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17 septembre 2013 2 17 /09 /septembre /2013 22:11

AVEC ROUSSEAU ET L'HOMME MODERNE
Dans le cadre de verdure et de silence de l'abbaye de Royaumont, si propice à la méditation et aux fructueux échanges d'idées, s'est déroulé, du 28 juin au 3 juillet, un colloque organisé par la commission française de l'Unesco, qu'anime M. Yves Brunsvick, avec le concours de l'Association Jean-Jacques Rousseau. Il s'agissait, à l'occasion du bicentenaire des grandes œuvres de Rousseau, de confronter Jean-Jacques avec notre temps, de rechercher si ses idées, qui ont tant bouleversé son siècle et même le suivant, trouvent chez nous un prolongement et un écho, si, entre ce qu'on peut appeler l'homme moderne, qui épouse plus ou moins son époque, et J.-J. Rousseau, qui fut à la fois de son temps et contre son temps, philosophe et antiphilosophe, on peut discerner des rapports.

Tel était le projet de M, Maxime Némo, qui fut l'initiateur de cette rencontre.

Marxistes et anti-marxistes se sont affrontés

Après quelques exposés introductifs, dont l'un replaça Rousseau dans le Siècle des lumières, dont l'autre montra combien l'existence moderne est peu compatible avec la pratique de cette vie intérieure où le promeneur solitaire trouvait son refuge et sa volupté, les chapitres essentiels - du moins ceux qui avaient été jugés tels - furent abondés successivement au cours de cinq journées d'études et de discussions : sciences et techniques, doctrine politique, idées sociales, idées pédagogiques (1), rapports de l'homme et de la nature, problèmes du langage et de la communication verbale, tous ces thèmes firent l'objet d'exposés parallèles, étant envisagés successivement " chez Rousseau " et " à notre époque ". Méthode sans doute trop symétrique, dont le caractère artificiel n'a pas manqué d'être relevé au cours de la discussion générale, car enfin il est périlleux de trop vouloir prouver, et l'idée directrice de ce colloque, qui était de montrer le prolongement de la pensée de Rousseau dans le monde moderne, parut précisément se trouver contredite par un des conférenciers, qui affirma tout au contraire qu'il y avait cassure entre la pensée politique de Rousseau et la pensée politique de notre temps.

Dans ces sortes d'entretiens il est inévitable que l'on assiste à l'affrontement de thèses ou de tendances diverses, et il ne faut pas le regretter. Ici - comme on devait s'y attendre - marxistes et anti-marxistes se sont affrontés. La contribution des premiers n'a pas été sans intérêt : ils se sont attachés à montrer non point, à proprement parler, qu'il y avait une interprétation marxiste de Rousseau, mais plutôt une méthode marxiste à appliquer à l'étude de son œuvre, et ils ont soutenu que le sentiment de responsabilité que l'individu, dans une société socialiste, éprouve à l'égard du monde était déjà préfiguré dans l'humanisme de Rousseau.

C'est d'ailleurs cet " humanisme civilisateur " de Rousseau qui fournit au professeur Michel Dynnik, membre correspondant de l'Académie des sciences de l'U.R.S.S., le thème de son exposé, au cours duquel il affirma que, compte tenu des évolutions incontestables et de la différence des époques, les " humanistes progressistes " de notre temps reconnaissaient un grand précurseur en celui qui condamna les inégalités sociales, restaura la dignité du travail humain, et notamment du travail manuel, exalta l'esprit civique, flétrit les guerres de conquête et " consacra toute son œuvre à l'affirmation du droit naturel de l'homme au bonheur ". Les ouvrages de Rousseau, dit encore M. Dynnik, sont largement traduits et diffusés en Union soviétique à des milliers d'exemplaires, ce qui atteste le caractère toujours " vivifiant " de la pensée qui les inspira.

Une importante participation étrangère

Aussi bien est-ce, croyons-nous, la participation étrangère qui conféra au colloque de Royaumont la plus grande part de son originalité et de son intérêt. Le professeur Stanciu Stoian, de Bucarest, apporta son fervent témoignage ; nous avons noté la présence d'un Norvégien, M. Tobiassen ; un universitaire américain montra combien la Constitution des États-Unis s'était inspirée, à l'origine, des idées de Rousseau, et je dois signaler tout particulièrement la participation de M. Takeo Kuwabara, de l'université de Kyoto, venu du Japon avec deux de ses collègues, et qui, dans son exposé sur " la coïncidence et l'influence de J.-J. Rousseau en Extrême-Orient ", fit état de trois penseurs, Houang-Tsong-hi (1610-1695), surnommé le " Rousseau chinois " ; Soeki-Ando (XVIIe siècle), apôtre d'un idéal de vie communautaire paysanne qui offre de singuliers rapports avec certaines idées essentielles de Jean-Jacques, et enfin Chomin Nakae (mort en 1901), authentique disciple de Rousseau, dont il fit connaître au Japon et en Extrême-Orient la pensée politique, traduisant le Contrat social en chinois classique. À l'heure même où nous écrivons, des nouvelles qui nous arrivent du Japon nous apprennent que le bicentenaire de Rousseau est célébré dans ce pays avec un éclat qui ne peut manquer de nous toucher. Ajouterai-je que l'Afrique noire d'expression française était présente à Royaumont et qu'un universitaire dahoméen, M. Aguessy, a dit l'importance attachée par la jeunesse intellectuelle africaine à l'héritage de Rousseau et du dix-huitième siècle français ? Et l'Italie parla aussi, par la voix du professeur Della Volpe.

À l'issue de ces cinq journées, il convenait de faire une sorte de bilan et de tenter une synthèse. M. Starobinski, de l'université de Genève, qui en était chargé, s'en acquitta avec talent et du mieux possible. Au fond, ce qui résulte de cette série d'entretiens (beaucoup moins systématiques en réalité que le programme ne le laissait prévoir), c'est l'extraordinaire actualité de Jean-Jacques Rousseau. Il se présente à nous sous les aspects les plus divers, et son œuvre joue sur un nombre considérable de registres. Que l'auteur du Contrat social et des Considérations sur le gouvernement de Pologne soit en même temps celui des Confessions et des Rêveries, les deux ouvrages les plus personnels, les plus intimes, les plus " affectifs " qui aient jamais été écrits, voilà ce que nous ne devons jamais perdre de vue. Or pour bien comprendre Rousseau il faut chercher à le connaître en entier, à le saisir dans sa totalité, car tout se tient chez lui : le rêveur nous instruit sur la nature du contrat social, le pédagogue et le romancier se complètent, et sans doute ne comprendrait-on pas bien celui qui, dans le dépouillement de l'être intérieur, cherchait à cerner et à appréhender le " sentiment de l'existence " si l'on ne se souvenait qu'il se considérait comme banni de la société par cette société même au bonheur de laquelle il était primitivement résolu à se consacrer.

La nature et le contrat

Certes dans les pays occidentaux, ce sont aujourd'hui les écrits autobiographiques de Jean-Jacques qu'on lit de préférence aux autres, et pourtant le colloque de Royaumont a paru porter surtout son attention sur la pensée doctrinale de Rousseau. Cet effort, d'ailleurs, n'a pas été sans fruit : comme l'a fait remarquer avec pénétration M. Starobinski, il a permis de mettre en relief deux pièces essentielles de cette doctrine, l'idée de nature et celle de contrat, et les relations étroites qui les unissent. Toutes deux sont des " commencements " (car Rousseau est l' homme des commencements " : l'état de nature est un commencement idéal dans l'ordre du temps ; le contrat est un fondement idéal dans l'ordre du droit... Restaurant sous une autre forme les privilèges de l'origine, il est en quelque sorte une seconde origine ; la nature sociale du contrat supplée ou relaie la nature primitive. Et de même que Jean-Jacques a imaginé le contrat social irréalisable, de même il a jugé impossible le retour à l'état de nature. En somme, le contrat social serait, comme l'état de nature, une hypothèse idéale, un fait extra-historique...

" Repenser l'homme moderne "

Il n'était pas inutile de préciser ces points de vue. Au demeurant, les questions soulevées et controversées ont été nombreuses, et nous nous bornerons à citer parmi les plus importantes : la place donnée par Rousseau à la notion de raison, le caractère conscient ou inconscient de la " volonté générale ", les conceptions modernes de la démocratie et la démocratie selon Rousseau, le patriotisme et le nationalisme selon Rousseau, et dans quelle me sure celui-ci peut être considéré comme le précurseur des nationalismes modernes (thèse qui fut avancée par l'un des congressistes). Inversement certains problèmes non négligeables ont été presque laissés dans l'ombre: ainsi les rapports de la pensée religieuse de Rousseau avec le christianisme contemporain.

On le voit, si les entretiens de Royaumont ne sont point parvenus à dégager des conclusions définitives, et s'il n'en est point sorti, Dieu merci ! Une motion d'unanimité, si même ils ont fait éclater des divergences, ils n'en ont pas moins eu le très réel mérite de mettre en lumière la richesse de la pensée de Rousseau et surtout sa fécondité. Que, deux siècles écoulés, cette pensée et la personnalité de son auteur puissent susciter, jusque dans des pays lointains, tant de discussions et des controverses encore passionnées, qu'elles soient l'objet de tant de recherches et d'efforts pour les mieux comprendre, qu'elles se prêtent à des explications ou même à des interprétations si variées - voilà qui nous emplit d'étonnement et d'admiration. Et M. Maheu, directeur général de l'Unesco, qui prononça le discours de clôture, eut raison de se féliciter que J.-J. Rousseau nous ait fourni l'occasion de repenser l'homme moderne. Il fit remarquer aussi que ce colloque répondait exactement à l'esprit de l'Unesco, dont la vocation est avant tout d'organiser des échanges d'idées. Plusieurs des problèmes essentiels posés par Rousseau, notamment le problème de l'égalité (entendons aujourd'hui l'égalité entre peuples développés et peuples sous-développés) et le problème de la civilisation, des moyens de l'étendre, de la rendre plus efficace, ou même de la sauver, sont au centre même des préoccupations de l'Unesco. Et ce n'est pas un mince hommage rendu à l'homme qui commença sa carrière en lançant l'anathème contre les arts et les sciences, et contre une certaine forme de civilisation, que de lui avoir demandé d'inspirer de tels entretiens sous l'égide d'une organisation internationale vouée à l'éducation, la science et la culture.
(1) Dans ce domaine, M. Pierre Burgelin apporta une remarquable contribution.

PIERRE GROSCLAUDE

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