieuse m'a toujours paru une école de la concupiscence. Loin de me détourner du péché, elle m'y plongeait. Si naquirent en moi de ces pensées impures qu'il fallait ensuite confesser, c'est bien à la Bible que je les dois. Je préparais ma première communion au patronage du Bon Conseil, rue Albert-de Lapparent, où le jeune Montherlant avait ébauché des jeux malsains avec ses petits camarades. Les leçons de catéchisme consistaient à lire la Bible, l'Evangile, à méditer pendant la retraite afin de se préparer à la confirmation et à la communion solennelle. Elles alternaient avec de longues plages d'exercices physiques. L'immeuble du Bon Conseil ouvrait sur un vaste terre-plein caillouteux où tous les VII arrondissement s'étaient écorchés. On genoux du jouait au foot, au ballon prisonnier, aux barres.

Comme j'aurais voulu moi aussi être le favori de Dieu pour connaître de tels signes d'élection.

L'Evangile qu'on nous lisait semblait en totale contradiction. Il paraissait avoir été écrit par la comtesse de Ségur. Plus d'armes, plus de guerres, plus de vengeances, très peu de sexe, beaucoup moins de favoritisme et de chouchous. Les miracles étaient moins grandioses : on passait de la tonitruante séparation des eaux de la mer Rouge à la modeste guérison du para lytique. Les Mille et Une Nuits et Cecil B. de Mille se métamorphosaient en une histoire sage et triste, surtout sur la fin, mais qui touchait le cœur de mille façons. Après les véhémentes incantations et les règlements de comptes, c'était l'heure de la tendresse et de l'émotion. On pleurait. On avait excité ses sens avec Judith, Esther, la Moabite, la Sulamite qui rend Salomon fou de sensualité, l'incestueuse Thamar, l'adultère Bethsabée, on s'endormait le soir, apaisés, sous le regard attendri de Marie qui, si elle ne prolongeait pas l'affection d'une mère, tout aussi tendre, réparait la rudesse d'une marâtre ou suppléait au manque cruel de l'orphelin grâce à cette adoption mystique dont aucune religion n'a jamais offert un exemple plus beau.

Cette ambivalence entre sensualité et mysticisme, cruauté et tendresse, se retrouvait dans la description de la vie des martyrs : Blandine, Catherine, Solange, ces saintes jetées nues dans des arènes où elles étaient déchiquetées par des tigres, des taureaux, inspiraient des émotions troubles. Une gracieuse poitrine a beau être donnée en pâture à un taureau, l'écume aux naseaux, elle n'en garde pas moins sa gracilité et sa fraîcheur. La vierge immolée, on la plaignait et on la désirait. On aurait bien voulu la faire échapper à la griffe du tigre qui déchire Cimodocée, mais pour en faire sa proie captive et la dévorer de baisers. Ces histoires de saintes étaient exténuantes. Pas étonnant qu'elles aient fait autant de croyants, mais aussi de Gilles de Rais, de Sade et de Sacher-Masoch. Saint Vincent de Paul avec ses hospices, saint François d'Assise avec ses oiseaux paraissaient bien ternes en comparaison. Leur vie édifiante faisait bâiller. Quant à moi, je me voyais très bien dans le rôle de Tarsisius, le jeune Romain converti qui cachait sous sa toge prétexte la communion portait aux futurs martyrs. Les aider, ces martyrs, oui, mais de là à se mettre à leur place! Je ne comprenais pas qu'on se fît découper pour une conviction ou une foi. Cela me semblait un peu excessif, immodéré : il est vrai que j'avais du sang béarnais comme Henri IV. Un sang qui aspire plus à la conciliation avec les réalités qu'à servir de pitance aux lions et aux bêtes féroces d'Afrique.

Dans La Bible de l'humanité, Michelet fait de Jehovah une sorte de précurseur de Balzac qui, à force de montrer aux hommes la loterie du destin, de jouer avec leurs désirs, leurs dépravations, leurs ambitions, amène à reproduire inconsciemment ces jeux et sa fantaisie en s'y donnant le beau rôle. C'est pourquoi les hommes avaient tant besoin de tuer Dieu : pour prendre sa place et se donner à eux-mêmes le destin fastueux qu'il réservait à ses favoris : «L'histoire même sérieuse des juifs portait sur un fond romanesque - le miracle arbitraire où Dieu se plaît à choisir dans le moindre, dans l'indigne même, un sauveur, libérateur, vengeur du peuple. Dans la Captivité, la Banque ou l'intrigue de Cour, les fortunes subites lancèrent les imaginations au champ de l'imprévu.

Le roman laïcise l'aventure biblique en remplaçant le surnaturel par la volonté ou par le hasard : «L'amour est une loterie, la Grâce est une loterie. Voilà l'essence du roman. Il est le contraire de l'histoire, non seulement parce qu'il subordonne les grands intérêts collectifs une destinée individuelle, mais parce qu'il n'aime pas les voies de cette préparation difficile qui, dans l'histoire, produit des choses. Il se plaît davantage à nous montrer les coups de dés que parfois le hasard amène, à nous flatter de l'idée que l'impossible souvent devient possible. L'esprit chimérique se trouve intéressé dans l'affaire, il veut qu'elle réussisse. Si je me suis un peu étendu sur l'influence de ces images bibliques et chrétiennes sur une jeune imagination afin de montrer leur empreinte, ce n'est pas, comme Michelet, pour y chercher l'origine d'une vocation de romancier, mais pour montrer combien, un demi siècle après Combes, dans un monde laïcisé l'empreinte à demi effacée du christianisme restait forte. Cela ne nous donne cependant qu'une faible idée de l'influence qu'il a pu exercer pendant vingt siècles par ce labourage intensif des âmes, la foi, la culture chrétienne ont touché toutes les activités; elles ont ensemencé les consciences, les ont emprisonné dans un filet aux mailles serrées. Le clergé omni présent réglementait tout le calendrier, temps, les jours fériés, les fêtes chômées; le pouvoir, la justice, le droit, la naissance, le mariage le baptême, l'adultère, la charité, la politique intérieure et extérieure. Et comme si cela ne suffisait pas il fallait que, chaque jour, chaque heure une cloche dans chaque village affirmât la présence religieuse. Les messes les vêpres, les offices psalmodiaient la bonne parole, relayée par  les abbayes , les monastères, les congrégations. On stimulait l'ardeur de foi par des pèlerinages Saint-Jacques-de-Compostelle, à Rome, au Mont-Saint-Michel, Jérusalem, pèlerinages qui drainaient des foules immenses et qui connaissaient leurs répliques villageoises la procession du Calvaire. Pour faire pénétrer la lumière dans le tréfonds de l'âme, on employait des armes subtiles à la limite du sortilège qui opéraient une infusion par la beauté : le chant grégorien puis la musique sacrée, la peinture, la sculpture, l'ornementation, l'architecture étaient réquisitionnés pour produire des mélodies, des images, des effigies . A chaque pas, ce n'était que croix, vierges, saints, martyrs transfigurés par l'art. On ne pouvait échapper à l'empire de ce message par la douceur ou par force, par la vue,  par l'oreille pour faire lever la pâte chrétienne dans ce pays qui s'éveillait de la nuit barbare tombée avec les grandes Invasions. Qui pouvait résister? Des fortes têtes, des fous, des sorcières, rassemblés, condamnés et  brûlés sous le nom d'hérétiques.

Le christianisme, avant de devenir  infâme synonyme d'obscurantisme pour les philosophes des Lumières, avait brillé longtemps comme la lumière de la civilisation. N'était-il pas l'héritier de la Grèce la statue d'Aristote figure en bonne place sur le porche de la cathédrale de Chartres, de Rome dont il avait préservé les trésors de la ruine? Adopter le christianisme à l'époque de Clovis, choisir la religion de saint Remi, c'était marquer sa préférence pour les principes civilisateurs du droit, de la justice, de l'art et abjurer les ombres anarchiques de la Germanie. Les Francs les Franks - avaient beau se targuer d'une ascendance illustre qui les reliait à Troie, à la légende homérique, à Francion, le fils d'Hector, on avait du mal à retrouver chez ces hommes vêtus de peaux de bêtes, qui buvaient dans les crânes de leurs ennemis des boissons fermentées à base de houblon germé en poussant des cris gutturaux, les belles manières de la descendance de Priam et le raffinement d'Andromaque. Et Bructères, Chamaves, Chattes, Chérusques, Ripuaires, Saliens et Sicambres dont Clovis fit exécuter les chefs à la faveur d'une beuverie, s'ils étaient un peu moins barbares que les Huns et les peuples de Gengis Khan, se distinguaient plus par leurs talents de belluaires et de mercenaires que par leurs fréquentations des belles-lettres et de la métrique pindarique. 

Etre chrétien représentait une identité culturelle autant que spirituelle. C'était être novateur en face du païen empêtré dans ses cultes naïfs et ses incantations primitives, civilisé en face du Barbare hirsute qui, ne pouvant s'exprimer par les mots, formulait sa violence en crimes, en viols, en profanations. C'était acquérir une généalogie morale et une histoire qui vous reliaient tout à la fois à Homère et à Moïse, à Socrate, à Jésus, aux héros et aux saints, aux sages et aux martyrs, aux érudits et aux poètes alors que le  barbare » ne pouvait se prévaloir que de filiations impures avec les diverses bêtes sauvages auxquelles il s'identifiait, le loup, le lynx, l'ours, dont la face haineuse, tout en crocs. ornait ses totems.

C'est la religion chrétienne, elle seule, cette croix dressée dans le désert laissé par les invasions, qui a été le rempart au désespoir. On s'accrochait à elle parce qu'elle prophétisait une autre vie, moins cruelle, moins hideuse, mais aussi parce qu'elle contenait les principes et les vestiges de la civilisation disparue.

L'époque moderne ne s'est démarquée qu'en apparence de son influence. Le XVIII° siècle des Lumières qui l'annonce, et qu'on pourrait croire libéré de cette croyance, comme il est encore marqué par elle ! C'est au nom des principes chrétiens de justice qu'il combat les abus du clergé, qu'il donne à la liberté son sens. C'est dans l'Evangile qu'il puise son principe révolutionnaire : « Rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu. » Notions qui, avec Saint Augustin aboutiront à la séparation de la religion et du gouvernement, de l'Eglise et de Etat, mettant fin à une confusion des genres dont l'Orient a tant de mal à se défaire. C'est de là qu'est issue la conception laïque de l'Etat dans le monde occidental. Quant aux révolutionnaires si infatués de Rome et si chauvins au point de vouloir débaptiser la France qui rappelait les Francs, l'invasion étrangère, pour la remplacer par la Gaule, il y a dans leur messianisme, leur excès à la Savonarole, leur puritanisme, des résonances jansénistes. C'est un ton de sermon que l'on entend au Comité de salut public. On a remplacé le mot Dieu par le mot Révolution ou le mot peuple. La Convention semble reprendre dans sa croisade contre les Vendéens les mêmes armes déployées par Simon de Montfort contre les hérétiques albigeois. Le sentimentalisme, cette féminisation de la vie, avec lesquels Rousseau va modeler ses portraits de femmes tout pleins de pitié, de tendresse, de pureté virginale, de cet amour platonique qui va contaminer les imaginations des romanciers du XIXe siècle, d'où viennent-ils, sinon de l'association de l'amour profane et de L'éducation religieuse...l'image de la Vierge Marie? L'austère protestant de Genève apporte dans ses romans la douceur et la poésie de l'Evangile.

Avec Chateaubriand, le christianisme, comme un fleuve qui a rompu sa digue, réapparaît, chargé des débris du siècle qu'il emporte sur son passage on mêle croyance et incrédulité; on sépare le catholicisme de la foi; on opère un syncrétisme du religieux et du positivisme des Lumières. On se fait une religion du cœur, pour soi, selon son caprice, comme celle de Chateaubriand lui-même.

Et encore, si nous en avions fini avec cette religion dans laquelle nous ne croyons plus sans parvenir à nous en passer. Quel psychanalyste révélera à notre conscience tranquille de Français tout ce qu'il y a de chrétien en nous : dans notre pensée, nos actes, notre culpabilité, nos réflexes? Les pires athées ne sont pas moins suspects : le petit père Combes, ancien séminariste acharné à laïciser la France, était au même moment amoureux d'une abbesse d'Alger, sœur de Marthe Bibesco, à laquelle il écrivait des lettres brûlantes de passion. Mais comment pourrions-nous arracher notre coeur, éradiquer un sentiment de la vie aussi insaisissable que l'air que l'on respire et qui est imprégné d'un parfum tenace? Nos prénoms donc notre identité, nos jours fériés, nos fêtes, nos expressions, notre langue, notre littérature, les noms de lieux où que nous allions, ne sont-ils pas surmontés d'une croix ? Une croix moins présente que celle, invisible, qui est plantée dans notre cœur.

C'est le clergé que l'on a chassé, les dogmes qui, croyait-on, empêchaient de vivre, de jouir, mais pas la croyance qui s'est insinuée jusque dans le cortex de l'athée, du bouffe-curé, du blasphémateur, de Homais, d'Anatole France, de Malraux, de Valéry.

D'ailleurs, ce christianisme refleurit après avoir poussé souterrainement dans la littérature: chez Baudelaire, mécréant, fils d'un prêtre défroqué, qui n'a que Satan et blasphèmes à la bouche, mais rêve d'anges, d'archanges, de paradis, de réversibilité, de communion et d'extase; chez Verlaine, bien sûr, qui retrouve dans sa poésie le sourire de l'ange de Reims ; chez Flaubert, l'ermite de Croisset qui s'habille en moine et se livre à des macérations, des jeûnes, des flagellations pour accéder à la sainteté du style, à cette austérité à laquelle il s'astreint, loin de ces péchés contre l'art que sont la compromission, l'arrivisme; chez Mallarmé, même exigence, même voûte spirituelle dans le monastère de la rue de Rome où il aspire au pur, à l'azur, au vierge, au vivace, à l'inconsommé, où communie avec l'ineffable. C'est un mage, prophète qui, dans l'ascèse, cherche une clé due, une spiritualité rosicrucienne plutôt orientale, illuminée de symboles et ornée de m rares comme des pierres précieuses.

Droit de la personne humaine, défense sans-papiers, Téléthon, ces nouvelles pratiques de la charité ne sont pas nées par hasard.  Derrière elles, il y a l'ombre portée de Jésus, de St Vincent de Paul, de saint François, de coeurs miséricordieux à l'homme dans les fers, à l'apatride sans feu ni lieu, au malade.

Pour toutes ces raisons, « nous ne pouvons pas ne pas nous dire chrétiens », comme l'écrivait en 1942 le philosophe italien Benedetto Croce en réponse au livre de Bertrand Russell intitulé "Pourquoi je ne suis pas chrétien". Benedetto Croce estimait que le christianisme a été la plus grande révolution que l'humanité jamais accomplie: « Si grande, si complète profonde, si féconde de conséquences, si tendue et si irrésistible dans sa réalisation, Qu'on ne s'étonne pas qu'elle est parue ou qu'elle puisse encore apparaître comme un miracle, révélation d'en haut, une intervention directe de Dieu dans les choses humaines qui ont de lui une loi et une orientation complètement nouvelles.

Pour lui, les révolutions et les découvertes qui ont suivi à l'époque moderne ne peuvent être pensées sans la révolution chrétienne, car elle a agi au centre de l'âme dans la conscience morale et [...] en mettant l'accent sur l'intimité et la particularité de la conscience elle semble presque avoir donné à celle-ci une nouvelle vertu, une nouvelle qualité spirituelle qui avait jusque-là fait défaut à l'humanité »>.

Je me souviens de ce jour où le vent avait tant soufflé sur le cap Corse. Je m'étais installé dans une maison au coeur d'un village de montagne qui faisait face à San-Martino-di-Lota et d'où l'on pouvait voir l'île d'Elbe. C'était le soir du jeudi saint. Soudain, dans la nuit, j'avais éprouvé le sentiment d'une présence. Les cloches s'étaient tues, comme toujours avant Pâques, et le silence de leur absence vibrait de manière presque inquiétante. Elles me manquaient, ces cloches qui chaque soir, à mon arrivée, traversaient mon sommeil. Je ne sais pourquoi, je finissais par ne plus les entendre. Elles étaient pourtant toujours aussi sonnantes mais elles faisaient partie de mon être, de son rythme, comme mon coeur. Avec leur ample sonorité de bronze, elles étaient les sœurs d celles du Béarn telles que je les avais entendues, cette nuit novembre 1942, quand Forget avait réglé avec elles son départ clandestin vers l'Espagne. Donc je une présence étrange, comme bruissement feuillage. Je m'approchai de la fenêtre qui donnait sur l'abside l'église. J'avais moi un spectacle qui semblait droit du Moyen Age : éclairée des dizaines torches, la foule, rassemblée, montait en procession; chacun bougie paroissiens, conduits le prieur tenant la dressée par membres de confrérie Vincent, dirigeaient vers les hauteurs du village faisaient tour. la lueur des torches, j'apercevais les visages graves que lumières sculptaient dans Des chants s'élevaient, cantiques en latin, puis en langue voix s'éloignèrent, puis revinrent vers l'église pénétrait la procession. Chaque paroissien s'avançait genoux maître-autel pour baiser croix. même moment, des processions semblables déroulaient San-Martino-di-Lota, Lavasina, Pie tracorbara, à Erbalunga, Mandriale, Brando, dans tous villages Corse. Partout sur noir montagnes serpentaient des chenilles aux lumières clignotantes traçaient dans la nuit signes reconnaissance autour la croix. Deux de mes tantes étaient religieuses. L'une d'elles, Catherine, avait une foi douloureuse, inquiète, en quête d'un absolu qu'elle ne pouvait trouver dans un monde de compromis. Elle m'entraîna un jour à la chapelle des Missions rue du Bac où elle me donna une médaille miraculeuse. Cette Vierge en fer-blanc entourée de rayons m'inspirait une grande dévotion. J'avais l'impression qu'elle me protégeait. Ce sentiment de quiétude, de paix si douce, fut hélas bouleversé par une autre visite à l'exposition des missions étrangères : le musée où les Pères Blancs avaient conservé les témoignages de massacre de leurs frères au service de la foi. Ces missionnaires dont on lisait le récit des tortures qu'ils avaient subies au Japon, en Orient, en Afrique, dévorés par les cannibales, éviscérés, éventrés, m'inspiraient des cauchemars. Ils provoquaient en moi une aspiration contraire : le bonheur du dépaysement et l'horreur des atrocités. Ils me faisaient aussi réfléchir. Quelle force y avait-il chez ces martyrs, qui donnait à leur mort tant de lumière ?

Extrait de Adieu à la France qui s'en va . Jean Marie ROUART ( Grasset 2003) 

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4 décembre 2021 6 04 /12 /décembre /2021 21:27

Un livre sur Maxime Nemo, l'ami de Cioran par Alexandru SERES

Ils se sont rencontrés après la guerre, au Café de Flore, l'un des lieux de rencontre favoris des intellectuels parisiens, et sont restés amis toute leur vie.

L'un des personnages qui m'a intrigué au cours des recherches que j'ai effectuées il y a quelques années sur les amis inconnus de Cioran était Maxime Nemo. Je l'ai appelé un personnage et non une personnalité parce que Maxime Georges Albert Baugey (c'est son vrai nom) ne s'est pas particulièrement distingué dans la vie culturelle française - n'ayant pas ce que nous appelons habituellement une "œuvre". Mais il devait certainement être un personnage, un personnage particulier, puisque Cioran lui a accordé son amitié du milieu des années 1940, date de leur rencontre, jusqu'à la mort de Nemo en 1975.

J'ai publié le résultat de mes recherches sur Cioran et Maxime Nemo en 2015, dans la revue Apostrof. Jusque-là, personne ne s'était intéressé à Maxime Nemo et personne n'avait écrit sur lui - sauf son filleul, Patrick Chevrel, qui lui a consacré un blog. Il ne s'est pas arrêté là et, après de longues recherches, a réussi à écrire un livre sur la vie de Nemo.

Basé en grande partie sur des documents provenant des archives familiales, miraculeusement conservés après que la veuve de Nemo ait voulu les faire enterrer dans la tombe de son mari au cimetière du Père Lachaise, le livre de Patrick Chevrel s'intitule simplement Maxime Nemo 1888-1975 et est sous-titré "Biographie d'un passeur de Lettres".

https://www.librinova.com/librairie/patrick-chevrel/maxime-nemo

Maxime Nemo est un enfant précoce : à 10 ans, il connaît Cyrano de Bergerac par cœur, se produit en spectacle dans les casinos et les hôtels de la Côte d'Azur, étonne le monde par sa prodigieuse mémoire et est même remarqué par Sarah Bernhardt. Après avoir étudié à Florence en 1912, il enseigne la philosophie à Strasbourg après la guerre, puis quitte l'université pour un projet culturel appelé l'Îlot. Il s'est fait un nom dans le monde littéraire, rassemblant autour de lui des artistes et des écrivains et donnant des conférences sur Verhaeren, Verlaine, Baudelaire et Ibsen. Sans laisser d'œuvre écrite, sa réalisation la plus notable a été la création de l'Association Jean-Jacques Rousseau, dont il a été le secrétaire général de 1947 à 1975.
Cioran et Maxime Nemo

Maxime Nemo aurait été présenté à Cioran au Café de Flore, l'un des lieux de rencontre favoris des intellectuels de l'époque, où Cioran traînait dans ces années-là, assis tous les jours du matin au soir comme s'il était au travail. D'autre part, selon Mircea Eliade (qui est arrivé de Lisbonne à Paris en 1945), Nemo leur a fait rencontrer de nombreuses personnalités culturelles de l'époque - écrivains, peintres, hommes de théâtre qui fréquentaient le célèbre café parisien Les Deux Magots. Il est certain que Cioran et Nemo devaient entretenir par la suite une longue relation d'amitié, comme en témoignent les fréquents séjours du rennais, accompagné de sa compagne Simone Boué, dans la propriété de Nemo, près de Nantes, sur les bords de la Loire.(sur la photo prise à Lierna au Lac de Côme en 1952, l'auteur Patrick Chevrel âgé alors de 5 ans)

Toute sa vie, Maxime Nemo a été un homme modeste et un philanthrope, un créateur enthousiaste de sociétés et d'associations littéraires. Il connaissait ses limites et ne faisait pas étalage de sa personne ; mais il était particulièrement généreux envers ceux qu'il appréciait, hommes de lettres et artistes, qu'il rassemblait autour de lui - non sans avantage, car il plaçait la conversation sur un piédestal élevé, étant lui-même un bon orateur. Cioran ne partageait pas entièrement les enthousiasmes littéraires de Nemo - surtout en ce qui concerne J.-J. Rousseau. Cela ne l'empêche pas d'être un ami fidèle, à tel point qu'il accepte d'être le témoin de son mariage civil avec Yvonne, en compagnie d'un certain Gilbert Houel, en 1968 à la mairie du 11e arrondissement de Paris. Nemo avait alors plus de 80 ans et vivait avec Yvonne depuis plus de 30 ans, leur mariage tardif n'ayant probablement eu lieu que pour des raisons de succession. En 1975, Cioran a accompagné son ami au cimetière du Père Lachaise, sa tombe n'étant pas loin de celle de Frédéric Chopin.

Alexander SERES
Né en 1957 à Oradea. Diplôme de philologie à l'université Babeș-Bolyai, Cluj (1981), doctorat de philosophie avec une thèse sur Cioran (2020). Rédacteur en chef du magazine Familia depuis 2008. Livres publiés : Trăirea geometriei (poèmes, 1992), Infernul nostru cel de tous jours (publiciste, 1998), Litanie putredă (poèmes, 2018), Cioran, homme incomplet (essai, 2021).

Traduit avec www.DeepL.com/Translator (version gratuite)

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19 novembre 2021 5 19 /11 /novembre /2021 23:32

J’avais eu l’intention de quitter Paris pour Londres vers la fin de mai. Mais je fus obligé d’avancer mon départ de quinze jours, parce que mon domicile enchanteur m’était devenu incommode par suite d’une circonstance imprévue. Cela se produisit à l’occasion d’un épisode singulier qui m’amusa beaucoup tout en m’ouvrant des vues fort instructives sur la manière de penser de milieux français très divers. Je m’étais absenté de Paris les deux jours fériés de la Pentecôte afin d’admirer avec des amis la merveilleuse cathédrale de Chartres, que je ne connaissais pas encore. Quand, le mardi matin, à mon retour dans ma chambre d’hôtel, je voulus me changer, je ne trouvai pas ma valise qui, durant ces derniers mois, se tenait tranquillement dans son coin. Je descendis et allai trouver le propriétaire du petit hôtel, qui occupait toute la journée, alternativement avec sa femme, la minuscule loge de portier ; c’était un petit Marseillais replet, aux joues rouges, avec qui j’avais souvent plaisanté et même joué au trictrac, son jeu favori, dans l’estaminet d’en face. Aussitôt, il s’agita terriblement et se mit à crier avec amertume, en frappant de son poing sur la table, ces paroles mystérieuses : « C’était donc bien cela ! » Tout en enfilant son veston — il était comme toujours en manches de chemise — et en échangeant ses pantoufles confortables contre des souliers, il m’expliqua la situation ; et peut-être est-il nécessaire, pour la rendre intelligible, de rappeler d’abord une des singularités des maisons et des hôtels parisiens. A Paris, les petits hôtels ainsi que la plupart des maisons particulières n’ont pas de clef pour la porte d’entrée, c’est le concierge 20 qui ouvre automatiquement la porte depuis sa loge, dès qu’on a sonné au-dehors. Mais dans les petits hôtels et les maisons, le propriétaire ou le concierge 21 ne reste pas toute la nuit dans sa loge, et c’est du fond de son lit conjugal — et le plus souvent dans un demi-sommeil qu’il ouvre la porte d’entrée en pressant sur un bouton ; qui veut quitter la maison crie : « Cordon, s’il vous plaît 22 », et pareillement celui qui vient du dehors doit indiquer son nom, si bien que théoriquement aucun étranger ne peut se glisser de nuit dans les maisons. Or, à deux heures du matin, on avait sonné à la porte de mon hôtel, quelqu’un avait proféré en entrant un nom qui ressemblait à celui d’un des hôtes et décroché la clef d’une des chambres qui pendait encore dans la loge, Ç’aurait été le devoir du cerbère de vérifier, en jetant un coup d’œil par la vitre, l’identité de ce visiteur tardif, mais apparemment il avait trop sommeil. Cependant comme, une heure après, quelqu’un, du dedans cette fois, avait appelé « Cordon, s’il vous plaît 23 » pour quitter la maison, mon homme, alors qu’il avait déjà ouvert la porte, avait quand même trouvé singulier qu’un quidam sortît après deux heures du matin. Il s’était levé et, jetant un regard dans la rue, il avait constaté qu’un homme avait quitté la maison avec une valise ; il avait aussitôt suivi, en pantoufles et en robe de chambre, ce personnage suspect. Mais dès qu’il eut observé que celui-ci, tournant le coin, se rendait dans un petit hôtel de la rue des Petits-Champs, il n’avait naturellement plus du tout songé à un voleur ou à un cambrioleur, et s’était recouché tranquillement. Tout excité comme il l’était de son erreur, il se précipita avec moi vers le poste de police le plus proche. On prit aussitôt des informations à l’hôtel de la rue des Petits-Champs et l’on établit que ma valise s’y trouvait bien encore, mais non pas mon voleur qui, apparemment, était sorti pour aller prendre son café matinal dans un établissement voisin. Deux détectives guettèrent le malfaiteur dans la loge de l’hôtel ; quand il revint, sans aucune méfiance, une demi-heure après, il fut aussitôt arrêté. Nous dûmes alors nous rendre à la police, mon hôte et moi, afin d’assister à l’enquête. Nous fûmes introduits dans le bureau du commissaire, un monsieur moustachu, ventripotent et plein de bonhomie qui se tenait assis, l’habit déboutonné, devant sa table en grand désordre, où s’accumulaient des monceaux de papiers. Le bureau empestait le tabac, et une grosse bouteille de vin sur la table attestait que l’homme ne comptait pas au nombre des serviteurs de la Sainte-Hermandad, cruels et ennemis de la vie. Tout d’abord, sur son ordre, on apporta ma valise : je devais vérifier s’il n’y manquait rien d’essentiel. Le seul objet de valeur était une lettre de crédit de deux mille francs, déjà largement écornée par mon séjour de plusieurs mois, et qui, bien entendu, ne pouvait être utilisée par un tiers ; elle se trouva effectivement au fond de la valise et n’avait pas été touchée. Après qu’il eut consigné dans le procès-verbal de mes déclarations que je reconnaissais la valise pour ma propriété et que rien n’y avait été dérobé, ce fonctionnaire donna l’ordre d’introduire le voleur ; je n’étais pas médiocrement curieux de contempler son aspect. Et il en valait la peine. Entre deux robustes sergents, ce qui rendait plus grotesques encore son apparence chétive et sa maigreur, parut un pauvre diable passablement déguenillé, sans faux col, avec une petite moustache pendante et un visage morne de souris, visiblement à demi mort de faim. C’était, si l’on me passe cette expression, un mauvais voleur, ce que démontrait bien, d’ailleurs, sa technique maladroite qui ne lui avait pas suggéré de disparaître de grand matin avec ma valise. Les yeux baissés, tremblant légèrement, comme s’il avait froid, il se tenait devant le formidable policier, et je dois le dire à ma honte, non seulement il me faisait pitié, mais j’éprouvais même pour lui une espèce de sympathie. Cet intérêt compatissant s’accrut encore quand un agent de police présenta, solennellement alignés sur un grand plateau, tous les objets qu’on avait découverts sur lui en le fouillant. On ne saurait guère imaginer collection plus invraisemblable : un mouchoir de poche très sale et déchiré, une douzaine de fausses clefs et de crochets de tous les formats retenus par un anneau et qui tintaient musicalement en se heurtant, un portefeuille râpé, mais heureusement pas d’arme, ce qui prouvait au moins que ce voleur exerçait son métier en connaisseur, certes, mais pacifiquement. Sous nos yeux, on commença par examiner le portefeuille. Le résultat fut surprenant. Non pas qu’il eût contenu des coupures de cent ou de mille francs, ni même aucun billet de banque ; il ne recelait pas moins de vingt-sept photographies de danseuses et d’actrices célèbres très décolletées, ainsi que trois ou quatre photographies de nus, ce qui ne rendait notoire aucun délit, sinon que ce garçon maigre et mélancolique était un amateur passionné de beauté et voulait laisser reposer sur son cœur, au moins en effigie, les étoiles pour lui inaccessibles du monde des théâtres parisiens. Bien que le sous-préfet examinât l’une après l’autre, d’un regard sévère, ces photographies de nus, il ne m’échappa point que ce singulier plaisir de collectionneur chez un délinquant de cet acabit l’amusait autant que moi. Car ma sympathie pour ce pauvre criminel s’était considérablement accrue du fait de cette inclination pour le beau, et quand le fonctionnaire, prenant solennellement sa plume, me demanda si je souhaitais « porter plainte 24 », je lui répondis très vite par un non qui allait de soi. Pour l’intelligence de la situation, il est peut-être nécessaire d’introduire ici une nouvelle parenthèse. Tandis que chez nous et dans bien d’autres pays l’accusation en cas de délit se fait d’office, c’est-à-dire que l’État, de sa propre autorité, prend en main la justice, en France, la liberté est laissée à la personne lésée de porter plainte ou non. Personnellement, cette conception du droit me paraît plus équitable que ce qu’on appelle la justice inflexible. Car elle offre la possibilité de pardonner à autrui le tort qu’il vous a fait, tandis qu’en Allemagne si, par exemple, une femme, dans un accès de jalousie, a blessé son bien-aimé d’un coup de revolver, toutes les prières et les supplications du blessé ne sauraient la sauver d’une condamnation. L’État intervient, arrache violemment la femme à cet homme qui, attaqué dans un moment d’excitation, ne l’en aime peut-être que davantage en raison de la passion qu’elle a témoignée ; elle est jetée en prison, tandis qu’en France tous deux, le pardon accordé, s’en retournent bras dessus, bras dessous et peuvent considérer l’affaire comme réglée entre eux. Je n’eus pas plus tôt prononcé ce « non » absolu qu’il déclencha trois réactions. Le jeune homme malingre entre les deux policiers se redressa subitement et me jeta un regard de reconnaissance que je n’oublierai jamais. Le commissaire reposa sa plume avec satisfaction ; il lui était visiblement agréable, à lui aussi, que mon refus de poursuivre le voleur lui évitât de nouvelles écritures. Au contraire, mon hôtelier se fâcha tout rouge et se mit à crier que je ne pouvais pas faire cela, que cette canaille, « cette vermine 25 » devait être exterminée. Je n’avais aucune idée du mal que pouvait faire cette engeance. Jour et nuit, un homme convenable devait se tenir sur ses gardes pour ne pas être volé par ces crapules, et si l’on en laissait courir une, c’était un encouragement pour cent autres. Toute l’honnêteté, toute la probité en même temps que toute l’étroitesse d’esprit d’un petit-bourgeois dérangé dans son commerce faisaient explosion. Il me somma d’un ton grossier et menaçant de revenir sur mon pardon en considération des ennuis que lui avait causés cette affaire. Mais je tins bon. J’avais recouvré ma valise, déclarai-je résolument, par conséquent je n’avais subi aucun dommage, et ainsi tout était réglé pour moi. De ma vie, je n’avais jamais encore porté plainte contre quiconque, et je mangerais à déjeuner un bon bifteck bien épais sans me sentir mal à l’aise si je pouvais me dire qu’un autre n’en était pas réduit par ma faute à l’ordinaire de la prison. Mon hôte riposta avec une véhémence accrue, et quand le fonctionnaire expliqua que la décision ne dépendait pas de lui mais de moi, et que, par mon refus de poursuivre, l’affaire était liquidée, il se détourna brusquement, quitta le bureau furieux et claqua la porte derrière lui. Le commissaire se leva, lança un sourire du côté du personnage furibond qui venait de disparaître et me tendit la main en signe de muette intelligence. Ainsi, l’action officielle était terminée, et déjà je saisissais ma valise pour la rapporter à mon domicile. Mais à ce moment là se produisit quelque chose de tout à fait remarquable. Le voleur s’approcha rapidement et avec une contenance très humble. « Oh ! non, monsieur 26 , dit-il, c’est moi qui vais vous la porter chez vous. » Je me mis donc en route et retournai à mon hôtel, à quatre rues de là, tandis que, derrière moi, le voleur reconnaissant portait ma valise. Ainsi, une affaire qui avait débuté assez désagréablement semblait se terminer de la manière la plus gaie et la plus réjouissante. Mais elle produisit encore, en une succession rapide, deux épilogues auxquels je dois des contributions fort instructives à la connaissance de la psychologie des Français. Quand, le lendemain, j’arrivai chez Verhaeren, il me salua avec un sourire malicieux : « Tu as des aventures bien singulières, ici à Paris, me dit-il en plaisantant. Et tout d’abord, je ne savais pas que tu étais un gaillard aussi fabuleusement riche. » Je ne compris pas immédiatement ce qu’il voulait dire. Il me tendit un journal et j’y lus une prodigieuse relation des événements de la veille, à ceci près que je reconnaissais à peine les circonstances véritables dans cette composition romanesque. Avec un art consommé de journaliste, on racontait que dans un hôtel du centre un étranger de marque — j’étais devenu un homme de marque pour être plus intéressant — avait été victime d’un vol : on lui avait dérobé une valise qui renfermait une quantité d’objets de valeur, en particulier, une lettre de crédit de vingt mille francs — les deux mille s’étaient décuplés au cours de la nuit — ainsi que d’autres trésors irremplaçables — lesquels, en réalité, consistaient exclusivement en chemises et en cravates. Il avait d’abord paru impossible de découvrir la moindre piste, car le voleur avait procédé avec un raffinement inouï et son action attestait une connaissance exacte des lieux. Mais le commissaire de l’arrondissement, « Monsieur Untel 27 » avait immédiatement pris toutes les dispositions avec son énergie « bien connue » et sa « grande perspicacité’’’ ». Sur ses instructions téléphoniques et en l’espace d’une heure, tous les hôtels et pensions de Paris avaient été visités avec le soin le plus exact, et ces mesures, exécutées avec la précision habituelle, avaient amené dans les plus brefs délais l’arrestation du malfaiteur. Le préfet de police avait immédiatement exprimé à ce fonctionnaire modèle son approbation particulière pour cet exploit remarquable ; par son esprit de décision et sa perspicacité il avait en effet donné un nouvel exemple lumineux de la parfaite organisation de la police parisienne. Il n’y avait naturellement rien de vrai dans ce rapport, le brave commissaire n’avait pas quitté sa table une minute, nous lui avions en quelque sorte livré le voleur et la valise franco de port dans son bureau. Mais il avait profité de cette bonne occasion de se faire un petit capital de publicité. Si cet événement avait ainsi pris une tournure réjouissante pour le voleur comme pour la haute police, il n’en fut rien pour moi. Car dès cette heure, le propriétaire de l’hôtel, naguère si jovial, fit tout pour m’en rendre le séjour insupportable. Je descendais l’escalier et saluais poliment sa femme dans la loge ; elle ne me répondait pas et détournait d’un air offensé sa tête de bourgeoise vertueuse. Le valet ne faisait plus ma chambre comme il aurait convenu, des lettres s’égaraient de manière énigmatique. Même dans les magasins du quartier et au bureau de tabac 28 où ma qualité de fumeur enragé me faisait d’ordinaire accueillir en vrai copain 29 , je ne rencontrai plus tout à coup que des visages glacés. La morale petite-bourgeoise offensée non seulement de la maison, mais de toute la rue et même de l’arrondissement se dressait contre moi, parce que j’avais « aidé » le voleur. Et finalement il ne me resta plus qu’à m’en aller avec la valise que j’avais sauvée, et à quitter le confortable hôtel aussi ignominieusement que si j’avais été moi-même le criminel.

Stefan Zweig  Le monde d'hier 1944 

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19 novembre 2021 5 19 /11 /novembre /2021 23:31

Des hommes de cette rare qualité étaient d’un grand profit pour un débutant ; mais j’avais encore à recevoir l’enseignement le plus décisif, un enseignement qui compterait pour ma vie tout entière. Ce fut un présent du hasard. Chez Verhaeren, nous nous étions engagés dans une discussion avec un historien de l’art, qui se plaignait que le temps de la plus grande sculpture et de la grande peinture fût passé. Je le contredis vivement. Rodin n’était-il pas encore parmi nous, ce créateur de formes qui ne le cédait pas aux plus grands du passé ? Je me mis à énumérer ses œuvres et, comme toujours quand on combat un contradicteur, j’en vins à une véhémence qui frisait la fureur. Verhaeren souriait à part lui. « Quelqu’un qui aime tant Rodin, dit-il à la fin, devrait faire sa connaissance. Demain, je serai à son atelier. Si cela te convient, je t’emmène. » Si cela me convenait ! De joie, je ne pus dormir. Mais chez Rodin, mon discours se figea. Je ne fus même pas capable de lui adresser la parole et demeurai, parmi ses statues, pareil à l’une d’entre elles. Mon embarras sembla lui plaire, car le vieillard me demanda, comme nous prenions congé, si je ne voulais pas voir son véritable atelier à Meudon, et il m’invita même à déjeuner. J’avais reçu ma première leçon : c’est que les plus grands hommes sont toujours les plus affables. La seconde fut qu’ils sont presque toujours les plus simples dans leur genre de vie. Chez cet homme dont la gloire remplissait le monde, dont les œuvres étaient présentes trait pour trait à notre génération comme les plus proches amis, on mangeait aussi simplement que chez un paysan de moyenne aisance : une bonne viande nourrissante, quelques olives, des fruits en abondance, avec un vigoureux vin de pays. Cela me donna plus de courage ; à la fin je parlais de nouveau sans contrainte, comme si ce vieillard et sa femme m’étaient familiers depuis des années. Après le repas, nous passâmes à son atelier. C’était une salle immense qui réunissait les répliques de ses œuvres les plus importantes ; mais parmi elles se dressaient ou gisaient des centaines de précieuses petites études — une main, un bras, une crinière de cheval, une oreille de femme, la plupart en plâtre seulement. Aujourd’hui encore, j’ai très présentes à la mémoire plusieurs de ces esquisses modelées par lui à titre de simple exercice, et je pourrais parler pendant des heures de cette heure unique que je passai là. Enfin, le maître me mena devant un socle où se dissimulait sous les linges humides sa dernière œuvre, un portrait de femme. Il détacha les linges de ses mains lourdes et ridées de paysan et se recula. Je tirai de ma poitrine oppressée un involontaire « Admirable 18 ! » et rougis aussitôt de cette banalité. Mais avec son objectivité tranquille, dans laquelle on n’aurait pu découvrir un grain de vanité, il se borna à murmurer en contemplant son propre ouvrage : « N’est-ce pas 19 ? » Puis il hésita : « Seulement là, à l’épaule… Un instant ! » Il se débarrassa de son veston d’intérieur, revêtit sa blouse blanche, saisit une spatule et lissa d’un coup magistral à l’épaule le tendre épiderme de la femme, qui semblait vivre et respirer. Il se recula encore. « Et puis là », murmura-t-il. De nouveau, l’effet était intensifié par une retouche infime. Puis il ne parla plus. Il avançait et reculait, considérait la figure dans un miroir, poussait des grognements, des sons incompréhensibles, changeait, corrigeait. Ses yeux qui, à table, erraient, distraits et pleins d’amabilité, jetaient maintenant de singulières lueurs, il paraissait avoir grandi et rajeuni. Il travaillait, travaillait, travaillait avec toute la passion et toute la force de son corps puissant et lourd ; chaque fois qu’il avançait et reculait brusquement, le plancher craquait. Mais il ne l’entendait pas. Il ne remarquait pas que derrière lui se tenait un jeune homme silencieux, le cœur dans la gorge, tout à la félicité de pouvoir regarder un maître aussi unique en train de travailler. Il m’avait complètement oublié. Je n’étais plus là pour lui. Seule existait encore la figure, son œuvre, et au-delà, invisible, l’idée de la perfection absolue. Un quart d’heure se passa ainsi, une demi-heure, je ne saurais dire combien. Les instants les plus grands sont toujours au-delà du temps. Rodin était si absorbé, si plongé dans son travail qu’aucun coup de tonnerre ne l’aurait réveillé. Ses mouvements devenaient de plus en plus brusques, presque furieux. Une sorte de sauvagerie ou d’ivresse s’était emparée de lui. Il travaillait de plus en plus vite. Puis ses mains se firent plus hésitantes. Elles semblaient avoir reconnu qu’elles n’avaient plus rien à faire. Une fois, deux fois, trois fois, il se recula, sans plus rien changer. Puis il murmura quelque chose dans sa barbe, replaça délicatement les linges autour de la figure, comme on glisse un châle sur les épaules d’une femme aimée, et respira profondément, détendu. Sa stature sembla de nouveau s’alourdir. Le feu s’était éteint. Alors se produisit pour moi l’incompréhensible, le suprême enseignement : il enleva sa blouse, remit son veston d’intérieur et se disposa à partir. Il m’avait totalement oublié au cours de cette heure d’extrême concentration. Il ne savait plus qu’un jeune homme, qu’il avait pourtant lui-même amené à son atelier pour lui montrer ses œuvres, s’était tenu derrière lui, bouleversé, la respiration suspendue, immobile comme ses statues. Il gagna la porte. Comme il allait la refermer à clé, il me découvrit et me regarda fixement, presque méchamment : qui était ce jeune inconnu qui s’était glissé dans son atelier ? Mais l’instant d’après, il se rappela et vint à moi comme honteux. « Pardon, monsieur », commença-t-il. Je ne le laissai pas poursuivre. Je me bornai à prendre sa main avec reconnaissance ; je la lui aurais plus volontiers baisée. Durant cette heure, j’avais vu à découvert le secret éternel de tout grand art et même, à vrai dire, de toute production humaine : la concentration, le rassemblement de toutes les forces, de tous les sens, la faculté de s’abstraire de soi-même, de s’abstraire du monde, qui est le propre de tous les artistes. J’avais appris quelque chose pour la vie.

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19 novembre 2021 5 19 /11 /novembre /2021 23:27

Que j’ai erré par les rues, dans ce temps-là ! Combien, dans mon impatience, j’ai vu, j’ai recherché de choses ! Car je ne voulais certes pas borner mon expérience au seul Paris de 1904. Avec mes sens en éveil, avec mon cœur, j’étais aussi en quête du Paris de Henri IV, de Louis XIV, de Napoléon et de la Révolution, du Paris de Rétif de la Bretonne et de Balzac, de Zola et de Louis-Philippe, avec toutes ses rues, ses visages et ses événements. Ici, comme toujours en France, j’éprouvais avec une force persuasive combien une grande littérature tournée vers le vrai donne en retour à son peuple une force qui l’éternise ; car tout, à Paris, était déjà en fait familier à mon esprit grâce à l’art évocateur des poètes, des romanciers, des historiens, des peintres des mœurs, avant que je le visse de mes propres yeux. Cela ne faisait que se ranimer quand je le rencontrais, la vision concrète devenait en réalité reconnaissance, cette joie de l’anagnôsis des Grecs qu’Aristote loue comme la plus grande et la plus mystérieuse des jouissances artistiques. Et pourtant, ce n’est jamais par les livres, ni même par de diligentes flâneries qu’on reconnaît un peuple, une ville, dans ce qu’ils ont de plus intime et de plus secret, mais toujours par ses représentants les plus excellents. C’est seulement dans l’amitié spirituelle avec les vivants que l’on pénètre les vraies relations entre le peuple et le pays ; tout ce qu’on observe du dehors reste une image inexacte et prématurée. De telles amitiés me furent accordées, et la meilleure de toutes avec Léon Bazalgette. Grâce à mes relations étroites avec Verhaeren, à qui je rendais visite à Saint-Cloud deux fois par semaine, j’avais été préservé de tomber, comme la plupart des étrangers, dans le cercle battu par les vents des peintres et littérateurs internationaux qui peuplaient le Café du Dôme et demeuraient au fond partout les mêmes, que ce fût à Munich, à Rome ou à Berlin. Avec Verhaeren, au contraire, j’allais voir les peintres, les poètes qui, au milieu de cette ville jouisseuse et pleine de tempérament, vivaient chacun dans son silence créateur comme dans une île solitaire consacrée au travail ; j’ai vu encore l’atelier de Renoir et les meilleurs de ses élèves. Extérieurement, l’existence de ces impressionnistes, dont les œuvres se paient aujourd’hui des dizaines de milliers de dollars, ne différait en rien de celle du petit-bourgeois ou du rentier ; une petite maison quelconque à laquelle s’adossait un atelier, pas de « grand spectacle » comme celui qu’offraient, à Munich, Lenbach et d’autres célébrités, avec leurs luxueuses villas qui voulaient imiter le style pompéien. Les poètes avec lesquels je me liai bientôt personnellement vivaient aussi simplement que les peintres. Ils avaient pour la plupart un petit emploi de fonctionnaire qui ne leur demandait que peu de travail effectif ; la haute estime où l’on tenait la production intellectuelle en France, dans tous les rangs de la hiérarchie, avait conseillé depuis des années déjà cette sage méthode consistant à conférer de discrètes sinécures aux poètes et aux écrivains qui ne tiraient pas grand profit de leur travail ; on les nommait, par exemple, bibliothécaires au ministère de la Marine ou au Sénat. Cela leur assurait un petit traitement et ne leur donnait que peu de travail, car les sénateurs ne demandaient que très rarement un livre, si bien que l’heureux bénéficiaire d’une de ces prébendes pouvait composer ses vers au calme et bien à son aise durant ses heures de service, installé dans le vieux palais du Sénat si plein de style, devant sa fenêtre qui donnait sur le jardin du Luxembourg, et sans avoir à songer jamais aux droits d’auteur. Cette modeste sécurité lui suffisait. D’autres étaient médecins, comme plus tard Duhamel et Durtain, ou avaient une petite galerie de peinture comme Charles Vildrac, ou étaient professeurs de lycée comme Romains et Jean-Richard Bloch ; ils passaient leurs heures de bureau à l’Agence Havas, comme Paul Valéry, ou étaient employés chez des éditeurs. Mais aucun n’avait la prétention, comme leurs successeurs gâtés par le film et les grands tirages, de fonder immédiatement une existence indépendante sur leur inclination première pour les arts. Ce que ces poètes attendaient de leurs professions modestes, choisies sans desseins ambitieux, ce n’était rien d’autre que le minimum de sécurité matérielle dans leur vie extérieure qui leur garantissait l’indépendance dont ils avaient besoin pour leur œuvre. Grâce à cette sécurité, ils pouvaient négliger les grands quotidiens parisiens tous plus ou moins corrompus, écrire sans exiger d’honoraires pour leurs petites revues qui, toutes, ne se maintenaient qu’au prix de sacrifices personnels, et accepter tranquillement que l’on ne jouât leurs pièces que dans de petits théâtres littéraires et que leur nom ne fût connu d’abord que dans le cercle de leurs relations. Durant des dizaines d’années, seule une élite très restreinte a connu l’existence de Claudel, de Péguy, de Rolland, de Suarès, de Valéry. Dans cette ville affairée et remuante, il n’y avait qu’eux qui n’étaient pas pressés. Il leur paraissait plus important de vivre et de travailler dans le silence et le calme pour un cercle paisible, à l’écart de la « foire sur la place 15 », que de se pousser, et ils ne rougissaient pas de vivre en petits-bourgeois un peu serrés pour, en revanche, dans le domaine de l’art, penser avec liberté et audace. Leurs femmes faisaient la cuisine et tenaient le ménage ; ces soirées entre camarades étaient pleines de simplicité, et d’autant plus cordiales de ce fait. On s’asseyait sur des chaises de paille bon marché autour d’une table négligemment couverte d’une nappe à carreaux — il n’y avait pas plus de luxe que chez le monteur qui logeait au même étage, mais on se sentait libre et sans entraves. Ils n’avaient pas le téléphone, pas de machine à écrire, pas de secrétaire ; ils évitaient tout appareil technique de même que les moyens de propagande et l’apparat propres à frapper les esprits, ils écrivaient leurs livres à la main ainsi qu’il y a mille ans, et même dans les grandes maisons d’édition comme le Mercure de France, il n’y avait point de prescriptions autoritaires ni d’apparat compliqué. Rien n’était gaspillé pour le prestige et la représentation ; tous ces jeunes poètes français vivaient, comme le peuple tout entier, pour la seule joie de vivre, dans sa forme la plus sublime, il est vrai : pour la joie de créer une œuvre d’art. Ah ! comme ces amis que je venais de me faire, avec leur propreté morale, m’obligèrent à réviser l’idée que j’avais alors de l’écrivain français ! Que leur genre de vie différait de ce qu’on voyait alors représenté chez Bourget et les autres romanciers à la mode, pour qui le « salon » s’identifiait avec le monde ! Et comme leurs femmes m’instruisaient sur la fausseté criminelle du portrait que, sur la foi de nos lectures, nous avions conçu chez nous de la Française, une mondaine ne songeant qu’aux aventures, à la dissipation ! Jamais je n’ai vu de femmes d’intérieur plus honnêtes et paisibles que dans ce cercle fraternel : économes, modestes et gaies même dans les conditions les plus difficiles, apprêtant de petites merveilles sur un fourneau minuscule, surveillant les enfants et, avec cela, dans une fidèle intimité spirituelle avec leur mari. Seul celui qui a vécu dans ces milieux, en ami, en camarade, sait ce que c’est que la France véritable. Ce qui était extraordinaire chez Léon Bazalgette, cet ami entre mes amis, dont le nom est fort injustement oublié dans la plupart des tableaux de la littérature française contemporaine, c’est qu’au milieu de cette génération de poètes il mettait toute sa force créatrice au service d’œuvres étrangères, réservant ainsi toute la merveilleuse intensité de sa nature à ceux qu’il aimait. En lui, le « camarade » né, j’ai appris à connaître le type incarné et absolu de l’homme prêt à tous les sacrifices, véritablement dévoué, qui considère comme la tâche unique de sa vie d’aider les valeurs essentielles de son époque à exercer leur action et ne cède pas même à l’orgueil légitime d’être loué pour les avoir découvertes et fait connaître. Son enthousiasme actif n’était qu’une fonction naturelle de sa conscience morale. D’apparence un peu militaire, encore qu’ardent antimilitariste, il mettait dans son commerce la cordialité d’un vrai camarade. Toujours prêt à servir, à conseiller, inébranlable dans sa probité, ponctuel comme une horloge, il s’inquiétait de tout ce qui touchait autrui, jamais de son avantage personnel. Le temps ne comptait pas pour lui, l’argent ne comptait pas pour lui quand il s’agissait d’un ami, et il avait des amis dans le monde entier, troupe restreinte mais choisie. Il avait consacré dix années de sa vie à faire connaître Walt Whitman aux Français par la traduction de tous ses poèmes et une biographie monumentale. Inciter sa nation à porter un regard au-delà des frontières, rendre ses concitoyens plus virils, leur inculquer l’esprit de camaraderie, en proposant cet exemple d’un homme libre, épris du monde entier, était devenu le but de son existence : le meilleur des Français, il était en même temps l’adversaire le plus passionné du nationalisme. Nous nous liâmes bientôt d’une amitié intime et fraternelle parce que nous ne pensions ni l’un ni l’autre en termes de patries, parce que nous aimions tous les deux servir des œuvres étrangères avec dévouement et sans aucun profit matériel, parce que nous estimions l’indépendance de la pensée comme le bien suprême dans la vie. C’est en lui que j’ai appris pour la première fois à connaître cette France « souterraine » ; quand je lus plus tard dans le livre de Romain Rolland la rencontre d’Olivier avec l’Allemand Jean-Christophe, je crus presque y voir ce que nous avions personnellement vécu. Mais le plus merveilleux dans notre amitié, ce qu’elle a pour moi de plus inoubliable, c’est qu’elle avait toujours à triompher d’un point sensible et délicat, dont la résistance opiniâtre, dans des circonstances ordinaires, aurait dû empêcher une sincère et cordiale intimité entre deux écrivains. Ce point délicat, c’est que Bazalgette, avec sa magnifique loyauté, rejetait énergiquement tout ce que j’écrivais alors. Il m’aimait en tant que personne, il avait l’estime la plus reconnaissante pour mon dévouement à l’œuvre de Verhaeren. Chaque fois que je venais à Paris, il m’attendait fidèlement à la gare et était le premier à venir vers moi pour me saluer ; partout où il pouvait m’aider, il était présent ; nous nous accordions mieux que des frères sur toutes les questions essentielles. Mais il disait résolument non à tous mes travaux personnels. Il connaissait des poésies et des morceaux de prose de moi dans les traductions d’Henri Guilbeaux (qui, plus tard, pendant la guerre mondiale, joua un rôle important en qualité d’ami de Lénine), et les rejetait avec sa franche brusquerie. Tout cela n’avait aucun rapport avec la réalité, objectait-il inlassablement, tout cela était de la littérature ésotérique (qu’il haïssait du fond du cœur), et il s’irritait parce que c’était justement moi qui l’écrivais. Absolument loyal envers lui-même, il ne faisait sur ce point comme ailleurs aucune concession, pas même celles de la courtoisie. Quand, par exemple, il prit la direction d’une revue, il me demanda mon aide — c’est-à-dire qu’il me pria de lui amener d’Allemagne des collaborateurs essentiels, donc des articles qui valussent mieux que les miens ; quant à moi, son ami le plus proche, il s’obstina à ne pas me demander une ligne, à n’en pas publier une, bien que dans le même temps, avec un total dévouement, et sans toucher un sou d’honoraires, il consentît par pure amitié à réviser pour un éditeur la traduction française d’un de mes livres. Le fait qu’en dix ans cette camaraderie fraternelle n’ait pas connu une heure de refroidissement à cause de cette curieuse circonstance me l’a rendue encore plus chère. Et jamais l’approbation de quiconque ne m’a procuré plus de joie que celle de Bazalgette quand, au cours de la guerre mondiale — reniant tout ce que j’avais fait jusque-là —, j’atteignis enfin à une forme d’expression personnelle. Car je savais que son oui accordé à mes nouveaux ouvrages était aussi sincère que le non abrupt qu’il m’avait opposé pendant dix ans.

Stefan Zweig  Le monde d'hier 1944

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19 novembre 2021 5 19 /11 /novembre /2021 23:25

Au moment où je fis sa connaissance, la ville n’était pas encore aussi complètement fondue en un tout qu’elle l’est aujourd’hui grâce au métro et aux automobiles ; c’étaient encore principalement les immenses omnibus traînés par de lourds chevaux fumants qui assuraient les communications. A la vérité, on ne pouvait guère découvrir Paris plus agréablement que de l’« impériale » de ces larges véhicules, ou des fiacres découverts qui, eux non plus, ne roulaient pas trop fiévreusement. Mais se rendre de Montmartre à Montparnasse représentait quand même encore, à l’époque, un petit voyage et je jugeais tout à fait digne de foi la légende selon laquelle il existait des Parisiens de la rive droite qui n’étaient jamais allés sur la rive gauche, et des enfants qui n’avaient joué qu’au Luxembourg et n’avaient jamais vu le jardin des Tuileries ou le parc Monceau. Le vrai bourgeois ou le vrai concierge demeurait volontiers « chez soi », dans son quartier ; il se créait son petit Paris dans l’enceinte du grand Paris, et c’est pourquoi chacun de ces arrondissements avait son caractère distinct et même provincial. Il fallait donc à l’étranger une certaine force de résolution pour choisir le lieu où il planterait sa tente. Le Quartier latin ne m’attirait plus. C’est là que je m’étais précipité directement à ma descente du train lors d’un court séjour que j’y avais fait à l’âge de vingt ans. Dès le premier soir, je m’étais installé au Café Vachette et, plein de vénération, m’étais fait montrer la place de Verlaine et la table de marbre sur laquelle, dans son ivresse, il frappait toujours avec irritation de sa lourde canne pour imposer le respect. Et moi qui étais hostile à l’alcool, j’avais bu en son honneur un verre d’absinthe, bien que ce breuvage verdâtre ne fût pas du tout à mon goût ; mais jeune et plein de vénération comme j’étais, je me croyais obligé, au Quartier latin, de m’en tenir au rituel des poètes lyriques de France ; par sentiment du style, j’aurais alors volontiers habité une mansarde du cinquième étage dans le voisinage de la Sorbonne, afin de vivre de façon plus fidèle à la « vraie » atmosphère du Quartier latin, telle que je la connaissais par les livres. A vingt-cinq ans, au contraire, je n’éprouvais plus des sentiments si naïvement romantiques, le quartier des étudiants me paraissait trop international, trop peu parisien. Et avant tout je voulais choisir l’endroit où j’établirais durablement mes quartiers, non pas d’après des réminiscences littéraires, mais de manière à faire le mieux possible mon propre travail. Je me livrai aussitôt à un tour d’horizon. Le Paris élégant, les Champs-Élysées ne me parurent nullement adaptés à mon dessein, moins encore le quartier du Café de la Paix où tous les riches étrangers balkaniques se donnaient rendez-vous et où personne, à l’exception des garçons de café, ne parlait français. Les environs tranquilles de Saint-Sulpice, à l’ombre de ses églises et de ses couvents, où Rilke et Suarès habitaient volontiers, auraient eu plus d’attrait pour moi ; j’aurais préféré élire domicile dans l’île Saint-Louis pour être relié également aux deux moitiés de Paris, à la rive droite et à la rive gauche. Mais au cours de mes promenades, je réussis dès la première semaine à trouver mieux encore. Comme je flânais sous les galeries du Palais-Royal, je découvris qu’une des maisons régulières construites auXVIII e siècle par le prince Philippe-Egalité et qui bordent ce gigantesque carré avait déchu du rang d’élégant palais à celui de petit hôtel au confort assez sommaire. Je me fis montrer une chambre et remarquai avec ravissement que la fenêtre donnait sur les jardins du Palais-Royal, que l’on fermait à la tombée de la nuit. On n’entendait plus alors que le léger murmure de la ville, indistinct et rythmé comme le battement incessant des flots sur une côte éloignée ; les statues luisaient dans la clarté lunaire, et aux premières heures du matin le vent apportait des Halles proches un parfum épicé de légumes. Dans ce carré historique du Palais-Royal avaient habité les poètes, les hommes d’État duXVIII e , du XIX e siècle ; de l’autre côté des jardins, en diagonale, se trouvait la maison où Victor Hugo et Balzac avaient si souvent gravi les cent marches étroites conduisant à la mansarde de Marceline Desbordes-Valmore, la poétesse que j’aimais tant ; là brillait d’un éclat marmoréen l’endroit d’où Camille Desmoulins avait appelé le peuple à prendre d’assaut la Bastille, plus loin se trouvait le passage couvert où le pauvre petit lieutenant Bonaparte s’était cherché une protectrice parmi les promeneuses d’assez petite vertu. Chaque pierre, ici, racontait l’histoire de la France ; en outre, la Bibliothèque nationale où je passais mes matinées n’était qu’à une rue de là, et le musée du Louvre était lui aussi tout près, avec ses tableaux, ainsi que les Boulevards avec leur torrent humain. Je me trouvais enfin à l’endroit où j’avais rêvé de venir, en ces lieux où depuis des siècles battait en mesure le cœur brûlant de la France, au centre même de Paris. Je me souviens qu’un jour André Gide me rendit visite et que, s’étonnant de ce silence en plein cœur de la capitale, il me déclara : « C’est par des étrangers qu’il faut que nous nous fassions montrer les plus beaux endroits de notre propre ville. » Et réellement, je n’aurais rien pu trouver de plus parisien et de plus solitaire que cette chambre studieuse et romantique en plein centre du cercle enchanté que constituait la ville la plus vivante du monde.

Stefan Zweig Le monde d'hier  1944

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19 novembre 2021 5 19 /11 /novembre /2021 23:23

Paris, la ville de l’éternelle jeunesse Pour la première année de ma liberté reconquise, je m’étais promis Paris en cadeau. Je ne connaissais cette ville inépuisable que très superficiellement par deux voyages antérieurs, et je savais que quiconque y a passé une année de sa jeunesse en emporte pour la vie un incomparable souvenir de félicité. Nulle part, avec des sens éveillés, on n’éprouvait l’impression d’une telle identité entre sa jeunesse et l’atmosphère que dans cette ville qui se donne à chacun et dont, pourtant, personne ne pénètre tous les secrets. Je sais bien que cet heureux Paris ailé de ma jeunesse, ce Paris qui vous donnait des ailes, n’est plus ; peut-être que cette merveilleuse innocence ne lui sera jamais rendue, à présent que la main la plus dure de la terre lui a imprimé tyranniquement sa marque d’airain brûlant. A l’heure où je me mettais à écrire ces lignes, les armées allemandes, les tanks allemands avançaient comme une masse grise de termites afin de détruire à la racine, dans sa couleur divine, sa clarté spirituelle, son émail et sa fleur inflétrissable, toute cette harmonieuse structure. Et maintenant c’est chose faite : le drapeau à croix gammée flotte sur la Tour Eiffel, les noires troupes d’assaut paradent insolemment sur les Champs-Elysées de Napoléon, et j’éprouve de loin comment, dans les maisons, les cœurs se serrent, quel regard humilié ont maintenant ces citoyens naguère si pleins de bonhomie, quand dans leurs bistrots et cafés familiers résonnent lourdement les bottes à revers des conquérants. Jamais peut-être un malheur qui m’a frappé personnellement ne m’a autant touché, bouleversé, désespéré, que l’humiliation de cette ville favorisée entre toutes du privilège de rendre heureux quiconque l’approchait. Recouvrera-t-elle un jour le pouvoir de donner à des générations ce qu’elle nous a donné : le plus sage enseignement et le plus merveilleux exemple, par sa façon d’être tout à la fois libre et créatrice, ouverte à chacun tout en s’enrichissant de cette belle prodigalité ? Je sais, je sais, Paris n’est pas seul à souffrir. Pendant des décennies, le reste de l’Europe, lui aussi, ne sera plus ce qu’il a été avant la Première Guerre mondiale. Depuis lors, une ombre lugubre ne s’est jamais dissipée sur l’horizon jadis si lumineux de l’Europe ; l’amertume et la défiance de pays à pays, d’homme à homme, sont demeurées comme un poison rongeur dans le corps mutilé. Quelques progrès sociaux et techniques qu’ait apportés ce quart de siècle entre deux guerres mondiales, il n’est cependant pas une nation prise isolément dans notre petit monde occidental qui n’ait perdu beaucoup de sa joie de vivre et de sa naïve confiance d’autrefois. On passerait des journées à peindre la familiarité, la gaieté enfantine que montraient les Italiens jusque dans la plus noire misère ; comme ils riaient et chantaient dans leurs trattorie, comme ils raillaient avec esprit le mauvais governoy au lieu que maintenant ils doivent marcher au pas, l’air farouche, le menton tendu et le cœur chagrin. Peut-on encore imaginer un Autrichien si facile et relâché dans sa bonhomie, si pieusement confiant en son maître impérial et en Dieu qui lui avaient rendu la vie agréable ? Russes, Allemands, Espagnols, tous ont oublié combien de liberté et de joie l’État, ce croque-mitaine à la voracité impitoyable, leur a tirées du plus intime de l’âme. Tous les peuples sentent seulement qu’une ombre étrangère s’étend et pèse sur leur vie. Mais nous, qui avons encore connu le monde de la liberté individuelle, nous savons et pouvons témoigner que l’Europe s’est un jour réjouie sans inquiétude du jeu de couleurs qu’elle offrait, tel un kaléidoscope. Et nous frémissons en voyant combien notre monde, dans sa fureur suicidaire, est devenu plus obscur, plus ténébreux, en quel esclavage et en quelle captivité il a été réduit. Nulle part, cependant, on n’a pu éprouver la naïve et pourtant très sage insouciance de l’existence plus heureusement qu’à Paris, où la confirmaient la beauté des formes, la douceur du climat, la richesse et la tradition. Chacun de nous autres, jeunes gens, s’incorporait une part de cette légèreté et y ajoutait ainsi sa propre part ; Chinois et Scandinaves, Espagnols et Grecs, Brésiliens et Canadiens, tous se sentaient chez eux sur les rives de la Seine. Point de contrainte : on pouvait parler, penser, rire, gronder comme on le voulait, chacun vivait comme il lui plaisait, sociable ou solitaire, prodigue ou économe, dans le luxe ou dans la bohème ; il y avait place pour toutes les originalités, toutes les possibilités s’offraient. Il y avait là les sublimes restaurants à deux cents ou trois cents francs, avec toutes les magies culinaires et les vins de toute sorte, avec des cognacs abominablement chers qui dataient des jours de Marengo ou de Waterloo ; mais on pouvait manger et boire presque aussi magnifiquement chez le marchand de vin du coin. Dans les restaurants du Quartier latin, où se pressaient les étudiants, on obtenait pour quelques sous les petits plats les plus friands avant ou après son succulent bifteck, avec en outre du vin rouge ou blanc et une miche de délicieux pain blanc longue d’une aune. On pouvait aller vêtu à son gré : les étudiants se promenaient en béret boulevard Saint-Michel ; les « rapins 14 », les peintres, s’exhibaient en chapeaux à larges bords pareils à des champignons géants et en vestes romantiques de velours noir ; les ouvriers arpentaient sans gêne les boulevards les plus élégants dans leur bourgeron bleu ou en manches de chemise, les nourrices en coiffe bretonne largement plissée, les marchands de vin en tablier bleu. Il n’était pas indispensable que l’on fût le 14 juillet pour que quelques jeunes couples se missent à danser dans la rue après minuit, et le sergent de ville se contentait d’en rire : la rue n’était-elle pas à tout le monde ? Personne n’éprouvait de gêne devant qui que ce fût : les plus jolies filles ne rougissaient pas de se rendre dans le petit hôtel le plus proche au bras d’un nègre aussi noir que la poix ou d’un Chinois aux yeux bridés. Qui se souciait à Paris de ces épouvantails qui ne devinrent menaçants que plus tard, la race, la classe et l’origine ? On allait, on causait, on couchait avec celui ou celle qui vous plaisait, et l’on se souciait des autres comme d’une guigne. Ah ! il fallait avoir d’abord connu Berlin pour bien s’éprendre de Paris, il fallait avoir éprouvé la servilité volontaire de l’Allemagne, avec sa conscience hiérarchique accusée des rangs et des distances, aiguisée jusqu’à en être douloureuse, où la femme d’un officier ne « fréquentait » pas celle d’un professeur de lycée, ni celle-ci l’épouse d’un commerçant, ni surtout cette dernière une femme d’ouvrier. Mais à Paris l’héritage de la Révolution, bien vivant, circulait encore dans le sang. Le prolétaire se sentait un citoyen aussi libre et digne de considération que son employeur, le garçon de café serrait la main d’un général galonné comme à un collègue. De petites bourgeoises actives, sérieuses et propres ne faisaient pas la grimace en rencontrant la prostituée dans le corridor, elles causaient tous les jours avec elle dans l’escalier, et leurs enfants lui donnaient des fleurs. Un jour je vis entrer dans un restaurant élégant — Larue, près de la Madeleine — de riches paysans normands qui revenaient d’un baptême ; ils portaient les costumes de leur village, leurs lourds souliers ferrés faisaient un vacarme de sabots de cheval, et ils avaient sur les cheveux une si belle couche de pommade qu’on en sentait l’odeur jusqu’à la cuisine. Ils parlaient fort et se faisaient de plus en plus bruyants à mesure que le vin coulait, ils bourraient les reins de leurs grosses femmes en riant sans aucune gêne. Cela ne les dérangeait pas le moins du monde de se trouver, eux, vrais paysans, parmi les fracs impeccables et les grandes toilettes, mais le garçon rasé de frais ne fronçait pas non plus le nez devant ces campagnards comme il l’eût fait en Allemagne ou en Angleterre, il les servait avec la même politesse et la même perfection que les ministres ou les excellences, et le maître d’hôtel prenait même plaisir à saluer avec une cordialité toute particulière ces hôtes un peu frustes. Paris n’offrait qu’une juxtaposition de contrastes, point de haut ni de bas ; aucune frontière invisible ne séparait les artères luxueuses des passages crasseux, et partout régnaient la même animation et la même gaieté. Les musiciens ambulants jouaient dans les cours des faubourgs ; par les fenêtres, on entendait chanter les midinettes à leur travail ; toujours retentissait quelque part dans les airs un éclat de rire ou un appel cordial ; quand par hasard deux cochers « s’engueulaient », ils finissaient par se serrer la main, buvaient un verre ensemble et l’accompagnaient de quelques huîtres, qu’ils payaient un prix dérisoire. Rien de pénible ou de guindé. Les relations avec les femmes se nouaient facilement et se rompaient de même, chacun trouvait chaussure à son pied, chaque jeune homme une amie pleine de gaieté et que n’inhibait pas la pruderie. Ah ! que la vie était dépourvue de pesanteur, à Paris, qu’elle était bonne, surtout si l’on était jeune ! La simple flânerie était déjà une joie en même temps qu’une perpétuelle instruction, car tout vous était ouvert — on pouvait entrer chez un bouquiniste et feuilleter les livres un quart d’heure sans que le marchand murmurât. On pouvait aller dans les petites galeries privées et tout examiner par le menu dans les magasins de bric-à-brac ; on pouvait assister en parasite aux ventes de l’Hôtel Drouot et bavarder dans les jardins publics avec les gouvernantes. Il n’était pas facile de s’arrêter une fois que l’on s’était mis à flâner, la rue exerçait une attraction magnétique et montrait sans cesse quelque chose de nouveau dans son kaléidoscope. Si l’on était fatigué, on pouvait s’asseoir à la terrasse d’un des dix mille cafés et écrire des lettres sur du papier qu’on vous fournissait gratuitement, tout en se faisant présenter par les marchands ambulants toute leur pacotille de frivolités et d’objets superflus. Il n’y avait qu’une chose difficile : c’était de rester au logis ou d’y retourner, surtout quand le printemps faisait irruption, que la lumière brillait, argentée et douce, par-dessus la Seine, que les arbres des boulevards commençaient à se couvrir de pousses vertes et que les jeunes filles portaient toutes un petit bouquet de violettes piqué à leur corsage ; mais l’arrivée du printemps n’était vraiment pas indispensable pour qu’on fût de bonne humeur à Paris.

Stefan Zweig Le Monde d'hier 1944

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16 novembre 2021 2 16 /11 /novembre /2021 23:18
NEMO lecteur de ZWEIG (Albin Michel 1948) et auteur du Dieu sous le tunnel (Rieder 1927)
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16 novembre 2021 2 16 /11 /novembre /2021 23:02

O carte despre Maxime Nemo, Prietenul lui Cioran

Mon ami Alexandru Seres , grand spécialiste de E.M Cioran a bien voulu m'adresser son article paru dans la Revue Familia de Bucarest sur la biographie que je viens de publier sur mon aïeul Maxime Nemo

( Septembre 2021 - Ed. Librinova)

 

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