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19 novembre 2021 5 19 /11 /novembre /2021 23:31

Des hommes de cette rare qualité étaient d’un grand profit pour un débutant ; mais j’avais encore à recevoir l’enseignement le plus décisif, un enseignement qui compterait pour ma vie tout entière. Ce fut un présent du hasard. Chez Verhaeren, nous nous étions engagés dans une discussion avec un historien de l’art, qui se plaignait que le temps de la plus grande sculpture et de la grande peinture fût passé. Je le contredis vivement. Rodin n’était-il pas encore parmi nous, ce créateur de formes qui ne le cédait pas aux plus grands du passé ? Je me mis à énumérer ses œuvres et, comme toujours quand on combat un contradicteur, j’en vins à une véhémence qui frisait la fureur. Verhaeren souriait à part lui. « Quelqu’un qui aime tant Rodin, dit-il à la fin, devrait faire sa connaissance. Demain, je serai à son atelier. Si cela te convient, je t’emmène. » Si cela me convenait ! De joie, je ne pus dormir. Mais chez Rodin, mon discours se figea. Je ne fus même pas capable de lui adresser la parole et demeurai, parmi ses statues, pareil à l’une d’entre elles. Mon embarras sembla lui plaire, car le vieillard me demanda, comme nous prenions congé, si je ne voulais pas voir son véritable atelier à Meudon, et il m’invita même à déjeuner. J’avais reçu ma première leçon : c’est que les plus grands hommes sont toujours les plus affables. La seconde fut qu’ils sont presque toujours les plus simples dans leur genre de vie. Chez cet homme dont la gloire remplissait le monde, dont les œuvres étaient présentes trait pour trait à notre génération comme les plus proches amis, on mangeait aussi simplement que chez un paysan de moyenne aisance : une bonne viande nourrissante, quelques olives, des fruits en abondance, avec un vigoureux vin de pays. Cela me donna plus de courage ; à la fin je parlais de nouveau sans contrainte, comme si ce vieillard et sa femme m’étaient familiers depuis des années. Après le repas, nous passâmes à son atelier. C’était une salle immense qui réunissait les répliques de ses œuvres les plus importantes ; mais parmi elles se dressaient ou gisaient des centaines de précieuses petites études — une main, un bras, une crinière de cheval, une oreille de femme, la plupart en plâtre seulement. Aujourd’hui encore, j’ai très présentes à la mémoire plusieurs de ces esquisses modelées par lui à titre de simple exercice, et je pourrais parler pendant des heures de cette heure unique que je passai là. Enfin, le maître me mena devant un socle où se dissimulait sous les linges humides sa dernière œuvre, un portrait de femme. Il détacha les linges de ses mains lourdes et ridées de paysan et se recula. Je tirai de ma poitrine oppressée un involontaire « Admirable 18 ! » et rougis aussitôt de cette banalité. Mais avec son objectivité tranquille, dans laquelle on n’aurait pu découvrir un grain de vanité, il se borna à murmurer en contemplant son propre ouvrage : « N’est-ce pas 19 ? » Puis il hésita : « Seulement là, à l’épaule… Un instant ! » Il se débarrassa de son veston d’intérieur, revêtit sa blouse blanche, saisit une spatule et lissa d’un coup magistral à l’épaule le tendre épiderme de la femme, qui semblait vivre et respirer. Il se recula encore. « Et puis là », murmura-t-il. De nouveau, l’effet était intensifié par une retouche infime. Puis il ne parla plus. Il avançait et reculait, considérait la figure dans un miroir, poussait des grognements, des sons incompréhensibles, changeait, corrigeait. Ses yeux qui, à table, erraient, distraits et pleins d’amabilité, jetaient maintenant de singulières lueurs, il paraissait avoir grandi et rajeuni. Il travaillait, travaillait, travaillait avec toute la passion et toute la force de son corps puissant et lourd ; chaque fois qu’il avançait et reculait brusquement, le plancher craquait. Mais il ne l’entendait pas. Il ne remarquait pas que derrière lui se tenait un jeune homme silencieux, le cœur dans la gorge, tout à la félicité de pouvoir regarder un maître aussi unique en train de travailler. Il m’avait complètement oublié. Je n’étais plus là pour lui. Seule existait encore la figure, son œuvre, et au-delà, invisible, l’idée de la perfection absolue. Un quart d’heure se passa ainsi, une demi-heure, je ne saurais dire combien. Les instants les plus grands sont toujours au-delà du temps. Rodin était si absorbé, si plongé dans son travail qu’aucun coup de tonnerre ne l’aurait réveillé. Ses mouvements devenaient de plus en plus brusques, presque furieux. Une sorte de sauvagerie ou d’ivresse s’était emparée de lui. Il travaillait de plus en plus vite. Puis ses mains se firent plus hésitantes. Elles semblaient avoir reconnu qu’elles n’avaient plus rien à faire. Une fois, deux fois, trois fois, il se recula, sans plus rien changer. Puis il murmura quelque chose dans sa barbe, replaça délicatement les linges autour de la figure, comme on glisse un châle sur les épaules d’une femme aimée, et respira profondément, détendu. Sa stature sembla de nouveau s’alourdir. Le feu s’était éteint. Alors se produisit pour moi l’incompréhensible, le suprême enseignement : il enleva sa blouse, remit son veston d’intérieur et se disposa à partir. Il m’avait totalement oublié au cours de cette heure d’extrême concentration. Il ne savait plus qu’un jeune homme, qu’il avait pourtant lui-même amené à son atelier pour lui montrer ses œuvres, s’était tenu derrière lui, bouleversé, la respiration suspendue, immobile comme ses statues. Il gagna la porte. Comme il allait la refermer à clé, il me découvrit et me regarda fixement, presque méchamment : qui était ce jeune inconnu qui s’était glissé dans son atelier ? Mais l’instant d’après, il se rappela et vint à moi comme honteux. « Pardon, monsieur », commença-t-il. Je ne le laissai pas poursuivre. Je me bornai à prendre sa main avec reconnaissance ; je la lui aurais plus volontiers baisée. Durant cette heure, j’avais vu à découvert le secret éternel de tout grand art et même, à vrai dire, de toute production humaine : la concentration, le rassemblement de toutes les forces, de tous les sens, la faculté de s’abstraire de soi-même, de s’abstraire du monde, qui est le propre de tous les artistes. J’avais appris quelque chose pour la vie.

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