Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

La biographie détaillée de Maxime NEMo (1888-1975) secrétaire général de l'Association JJ Rousseau de 1947 à 1975 . Nombreux textes inédits.

Publicité

Mircea ELIADE par EM CIORAN

Enfin une existence accomplie  1988
Dès que j'appris que les jours de Mircea étaient comptés, telle est la
vertu du chagrin que tout déserta ma mémoire, sauf les heures de nos
premières rencontres et l'allure du personnage merveilleux qu'il était. En
amitié, comme en tout, c'est le début qui vous donne la sensation de
l'imprévu et de l'unique. Ce qui suit ne vaudra jamais l'éclat des
commencements. Le mieux ne serait-il pas de disparaître avant de laisser
des traces ? Tout cela est divagation, et va à l'encontre de l'image que nous
laisse un esprit persuadé jusqu'à la manie que l'obligation de chacun est de
donner toute sa mesure. Sur ce point Mircea était le moins balkanique de
nous tous. Il n'avait ni le goût ni la superstition de l'échec, il ignorait le
soulagement d'abandonner un projet et la volupté inhérente à tout exploit
irréalisé. D'un ami de jeunesse, indiscutablement génial, je viens de recevoir
un mot où il me dit, en guise de bilan, que son existence a été marquée par
le « signe de l'inaccomplissement ». Telle est notre tare, fascinante et
décourageante, expression d'une sagesse à rebours. Tous, nous sommes plus
ou moins des ratés. Eliade, lui, ne l'était en aucune façon, il se refusait à
l'être, et ce refus ou cette impossibilité est cause que son œuvre littéraire
répugne à ce rien de démoniaque, d'autodestructeur, de positivement
négatif, si caractéristique du moindre destin valaque.
Je lui ai souvent reproché de n'être pas comme... nous. Ce « nous »
évidemment est arbitraire. Tout le monde n'a pas la chance d'être resté en
deçà de soi-même... Mais le reproche le plus grave que j'ai eu le toupet de
lui adresser est de s'être occupé de religions sans avoir un esprit religieux.
C'est là un sujet que nous n'avons jamais abordé directement mais il est
certain que ma réserve plus ou moins explicite sur un point si capital ne
pouvait que lui déplaire. S'agissait-il de ma part d'une objection fondée ?
Disons plutôt une hypothèse dégénérée en conviction. Quelques semaines
avant de nous quitter, dans une interview donnée à un journaliste qui faisait
état de mon reproche, il répondit que son attitude devant les religions n'était
nullement celle d'un savant. « Je m'efforce de comprendre », précisa-t-il.

Sans doute, mais le savant ne fait pas autre chose. Et si on comprend tous les dieux, c'est qu'on ne s'intéresse réellement à aucun. Un dieu est là pour être adoré ou engueulé. On n'imagine pas un Job érudit.

Si je m'entête à soutenir qu' Eliade n'était pas un croyant et même qu'il n'était pas prédestiné à en être un, c'est parce que je ne le vois pas se borner en profondeur, sans quoi nulle hantise n'est possible, et la prière en est une, la plus grande de toutes. Il n'était obsédé que par le faire, « par l'œuvre », par le rendement au sens le plus noble du mot. Quand je lui disais que je ne « travaillais » presque jamais, il ne voulait et il ne pouvait pas me comprendre. Il était totalement étranger à tout genre de nihilisme, même métaphysique. Il ignorait à un degré inimaginable la séduction de la paresse, de l'ennui, du vide et du remords. Qui était-il donc ? Je crois pouvoir répondre : un esprit ouvert à toutes les valeurs proprement spirituelles, à tout ce qui résiste au morbide et en triomphe. Il croyait au
salut, il était visiblement du côté du Bien, choix non sans danger pour un écrivain, mais choix providentiel pour quelqu'un qui repousse les prestiges de la négation ou du mépris. Si démoralisé qu'on était, on ne partait jamais désemparé après un entretien avec lui. Foncièrement inapte au cafard, il avait un fonds de santé qui m'émerveillait. Plus d'une fois je lui ai dit qu'il était affecté d'une sorte d'illusion héréditaire. La clé de son invincible
optimisme il faut la chercher dans son acharnement à laisser une image complète de ses ressources, à s'accomplir en somme comme nul autre, au risque, avouons-le, de priver amis et ennemis du plaisir de ruminer sur ses défaillances.

Cahiers de l'Herne  - CIORAN -

Préface à Maxime NEMO de son ouvrage paru en 1949 : "Le Mythe de l'Eternel retour"

Les Essais XXXIV NRF Gallimard.

"A mon ami Maxime Nemo ce mythe périmé prétexte de nouvelles conversations..".

Mircea Eliade - Paris juin 1949

 

Publicité
Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article