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19 octobre 2011 3 19 /10 /octobre /2011 13:52

Chapitre I

Enfance perdue (1888- 1890)

-        Naissance tourangelle : « Pour se perdre, hommage aux aïeux »

On a toujours intérêt à lire les actes d’tat Civil entre les lignes, les informations sont souvent riches de sens et soulèvent un coin du voile pudiquement jeté sur une naissance ou sur des origines. Et c’est le cas pour le jeune Maxime Georges Albert RENOU présenté à l’officier de la mairie de Francueil petite commune d’Indre et Loire ce matin du cinq juillet 1888 à onze heures. En effet, l’enfant est reconnu par Mélanie RENOU, âgée de 24 ans et demeurant à Tours à la caserne de Guise. Le père est inconnu mais des écrits postérieurs imagineront l’univers et les antécédents tourangeaux ou angevins de la famille Renou.

Toujours est-il que le 2 juillet 1890, soit 2 ans plus tard, c’est Georges Albert BAUGEY, représentant de commerce qui déclare reconnaître l’enfant en la mairie de Tours et c’est bien lui qui lui a donné les prénoms qu’il porte officiellement, l’enfant s’appellera donc Maxime Georges Albert BAUGEY.

Peu de choses sur les 10 premières années de sa vie sinon qu’il déclare dans son Journal de 1928 être allé à l’école jusqu’à 8 ans pour ne plus jamais y retourner. Voilà donc un autodidacte qui laisse peu de traces de scolarité et montre déjà un départ dans la vie peu commun. En 1896 alors qu’il quitte l’Ecole et que c’est son père qui désormais assure sa formation, où en est la France qui l’a vu naître et à laquelle il se réfère si souvent dans ses écrits, romans, poèmes, essais et correspondance au point d’écrire une « Psychologie de la France ».

En cette fin de XIXème siècle le jeune Maxime Baugey-Dally regarde et écoute. L’Affaire Dreyfus occupe l’actualité et les débats de société depuis que Georges Picquart a donné une nouvelle tournure à l’Affaire en soupçonnant Esterhazy, on écoute Theodore Botrel et Aristide Bruant sur le pavé parisien, Yvette Guilbert et F. Mayol sont les maîtres du Music Hall , c’est aussi l’année où Verlaine, Clara Schumann et Edmond de Goncourt meurent.   Richard Strauss crée « Ainsi parlait Zarathoustra » d’après Nietzche sur les  thèmes zoroastriens de l’évolution de l’homme et du surhomme. Mais nous ne savons rien de cette éducation paternelle ni de ce père adoptif qui apparaît soudain en 1898 avec le qualificatif d’ « artiste dramatique »

Quelques biographies de l’époque mentionnent en effet que Georges Albert Baugey né à Vernon en 1865  de Jacques Baugey caissier et demeurant rue de verneuil à Paris et de Marie Joséphine Dally , a délaissé sa carrière dans « les principaux Théâtres de Paris »  pour se consacrer à la promotion de son jeune fils qu’il a rebaptisé Maxime NEMO « afin qu’il soit un jour quelqu’un » Et voilà comment après dix années de silences et d’absences dans les écrits et les mémoires, le tandem père-fils refait surface par le hasard des trouvailles dans les archives familiales retrouvées dans les années 2000.

Un inédit de 1950 est particulièrement précieux dans cette quête car il offre 31 pages dactylographiées qui restituent fidèlement cette enfance peu ordinaire en Algérie,puis sur la Côte d'Azur, enfin dans les Pyrénées.

La recherche patiente dans les archives des théâtres parisiens ne donne rien sur la carrière parisienne de Georges Albert Baugey mais nous entraine sur une fausse piste d’un autre acteur Georges Paul Nemo né en 1876 qui appartint aux Bouffes-Parisiens, aux Folies-Dramatiques et au Châtelet, et qui meurt  à l'âge de trente-quatre ans. Il eut beaucoup de succès, notamment dans le « Coup de Foudre » et le « Petit Caporal » au Châtelet. Ses obsèques ont eu lieu à Marseille en 1910.

Un Georges Baugey a soutenu une Thèse pour le doctorat le 31 octobre 1898 à la Faculté de droit de Université de Paris sur « De la Condition légale du culte israélite en France et en Algérie ».On trouve aussi Georges Baugey propriétaire de l'Hôtel d'Angleterre à Trouville en 1881, habitué des casinos et quelque peu flambeur aux côtés d'une épouse fantasque et gourgandine.Ses relations mondaines s'étoffent entre Paris et Trouville et le jeune Nemo ne manque pas de mentionner que la famille passe par des périodes de vie facile et exubérante à des périodes de solitude et de misère harcelée par les créanciers, flatteurs d'hier.

 

  C’est alors qu’un précieux document surgit quand on ne s’y attend pas, et que l’on découvre un programme d’une soirée donnée à l’Hôtel Exelsior de Cimiez devant la Reine Victoria et qui conforte la légende sur « l‘enfant prodige » dont on évoquait la renommée dans mes souvenirs d’enfant des années 50. 

L’enfant prodige (1890  1908)

-        De Jean Clarétie à Henri de Régnier

-        De Sarah Bernhardt à la Reine Victoria

 

Des témoignages nombreux attestent que la Reine Victoria passa plusieurs hivers sur la Côte d’Azur. « À partir de 1895, elle vint pendant cinq années de suite passer l’hiver d’abord au Grand Hôtel de Cimiez, puis au Régina construit exprès pour elle-même et sa suite » (Sébastien Marcel Biasini)  et tenait aux dire des son Chef de sécurité Xavier Paoli,  un Journal quotidien où elle notait le moindre de ses faits et actions. Queen Victoria 's Journal The Royal Archives The Royal Collection

« Dans les deux hivers 1895 et 1896, elle loua tout le Grand Hôtel de Cimiez (40 000 francs pour six semaines) ; et dans les trois hivers 1897, 1898 et 1899, le tout neuf Regina Excelsior (80 000 francs pour huit mois). On sait que, pour hiverner, la reine amenait non seulement ses femmes de chambre, valets, son chef de cuisine et ses marmitons, ses serviteurs indiens, son lit, sa vaisselle... mais encore, son cabriolet, ses chevaux et piqueurs et son âne Jacquot.

Le lieutenant Colonel Sir William Carrington, Grand maréchal de la petite cour niçoise ;

La princesse de Battenberg pianiste émérite jouait du Saint Sens.

Sarah Bernhardt vint au printemps  de 1897 à Nice et vint jouer à l’Hôtel Exelsior « Jean marie » d’André Theuriet, Drame en 1 acte en vers (déjà joué au Théâtre de l’Odéon le 11 octobre 1871 )

Le Président Félix Faure vint saluer la reine à Nice en avril 1898 » Xavier Paoli –mes souverains.

Grâce encore à Xavier Paoli, on sait tout des journées méthodiquement réglées de la reine à Cimiez. (pp.254-255)

« Lever à 9 heures, breakfast très copieux ; correspondance et télégrammes l'occupaient jusqu'à onze heures ; puis promenade jusqu'à une heure et demie ; déjeuner encore copieux, puis nouvelle excursion. À sept heures, dîner suivi d'une soirée dans le petit salon royal où souvent elle faisait venir des artistes : Saint-Saëns et Sarah Bernhardt se produisirent devant la reine ; avant de se coucher, la reine écrivait encore son journal »

C’est alors qu’on porte le plus grand intérêt au programme proposé à la Reine par le « jeune Nemo » capable de mémoriser 25000 vers à 10 ans ! C’est toujours le père Georges Albert Baugey qui construit la légende et assure les tournées sans doute lucratives au dire de l’intéressé qui se confiera plus tard dan ses écrits et c’est sans doute ce même programme qu’il présentera jusqu’à la mort prématurée de son père en 1908 dans les casinos, salons et cours d’Europe dont on peut retrouver les  témoignages dans la Presse de l’époque.

 


 

 

On pourra observer les monologues, scènes et poèmes empruntées au répertoire de l’époque qui constituaient le programme  et dont certains auteurs, sont pour nous, de parfaits inconnus. Il sont aussi très symptomatiques d’une réelle francophilie de la Cour d’Angleterre capable de recevoir plus d’une heure en français et d’en féliciter celui qui en est l’interprète.Qu’on en juge par le compliments reçus quelques jours après la réprésentation à Cimiez : 

" Sa Majesté, la reine Victoria, me charge de vous transmettre ses félicitations pour votre fils "le petit Nemo", le jeune artiste qui l'a charmée pendant une heure hier au soir.

Son altesse royale, Mme la princesse de Battenberg , me prie de vous demander une photographie de cet enfant, avec autographe, et sera heureuse de le revoir à Londres."

Cimiez le 7 avril 1899                                                                               Lieutenant Colonel CARRINGTON

 

"Leurs Altesses Royales ont beaucoup admiré et apprécié les dispositions artistiques de votre fils et désirent que je vous félicite des succès présents, qui présagent ceux de l'avenir."

Cannes le 25 avril 1899                                                                   Prince de BOIANO

                                                                                         Chambellan de SAR le Comte de CASERTA

 

              

On découvre d’abord ensuite une photo en sépia qui représente le « jeune Nemo » dans le rôle de l’Aiglon d’Edmond Rostand créé pour Sarah Bernhardt en 1900 que le jeune prodige interprétera dès 1905 au Casino de la Plage à Arcachon.

« Le Journal d’Archachon » de 1905 s’en fait l’écho en termes élogieux :

 Maxime NEMO à Arcachon

Né le 4 juillet à Chenonceaux en Touraine, le jeune Baugey Dally montra pour le théâtre des dispositions précoces. Dès l'âge de 10 ans, la Cour d'Angleterre le faisait venir et la Reine Victoria daignait lui adresser par le chef de sa Maison militaire un témoignage de son admiration.

C'est alors que son père le dirige complètement vers la scène et pensa à lui donner le nom de NEMO, "afin qu'il soit un jour quelqu'un". La Presse lui adjoignit le surnom de "Petit prodige"

Agé aujourd'hui de 17 ans, le jeune NEMO poursuit le cours de sa carrière artistique en compagnie de son père M. Baugey-Dally qui a complètement déserté la scène parisienne pour se consacrer uniquement à l'éducation de son fils.

Les deux artistes qui ne sont d'ailleurs pas des inconnus à Arcachon donneront aujourd'hui Dimanche 1er Octobre 1905 au Casino de la Plage, une soirée qui comportera des monologues dits par Maxime NEMO;

"le célèbre Baluchard", vaudeville de Fernand Beissier *

l'Aiglon d'Edmond Rostand; 1- le Duc et le professeur d'histoire, 2 - le Duc et Flambeau, 3- le Duc et l'Empereur, 4 - Le Duc et Metternich.

Le jeune NEMO remplira le rôle du Duc de Reichstadt

L'orchestre du casino prêtera son concours à cette soirée qui ne manquera pas d'attirer tout le public sélect d'Arcachon.

Places réservées, 1fr.50; Autres places ,1 fr.

- Parmi les appréciations élogieuses sur Maxime NEMO, nous relevons les signatures de :

R.P. A.Maurel **, directeur de l'Ecole Saint Elme d' Arcachon (7 octobre 1900),

Colonel Carringon; Prince de Boïano, Chambellan de service de S.A.R le Comte de Caserta,

Paul Déroulède, Jules Clarétie,  Pierre Loti,  Edmond Rostand etc..

*M. Fernand Beissier Officier de l'Instruction publique est  l'auteur d'un grand nombre de monologues et de plusieurs cantates couronnées par l'Institut.  « Yetta » opéra comique 3 actes Fernand Beissier 7 or 8 March 1903 donné à la Galeries Saint-Hubert de Bruxelles. « La salutiste » opéra monologue en 1 acte de Fernand Beissier 14 January 1905 au théâtre des Capucines à Paris.

** le R.P. Maurel né le 7 septembre 1859, prit l’habit dominicain à 19 ans. Ordonné prêtre en 1883, il sera professeur au collège d’Arcueil, puis en 1885 au collège Saint-Elme à Arcachon, dont il deviendra prieur en 1898 .En avril 1903, comme suite aux lois sur les congrégations, il sera obligé de quitter Saint-Elme et enseignera à l’école dominicaine de Captier en Espagne.

En février 1920, il reviendra à Saint-Elme dont il sera le prieur jusqu’en 1933. Il décèdera le 15 février 1935 et sera inhumé dans le cimetière de l’école le 21 février 1935.

Voilà donc le jeune Nemo sur les planches de 1898 à 1908 qui de 10 ans à 20 ans va devoir faire vivre père et mère, car si Mélanie Renou sa mère biologique, qui se révèle être née Albertine Aldegonde RENOU n’apparaît point dans cette décade si prolixe et aventurière, on ignore le rôle qu’elle joua à l’ombre de ces deux bateleurs. Nous la retrouverons plus tard sur une photo des années vingt.

Lorsque son père meurt à la Roche sur Yon en Vendée en 1908, Nemo a vingt ans et il a déjà été présenté à celles qu’il appellera dans son journal : « mes princesses inaccessibles » souvenons nous du jeune Marcel de la Recherche du Temps perdu, et plus tard du Grand Meaulnes de Fournier. Il a aussi été présenté à Pierre Loti, à Jules Clarétie qui dira à son père : "Faites qu’il acquiert l’habitude du public, mais tenez-le éloigné du théâtre"  *, l’acteur Coquelin aîné, à Edmond Rostand enfin le poète Henri de Régnier dira quelques années plus tard  de Maxime Nemo  tout le bien qu’il pensait de son art de dire et lui promettait un avenir dans le monde des lettres.  

"Je suis persuadé, que la beauté n’est inaccessible à aucun de ceux qui viennent sincèrement à elle. Beaucoup ont besoin d’y être guidés et c’est à ce besoin que répond l’œuvre que vous entreprenez et qui peut donner d’excellents résultats. Je ne peux que l’approuver et vous dire toute la sympathie qu’elle m’inspire". Le jeune Nemo a su enchanter aussi le poète et auteur dramatique de la droite nationaliste et revancharde Paul Déroulède mort symboliquement en janvier 1914 avant la guerre. 

Pour sa rencontre avec Pierre Loti entre 1898 et 1908, il faut croiser les biographies au plus près et imaginer le cadre et les circonstances qui ont donné lieu à une présentation et à des compliments.

A son retour de Terre Sainte, de mai 1896 à janvier 1898 Loti loue à Hendaye une maison qu’il dénomme Bachar-Etchea dite la maison du solitaire, durant son second commandement de La canonnière « le Javelot » qui stationne à la base navale de "La Bidassoa", à Hendaye ; il a tout le loisir de visiter la région et de surveiller la Bidassoa depuis la maison de fonction qu’il occupe au bord de l’estuaire. En 1898, Loti revient s’installer à Rochefort et entreprend de transformer sa maison natale en fantaisie architecturale, aménageant une salle gothique où auront lieu les présentations et soirées culturelles auxquelles assistera notamment Sarah Bernhardt. On a peu de détails sur ces soirées mais on peut imaginer que c’est soit à Hendaye que Nemo connaît bien puisqu’il cite la canonnière le Javelot et décrit avec force détail la Bidassoa et Hendaye « où il a joué étant enfant » dit-il (par joué entendez donné des soirées dramatiques) soit dans le salon gothique de  Rochefort, proche du sud vendéen où est mort Georges Albert Baugey en 1908. Il faut pour cela relire les Journaux de l’époque et les Journaux intimes des intéressés. A la même époque un autre enfant le jeune Jacques Porel est poussé par son père vers la grande dame et la scène évoquée dans ses Souvenirs parus chez Plon en 1951 ne sont pas sans évoquer ce que dût être la rencontre du jeune Nemo avec celle que Loti adulait :

  « Enfin, là-bas, dans le fond de sa loge, assise, souriante, se reposant un peu, l'extraordinaire créature. Très vite — c'était une personne d'une grande rapidité — elle avait vu mon père :

—        Ah, te voilà, mon Paul ! Et tu as amené le petit. Ça c'est bien. Elle savait très bien que le petit était là chaque fois, qu'il était inséparable de son vieil ami Porel.

Alors la même cérémonie se renouvelait, une fois de plus. Mon père dans un immense sourire  rose, avait envoyé à Sarah un baiser de la main, il se penchait vers moi, et puis, me poussant du genou, il ajoutait, avec une légère ostentation de théâtre, qui parfois me gênait :

—Allez, mon fils, vas-y !

Là-bas, dans les lumières mille fois reflétées par les glaces, vingt impératrices, vingt reines, vingt divinités — Sarah enfin — les bras ouverts et tendus, la tête légèrement inclinée, un sourire d'éternité sur son visage, Sarah, dans son geste célèbre, m'attendait.

J'y allais comme dans une espèce de sprint vers la gloire. Je tombais dans ses bras. Je ne voyais plus ses yeux. Ma joue s'accrochait à la robe byzantine. Je plongeais dans la forte odeur de tous les fards de l'époque. Et, un instant, j’entendais rouler dans mon oreille le doux murmure de sa diction fameuse. Je ne comprenais pas, mais déjà elle m'avait légèrement redressé, me tenait aux épaules, me fusillait de son sourire interminable.

—        Comment va ta maman ?

Il ne faut pas oublier que Sarah adorait son fils — si beau — et qu'en serrant sur son cœur le fils d'une autre, c'était un peu le sien qu'elle retrouvait dans ses bras ».

Sur les relations étroites entre Loti et Sarah il convient de relire ce fragment du Journal intime de 1890 qui nous évoque quelques anecdotes, certes antérieures de dix années aux présentations du jeune Nemo mais qui restituent bien l’époque.

Rencontres avec Pierre Loti

Il existait toutefois une exception notable à l'attrait qu'exerçait sur lui la simplicité, car il n'y avait rien de simple chez Sarah Bernhardt, avec laquelle il était maintenant dans des termes familiers. Il note qu'il est allé au Théâtre-Français pour la voir jouer Dona Sol une fois de plus, qu'il a pris un fauteuil d'orchestre au premier rang et qu'il portait encore la tenue bleu et blanc des marins. La grande actrice lui fit signe par-dessus la rampe tandis que le public tendait le cou pour voir le matelot qui avait obtenu cette marque de faveur. A cette époque, Sarah Bernhardt était à l'apogée de sa carrière. Le théâtre, la sculpture, la peinture, des intérêts multiples, des amants et un public passionné, Victor Hugo en tète — telle était sa vie. Mais elle trouvait aussi du temps pour le jeune admirateur obscur. Il lui écrivait, parlant des heures d'extase passées à ses pieds. « Quelque chose d'inespéré et impossible depuis que vous m'avez tout à fait admis auprès de vous... » Dans une autre lettre, il lui dit : « côté sombre de votre nature m'attire autant, peut-être que tous ses côtés charmants. » Les brouillons de ses lettres montrent qu'il connaissait déjà bien l'étrange chambre tendue de noir : si dit-il elle ne lit pas ses lettres, qu'elle les donne à Lazare (le célèbre squelette) qui les lira au vampire. Ces objets peu aimables faisaient partie du décor, ainsi qu'un cercueil capitonné de satin blanc où l'actrice se reposait parfois. [...)

Sur une page volante ajoutée au journal, où il notait d'autres détails le mot « dites » devient « connues », ce qui ne fut pas imprimé dans le Jour­nal intime plus discret publié par son fils après la mort de Loti. Mais j'imagine que c'était plus près de la vérité. Ont-ils été amants ? Brièvement peut-être. Il aurait été dans leur caractère à tous deux de couronner ainsi leur rencontre. À travers une longue série de querelles et de réconciliations, Sarah et son Julien le Fou se comprenaient parfaitement. Leur goût du fantastique s'accordait, comme leurs appétits sensuels. La description qu'avait faite Loti de son ami Yves avait intrigué Sarah il fit donc pour elle un dessin de son Adonis breton, nu — une statue en bronze de perfection masculine chose qu'ils pouvaient apprécier l'un et l'autre avec un œil de connaisseur.

Tandis que la famille, à Rochefort, rayonnait de joie à l'idée que le livre de leur Julien avait été accepté pour la publication, sa mère éprouvait une certaine inquiétude quand on mentionnait le nom de Sarah Bernhardt. Loti avait écrit pour demander à ses chères vieilles d'apporter de légères transformations à l'un de ses costumes turcs. Sa mère répondit que c'était fait. Elle ajouta : « Est-ce pour faire une visite à Sarah Bernhardt ?... O, mon chéri, ne fais pas des folies pour cette femme ! »

Mais lorsque, quelques années plus tard, l'actrice arriva à Rochefort pour jouer dans le ravissant théâtre bleu et or du XVIIIe siècle qui met une note d'élégance raffinée dans la petite ville, elle rendit visite à Loti dans sa vieille maison : « Juin 1888,.. Nous passons dans la chambre turque où je la fais asseoir sur le divan du fond : puis je m'éloigne pour mieux regarder combien elle est jolie et comme elle fait bien dans ce milieu avec sa robe blanche et son manteau rouge... » Ils dînèrent en tête à tête, mais Mme Viaud les rejoignit pour le café. Elle portait, pour l'occasion, sa plus belle robe de satin noir et les deux femmes prirent plaisir à la rencontre. Mme Viaud déclara que la divine Sarah était « tout à fait comme il faut — si honnête et si jeune »                                                Journal inédit, 1890 Collection Loti-Viaud.

 

 Beau départ dans la vie d’artiste et il enflamme le chercheur que je suis, à retrouver des traces de ces rencontres en croisant les archives des uns et des autres en éclairant une part de cette histoire d’avant guerre. Mais la vie de cet enfant orphelin de père promet déjà une destinée exceptionnelle d’autres rencontres tout aussi surprenantes.

* Jules Claretie, de son vrai nom Arsène Arnaud Claretie, voit le jour à Limoges le 3 décembre 1840. C’est un écrivain français. Romancier et auteur dramatique, il est aussi historien et chroniqueur de la vie parisienne. Son œuvre est très étendue et prolifique. Jules Claretie collabore à de nombreux journaux sous plusieurs pseudonymes, notamment au Figaro et au Temps.220px-Jules Claretie 1 Il tient la critique théâtrale à L’Opinion nationale, au Soir, et à La Presse. Ses articles sont souvent sujets à des analyses sans aménité sur ses contemporains. Historien, il compose entre autres une Histoire de la Révolution de 1870-1871. Jules Clarétie est président de la Société des Gens de Lettres et de la Société des Auteurs dramatiques. De 1885 à 1913, il est administrateur général de la Comédie-Française

** Paul Déroulède violemment opposé au colonialiste Jules ferry est l’auteur de cette phrase restée célèbre: « J'ai perdu deux sœurs, et vous m'offrez vingt domestiques » en évoquant la perte de l’Alsace Lorraine.

 

L’acteur  (1910 – 1914)

-        Le Théâtre du Château d’Eau avec Jouvet

-        Art et Action avec Louise Lara

Nous avons abandonné notre prodige à la mort de son père alors qu’il a juste 20 ans. On le retrouve incidemment à Rodez comme professeur d’art dramatique puis en 1909 à Dijon où il épouse Antoinette Pègues, jeune institutrice de 27 ans qu’il a rencontrée à Rodez. Pourquoi Dijon, car c’est là que réside sa mère Albertine Aldegonde Renou que nous avions un peu oubliée. Le voilà donc à 21 ans en charge comme il le dit de ses deux femmes et qu’il va devoir les faire vivre mais comment ? Et c’est là que les archives  sans doute perdues ou volontairement égarées par sa première épouse lors de déménagement  successifs, manquent cruellement pour reconstituer la carrière du jeune poète et artiste.

Une biographie d’accompagnement  qui le présentera plus tard  précise :

« De 1910 à 1914, M.Nemo et sa jeune femme vivent un peu en dehors du monde – hivers à Cannes, l’été sur les bords du lac d’Annecy. De nouvelles préoccupations le sollicitent, et, à côté de l’artiste, l’homme social tend à s’éveiller ».

 Il évoquera lui-même dans un essai autobiographique  inédit intitulé « Pour se perdre » un épisode rétrospectif de sa vie d’avant guerre :

-«  Tu te souviens du coin d’Hendaye, un soir de février à mon retour d’Espagne ? Je t’avais dit : « Tiens, je te mènerai à Hendaye où j’ai joué enfant ! » et naturellement tu avais dit : « Oui » en baissant la tête. Et c’est avec cette (……) que nous passâmes le pont de fer à l’endroit où bien avant, on montrait « le Javelot », la canonnière de Loti – enfoncée dans la vase – je me souviens très bien, tu portais ce tailleur de laine acheté dans les Pyrénées.

Ce fut simple comme toujours. Il est dans le destin de nos deux vies de n’être pas mélodramatique.

Il n’y avait même pas de baigneurs à la plage et les Lotus possédaient cet air pauvre et délabré qu’on fait l’été, disparaître  à l’aide de (….) et de plantes vertes.

Je te montrais tout ce que je connaissais depuis le cap du Higuer – que je nommais « Cabo del Higueiro » pour t’impressionner !- jusqu’au château d’Abbadie et aux « deux jumeaux », ces dents creuses de la côte où le flot se brise en un bruit sourd et rejaillit en deux gerbes d’écume : quelque chose comme une rafale de 75. Tu admiras tout jusqu’au moment où le soir tombant, tu te pris à dire : «  J’ai faim » alors il fallut revenir vers des maisons plus allumées. Tu te souviens ? Oui tu te souviens puisque nous en parlons souvent, de cette baraque en planches rencontrée sur la route et dont l’enseigne cuite par le soleil annonçait péniblement un « Café restaurant » peint en vert. Le sarment d’une vigne enlaçait un (……..) Il y avait derrière la baraque, trois …. Sur le poulailler, il y avait en face de la treille Fontarabie – le mot en plus joli en espagnol : « Fuentarabia » - pour les mûres se gorgeaient de soleil, il y avait les crêtes dénudées des coteaux espagnols et sur la droite à l’arrière plan, la première coupole des neiges vibrait dans le liquide éblouissant.

Tu regardais avec des yeux noisettes  éclairés et tu te mis à dire : « Ah ce que j’ai faim ! » C’est alors que la femme apporta un Cinzano à la framboise. ( ?) Tu te souviens ? Elle hésitait à nous répondre. C’était bien avant la guerre ! Je disais : « Pouvez vous nous faire à manger ? » – « Nous n’avons rien ! »     prétendait-elle, mais elle énuméra du saucisson, une soupe à la tomate, une omelette au jambon et des palombes rôties et c’est alors que tu choisis une table pour dîner.

Et dire que nous ne fûmes pas même étonnés.  Il est vrai que c’était en 1913 ».

C’est par le plus grand des hasards que j’ai pu contacter Françoise Lagnau de la Bibliothèque de Lyon qui conservait une trace de « Nemo » acteur dans la jeune troupe de Copeau aux côtés de Louis Jouvet en l’été 1913 au Théâtre du Château d’Eau. Et voilà que la folle aventure de comédien nous met sur la piste de deux monstres sacrés du théâtre en pleine révolution : Jacques Copeau qui crée le Vieux Colombier en 1913 justement après son exil en Bourgogne avec les « Copiaus »   et Louis Jouvet qui signe encore Jouvey. Les fonds Copeau abondent tant, le Fonds Copeau-Dasté à Beaune en Bourgogne que les Fonds Copeau de la BNF mais  difficile dans cette masse d’archives de pister un acteur de second plan. Les mémoires et Journaux intimes de Jouvet et de ses contemporains sont peu diserts sur les seconds rôles et il vous prend des périodes de découragement  jusqu’à ce qu’un message inespéré  vienne réveiller vos obsessions. Mais revenons aux rôles tenus pendant la Saison d’été du Château d’Eau du 25 avril  au 31  juillet 1913 au 61 rue du Château d’Eau à Paris. Jusque là le Château d’Eau donnait des saisons d’opérettes avec les Cloches de Corneville,   Copeau a déjà félicité  Jouvet  qui vient d’être reçu pharmacien de 1ère classe et ce, dès le 26 janvier 1913 pour « son activité et son esprit d’entreprise », il lui fixe le programme : « les Oberlé » pièce en 5 actes d’Edouard Haraucourt et René Bazin de l’Académie Française)  Jouvey jouera le rôle de Joseph et recevra la visite de Jacques Copeau. Le 2 mai un vaudeville « Une nuit de noces » de Kéroul et Barré et le Chemineau  drame en cinq actes de Jean Richepin. C’est le quotidien Comoedia du 10 mai 1913 qui fait une critique élogieuse des ces représentations.

A la même époque commencent les auditions des comédiens dans le studio de Charles Dullin à Montmartre pour constituer la troupe du Vieux Colombier. Durant le même été 1913, Copeau rédige son manifeste Un Essai de rénovation dramatique publié par la N.R.F. en septembre. Il y constate « On n'entreprend rien, certes, si ce n'est contre le gré de tous et condamne une industrialisation effrénée qui de jour en jour plus cyniquement dégrade notre scène française et détourne d'elle le public cultivé. »

 C’est le 24 mai 1913 à 8h30 que Maxime Nemo fait son entrée dans  « Monte Cristo », Drame en cinq actes et 9 tableaux, et d’Alexandre Dumas et Auguste Maquet. Jouvey joue le rôle de Villefort et Nemo celui de Pamphile. Ses compagnons de scène se nomment : Lurville, Bonheur,Armandy,Verse, Léon Noêl, René Montès,Decherac, C.Corney, Orel,Vitray, Cambay, Dupuis, Laroche, Courtin, Laurent , Mmes Serge-Michel, Any-Bero,Rivière-Latour,Morhange.

Tous les soirs à partir du  29 mai triomphe, dit Comoedia, « l’Auberge du Pont du Gard »  et du 5 au 20 juin, « les gaietés de l’Escadron », revue de la vie de caserne en 3 actes de Georges Courteline et E.Norès. Nemo y joue Ledru et Louvet, l’adjudant Flick . Samedi 21 juin 1913, c’est déjà répétition générale pour la nouvelle pièce : « le crime impossible », drame policier en 4 actes de M. Ch.Gallo et Martin Valdour d’après le roman de Léo d’Hampol.

Nemo y joue le rôle du Bossu.

Pendant qu’il joue la comédie et le vaudeville au Château d’Eau, Nemo alors âgé de 25 ans, se frotte dans un bouillonnant Paris d’avant guerre  à un autre groupe qui prend son essort mais que la guerre de 14 va briser dans son élan, je veux parler du Laboratoire « Art etLiberté » du couple Autant Lara.  Michel Corvin  grand spécialiste du théâtre des années  20, nous assure qu’ « une étude qui voudrait rendre compte de la richesse et de la vitalité du Laboratoire devrait-elle suivre l'évolution d'Édouard Autant et de Louise Lara depuis leurs premières expériences éparses d'amateurs d'Art, jusqu'à la constitution de leur groupe théâtral, autarcique comme un système planétaire : s'ils savaient fort bien, dès avant 1914, ce qu'ils ne voulaient pas faire et ce qu'ils n'aimaient pas, Autant et Lara n'avaient pas encore conquis leur personnalité artistique ; ils participaient encore, par leurs amitiés et leurs activités mêmes, au «théâtre à côté», et rien encore ne les distinguait, par exemple, de Carlos Larronde, animateur du « Théâtre Idéaliste ». Bientôt, avec l'appui de parrains dont les interventions n'allèrent pas sans provoquer quelques heurts, se constitua un groupe fragile parce que mal défini, « Art et Liberté », qui laissa vite la place, en 1919, à « Art et Action », dont l'autonomie fut totale.

Quelles sont alors les influences qui ont pu marquer le jeune Nemo ? A n’n point douter il faut s’intéresser à  ce découvreur de l’inconnu, (parallèlement à Copeau et Jouvet dans l‘aventure théâtrale du Vieux Colombier), que fut Edouard  Autant : «  le Futurisme et le Symbolisme paraissent les deux tendances de ses recherches d'auteur dès 1918 ; elles seront celles du metteur en scène, sa vie durant. Elles vont de pair avec des choix politiques très nets qui tiennent de l'anarchisme quand Autant refuse les pouvoirs et les églises, et du socialisme quand il va chercher auprès du peuple confirmation de son idéal de justice et de vérité ».

Nous verrons en effet que le symbolisme va marquer profondément Maxime Nemo qui consacrera aux auteurs de ce mouvement de nombreuses conférences dès 1920 (Henri de Régnier, Emile Verhaeren, Albert Samain, Maurice Maeterlinck, Paul Verlaine, Stéphane  Mallarmé , Paul Valéry -dont une photographie l’accompagnera toute sa vie - mais aussi Georges Rodenbach et Jules Laforgue) Sa bibliothèque poétique est restée intacte dans sa demeure nantaise et on peut y lire les dédicaces qui accompagnent les recueils ou revues de poésie.

Il lit  Jules Romains et André Gide. Il écrit abondamment, des poèmes surtout et quelques monologues. Il est probable aussi qu’il est allé entendre Louise Lara (compagne d’Edouard Autan)  mais laissons deux témoins nous dépeindre non sans malice cette grande comédienne qui rivalise avec Rachel et Sarah Bernhardt : c’est Michel Corvin qui rapporte : « Citons le témoignage d'Aragon qui, tout irrévérencieux qu'il est  traduit bien le climat d'exaltation dans lequel Louise Lara vivait à cette époque:

«Songez que moi qui vous parle, j'ai connu le temps où Madame Lara de la Comédie-Française, qui était déjà très éclairée sur les prodiges littéraires, se tordait comme une charmante baleine en lisant des poèmes d'Apollinaire», Traité du style, p.49.

Pierre Bertin, dans son recueil de souvenirs, « Le Théâtre et/est ma vie », évoque les mêmes soirées : « Je le [Apollinaire] vois encore se tordre de rire en écoutant mon amie, Mme Lara, sociétaire du Français, qui adorait tout ce qui était moderne, et qui disait très sérieusement, avec une belle diction lamartinienne, des vers très crus à propos de cette diction nouvelle qu’ Apollinaire préconisait», (p.90)

On ne peut abandonner le jeune Nemo à la veille de la première guerre mondiale  sans faire une allusion au climat de la République des Lettres d’alors. Romain Rolland et Roger martin du Gard et dans une certaine mesure Henri Barbusse ont institué une nouvelle religion de l’Homme à laquelle succomberont un Gide et peut-être un Malraux. Rappelons nous aussi avec Michel Corvin le rôle essentiel joué sur sa génération par celui qui deviendra un proche de Maxime Nemo , je veux parler de Jean Guéhenno. « Tout en dénonçant à son tour l'alliance de l'argent et de la guerre, les mystifications et mensonges de la presse bourgeoise qui a préparé psychologiquement l'opinion, et en niant le prétendu esprit de revanche des jeunes de 1914, Jean Guéhenno aborde le drame moral de la « Jeunesse morte », de cette génération qui eut 20 ans en 1914 et parvint à l'âge d'homme sous le signe du carnage ».

En 1914, Baugey dit « Nemo » a 26 ans et est mobilisé à Rodez dans la Classe 1908 sous le matricule de recrutement : 1772. Mais il est aussitôt « réformé et classé dans le service auxiliaire par décision de la Commission de Réforme en date du 19 décembre 1914 » tout comme Henri Barbusse qu’il rencontrera à cette époque qui lui, sera  affecté à Albi, mais  demandera cependant  à être muté sur le front. C’est sur  le front justement, entre deux batailles qu’ il rêve d’Aumont. Atteint de dysenterie, il est évacué et commence à écrire Le Feu à l’hôpital, avant d’être définitivement réformé en juin 1917.

Nous n’en sauront pas plus sur les passages de Nemo « dans la réserve de l’armée active » le 1 octobre 1915 ni comment il a vécu ces années de guerre à Rodez ou ailleurs ?  Ce que fait ou écrit  Nemo  de décembre 1914 à novembre 1918 nous l’ignorons  et s’il écrira beaucoup sur la période 39-45, on trouve peu d’allusions directes au conflit et pourtant son premier roman « Un Dieu sous le Tunnel »  évoque dans le détail, l’Allemagne des années 20 qu’il semble bien connaître. Mais nous en reparlerons.

Dans la foultitude de poèmes plusieurs par jour, on découvre une anecdote qui semble avoir marqué Nemo sans doute entre les années 1913 et 1921 et dont il relate le grand choc émotionnel à la suite de la perte d’un ami dont nous ignorerons tout, sinon que la fusion intellectuelle et peut-être sentimentale ne cessera de le hanter pour longtemps, comme le prouvent ces deux lettres de 1921 :

L’inconnu du Luxembourg……

« Votre disparition, mon ami, m’oblige à vivre avec l’antérieur puisqu’en lui, je vous retrouverai toujours. Je reviendrai donc fréquemment sur des événements, discussions connus de vous (ou que vous reconnaîtrez) parce qu’ils ont frappé mon esprit plus particulièrement que les autres ;

N’ayant plus la joie des vivants, comme je vous l’ai dit, je veux pouvoir savourer celles de ces demi-morts que sont les veufs. Certes, je vous mêlerai à cette existence que, seul à présent, je vais parcourir, certes, j’ai suffisamment la notion de votre spiritualité en moi, pour vous imaginer présent à mes côtés et soupçonner ce que vous répondiez en présence des faits, mais j’aurais besoin quand même de me flanquer dans la réalité de votre vie antérieure, afin parfois d’effacer avec la main la buée légère qui pourrait à la longue s’accumuler sur la glace chargée de me représenter l’exactitude  de vos traits.

Je suis obsédé, depuis hier par le souvenir de notre première rencontre dont les impressions se présentent à moi avec une netteté que je ne leur connaissais pas ; Un soir très beau de juin tombait sur le Luxembourg que la foule, en raison de l’heure tardive, (des enfants, des mamans et des gens), la foule paillarde désertait.

Il faisait un temps somptueux et je me souviens que j’avais passé une grande partie de l’après midi à lire sous les ombrages de la fontaine Médicis, je ne sais plus quel livre de Rémy De Gourmont. Le soir descendait avec la lenteur d’une femme qui s’élève.

La foule piaillarde des enfants qui empoisonnent ce beau coin, s’écoulait autour des mamans, des institutrices ou des bonnes d’enfants – ou parfois autour de personnes – toutes seules. J’étais assis près du bassin de Médicis et d’un œil vague lassé du livre, ou conquis par lui – je ne sais- je devais laisser errer un œil passablement sur les rares passants qui défilaient encore car je vous vis soudain et vous étiez à coup sûr depuis très longtemps là. Vous étiez immobile, un pied sur le rebord du bassin, l’œil perdu semblait-il – dans son eau. Vous réalisiez une silhouette masculine d’une élégance extrêmement, celle que j’attribue aux héros de d’Annunzio…. D’ailleurs !... je remarquais ce long corps mince vêtu de drap sombre que repoussait vers moi l’opulence veloutée du fond de verdure, la tête un eu inclinée et que les ailes  d’un grand feutre gris clair – romantique -  garnissait d’ombre le pied magnifiquement cambré dans une chaussure somptueuse. Je vous revois vivant !

Avez-vous senti l’insistance de mon regard ?  Vous vous êtes retourné. Mais j’étais – je pense rassurant – avec un livre à mes côtés ce qui à cette époque déjà – était une étrange garantie.

Vus avez repris votre pose sans que je quitte la mienne. Nous fûmes bientôt seuls. L’heure attestait cette intensité pénétrante que vous avez- vous aussi- mille fois ressentie. Je ne sais quoi d’intense et de pacifique – oui, même de pacifié et d’autant plus que l’effroyable tourbillon était autour de nous – descendait des  arbres de branche en branche avec les plaques d’ombre qui les trouait, mais c’était vraiment la naissance de l’heure calme et grave chargée de force religieuse et par conséquent universelle qui se dégageait de la stérilité du jour.

La mode est à la sécheresse, à la précision géométrique et la vie moderne – la vie intellectuelle comprise -  tend à ressembler aux tristes schémas que les architectes sont bien obligés d’établir – même pour construire une coopérative ou une banque – Je sais donc en traduisant l’impression surnaturelle de cette heure ne pas être à la page et me classer « rococo » - mais vous et moi avons toujours souri de ces sentiments temporaires que si judicieusement vous compariez au passage des tramways qui défilent devant un refuge avec des indications de directions différentes, qui prennent chacun leur petit lot de voyageurs pour le déposer près du lieu où git leurs occupations quotidiennes. Pourquoi – me disiez-vous une fois – ce brave homme prend-il férocement Clignancourt et cela tous les jours ? Vous ne l’en ferez pas démordre, mon cher… et cela est naturel, puisqu’au bout de la ligne existe le petit intérêt matériel ou sentimental qui lui fait préférer l’électricité de cette voie à celle de toute autre. Et vous pouvez l’interroger : traverserait-il le plus infâme quartier de la plus ignoble banlieue, qu’il vous répondrait que ce sont les préférences de son cœur qui l’ont poussé à gîter là…

Le cerveau humain est fait pour la localisation et nous ne savons même pas s’il est en notre pouvoir d’y échapper.

Par conséquent, je supporterai sans déplaisir le poids d’épithètes et continuerai d’affirmer qu’il est certains instants du jour qui sont comme un viatique général. » 

C’est le 24 juillet 1921 alors qu’il est en Dordogne au Mareynou chez son ami Testud qu’il écrira les poèmes « Maternité »  sur une naissance  non identifiée peut-être celle de son fils Claude, « Visage » sur la rencontre d’une inconnue espagnole et aussi ce dernier adieu à son ami intime qui restera l’inconnu du Luxembourg… mais on peut penser à un acteur qu’il aurait  connu à Paris au théâtre du Château d’Eau lors de la saison d’été de 1913 ou dans les cours de théâtre de Copeau.

A mon ami

Mon ami,

Vous m’avez quitté et je vous dirais qu’il est peu amical d’agir ainsi, si je ne savais que la mort est au dessus des volontés humaines et si vous ne m’aviez fait comprendre – quand si doucement vous m’avez pressé la main – la peine que vous éprouviez vous-même à me quitter.

Vous m’avez donc quitté pour mourir et c’est une bien triste chose que cette séparation de corps, car, tout de même l’amitié correspond à une entente physique et je vous aimais jusque dans votre réalité humaine – mon ami ce n’est pas sans déchirement que je songe à l’anéantissement de tout ce qui vous constituait, car vous avez eu la suprême élégance de disparaître : beau !  et quand de votre grand front, de l’ovale parfait de votre visage, de la beauté de votre torse et de tout votre corps naîtra une immonde bouillie que je reniflerais avec dégoût, oui ! Quelque chose en moi se navre et que je ne puis dissimuler…. Mais je vois votre immense sourire s’exprimer – Ah ! Dieu merci !... – dans mon souvenir et me commander la sagesse. Oui ! Il faut l’être puisque devant la mort afin de réaliser cette harmonie sereine et fortement plastique que nous avons aimée entendre et que je suis seul à chérir à présent, cette harmonie qui peut à force d’équilibre, éviter la décrépitude de la première ride.

Mais hélas ! Cette sagesse omnipotente qui fut la vôtre, croyez moi, son poids est lourd devant la mort, non pas sienne, mais celle de l’autre.

Il vous est aisé à vous à présent de sourire parce que je vous évoque au passé  et qu’alors nous étions réels, tous les deux mais songez qu’à présent je suis seul, que vous pourriez être à ma place avec mon seul souvenir pour compagnon….

Peut-être, alors, le poids de votre sagesse vous accablerait-il comme je le sens, ce soir. Tout autre chose croyez-moi est de parler de la mort comme une possibilité, me semble hypothèse future que de la constater dans sa profonde réalité.

Aux biens de l’esprit, tout de même, est attaché celui des corps. Je sais bien que j’ai tout votre souvenir à mes côtés, donc l’émotion des joies côte à côte, dans le bruit des paroles ou l’accord, souvent plus profond des pensées dans le silence…. J’ai, pour vivre seul, tout cela…. Et cela est immense et m’empêchera de vous suivre immédiatement dans le néant où vous vous trouvez mais, mon ami, tout de même, cela est passé- et vous savez comme moi que c’est un commencement et mort pour l’homme que de vivre rien qu’avec le passé- Ce que vous avez découvert à mes côtés, je le possède et j’en jouirai, mais vous étiez une source de vie continuelle et, hélas ! – c’est bien là qu’est le tragique de notre séparation – je ne connaîtrai pas ce qu’encore à mes côtés et pour notre joie mutuelle, vous auriez découvert.

Malgré mes efforts je suis resté humain. De l’éloignement à la douleur, la résignation naîtra-t-elle, en un plus profond désespoir, je ne sais. Ce soir malgré que j’entrevoie très nettement l’appel de votre sourire – qui contenait tant de choses comprises seulement par nous – ce soir, je suis bien triste et la douleur est comme une ombre sans douceur en moi.

Vous m’objecterez que c’est mon égoïsme qui pleure… Pourquoi m’en défendrais-je ? Ou plutôt je suis fou parce qu’égaré – vous ne me poseriez pas cette question stupide et tant de fois résolue entre nous à savoir que l’homme est une créature personnelle, qui ramène out à son centre, comme un aigle à son aire et que l’amitié n’est encore et ne peut-être qu’une jouissance réciproque.

C’est donc cet anéantissement de moi  que je pleure en votre perte – et c’est pourquoi, je la sens i cruelle et plus puissante que la loi d’harmonie établie entre nous. Il ya cette grande fissure à notre édifice. Je suis seul. La loi est faite pour deux hommes car seul l’homme peut s’abandonner à sa fantaisie qui, dès lors ne (glissera) personne. Cette Loi, nous l’avons ébauchée dans le bonheur de notre vie commune, dans la sérénité que nous n’avions point de peine à atteindre puisque nous étions deux, aujourd’hui, l‘édifice est comme un arc de triomphe que la foudre aurait frappée par le milieu : la parie de droite ou de gauche (comme vous voudrez) est amoncelée à) terre et l’autre est là, encore debout, mais cette énorme crevasse à son flanc.

Oui, je sais votre réponse qui fut la mienne hier : s’incliner devant l’inévitable matière : aussi, ma peine n’est elle pas une révolte – à quoi bon se révolter  puisque nous n’avons jamais espéré de secours d’ici bas ni d’en haut – mais le cri de douleur de mon déchirement intime.

Mais ne faut-il pas limiter l’expression de sa propre douleur ? Si fait. Il faut savoir se contraindre et notre amitié fut élevée au dessus des amitiés communes, précisément parce que nous avions cette Loi mutuelle en nous. Certes ! Nous n’ignorions rien de nos sentiments intimes, de leur volonté d’être toujours présents – un peu comme des cabotins, mais nous savions – vous et moi – leur imposer la douce pulsion nécessaire qui les fait rentrer dans l’ombre et se voiler. Et notre amitié fut pure à cause de cela. Un peu comme a été votre mort. Vous souffriez et je suis sûr que la peine morale accentuait l’autre. Cependant, n’eût été la sueur de votre front, le long témoignage que m’a laissé votre main, j’aurais pu croire  que vous me quittiez sans espoir et cependant je ne l’ai pas cru car la longue habitude que nous avions l’un de l’autre, et de notre discipline mutuelle m’a permis de concevoir la profondeur de vos souffrances.

Cependant que vous avez souri. Je dois m’en souvenir, voulant vaincre encore une fois la coalition des forces terrestres, que toute harmonie totale irrite, et vous avez vaincu, jusqu’au dernier souffle de votre esprit. Vous n’étiez pas maître de votre corps qui maintenant continue son évolution matérielle et duquel, je ne parlerai plus au présent du moins, puisqu’il n’est plus votre apparence et que vous ne survivez temporairement qu’en moi qui me souviens de ce que vous fûtes physiquement hier et qui ne veut me souvenir que de la seule apparence que je puis aimer de vous ;

Adieu, ami : je vous fais de la main ce geste que vous disiez aimer lorsque je vous le faisais en soutenant la tenture qui devait un instant après nous séparer si légèrement pour le repos d’une nuit entière. 

Puisse votre souvenir me poursuivre en mon rêve.

 Maxime NEMO                                                                                          Mareynou, le 24 juillet 1921

 

Nous n’en sauront pas plus sur les passages de Nemo « dans la réserve de l’armée active » le 1 octobre 1915 ni comment il a vécu ces années de guerre à Rodez ou ailleurs ?  Ce que fait ou écrit  Nemo  de décembre 1914 à novembre 1918 nous l’ignorons  et s’il écrira beaucoup sur la période 39-45, on trouve peu d’allusions directes au conflit et pourtant son premier roman « Un Dieu sous le Tunnel »  évoque dans le détail, l’Allemagne des années 20 qu’il semble bien connaître. Mais nous en reparlerons.

Cyrano de Bergerac d'Edmond Rostand

l'Aiglon d'Edmond Rostand

La scène des Nez 
La Ballade du duel 
La Tirade des "Non merci" 
La mort de Cyrano

Acte  I  Sc.XII 
Acte.II  Sc.IX-X-XII 
Acte III Sc.II-X

Napoléon II, poésie     Victor HUGO 
Sur l'enfance 
L'Aumône 
Les papillons                 Edmond ROSTAND 
Moisson d'épées, poésie de François COPPEE 
Ronde, poésie               DEROULEDE 
Gd maman Fanchon      Théodore BOTREL 
Les animaux malades de la peste de

                                      LA FONTAINE 
Le Croup, poésie          Alphonse DAUDET 
Prix de vertu                 J. LE MAITRE 
La morte de Bazeilles    VILLEMER 
Parce Domine               A THEURIET 
l'Anglaise m.comique   VILLEMER 
l'Alphabet comique        J.JOUY 
Les bottines                   id 
L'employé du ministère  COQUELIN 
Les réformes                 Georges FEYDEAU 
Athalie                           Jean RACINE 

 Les enfants d'Edouard    G.DELAVIGNE 
l'enfant de troupe mon.    BOUCHARD 
la fileuse de lin                Théodore BOTREL 
l'horloge                           HAREL 

l'envoyée de Dieu             François COPEE 
Cinna                                 CORNEILLE 
Le secours immédiat         Edmond ROSTAND 
Le ver de terre amoureux  CLOQUEMIN 
Elle, monologue                    id 
Photographe                        J.JOUY 
Jean sans Peur , récit            id 
L'avocat des belles mères    G.GRILLET 
Je n'aime plus Noël              id 
L'ouvreuse                           id 
On a souvent besoin d'un plus petit que soi

                                             Mme BIANCA 
La poupée tricolore              VILLEMER 
La mort du Uhlan                   id 
La petite mère                        id

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