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19 novembre 2021 5 19 /11 /novembre /2021 23:25

Au moment où je fis sa connaissance, la ville n’était pas encore aussi complètement fondue en un tout qu’elle l’est aujourd’hui grâce au métro et aux automobiles ; c’étaient encore principalement les immenses omnibus traînés par de lourds chevaux fumants qui assuraient les communications. A la vérité, on ne pouvait guère découvrir Paris plus agréablement que de l’« impériale » de ces larges véhicules, ou des fiacres découverts qui, eux non plus, ne roulaient pas trop fiévreusement. Mais se rendre de Montmartre à Montparnasse représentait quand même encore, à l’époque, un petit voyage et je jugeais tout à fait digne de foi la légende selon laquelle il existait des Parisiens de la rive droite qui n’étaient jamais allés sur la rive gauche, et des enfants qui n’avaient joué qu’au Luxembourg et n’avaient jamais vu le jardin des Tuileries ou le parc Monceau. Le vrai bourgeois ou le vrai concierge demeurait volontiers « chez soi », dans son quartier ; il se créait son petit Paris dans l’enceinte du grand Paris, et c’est pourquoi chacun de ces arrondissements avait son caractère distinct et même provincial. Il fallait donc à l’étranger une certaine force de résolution pour choisir le lieu où il planterait sa tente. Le Quartier latin ne m’attirait plus. C’est là que je m’étais précipité directement à ma descente du train lors d’un court séjour que j’y avais fait à l’âge de vingt ans. Dès le premier soir, je m’étais installé au Café Vachette et, plein de vénération, m’étais fait montrer la place de Verlaine et la table de marbre sur laquelle, dans son ivresse, il frappait toujours avec irritation de sa lourde canne pour imposer le respect. Et moi qui étais hostile à l’alcool, j’avais bu en son honneur un verre d’absinthe, bien que ce breuvage verdâtre ne fût pas du tout à mon goût ; mais jeune et plein de vénération comme j’étais, je me croyais obligé, au Quartier latin, de m’en tenir au rituel des poètes lyriques de France ; par sentiment du style, j’aurais alors volontiers habité une mansarde du cinquième étage dans le voisinage de la Sorbonne, afin de vivre de façon plus fidèle à la « vraie » atmosphère du Quartier latin, telle que je la connaissais par les livres. A vingt-cinq ans, au contraire, je n’éprouvais plus des sentiments si naïvement romantiques, le quartier des étudiants me paraissait trop international, trop peu parisien. Et avant tout je voulais choisir l’endroit où j’établirais durablement mes quartiers, non pas d’après des réminiscences littéraires, mais de manière à faire le mieux possible mon propre travail. Je me livrai aussitôt à un tour d’horizon. Le Paris élégant, les Champs-Élysées ne me parurent nullement adaptés à mon dessein, moins encore le quartier du Café de la Paix où tous les riches étrangers balkaniques se donnaient rendez-vous et où personne, à l’exception des garçons de café, ne parlait français. Les environs tranquilles de Saint-Sulpice, à l’ombre de ses églises et de ses couvents, où Rilke et Suarès habitaient volontiers, auraient eu plus d’attrait pour moi ; j’aurais préféré élire domicile dans l’île Saint-Louis pour être relié également aux deux moitiés de Paris, à la rive droite et à la rive gauche. Mais au cours de mes promenades, je réussis dès la première semaine à trouver mieux encore. Comme je flânais sous les galeries du Palais-Royal, je découvris qu’une des maisons régulières construites auXVIII e siècle par le prince Philippe-Egalité et qui bordent ce gigantesque carré avait déchu du rang d’élégant palais à celui de petit hôtel au confort assez sommaire. Je me fis montrer une chambre et remarquai avec ravissement que la fenêtre donnait sur les jardins du Palais-Royal, que l’on fermait à la tombée de la nuit. On n’entendait plus alors que le léger murmure de la ville, indistinct et rythmé comme le battement incessant des flots sur une côte éloignée ; les statues luisaient dans la clarté lunaire, et aux premières heures du matin le vent apportait des Halles proches un parfum épicé de légumes. Dans ce carré historique du Palais-Royal avaient habité les poètes, les hommes d’État duXVIII e , du XIX e siècle ; de l’autre côté des jardins, en diagonale, se trouvait la maison où Victor Hugo et Balzac avaient si souvent gravi les cent marches étroites conduisant à la mansarde de Marceline Desbordes-Valmore, la poétesse que j’aimais tant ; là brillait d’un éclat marmoréen l’endroit d’où Camille Desmoulins avait appelé le peuple à prendre d’assaut la Bastille, plus loin se trouvait le passage couvert où le pauvre petit lieutenant Bonaparte s’était cherché une protectrice parmi les promeneuses d’assez petite vertu. Chaque pierre, ici, racontait l’histoire de la France ; en outre, la Bibliothèque nationale où je passais mes matinées n’était qu’à une rue de là, et le musée du Louvre était lui aussi tout près, avec ses tableaux, ainsi que les Boulevards avec leur torrent humain. Je me trouvais enfin à l’endroit où j’avais rêvé de venir, en ces lieux où depuis des siècles battait en mesure le cœur brûlant de la France, au centre même de Paris. Je me souviens qu’un jour André Gide me rendit visite et que, s’étonnant de ce silence en plein cœur de la capitale, il me déclara : « C’est par des étrangers qu’il faut que nous nous fassions montrer les plus beaux endroits de notre propre ville. » Et réellement, je n’aurais rien pu trouver de plus parisien et de plus solitaire que cette chambre studieuse et romantique en plein centre du cercle enchanté que constituait la ville la plus vivante du monde.

Stefan Zweig Le monde d'hier  1944

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