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19 novembre 2021 5 19 /11 /novembre /2021 23:32

J’avais eu l’intention de quitter Paris pour Londres vers la fin de mai. Mais je fus obligé d’avancer mon départ de quinze jours, parce que mon domicile enchanteur m’était devenu incommode par suite d’une circonstance imprévue. Cela se produisit à l’occasion d’un épisode singulier qui m’amusa beaucoup tout en m’ouvrant des vues fort instructives sur la manière de penser de milieux français très divers. Je m’étais absenté de Paris les deux jours fériés de la Pentecôte afin d’admirer avec des amis la merveilleuse cathédrale de Chartres, que je ne connaissais pas encore. Quand, le mardi matin, à mon retour dans ma chambre d’hôtel, je voulus me changer, je ne trouvai pas ma valise qui, durant ces derniers mois, se tenait tranquillement dans son coin. Je descendis et allai trouver le propriétaire du petit hôtel, qui occupait toute la journée, alternativement avec sa femme, la minuscule loge de portier ; c’était un petit Marseillais replet, aux joues rouges, avec qui j’avais souvent plaisanté et même joué au trictrac, son jeu favori, dans l’estaminet d’en face. Aussitôt, il s’agita terriblement et se mit à crier avec amertume, en frappant de son poing sur la table, ces paroles mystérieuses : « C’était donc bien cela ! » Tout en enfilant son veston — il était comme toujours en manches de chemise — et en échangeant ses pantoufles confortables contre des souliers, il m’expliqua la situation ; et peut-être est-il nécessaire, pour la rendre intelligible, de rappeler d’abord une des singularités des maisons et des hôtels parisiens. A Paris, les petits hôtels ainsi que la plupart des maisons particulières n’ont pas de clef pour la porte d’entrée, c’est le concierge 20 qui ouvre automatiquement la porte depuis sa loge, dès qu’on a sonné au-dehors. Mais dans les petits hôtels et les maisons, le propriétaire ou le concierge 21 ne reste pas toute la nuit dans sa loge, et c’est du fond de son lit conjugal — et le plus souvent dans un demi-sommeil qu’il ouvre la porte d’entrée en pressant sur un bouton ; qui veut quitter la maison crie : « Cordon, s’il vous plaît 22 », et pareillement celui qui vient du dehors doit indiquer son nom, si bien que théoriquement aucun étranger ne peut se glisser de nuit dans les maisons. Or, à deux heures du matin, on avait sonné à la porte de mon hôtel, quelqu’un avait proféré en entrant un nom qui ressemblait à celui d’un des hôtes et décroché la clef d’une des chambres qui pendait encore dans la loge, Ç’aurait été le devoir du cerbère de vérifier, en jetant un coup d’œil par la vitre, l’identité de ce visiteur tardif, mais apparemment il avait trop sommeil. Cependant comme, une heure après, quelqu’un, du dedans cette fois, avait appelé « Cordon, s’il vous plaît 23 » pour quitter la maison, mon homme, alors qu’il avait déjà ouvert la porte, avait quand même trouvé singulier qu’un quidam sortît après deux heures du matin. Il s’était levé et, jetant un regard dans la rue, il avait constaté qu’un homme avait quitté la maison avec une valise ; il avait aussitôt suivi, en pantoufles et en robe de chambre, ce personnage suspect. Mais dès qu’il eut observé que celui-ci, tournant le coin, se rendait dans un petit hôtel de la rue des Petits-Champs, il n’avait naturellement plus du tout songé à un voleur ou à un cambrioleur, et s’était recouché tranquillement. Tout excité comme il l’était de son erreur, il se précipita avec moi vers le poste de police le plus proche. On prit aussitôt des informations à l’hôtel de la rue des Petits-Champs et l’on établit que ma valise s’y trouvait bien encore, mais non pas mon voleur qui, apparemment, était sorti pour aller prendre son café matinal dans un établissement voisin. Deux détectives guettèrent le malfaiteur dans la loge de l’hôtel ; quand il revint, sans aucune méfiance, une demi-heure après, il fut aussitôt arrêté. Nous dûmes alors nous rendre à la police, mon hôte et moi, afin d’assister à l’enquête. Nous fûmes introduits dans le bureau du commissaire, un monsieur moustachu, ventripotent et plein de bonhomie qui se tenait assis, l’habit déboutonné, devant sa table en grand désordre, où s’accumulaient des monceaux de papiers. Le bureau empestait le tabac, et une grosse bouteille de vin sur la table attestait que l’homme ne comptait pas au nombre des serviteurs de la Sainte-Hermandad, cruels et ennemis de la vie. Tout d’abord, sur son ordre, on apporta ma valise : je devais vérifier s’il n’y manquait rien d’essentiel. Le seul objet de valeur était une lettre de crédit de deux mille francs, déjà largement écornée par mon séjour de plusieurs mois, et qui, bien entendu, ne pouvait être utilisée par un tiers ; elle se trouva effectivement au fond de la valise et n’avait pas été touchée. Après qu’il eut consigné dans le procès-verbal de mes déclarations que je reconnaissais la valise pour ma propriété et que rien n’y avait été dérobé, ce fonctionnaire donna l’ordre d’introduire le voleur ; je n’étais pas médiocrement curieux de contempler son aspect. Et il en valait la peine. Entre deux robustes sergents, ce qui rendait plus grotesques encore son apparence chétive et sa maigreur, parut un pauvre diable passablement déguenillé, sans faux col, avec une petite moustache pendante et un visage morne de souris, visiblement à demi mort de faim. C’était, si l’on me passe cette expression, un mauvais voleur, ce que démontrait bien, d’ailleurs, sa technique maladroite qui ne lui avait pas suggéré de disparaître de grand matin avec ma valise. Les yeux baissés, tremblant légèrement, comme s’il avait froid, il se tenait devant le formidable policier, et je dois le dire à ma honte, non seulement il me faisait pitié, mais j’éprouvais même pour lui une espèce de sympathie. Cet intérêt compatissant s’accrut encore quand un agent de police présenta, solennellement alignés sur un grand plateau, tous les objets qu’on avait découverts sur lui en le fouillant. On ne saurait guère imaginer collection plus invraisemblable : un mouchoir de poche très sale et déchiré, une douzaine de fausses clefs et de crochets de tous les formats retenus par un anneau et qui tintaient musicalement en se heurtant, un portefeuille râpé, mais heureusement pas d’arme, ce qui prouvait au moins que ce voleur exerçait son métier en connaisseur, certes, mais pacifiquement. Sous nos yeux, on commença par examiner le portefeuille. Le résultat fut surprenant. Non pas qu’il eût contenu des coupures de cent ou de mille francs, ni même aucun billet de banque ; il ne recelait pas moins de vingt-sept photographies de danseuses et d’actrices célèbres très décolletées, ainsi que trois ou quatre photographies de nus, ce qui ne rendait notoire aucun délit, sinon que ce garçon maigre et mélancolique était un amateur passionné de beauté et voulait laisser reposer sur son cœur, au moins en effigie, les étoiles pour lui inaccessibles du monde des théâtres parisiens. Bien que le sous-préfet examinât l’une après l’autre, d’un regard sévère, ces photographies de nus, il ne m’échappa point que ce singulier plaisir de collectionneur chez un délinquant de cet acabit l’amusait autant que moi. Car ma sympathie pour ce pauvre criminel s’était considérablement accrue du fait de cette inclination pour le beau, et quand le fonctionnaire, prenant solennellement sa plume, me demanda si je souhaitais « porter plainte 24 », je lui répondis très vite par un non qui allait de soi. Pour l’intelligence de la situation, il est peut-être nécessaire d’introduire ici une nouvelle parenthèse. Tandis que chez nous et dans bien d’autres pays l’accusation en cas de délit se fait d’office, c’est-à-dire que l’État, de sa propre autorité, prend en main la justice, en France, la liberté est laissée à la personne lésée de porter plainte ou non. Personnellement, cette conception du droit me paraît plus équitable que ce qu’on appelle la justice inflexible. Car elle offre la possibilité de pardonner à autrui le tort qu’il vous a fait, tandis qu’en Allemagne si, par exemple, une femme, dans un accès de jalousie, a blessé son bien-aimé d’un coup de revolver, toutes les prières et les supplications du blessé ne sauraient la sauver d’une condamnation. L’État intervient, arrache violemment la femme à cet homme qui, attaqué dans un moment d’excitation, ne l’en aime peut-être que davantage en raison de la passion qu’elle a témoignée ; elle est jetée en prison, tandis qu’en France tous deux, le pardon accordé, s’en retournent bras dessus, bras dessous et peuvent considérer l’affaire comme réglée entre eux. Je n’eus pas plus tôt prononcé ce « non » absolu qu’il déclencha trois réactions. Le jeune homme malingre entre les deux policiers se redressa subitement et me jeta un regard de reconnaissance que je n’oublierai jamais. Le commissaire reposa sa plume avec satisfaction ; il lui était visiblement agréable, à lui aussi, que mon refus de poursuivre le voleur lui évitât de nouvelles écritures. Au contraire, mon hôtelier se fâcha tout rouge et se mit à crier que je ne pouvais pas faire cela, que cette canaille, « cette vermine 25 » devait être exterminée. Je n’avais aucune idée du mal que pouvait faire cette engeance. Jour et nuit, un homme convenable devait se tenir sur ses gardes pour ne pas être volé par ces crapules, et si l’on en laissait courir une, c’était un encouragement pour cent autres. Toute l’honnêteté, toute la probité en même temps que toute l’étroitesse d’esprit d’un petit-bourgeois dérangé dans son commerce faisaient explosion. Il me somma d’un ton grossier et menaçant de revenir sur mon pardon en considération des ennuis que lui avait causés cette affaire. Mais je tins bon. J’avais recouvré ma valise, déclarai-je résolument, par conséquent je n’avais subi aucun dommage, et ainsi tout était réglé pour moi. De ma vie, je n’avais jamais encore porté plainte contre quiconque, et je mangerais à déjeuner un bon bifteck bien épais sans me sentir mal à l’aise si je pouvais me dire qu’un autre n’en était pas réduit par ma faute à l’ordinaire de la prison. Mon hôte riposta avec une véhémence accrue, et quand le fonctionnaire expliqua que la décision ne dépendait pas de lui mais de moi, et que, par mon refus de poursuivre, l’affaire était liquidée, il se détourna brusquement, quitta le bureau furieux et claqua la porte derrière lui. Le commissaire se leva, lança un sourire du côté du personnage furibond qui venait de disparaître et me tendit la main en signe de muette intelligence. Ainsi, l’action officielle était terminée, et déjà je saisissais ma valise pour la rapporter à mon domicile. Mais à ce moment là se produisit quelque chose de tout à fait remarquable. Le voleur s’approcha rapidement et avec une contenance très humble. « Oh ! non, monsieur 26 , dit-il, c’est moi qui vais vous la porter chez vous. » Je me mis donc en route et retournai à mon hôtel, à quatre rues de là, tandis que, derrière moi, le voleur reconnaissant portait ma valise. Ainsi, une affaire qui avait débuté assez désagréablement semblait se terminer de la manière la plus gaie et la plus réjouissante. Mais elle produisit encore, en une succession rapide, deux épilogues auxquels je dois des contributions fort instructives à la connaissance de la psychologie des Français. Quand, le lendemain, j’arrivai chez Verhaeren, il me salua avec un sourire malicieux : « Tu as des aventures bien singulières, ici à Paris, me dit-il en plaisantant. Et tout d’abord, je ne savais pas que tu étais un gaillard aussi fabuleusement riche. » Je ne compris pas immédiatement ce qu’il voulait dire. Il me tendit un journal et j’y lus une prodigieuse relation des événements de la veille, à ceci près que je reconnaissais à peine les circonstances véritables dans cette composition romanesque. Avec un art consommé de journaliste, on racontait que dans un hôtel du centre un étranger de marque — j’étais devenu un homme de marque pour être plus intéressant — avait été victime d’un vol : on lui avait dérobé une valise qui renfermait une quantité d’objets de valeur, en particulier, une lettre de crédit de vingt mille francs — les deux mille s’étaient décuplés au cours de la nuit — ainsi que d’autres trésors irremplaçables — lesquels, en réalité, consistaient exclusivement en chemises et en cravates. Il avait d’abord paru impossible de découvrir la moindre piste, car le voleur avait procédé avec un raffinement inouï et son action attestait une connaissance exacte des lieux. Mais le commissaire de l’arrondissement, « Monsieur Untel 27 » avait immédiatement pris toutes les dispositions avec son énergie « bien connue » et sa « grande perspicacité’’’ ». Sur ses instructions téléphoniques et en l’espace d’une heure, tous les hôtels et pensions de Paris avaient été visités avec le soin le plus exact, et ces mesures, exécutées avec la précision habituelle, avaient amené dans les plus brefs délais l’arrestation du malfaiteur. Le préfet de police avait immédiatement exprimé à ce fonctionnaire modèle son approbation particulière pour cet exploit remarquable ; par son esprit de décision et sa perspicacité il avait en effet donné un nouvel exemple lumineux de la parfaite organisation de la police parisienne. Il n’y avait naturellement rien de vrai dans ce rapport, le brave commissaire n’avait pas quitté sa table une minute, nous lui avions en quelque sorte livré le voleur et la valise franco de port dans son bureau. Mais il avait profité de cette bonne occasion de se faire un petit capital de publicité. Si cet événement avait ainsi pris une tournure réjouissante pour le voleur comme pour la haute police, il n’en fut rien pour moi. Car dès cette heure, le propriétaire de l’hôtel, naguère si jovial, fit tout pour m’en rendre le séjour insupportable. Je descendais l’escalier et saluais poliment sa femme dans la loge ; elle ne me répondait pas et détournait d’un air offensé sa tête de bourgeoise vertueuse. Le valet ne faisait plus ma chambre comme il aurait convenu, des lettres s’égaraient de manière énigmatique. Même dans les magasins du quartier et au bureau de tabac 28 où ma qualité de fumeur enragé me faisait d’ordinaire accueillir en vrai copain 29 , je ne rencontrai plus tout à coup que des visages glacés. La morale petite-bourgeoise offensée non seulement de la maison, mais de toute la rue et même de l’arrondissement se dressait contre moi, parce que j’avais « aidé » le voleur. Et finalement il ne me resta plus qu’à m’en aller avec la valise que j’avais sauvée, et à quitter le confortable hôtel aussi ignominieusement que si j’avais été moi-même le criminel.

Stefan Zweig  Le monde d'hier 1944 

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