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La biographie détaillée de Maxime NEMo (1888-1975) secrétaire général de l'Association JJ Rousseau de 1947 à 1975 . Nombreux textes inédits.

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Un enfant gâté de jean marie PERIER

Au début du siècle, sa grand-mère Réjane était, avec Sarah Bernhardt, la plus grande actrice de son temps. Son père, Jacques Porel, était le dernier de ceux que l'on nommait les boulevardiers. L'unique préoccupation de son existence avait consisté à être brillant au long d'interminables déjeuners qui se tenaient dans les restaurants du boulevard des Ita- liens, s'adonnant à des duels stylistiques, risquant sa vie sur le jeté d'une phrase - en ce temps-là un mot pouvait vous tuer. C'était le prix à payer pour faire partie de ceux qui inventaient Paris.
Proust, dont il était l'ami, l'appelait « Porel le Léger » et, disait-il, "lorsqu'il entre dans la pièce, je ferme toujours les fenêtres de peur qu'il ne s'envole".

Ainsi qu'il aimait à le dire: il s'amusait d'être lui-même, faute de mieux.

Il ignorait jusqu'à la signification du mot travail, son ouvrage majeur fut d'écrire un livre en deux tomes intitulé: 
Fils de Réjane.

Bel aveu d'un destin dérisoire.

Ma mère me raconta qu'un jour d'été dans les années 30, alors que, dans une somptueuse décapotable, elle parcourait la ville assise entre Léon- Paul Fargue et son père, celui-ci avait monté le son de la radio pour écouter Wagner. Une radio dans une voiture à cette époque était une incroyable nouveauté.

Se garant devant le café de Flore, il décida de jouir de la beauté de cette musique jusqu'à sa conclusion. Je la vois, la petite Jacqueline, intimidée par la corpulence de son voisin poète, regardant son père fumant une cigarette, tout pénétré qu'il était de cette voix céleste, sous l'œil ébahi d'une terrasse bondée.

Aux dernières notes de musique, alors que Porel revenait sur terre, la terrasse entière se leva pour applaudir la fin de l'opéra. Comment voulez- vous qu'un tel homme parvienne à imaginer qu'on pouvait travailler pour vivre ?
Dans des costumes parfaits qui n'avaient pas d'âge, il séduisait les femmes, c'était là sa fonction. À New York, lorsque courait dans les salons le bruit de son arrivée, les Français cachaient leurs femmes pour les soustraire à celui qu'on appelait "Divan le terrible".

Je le voyais souvent sur le tard de sa vie, il payait cher son dédain de l'argent, ne subsistant que par les bontés de comtesses et autres dames fortunées qui chérissaient encore le souvenir de cet amant sublime.

La seule à lui tenir la main jusqu'au dernier jour fut Jany Holt, une merveilleuse actrice, dont la fidélité n'avait d'égal que l'humour.

Il habitait une chambre rue Cambon, le lieu qui le verrait mourir, recueilli par Pierre-André May, un ami généreux qu'il nommait << Petit logeur», avec une moue dédaigneuse envers l'homosexualité pourtant discrète de cet hôte providentiel.

Il déjeunait tous les jours depuis trente ans dans un restaurant de la rue du Mont-Thabor, tenu par des gens qui inspirent le respect. En effet, jusqu'à son dernier jour, ils lui firent payer ses repas au prix d'avant-guerre, sans qu'il s'en offusquât jamais, l'idée de les remercier ne l'effleurant même pas. Du reste, il n'hésitait pas à renvoyer les plats qui avaient l'audace de ne pas être à sa convenance. Je ne remercierai jamais assez ces poètes ignorés.

Un jour que je déambulais sur les Champs- Élysées, j'aperçus sa longiligne silhouette, les badauds qu'il dépassait d'une tête ne pouvant savoir qu'ils croisaient une légende dont la présence aérienne symbolisait l'âme d'un Paris révolu qu'ils galvaudaient de leur vulgarité moderne. Son père, Paul Porel, avait jadis possédé trois théâtres, le Vaudeville, désormais remplacé par le cinéma Paramount, le Réjane, connu sous le nom de Théâtre de Paris, et cette salle près du rond-point que Marcel Dassault avait ensuite transformée en cinéma Le Paris. Le film de David Lean, Lawrence d'Arabie, venait de sortir, une queue impressionnante attendait pour le voir.

Mon grand-père, qui gardait de ce lieu de charmants souvenirs, se dirige tout droit vers la porte, ignorant l'existence de la foule disciplinée. Par chance, je connaissais le patron de la salle. Pressentant qu'il allait vouloir entrer sans imaginer qu'on ose lui demander un billet, je me précipite pour prévenir le problème avant qu'il ne passe la porte. Il était chez lui, après tout. Nullement étonné par la tournure des choses, pensant sans doute que je travaillais dans ce cinéma, il me salue gaiement et se rend dans la salle pour regarder le film.

Il se tient debout à l'arrière et je l'observe dans le noir, parlant à voix basse, toute chose ayant pour seule justification la conversation qu'elle engendre. À l'entracte, je le vois qui ressort en hochant la tête.

M'apercevant alors, il m'entraîne vers la sortie en disant d'un ton outré: "J'ai bien connu Lawrence, il n'était pas du tout comme ça"

Notre dernier déjeuner fut en compagnie de Georges Carpentier, cet ancien champion de boxe, très beau de sa personne et qui avait partagé avec lui un goût prononcé pour la gent féminine.

Lorsque son ami fit l'erreur d'évoquer Anne- Marie, la femme disparue de mon grand-père, celui-ci sortit de sa poche un immense mouchoir parfumé à l'eau de Lubin dont il se recouvrit la tête afin de finir d'évoquer ses tendres souvenirs sans qu'on le vît pleurer.
Jean Marie PERIER
L'enfant gâté (Xo 2001)

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