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27 mars 2013 3 27 /03 /mars /2013 22:54

LITTERATURE

Inédit de Maxime NEMO daté de 1950

Il s’agit de 31 pages extraites d’une chemise qui portait le titre de « Voyageur de IIIe classe »

 

Le propre d’un ouvrage sur la littérature paraît devoir être la littérature elle-même ; et cependant, je ne suis pas certain que cette affirmation puisse  être exacte, pour la raison simple que, dans ce terme : littérature il y a ce que j’appellerai : l’évidence du littérateur. –A proprement parler – et ce n’est pas le fait de bien parler que d’essayer de le faire de cette façon. Il n’est pas de « littérature en soi ».Il ne me paraît pas utile d’être Kant pour douter de l’existence de « la chose en soi » ; une simple expérience, mais hélas infiniment subjective , vous démontrer qu’en toute chose, le « soi » est peut-être soi même.

Je vais commencer « littérature » en disant pour démontrer relativement ce que je viens d’affirmer, en disant j’aime beaucoup Spinoza –c’est un littérateur !- or, il commence sa profonde, sa bouleversante démonstration, en écrivant (définition III) « par substance, j’entends ce qui existe en soi et est conçu par soi » etc… sans se douter à quelle ambigüité le conduit sa rigueur, car c’est lui, Spinoza le « je » qui donne l’explication, la transmission de la chose « qui existe en soi » et « est conçu par soi ».

Je ne pense pas que l’honnêteté de l’erreur soit allée plus loin – ni plus haut comme je ne suis pas certain de n’être pas né tout entier ou à peu près de la littérature.

- : -

Mon père murmurait une chansonnette d’étudiant de son temps : « On connaît toujours sa maman, certainement » seulement on ne peut avoir double ou triple naissance. Qu’est-ce que celle du physique en particulier ? Dans un temps qui est devant nous, l’uniformité biologique rendra cet accident, cet évènement qui est un évènement banal : on naîtra, animalement ou chimiquement, de la décision d’un choix, la semence résidant, en attendant de « vous faire » dans un petit tube quelconque.

C’est alors que l’importance des influences psychologiques apparaîtra. Pour certains n’en sommes nous pas déjà là ? Qu’est-ce que l’importance du père de Jean Jacques, de Baudelaire ou de Rimbaud à côté de l’influence exercée par tel ou tel poète, ou écrivain sur leurs sensibilités. On ne sait, généralement rien du père de Paul Valéry, mais on devine la démarche de tous les hauts rationalismes du passé et du présent – à moins qu’il ne les incarne tous !-sur la puissance de création du Poète. Et c’est pourquoi je dis, « la littérature fut ma mère » ; cependant et afin de donner satisfaction à l’opinion publique, toujours en retard de quelques millénaires, j’ajouterai « l’une de mes mères ».

Ma vie première a dû se rôder à des contacts musicaux, la Poésie étant une musique et la musique, de la littérature, ainsi que l’a dit Verlaine – ou à peu près ! Mon père disait des  vers, pour son plaisir ; ce qui est la seule façon de les dire, et peut-être de les bien dire.  Il avait une déclamation exacte, encore qu’un peu romantique, ainsi qu’il se devait à un homme qui avait assisté à l’enterrement de Victor Hugo (ndlr : 1 juin 1885) Et dans mon coin, j’écoutais, trouvant, sans doute, cette cadence agréable ; si agréable que je la répétais – également pour mon propre plaisir.

Hélas, ma petite chatte ayant fait, l’autre jour, quatre enfants, j’ai dû en noyer trois. On m’avait conseillé de le mettre dans un seau à moitié rempli d’eau. Le cœur navré, je me livrai à l’opération et couvrit le crime. Au bout de deux ou trois minutes, imaginant les petites bêtes mortes, j’enlevai le couvercle ; ce fut pour voir les petits chats nageant  désespérément. Ils étaient nés deux heures plus tard ; à deux heures, ils savaient tenir sur l’eau ; l’idée du rythme était en eux. J’ai dû venir au monde avec celui de la parole, ou de la phrase ; ce qui ne veut pas dire hélas ! que celle-ci tienne sur l’onde ou sur le papier. Mais ce qu’était mon père m’a précédé, dans l’existence sur tous les plans, et je prie de croire que je n’ironise pas en écrivant ceci ; puis le monde s’est mêlé de ma formation, le monde n’est pas plein de littérature, il est même (…) la littérature.

J’avais huit ans quand mon père nous emmena à Biskra : une de ses innombrables fantaisies. De là il organisa avec quelques Anglais, une expédition  à Touggourt, deux cent cinquante kilomètres je crois , à dos de chameau, car à ce moment , le chemin de fer n’existait pas. biskra-83.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Par quelle autre décision fantaisiste, mon père décida-t-il de m’emmener ? je l’ignorerai toujours : je fis partie du groupe et couchai sous la tente, en plein Sahara. Le jour, le désert  me parut monotone : je me souviens avoir beaucoup dormi : par contre l’étendue nocturne, ponctuée de points brillants ; cette épaisseur de velours sombre que trouaient ces éclats diamantaires m‘attira. Mon père ne se doutait  de rien à ce moment ; à ce moment, lui que la nostalgie du désert avait ramené en Afrique du Nord, satisfait sans doute des visions du jour, passait la nuit à se reposer. Je rampais vers l’extérieur de la tente pour regarder le ciel. Peut-être aussi pour désobéir aux recommandations, car on m’avait dit ou j’avais entendu raconter que les effets de lune étaient pernicieux pour les yeux de l’homme. J’ai ainsi contemplé le plus vaste ciel de ma vie ; - à huit ans. Certes, je ne restais pas longtemps immobile sur le sable à regarder si loin, de mes yeux d’enfant européen parisien, même – donc, d’enfant aux regards habitués à des limites immédiates ; car, rapidement, l’infernal froid de la nuit  saharienne me saisissait, et claquant des dents, je regagnais ma couverture, en rampant toujours. Je ne rentrais pas sous la chaleur de la couverture identique à l’être qui en était sorti : une osrte d’impression d’immensité m’habitait, confusément, et formellement, cependant ; et je restais les yeux ouverts, respirant une vague odeur d’Arabes, de chameaux et d’hommes, à regarder en moi lmême l’impression éprouvée, et ce clignotement, qui, selon les moments de ma sensibilité, me paraissait malveillant, ou sans intentions particulières.

Je crois avoir pris là, une leçon, intense de littérature, autant qu’à Touggourt quelques jours plus tard. Il devait y avoir je ne sais quelle foire, je ne sais quel marché, car je vis des centaines, peut-être des milliers de chameaux chargés de dattes et des derviches, des charmeurs de serpents ainsi que des hommes droits, bruns jusqu’à la rigueur, qui demeuraient immobiles, appuyés contre la colonne d’un palmier. Tout ce que j’ai aimé, par la suite a reçu là, sa première notion d’analogie : je ne sais quel azur, quel besoin de simple beauté, d’étonnante simplicité, lié – oh sans m’en douter le plus souvent à je ne sais quel autre souci d’efficacité. Et, sans doute ai-je puisé là ma secrète horreur du contraire des ces impressions ; du moins de ce qui me paraît être leur contraire. Cela explique sans doute, que j’aie horreur de Marcel Proust, et de quelques autres, de même espèce. Je ne veux pas dire, que j’ai raison ; j’affirme seulement que Proust m’assomme alors que Saint Exupéry me tient haletant. Et en cette année de son centenaire, cela explique – au moins pour moi, ce qui est essentiel !  pour quelle raisons je déteste Balzac, l’anti-Poète par excellence ; l’homme tout plat, l’expérience socialo-romanesque, et si peu romanesque que le livre me tombe des mains et que je me demande qui des deux est l’imbécile, de l’homme- qui lit pour son plaisir, au lieu de son ennui  ( mais à quoi bon lire pour s’enquiquiner, comme dit Michel) ou de moi. biskra-le-casino.jpeg

Deux amis me disent qui me connaissent un peu (de qui est-on connu en dehors de soi – et encore ?)

« Tu devrais raconter ta vie » A vrai dire ma vie ne m’intéresse pas. Je ne veux pas dire que j’ai fait ses actes avec plaisirs, certains (ceux de l’amour en particulier) avec ivresse ; je ne veux pas dire , même, que je ne tire pas de ces actes une sorte de contemplation qui crée ma seconde vie, je  désire simplement expliquer que ma vie ne m’intéresse qu’en tant  qu’expérience. Au fait c’est peut-être aussi ce qu’entendent mes amis. Cependant il me semble qu’avec cette définition, nous sortons du système de confessions  mis à la mode par cette énigmatique crapule de Jean Jacques. Ce n’est pas pour rien que je fréquente intimement, depuis quelques années.. Et que les rousseauâtres cessent de s’indigner : je suis à peu près assuré d’être d’accord avec Jean jacques, avec ce qu’il désirait obtenir de son destin : de gagner en signification ce qu’il pourrait perdre du côté de la sympathie, de la piété bénigne. La sculpture d'André Bizette Lindet qui va être érigée au Panthéon (ndlr! 1952) représente bien  la signification que peut-être , le jugement de demain attribuera à Jean Jacques :05 LindetRousseau c’est la puissance, la signification orgueilleuse de cette puissance qu’a exprimé le jeune statuaire et non ce côté un peu bonne pâte, un peu Jean de la Fontaine pour chromos, de Jean Jacques herborisant  inoffensif, que tant de piété lui avait , jusqu’à ce jour attribué. Peut-être ne décidera-t-on de ne visiter les gargouilles sexuelles du Bonhomme que pour fuir l’anecdotique et afin d’obtenir la signification humaine de son cas. C’est ainsi qu’on le restituera à la généralité – au besoin malgré lui, malgré son triomphe, en dépit de son extraordinaire influence.

Et cela amène cette saveur sous ma langue, que je prélude à un autre système de « confessions » illusion, peut-être vaniteuse, mais si candidement sincère qu’elle peut être reconnue.

« Une vie de IIIè classe », souvent…. Il n’y a qu’en amour que j’ai pris le train de luxe, avec son inconfort, ses emmerdements, mais aussi ses enchantements. Lorsqu’exceptionnellement, je suis monté en seconde ou en première, la gueule des abrutis rencontrés m’a suffi pour me faire prendre à moi aussi, l’air renfrogné ; j’ai regretté les marchands de cochons et ces paysannes du Midi qui vont au marché vendre leurs oies jaunes et leurs canards bavards. Je ne sais quel amour du vrai peuple m’a toujours enchanté, de celui que j’appelle : le peuple juste, celui qui vit et que le droit à l’électorat défigure.

La Démocratie en tout me dégoûte. Le vrai peuple, n’est démocrate que parce que l’irraison de quelques imbéciles qui le condamnent à la fonction politique. Autrement, et ainsi que Baudelaire le dit  des sauvages et pour les enfants, il aime la pompe et les assortiments éclatants, l’homme vrai du peuple lève les yeux vers l’élevé ; il sent que sa hauteur qui est celle de l’Homme est dans l’aristocratie. J’ai peut-être vu les derniers échantillons de cette catégorie, dans quelques Russes blancs, des officiers allemands, une douzaine de chatelains français et le rural de chez nous, celui de Bretagne, de Touraine, des Charentes et des provinces parisiennes, londonniennes, les Américains, les autres Russes, ce qui est bourgeois par excellence, et qui comme tel, confine au moyen, c'est-à-dire, au médiocre. On se demande si la Civilisation sombrera dans cette ample béatitude venue de Marx, de la Machine et de l’Argent. Pourvu que la littérature refuse de suivre le mouvement descendant ! mais revenons à mon histoire, puisque j’ai l’espoir qu’elle puisse coïncider quelque peu avec la sienne. 99-louis-joseph-anthonissen-marche-aux-moutons-a-biskra.jpg

J’ai appris Cyrano de Bergerac, en entier, tout seul à huit ans. J’entendais bruire les syllabes ronflantes. Mon père avait formé un groupe théâtral au Casino de Biskra et voulait monter l’œuvre, alors dans tout son retentissement, d’Edmond Rostand. Ce n’était, dans la maison, où après un séjour de deux mois à l’Hôtel du Sahara que répliques exaltant le panache, et les coups d’épées. Or, j’adorais les trois Mousquetaires ; je lus Cyrano, j’emportais le livre vert dans les allées du Parc du Comte de Landon ; un grand espace peuplé de magnifiques palmiers, mais qui ne se trouvait guère sur le chemin de l’école.

J’ai fait à Biskra de déplorables études. L’instituteur faisait  sa classe devant des gosses de mon âge et d’autres grands enfants de 19 ans nègres et arabes, qui nous montraient leur sexe érecté, quand nous étions seuls. L’école faisait plus que de m’ennuyer : elle me dégoûtait. IMG_20130328_142128-copie-1.jpgAlors, le livre de Cyrano dans mon cartable, je filais sous les arbres ou vers les rues aux murs de terre du village nègre, et là, assis, sous un arbre, j’ânonnais, je lisais, apprenais. Je sus le IVè acte d’abord ; tous les rôles, pleurant pour Roxane et pour Cyrano ; très peu pour Christian qui me paraissait un peu bête de ne pas savoir parler aux femmes. Ce fut décisif. Lorsque je n’avais plus le livre, , je récitais les passages que je savais par cœur. Je me les disais à moi seul ou aux amis que je m’étais faits parmi les Bat d’Aff. Je les avais trouvés sur les chemins qu’ils devaient empierrer  au moins théoriquement. Sur des tas de pierrailles, on avait causé. Lorsque je me mis à leur dire des vers – il me fallait tout de même un auditoire, et les nègres et les arabes de ma classe étaient ineptes – ce fut magique ; je devins l’Adopté ; ils savaient mon prénom, et du plus loin que j’apparaissais, m’appelaient. J’avais des kyrielles de militaires dans ma famille, j’aimais jusqu’à l’odeur de la caserne et du soldat suant. Les Bat-D’Aff étaient des types épatants et des auditeurs nés ; Nous passions de longs moments, jusqu’à l’heure de rentrer dans ma maison. D’ailleurs cette heure était incertaine, mon père et ma mère passant leur temps au Casino ou chez des amis, il n’y avait au domicile que le domestique arabe, Sadock et une femme de chambre maltaise qui n’était jamais là. Pour rien au monde ces deux êtres ne m’eussent dénoncé.        

Ces liaisons eurent un épilogue dramatique. Un jour que mélancolique, je me résignai à frotter pendant quatre heures le fond de ma culotte sur le banc de l’école, je rencontrai mes amis « Joyeux » qui partaient en colonne.

L’invite fut immédiate : « Où allez-vous,? » demandai-je tout en trottinant le long des rangs. « Au champ de tir » me fut-il répondu : « Viens avec nous, tu seras rentré ce soir ».

Il était un peu moins de huit heures. Evidemment, il y avait le déjeuner de midi, mais peut-être pensai-je, mes parents déjeuneront-ils au restaurant…. Je crois bien que je ne réfléchissais pas, la perspective d’une journée de liberté  et avec « eux » m’entrainant, je partis. Les « Joyeux » m’avaient menti, il partaient en réalité pour quatre jours.

On me déchargea de mon sac, on me grimpa sur de solides épaules. A quelques kilomètres de la ville, alors que le désert commençait déjà, l’officier à cheval, nous rejoignit :

-        Qu’est-ce que c’est que ce gosse ?

-        Un copain mon lieutenant, on l’emmène.

Dans une appréhension terrible, je vis naître une hésitation dans les yeux de l’officier. Mais nous étions loin de la ville déjà et peut-être pensait-il que s’il détachait un homme pour me ramener à mes parents, il ne le verrait pas revenir. Et puis on était en Afrique.

-        Vous en répondez ? questionna-t-il encore.

Une véritable clameur le rassura. J’ai vécu quatre jours et quatre nuits avec ces hommes, sans qu’un mot, sans qu’un geste ait pu retentir à mes oreilles ou devant mes yeux qui les afflige ou les surprenne. Un sorte de tendresse farouche les animait qui les rendait attentifs à mes caprices, comme à mes besoins. J’ai dormi entre leur capote aussi paisiblement qu’au Paradis ; mais le retour fut terrible : on me cherchait partout. Heureusement, un ami de mon père m’avait aperçu et lui donna des renseignements. Néanmoins la scène fut violente. Mon père me reprocha ma paresse, disant que mon incapacité au travail voudrait que je soit « bouif ». C’est alors que dans mes larmes je lui criai :

-        Je saurai toujours bien faire ce que tu fais !

-        Quoi ? répliqua-t-il  exaspéré.

-        Dire des vers hoquetai-je.

-        Imbécile, tu n’en sais pas un seul.

Je lui récitai le commencement du IVe acte de Cyrano : mon père sidéré passa la journée entière avec moi, ce qui n’était à coup sûr jamais arrivé auparavant. Le soir, il m’emmena au casino et me fit dire ce que savais devant ses amis. Le succès fut immense, et je bus tant de choses que le lendemain j’étais malade et trouvai déjà la gloire amère.

-        Cet enfant fera notre fortune ! disait mon père. Pauvre homme !

Il fallut revenir en France, l’héritage qui nous avait permis de vivre en Algérie était mangé. Partis comme passagers de luxe, nous dûmes nous contenter du pont lors du retour ; mais on eut comme pitié de notre respectabilité et nous restâmes à l’écart des autres passagers de pont assis ou allongés sur des chaises longues. Ainsi je vis la mer dans son extase  sous le ciel étoilé. Marseille-Vieux_port_vers_1900.jpg

Au débarcadère, à Marseille, ma mère s’inquiéta du déjeuner : je vis mon père changer de couleur et déclarer qu’il ne lui restait pas un centime.

-        Mais tu avais encore cent francs ce matin dans ton porte feuille ? dit ma mère.

-        Il a bien fallu que je donne un pourboire au garçon de pont ! répliqua mon père. Toi aussi, ajouta-t-il en se retournant vers ma mère, tu avais de la menue monnaie.

-        Oui mais il a bien fallu que je trouve une voilette, j’ai acheté celle que j’ai à une passagère.

-        Maxime, interrogea alors mon père, as-tu de l’argent ?

Il me restait cinquante centimes. Nous mangeâmes chacun, un petit pain et une bille de chocolat. Il est des épreuves plus pénibles que celle-ci. Ce que je sais, c’est que le soir, on m’habilla avec un costume marin des jours d’apparat, que je fus introduit dans un grand salon et invité à lire des vers. Après un moment d’intense émotion, sentant le regard de mon père posé sur moi et m’implorant automatiquement, j’ouvris la bouche. Alors ce fut absent du lieu, de la circonstance, emporté par les rythmes qui me ravissaient les oreilles, insensible aux exclamations comme aux applaudissements ; la liaison avec la Littérature était réalisée.  


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L'achèvement, en 1888, de la ligne de chemin de fer qui relie Constantine à Biskra sur une longueur de 242 km, marque l'apogée du boom touristique. Alors qu'Alger n'a pas encore de casino, Biskra a le sien dès 1895. C'est un vaste établissement de style mauresque qui comprend hôtel, café-restaurant ,cercle et théâtre. Au début du siècle, Biskra est devenue une grande cité touristique. On y trouve des hôtels flamboyants où s'affairent chasseurs, maîtres d'hôtel, valets de chambre. Toute la journée résonnent la corne de deux tramways et le tintamarre des calèches de villes d'eau. Excursions, fêtes et courses agrémentent l'ordinaire. Le soir, au casino, on joue aux petits chevaux, on assiste à des concerts ou à des opérettes. Ou bien l'on se rend à des soirées dansantes, les messieurs en smoking, les dames en toilette.

Les Romains l'appelaient Piscina, les Français l'appellent « la perle du désert » et les Arabes Biskra el-Sekera, c'est-à-dire « Biskra la sucrée ». En 1891, Biskra compte 7 200 habitants dont un demi-millier de Français que rejoignent en hiver 4 000 à 5 000 touristes(803). Elle exerce un irrésistible pouvoir de séduction grâce à son cadre, d'abord. Lorsque les touristes désertent les lieux, en avril, ce sont les peintres qui prennent la relève. Les constructions de la ville nouvelle s'inspirent des traditions indigènes : épaisses murailles de briques sèches, maisons sans étage, arcades protégeant les fenêtres du soleil. L'extérieur déborde de verdure. On a multiplié les fontaines, semé la ville de jardins dominés par l'essence du gommier, arbre le plus répandu après le palmier.

La visite de la propriété Landon est l'une des plus belles attractions touristiques de la région. Il s'agit d'un superbe îlot fleuri au cœur d'une mer de sable. Des arbres de toutes espèces, des plantes odoriférantes, des figuiers, des bambous, d'immenses arbustes à fleurs bleues, toutes les variétés d'héliotropes, des géraniums hauts comme des arbres, des oliviers, des grenadiers, des arbres d'Europe et d'Amérique y poussent pêle-mêle, réunis par des guirlandes de verdure.Un-siecle-de-passions-algeriennes_Pierre-Darmon_Fayard.jpg

Pour ceux qui ne se contentent pas du plaisir de l'ouïe et de la vue, deux rues du quartier marchand ont été abandonnées aux Naïliennes. Le soir, des lanternes allumées sont accrochées aux fenêtres pour indiquer que le touriste peut entrer. Des femmes parées de leurs atours attendent sur le seuil. Le quartier des Ouled-Naïls n'est pas du goût de tous, notamment du général Donop dont le commentaire indigné mérite d'être cité :

« Aujourd'hui, tandis que le plus hardi de nos dragons deviendrait rouge comme sa culotte en traversant, même de jour, ce quartier devenu célèbre, véritable sentine de Sodome et de Gomorrhe, des Anglaises effilées, de tout âge, à la face impassible ; de vertueuses misses, aux yeux en apparence indifférents ; d'élégantes Françaises, curieuses d'art, habituées des beuglants parisiens, s'y promènent tout le jour et s'y retrouvent le soir, à moins que, désireuses de pénétrer plus avant dans le mystère dont l'horreur semble les intéresser, elles se rendent, sans honte aucune, à un spectacle plus intime, avec l'aide d'un de ces personnages qu'un euphémisme discret décore du nom de guide (806).

Le pittoresque et le bigarré, le mélange des races et des langues et la vie brillante des hiverneurs ne doivent pas faire illusion. Si quelques auteurs s'étendent avec complaisance sur les aspects repoussants des ghettos, ils semblent frappés de cécité devant la misère ou la pauvreté d'une majorité d'indigènes et de nombreux Européens. Dans le domaine économique, en effet, l'improvisation et le pragmatisme font la loi. L'essor périlleux de la viticulture, les projets fantasques, le perpétuel déficit du commerce extérieur, l'absence de sources d'énergie et d'industrie, les caprices du climat et les troubles antisémites font peser une menace permanente sur la société algérienne. À la veille de la Grande Guerre, pourtant, l'essor tant attendu semble se dessiner.

 

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  (à suivre)

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