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30 mars 2013 6 30 /03 /mars /2013 20:34

Je pense qu’en n’importe quel état, je serais devenu ce que je puis être, néanmoins, les formes de ma vie ont influé sur mon caractère : j’ai vécu seul avec mes rêves.

Le grand principe de la vie de mes parents était le déséquilibre. Mon père atteignait à cette sorte de faculté avec un génie certain ; il n’était capable de rien sinon de ne pas posséder. Quatre héritages successifs, des dons intellectuels au moins brillants, auraient permis  à un autre être  de s’établir dans l’existence , sous une forme ou sous une autre. Les dispositions que je manifestai et que d’ailleurs il exploita (dans la limité où il était susceptible de profiter de l’aventure !) tout cela le conduisait à vivre des périodes fastueuses, immédiatement accompagnées de désastres et presque de misère. Il me présenta à des personnages célèbres, plusieurs se seraient, telle Sarah Bernhardt, attachés à ma formation, il évinça les propositions après avoir à coup sûr désiré qu’elles puissent se produire. Sarah BernhardtSi bien que, menant pendant un temps une vie extrêmement brillante  au milieu des artistes au besoin en renom, finalement nous tombions dans une sorte de solitude où naturellement nul ne venait nous chercher. Alors, mon père quittait Paris, subitement, juste après avoir noué des relations utiles et s’enfuyait en Bretagne, dans un coin sauvage, ou au fin fond des Pyrénées, en plein hiver. Dans cette solitude, il changeait d’allure comme de vie. Les costumes commandés chez le bon faiseur étaient enfouis dans une malle quelconque, en attendant  d’être vendus pour des sommes dérisoires ! Il se vêtait de bure, de velours à côtés, lisait éperdument et ne faisait rien. En dehors de la formation littéraire à laquelle j’étais quotidiennement soumis, j’étais libre ; faisant absolument ce que je voulais. Ma seule compagnie était un setter blanc et noir, témoin de mes promenades quotidiennes. Je sais que dans cet hiver passé au fond des gorges de Luz Saint Sauveur, j’ai usé trois paires de chaussures cloutées, parcourant seul, les cimes neigeuses ou gelées, au grand effroi des gens de l’endroit qui me prédisaient un accident certain.Avenue de Saint Sauveur en 1900

Ces promenades, seul sur les cimes, avec ma bête blanche et noire , me ravissaient. Ma jeunesse se nourrissait d’une sorte de gravité légèrement décalée. D’avoir avancé ce que je me disais être si loin ou si haut, comblait ma tendance à l’orgueil, ainsi qu’à la contemplation. Je me sentais infiniment plus à mon aise dans cette solitude glacée où je parvenais après des heures de marche, qu’en présence d’un auditoire enthousiasmé par ma façon de dire tel ou tel poème, ou de passage de tragédie. Il me semblait que là seulement, l’accord se réalisait entre la calme grandiloquence du lieu où je me trouvais et celle de la diction classique ou romantique. Il n’était pas rare que je reste de longs moments à contempler les aspects neigeux qui entouraient les vallées invisibles durant lesquels, pour moi seul et mon enchantement, je me disais mes poèmes préférés, ceux de Vigny en particulier.

Ce n’est pas que je sentisse inquiet de métaphysique ou de notions de destinée, certes non ! j’étais, et peut-être suis-je encore : admirablement simple. Confusément, j’éprouvais je ne sais quelle pression des similitudes qui pouvaient exister et unir la cadence du chant à l’aspect du spectacle.

Le besoin de grandeur qui n’a cessé de me hanter, de façon plus ou moins consciente, et précisément selon les besoins ou les clartés de ma conscience, ce souci se révélait à moi, en ces instants .J’aspirais à je ne sais quelle grandeur : celle de l’état de poète, d’artiste, celle de l’amour. Je crois bien que mes premiers rêves n’ont évoqué que des princesses. Je les voulais non seulement princesses du Rêve ou de rêve, mais effectives si j’ose dire, c'est-à-dire en réalité filles de roi, car j’étais ardemment monarchiste  et je n’entrevoyais d’autre sort qui me plut, que celui d’être le restaurateur du principe absolu. Je ne me satisfaisais pas de de rétablir le Prince dans ses droits, il me fallait également le concours du faste que le passé avait vu vivre et je n’entrevoyais de cour possible qu’avec l’apparence de celle de Louis XIII, moment que, pendant longtemps, j’ai préféré à tout autre, sans doute à cause des Trois Mousquetaires et de Cyrano de Bergerac.  

Nous rougissons de nos états virginaux, comme s’ils n’étaient pas indispensables à la maturité du jugement à venir ! Je n’ai qu’à atteindre une partie de mon être : je touche à cette grandeur pure et la contemple avec un plaisir infini. J’ai ainsi l’impression d’avoir accompli le cycle de l’humanité tout entière. Les quelques états de raison où j’ai pu parvenir me sont chers, mais parce qu’ils n’entament en rien mes états initiaux et ne troublent pas l’eau pure où j’ai satisfait ma première soif d’absolus. Si bien que je me découvre souvent environné de vieilles gens dont les rides intimes et externes sont pénibles à constater.

Sans doute n’ai-je pas eu la vie de tout le monde ! Doté, par le sort d’une faculté qui exigeait des contacts nombreux et constants avec un large public, les dispositions paternelles firent que nous avons, en réalité vécu dans une solitude à peu près continue.

A peine mes dons d’interprète se furent-ils éveillé que mon père me présenta à Jules Clarétie, alors administrateur du Français. 220px-Jules Claretie 1Cet homme, dont le visage extrêmement doux me frappa, donna ce conseil à mon père :

-        « Faites qu’il acquiert l’habitude du public, mais tenez-le éloigné du théâtre ».

C’est probablement pour suivre cet avis que mon père résista aux sollicitations de Sarah Bernhardt qui manifestait le plus vif enthousiasme pour mes dons de diseur.

-         Je le rendrai célèbre ! disait-elle. Elle réunit, un jour dans sa loge fastueuse quelques dizaines de personnages de la Presse et du Théâtre. Je devais avoir à peu près dix ans à ce moment :(ndlr :1898)

-        Ecoutez ce gosse là, dit la grande tragédienne à ses invités. Et quelqu’un murmura, au cours de la soirée :

-        C’est un petit Mozart de la poésie.

La célébrité facile devait être mon destin : j’ai vécu obscur et sans souffrir de cette particularité.

Les succès, les triomphes obtenus, mon père avec une sorte de tendresse jalouse, m’arrachait à mes admirateurs. Cette faculté de dire, chez un si jeune enfant était à ce point extraordinaire que des médecins sont venus dans notre appartement pour me surprendre dans ma vie enfantine, ne pouvant croire aux affirmations de mon père qui soutenait que j’étais normal et que mes « concerts » achevés, je jouais comme un gosse ordinaire et avec la fougue habituelle aux enfants de mon âge et avec les objets les plus simples.

Ces fuites m’enchantaient. Je savais que nous allions enfouir notre existence dans un beau paysage au creux d’une maison perdue dans la verdure. Je savais que je jouirais d’une liberté absolue, mon père détestant la marche que j’adorais.

Je partais avec ma chienne au beau pelage blanc moucheté de points noirs et nous allions l) où la fantaisie me conduisais.

Je ne sais pas à quoi rêvent les autres adolescents : je sais que depuis ma plus intime enfance, cette compagnie que tisse la solitude dans la Nature a suscité en moi des puissances de vie intérieure que nulle lecture ne peut, à mon sens, égaler. J’ai appris le langage des choses et celui des êtres, cherchant à discerner le cri des oiseaux et de toutes les bêtes familières dont je pouvais surprendre les coutumes. Je suis passé à travers l’existence première sans avoir un ami, sans le désirer jamais. Seule, une sensibilité féminine manquait à mon souci ; je l’inventais d’ailleurs, esquissant des romans dont le développement ne s’arrêtait jamais, car lorsque je me trouvais parvenu à la fin de mon « aventure », c'est-à-dire à l’heure de la possession, imaginée durant des semaines, et dont mon esprit romanesque reculait l’intervention, je me sentais à un tel degré enchanté par le visage de la jeune fille aimée, que je revenais au point de départ de notre « liaison » et recommençais le récit intérieur en y ajoutant  toutes les inventions que ma certitude de la conclusion était capable de faire intervenir , afin d’aggraver la signification dernière et la jouissance du délire escompté.

Les choses environnantes étaient les témoins de cette exaltation à la fois littéraire et vitale. Je vivais avec elles, les incorporant dans ma nature. Le-Bergons-alt-2070-m-LUZ-ST-SAUVEURJe me souviens avoir à Saint Sauveur, au fond des Pyrénées, dans ce village de saison estivale où trois habitants composaient la population hivernale – si bien que cette population fut doublée par notre arrivée en ce lieu perdu ! – je me souviens avoir garni ma chambre de buis de toutes teintes ; ils croissaient à profusion sur les pentes environnantes. J’en cueillais de rouges, de jaunes et, naturellement, de verts. Je tentai de sauver un faucon blessé que j’avais trouvé dans les bois et qui vécut huit jours à côté de mon lit. J’apprivoisai deux tourterelles des bois qui devinrent à ce point familières que je sortis avec elles, chacune en liberté se tenant sur ma main. Lorsque l’une s’envolait, il suffisait que je l’appelle d’une certaine façon pour qu’elle quitte aussitôt la branche où elle était montée et reprenne ce qui ne m’empêcha pas, lorsque les fruits mûrirent, d’aller chercher des fraises sauvages dans les terrains schisteux où l’eau des neiges coulait encore mais où les vipères abondaient. Ma sensibilité se hérissait lorsque, non loin, j’apercevais le rampement du corps rond moucheté de brun du reptile dangereux. Je frissonnais autant lorsqu’il s’agissait d’une simple couleuvre. Même je crois que ma répulsion était proportionnée à la longueur de la bête et que certains de ces corps jaunes et gris, se retirant  en faisant bruire légèrement les herbes, ont fait battre mon cœur et arrêté la respiration plus qu’à la proximité des reptiles venimeux. 

Par contre, j’aurais été enchanté de rencontrer un ours : et pour rien au monde je n’eus fait de mal à un isard ou à tout autre animal de la solitude. Seules les truites du gave souffrirent de mon instinct de pêcheur.

Ce gave coule, dans cette région, au fond d’une gorge étroite et profonde. En maints endroits, la rive d’en bas est difficilement accessible. Ce n’était une joie que de tenter de descendre à pic, les pentes abruptes, en s’accrochant aux lianes, aux racines, à tout ce que je rencontrais. Il arrivait, parfois que ma chienne ne pouvant se maintenir, je la plaçais sur mes épaules essayant ainsi chargé, d’atteindre le fond du gouffre où l’eau verte et bleue tournoyait perfidement, comme pour capter vos regards, passant par degrés, par toutes les décolorations, de l’indigo au vert tendre, que le mouvement de l’eau ramenait deux ou trois fois vers vous, avant de précipiter l’ensemble vers la pente immédiate, dans un fracas étincelant.  Gouffre-de-l-Echelle.jpg 

Adossé à la roche, je contemplais le spectacle, heureux de mon immobilité autant que de ma solitude, seul dans l’immensité des impressions ressenties. Et, comme il existait partout quelques branches pour me recouvrir, au moins en partie, je pouvais considérer la vie de l’eau et de ses quelques habitants, presque toujours, quelques truites montraient leur profil, ignorantes du danger sque la présence humaine laissait planer sur elles. Je les regardais  longuement, oubliant, quelquefois ,la raison de ma présence en ce lieu farouche, et simplement fier de me sentir à ce point seul au sein des éléments sauvages. Je considérais les parois rocheuses me demandant comment j’avais pu atteindre le fond du gouffre, supposant, peut-être avec quelque candeur, qu’aucun autre corps humain n’avait entrepris pareille glissade pour atteindre cette eau que l’ombre allait emprisonner bien vite. Par endroits, la lumière ne descendait jamais jusqu’à la profondeur extrême ; l’onde y était glacée ; après quelques secondes d’immersion, ma main ressortait, blanche ainsi que celle d’un homme mort. Pas un seul oiseau ne paraissait y vivre ; il me fallait tourner la tête vers l’azur, très haut et très loin, quelques aigles tournaient avec lenteur au profond du ciel pur. J’ignorais souvent par quel moyen je pourrais remonter les pentes que j’avais descendues, mais mon insouciance était totale. Il me semblait que mes forces individuelles étaient capables de soumettre celles de la Nature à l‘emprise de ma volonté, et, comme afin d’affirmer ma présence par une expression chantant sa victoire, je me disais des vers à voix, d’abord, presque basse et, de plus en plus élevée pour dominer le tumulte des eaux.

Sans doute dois-je ces impressions puissantes d’avoir été sauvé de la vanité que la constance de mes succès d’interprète aurait pu faire germer dans mon esprit – peut-être à mon insu. Cette domination sur les choses a provoqué, au sein de ma sensibilité, d’exaltantes impressions, auprès desquelles les autres demeuraient sans effet. A l’instar du Poète que je vénère, je pourrais ajouter :

«  C’est là que j’ai vécu dans les voluptés calmes ».

Enfin, après ce long et radieux colloque avec les choses, le souci du chasseur me reprenait. Les truites passaient, étincelantes et sombres. Je choisissais ma victime ; après une révision, un instant, minutieuse, de mon appât et de la ligne, je laissais glisser le fil, fortement plombé, dans l’onde. Le cœur battant, j’observais. Le mouvement ramenait l’amorce maintenu dans le remous. Deux fois, trois fois, le tourbillon laissait réapparaître la sollicitation. Un, deux poissons se détachaient, venaient au fil, apercevaient l’appât, et souvent, avant de ferrer ma prise, je voyais sa dimension. Alors la lutte s’engageait. J’avais dans ces descentes, assez de peine à protéger ma canne à pêche sans emporter en plus une épuisette ; il me fallait compter sur la robustesse de la ligne et mon adresse. Mais dans ces eaux dures, les poissons ont de la force, et le courant les appuyait partout. Pendant des minutes, il me fallait lutter afin d’extraire la bête à demi capturée  du fond et des remous, pour parvenir, ensuite, à lui faire boire de l’air et à l’enlever avec précaution, la poser près de moi, de façon à saisir la truite et à la capturer définitivement . Que de fois, en un super coup de queue, la proie m’échappait pour, dans un bond sauveur, rejoindre l’élément et retrouver la fente rocheuse où la méditation, sans doute, commençait ! Mais que de fois, également, je ramenais la bête sur son lit d’herbe fraîche, orgueilleusement heureux de ma prouesse, faite dans un tel lieu.Truite.JPG

J’affrontais ces dangers en toute lucidité. Je savais qu’il suffisait qu’une roche se détachât inopinément pour que mon corps se rompe n’importe où et que je périsse dans l’eau glacée loin de tout secours. Aucune crainte ne m’habitait. J’accomplissais l’exploit pour répondre à cet appel de l’audace sollicitant mes forces, mais, également, dans le dessein de me sentir digne de ce que lisais, ou rêvais. En particulier, je voulais n’apparaître à ma "Princesse" que sous l’aspect d’un héros digne d’elle, et, lorsque le soir venait, après ces courses audacieuses, il n’était nul besoin – ce qui était commode !- de lui faire le récit de mes exploits, puisque, ne me quittant jamais, elle avait assisté à ces prouesses.

De ces contacts avec les êtres, les choses, et avec moi-même, surgissait une forme de volonté qui se voulait effective et avec enthousiasme. C’était un besoin de grandeur simple, mais réelle, mais sentie, qui ne cessait de me hanter et de me porter à ce plan d’aptitudes d’où les grands actes peuvent surgir.

Perdu dans les neiges, seul avec mon chien, je n’apercevais que de claires cimes ou des vallées confuses. Il est extraordinaire que rien ne me soit arrivé ; je n’avais aucune expérience de la montagne  et suivais aveuglément mon intuition pour me tirer d’affaire, lorsque je me trouvais en difficulté.

Cette insécurité, dont j’avais conscience, augmentait mon orgueil, si elle crait, par moments, un début d’épouvante ; et m’incitait à accepter ma chance en admettant les conséquences possibles de mes actes.

Il se peut que les dispositions particulières se trouvent inscrites par un sort initial, dans le tempérament de chaque individu ; je suppose, cependant qu’enfermé, comme la plupart des autres jeunes gens de l’âge que j’avais à ce moment, c'est-à-dire 15 ou 16 ans, cette dilatation de ma nature vers sa fierté, ne se serait pas réalisée avec une constance aussi régulière, car j’avais dû subir les effets de l’existence ordinaire et vivre dans la compromission des promiscuités habituelles. Je n’ai eu au cours de ma vie, pour compagnon et presque, pour Elue, que le Rêve, aussi, lorsque les réalités obligatoires se sont mêlées à mes façons de vivre, il a fallu qu’elles correspondent étroitement aux images formées par mon imagination ; une force latente excluant opiniâtrement ce qui ne pouvait coïncider avec les données de mon être.

Je dois noter que rien de morbide ne me hantait : j’étais sain dans ma volonté ; je dirai même : mes volontés, suivant impérieusement la courbe ascensionnelle des désirs ou des expériences.

Cette solitude, ce contact avec des réalités qu’il fallait ou vaincre, ou surmonter m’ont de bonne heure, rendu l’exercice du courage à peu près familier. Tout n’était pas aisé dans l’existence quelque peu fantaisiste qui m’était faite par l’insouciance de mes parents. Notre position alternait, de manière assez constante, entre le luxe et la misère. Emporté par l’imprévoyance de son tempérament, et puissamment secondé par la légèreté de nature de ma mère, l’être le plus vain et le plus frivole que j’aie jamais rencontré ! Mon père, dès qu’il se trouvait en possession d’une somme d’argent, dissipait ce bien avec une facilité incroyable. Tout à coup, nous nous trouvions pourvus d’une demeure presque fastueuse, et du personnel, que son entretien supposait. Mon père qui avait la passion des chevaux achetait un pur sang, une voiture, des harnais, prenait un cocher auquel il faisait faire, selon le goût du temps, une tenue : redingote grise, chapeau haute forme de même teinte, gants…. Cette splendeur durait six mois. Puis, notre prospérité, comme un ciel de Bretagne, trop clair dès le matin, se bouchait progressivement : les créanciers changeaient d’allure et le ton, de fournisseurs obséquieux, ils devenaient des revendicateurs insolents ; le cœur serré, j’écoutais les altercations que notre impécuniosité faisait surgir et je devinais que mon père ne tarderait pas à me faire part de ses graves soucis.

J’étais  le confident des heures tristes. Lorsqu’une réussite quelconque amenait dans la maison un afflux monétaire, au moins momentané, ma mère jouait le rôle des grandes coquettes. Puis, quand ses dissipations avaient produit leur effet, j’étais assuré de voir mon père partager quelques unes de mes promenades et me parler d’un air mélancolique. Je devenais l’ami auquel on pouvait ouvrir son cœur. Nous nous aimions passionnément ; aussi, lorsque les difficultés économiques aveint eu pour effet de dissiper le fastueux du train de vie, si imprudemment adopté, mon influence, redevenue entière, entrainait mon père, vers une solitude quelconque où nous enfouissions nos vies. Tout était vendu, jusqu’aux robes, aux bijoux maternels ; nous vivions d’espoir, d’ambitions fabuleuses ; j’assurais mon père, que l’âge venu, je serais son soutien ; en attendant, j’avais 16 ans et la vie à entreprendre.

Bien souvent, sur mes sommets ou au bord des gouffres où j’étais descendu, cette autre anxiété visitait ma pensée. La vie, l’œuvre, l’amour à réaliser. Des enchantements remuaient au bout de mes doigts, dont je me voulais digne. Je n’ai jamais imaginé de possession gratuite, au contraire ; l’habitude d’une certaine peine, obscure ou évidente, donnait à mes aspirations, je ne sais quel élan que je m’engageais à respecter. Mes images féminines étaient fières de leur côté ; je savais ne pouvoir parvenir à leur accession et leur contemplation qu’à travers des difficultés également imaginaires !...

Ce sont ces « vertus » de l’orgueil qui m’ont plus tard préservé des réalités grossières de la jouissance. Je dois à ces phantasmes d’avoir pris parti pour ce penchant héroïque de la nature humaine, cette sorte d’optimisme puissamment créateur qui, même en présence des déprédations de la bombe atomique, me laisse sans découragement.

La Nature n’a pas été pour moi ce qu’il semble qu’elle fut pour Jean Jacques, et ce qu’elle demeure pour la sensibilité orientale, un lieu d’absorption, mais bien l’exaltation virile. Avant l’âge de la réflexion, j’ai supposé la somme d’énergie qui se dépense pour aboutir à la création ; j’ai senti, sinon déjà conçu l’inexistence du vide et l’impossibilité de l’irréel. L’amour que j’espérais, n’était pas un brutal élan vers l’unique jouissance ; sous mes vêtements de bure, mon corps m’apparaissait nu et ma virilité amicale…. Je pensais à l’Amie avec une puissance qui n’excluait nullement, je ne sais quelle délicatesse foncière, et si nous mêlions nos êtres afin de parvenir à l’impensable volupté, c’était afin de conjuguer des ferveurs qui se voulaient également créatrices.

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Published by maximenemo
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