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La biographie détaillée de Maxime NEMo (1888-1975) secrétaire général de l'Association JJ Rousseau de 1947 à 1975 . Nombreux textes inédits.

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L'Europe selon Régis Debray

Cent ans et quatre Europes.par Regis Debray
(Extrait du discours prononcé à la Sorbonne en avril 2011,à l’occasion d’un colloque sur le centième anniversaire de l’ouvrage la Crise de l'esprit, de Paul Valéry.)

Etre en mal d’Europe et avoir mal à l’Europe,ce n’est peut-être pas un éternel retour, mais c’est, depuis un siècle, un cycle à deux temps. Le premier (avec le « plus jamais ça » suivant une guerre atroce), c’est celui où les esprits éclairés conçoivent en réaction une Europe pacifiée, posttragique, où les magistrats remplaceraient les soldats, où Kant chasserait Hegel et le doux commerce les affrontements fratricides. Le second (en général après une vingtaine d’années d’efforts constructifs), c’est quand il apparait que l’objet de pensée n’est pas parvenu à se donner un corps, à devenir un sujet collectif auquel un Européen puisse s’identifier, dans son vécu quotidien. C’est la désillusion de Valéry, qui, s’étant fait dès 1919 un inlassable commis voyageur de l’idée de fédération européenne – parcourant toutes les capitales, en prendre acte que « l’Europe n’aura pas eu la politique de sa pensée » – se demande si « tout ceci –l’Europe – ne finira pas par une démence ou un ramollissement général » (Valéry, Cahiers, 1939). Et ce grand Européen, voyant l’axe de civilisation se déporter outre-Atlantique, confie à T.S. Eliott, le poète anglais, en 1945 : « L’Europe est morte. » Son Europe à lui, s’entend, l’inspiratrice et l’institutrice du monde, la fille de la Méditerranée, qui avait jusqu’alors universalisé ses idées et ses idéaux. […] Pour citer un fervent admirateur de Valéry, qui lui accorda des funérailles nationales, […] rappelons-nous les propos ironiques et amers de De Gaulle en 1969. Ce sont ceux d’un homme qui avait scellé avec Adenauer la réconciliation avec l’Allemagne […] : « S’il faut regarder mourir l’Europe, regardons, ça n’arrive pas tous les matins. Après viendra la civilisation atlantique » (Les chênes qu’on abat).
Le désenchantement après l’enchantement est le sort habituel des croyances que Freud qualifiait d’illusions. A savoir, je cite, « une croyance, quand, dans la motivation de celle-ci, la réalisation d’un désir est prévalente, sans prendre en compte son rapport à la réalité ». Les illusions ne sont pas des chimères. Ce sont des vitamines, des sources d’énergie indispensables aux actions collectives.
La croyance en l’Europe unie se distingue de la croyance dans la révolution ou dans la République, par ceci qu’elle fonctionne à l’économie. Le noble désir d’union européenne (plus qu’un voeu pieux, une espérance) est permanent et naturel, comme l’est celui du bonheur ou de l’immortalité. Son objet, lui, sous ce même mot polysémique d’« Europe », a changé de nature au fil des ans, et l’intérêt de prendre en écharpe un siècle plein, 1919-2019, c’est de voir se succéder les configurations. Comme disait Eric Hobsbawm, « il ne peut exister d’histoire unitaire de l’Europe parce qu’il n’y a jamais eu une seule Europe. La différence ne peut être éliminée de notre histoire ». On peut en effet, dans notre court XXe siècle, identifier quatre modèles différents – qui se sont relayés, tout en empiétant l’un sur l’autre. […]
L’Europe n° 1. Celle de Paul Claudel, celle des cathédrales, une paléo-Europe, une queue de comète, si l’on veut. C’est le cadeau de la Providence qu’invoque l’auteur des Souliers de satin dans différents textes d’avant-guerre et qui a pour socle la civilisation chrétienne. C’est le cercle Fustel de Coulanges (avec son fondateur, le catholique Henri Boegner), qui aura une version protestante avec Denis de Rougemont. Le catholicisme par nature est sans frontières, et cette Europe théologico-politique se souvient du Moyen Age, où se combinaient, sur notre territoire, unité et diversité. C’est une formule qui parle aux médiévistes, comme Johan Huizinga ou Jacques Le Goff, lequel pose la question « l’Europe est-elle née au Moyen Age ? » et qui écrit la Naissance de l’Europe, au fond un plaidoyer pour l’Europe de l’avenir.
L’Europe n° 2. Celle de Valéry, dans l’entre-deux-guerres, l’héritière de la république des lettres qui voit Romain Rolland fonder la revue Europe et Julien Benda publier son Discours à la nation européenne. C’était “le noble désir d'Union européenne (plus qu’un voeu pieux, une espérance) est permanent et naturel, comme l’est celui du bonheur ou de l’immortalité.” quand Valéry invitait Huizinga à venir conférencer sur « l’avenir de l’esprit européen ». L’Europe à plusieurs voix des « Décades de Pontigny », du Congrès des écrivains pour la défense de la culture de 1937, avec Heinrich Mann, José Bergamin, Stephen Spender, Jacques Roumain. Quand Adrienne Monnier et Sylvia Beach recevaient, rue de l’Odéon, James Joyce, Stefan Zweig, Hugo von Hofmannsthal et d’autres. Tel fut l’âge d’or de l’Europe proprement européenne, qui fut aussi celui du roman français, comme l’a montré Jacques Lecarme. La Paneurope projetée par l’Autrichien Coudenhove-Kalergi exclut en effet tout protecteur extra-européen.
C’est cette Europe circulatoire, interactive et créative, qui fait dire à de Gaulle dans Les chênes qu’on abat : « L’Europe dont les nations se haïssaient avait plus de réalité qu’aujourd’hui. »
L’Europe n° 3. 1940-1944, celle de Drieu la Rochelle.
Excluant le monde anglo-saxon, c’est la virilité conquérante, l’Europe nouvelle qu’on a effacée des annales alors qu’elle fut le leitmotiv de nombre d’intellectuels et d’académiciens sous l’Occupation. Drieu se définit, en 1942, comme « un patriote européen qui ne croit plus aux petites patries ». Il abhorre les nationalismes, obsolètes et meurtriers. Ce serait, curieusement, ce qu’on appelle aujourd’hui un progressiste. L’Europe, dit-il, prise en tenaille entre la Russie et les Etats-Unis, ne peut survivre qu’en s’unifiant. Or toute fédération suppose un fédérateur, donc une hégémonie. La France, vaincue, ne peut plus hélas assumer ce pilotage. Mieux vaut donc une Europe sous hégémonie allemande que pas d’Europe du tout – de même que, pour nos atlantistes, mieux vaut un Occident sous hégémonie américaine que pas d’Occident du tout. C’est ainsi que le fédéralisme, qui est au départ un pacifisme, se retourne en bellicisme.
Que de noms ici à citer : Fabre Luce (Anthologie de la nouvelle Europe), Bertrand de Jouvenel, Abel Bonnard, Abel Hermant, Jacques Benoist-Méchin, etc. Ce sont les « jeunes de l’Europe nouvelle », c’est la Gerbe d’Alphonse de Chateaubriand, qui veut insérer la France agricole dans l’ordre européen. Tout cela débouchera sur cette division Waffen SS de 7 000 volontaires français, qui prit le nom de Charlemagne sur le front de l’Est en 1944, pour défendre la « forteresse Europe » contre les hordes asiates et bolcheviques. […]
L’Europe n° 4. La néo-Europe de Jean Monnet. La nôtre, celle de l’Homo oeconomicus, de l’euro-zone et de la monnaie unique, dont on a dit tout et son contraire.
Austérité, flexibilité, compétitivité. A cette Europe managériale, la quatrième du nom, il est flagrant qu’on ne
puisse lui donner en exposant un écrivain de grand format, taux d’intérêt, soldes créditeurs et plates-formes de paiement n’étant guère propices à l’inspiration. Elle a droit à des experts, non à des artistes ou des penseurs à longue vue, notre ami Jean-Louis Bourlanges étant l’exception qui confirme la règle. Si l’on se rappelle qu’il n’y a pas de corps politique sans une communauté imaginaire, ce déficit de légende n’est pas de bon augure.
Chacune de ces quatre Europe a sa coloration spirituelle : tantôt catho, tantôt agnostique, tantôt païenne et enfin protestante. Sa métropole d’élection : la Ville éternelle, Genève, Aix-la Chapelle ou Francfort (siège
de la BCE). Sa langue de référence, le latin liturgique, le français pour l’Europe de l’esprit, l’allemand pour celle de l’ordre nouveau, l’anglobal pour sa version comptable et contemporaine (moins de 5 % des documents officiels sont rédigés en français). Et, bien que l’idée européenne laisse toujours dans le flou son périmètre exact (certains, avec la Turquie, l’étendaient jusqu’aux frontières de l’Irak), chacune a aussi sa géographie élective. Elle montre, sur la durée, un basculement du centre de gravité du sud vers le nord, de l’espace méditerranéen, cher à Valéry et à Braudel, vers l’espace carolingien. Tous les centres de décision de l’Europe n° 4 sont au nord : Bruxelles, Francfort, Strasbourg, Luxembourg. Et c’est à Aix-la-Chapelle, dans sa cathédrale, que se décerne depuis 1950 le prix Charlemagne, récompensant chaque année un champion de la construction européenne, parmi lesquels George Marshall et Henry Kissinger.

La religion de l’entreprise

Il n’y a pas de délimitations hermétiques entre ces différentes périodes, et il serait facile de montrer les enjambements de l’une sur l’autre. Après tout, l’Europe de la monnaie a pour emblème le drapeau de Notre-Dame avec les 12 étoiles de l’Apocalypse de saint Jean. 

 

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