Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

La biographie détaillée de Maxime NEMo (1888-1975) secrétaire général de l'Association JJ Rousseau de 1947 à 1975 . Nombreux textes inédits.

Publicité

Correspondance Blanche et Georges Duhamel 1914-1918

https://img.lemde.fr/2018/07/13/0/1469/4074/2034/1440/0/60/0/f99a74e_22877-158t4r2.aisy.jpg

11 novembre 1918 : le Goncourt de la paix

Par Gérard Courtois

  • Ajouter aux favorisIls s’écrivent depuis quatre ans. Tous les jours. Sauf lors de trop rares et courtes permissions. Depuis l’automne 1914, ils n’ont pas eu besoin de fixer le rituel de cette conversation intime. Elle s’est imposée comme un pacte vital. Un jour sans lettre, quand le service postal entre le front et l’arrière a du retard, leur est insupportable. Ils s’écrivent pour combler l’absence, effacer la séparation, se réchauffer l’un l’autre dans cet immense hiver de la guerre. « Il est incroyable de voir comme le manque de courrier contribue à faire sentir le froid », confesse-t-il un soir. « Comme il y a des jours où l’on est las ! Pourquoi nous sépare-t-on si longtemps ? Aurions-nous pu imaginer cela ? », répond-elle.

Georges et Blanche Duhamel se sont rencontrés en juillet 1907. Vingt ans et du talent, elle vient d’être reçue au Conservatoire d’art dramatique, vrai conte de fées pour cette fille d’immigré italien, autodidacte prise en sympathie par une cliente de l’atelier de chapeaux que sa mère et ses trois sœurs ont créé à la mort du père. Elle a déjà choisi son nom de scène, Blanche Albane. Lui a 23 ans, termine ses études de médecine mais consacre le reste de son temps à sa passion pour la poésie.

Avec son ami le poète Charles Vildrac, il a créé l’Abbaye de Créteil, phalanstère d’artistes où se retrouvent en bord de Marne peintres ou illustrateurs (Albert Gleizes, Henri Doucet, Berthold Mahn), musiciens, comme Albert Doyen, et d’autres écrivains, dont René Arcos. Un soir, ils ont organisé une fête et invité des élèves du Conservatoire. Blanche dit des poèmes de Georges. De ce jour ou presque, ils ne se quitteront plus.

Dès l’automne 1914, le médecin aide major Georges Duhamel participe à la première expérience d’« autochir », ces hôpitaux chirurgicaux mobiles

Très vite, elle connaît le succès. Pensionnaire de la troupe d’André Antoine qui dépoussière l’Odéon, elle est remarquée par Sarah Bernhardt, qui lui propose de reprendre, à sa place, L’Aiglon, d’Edmond Rostand. Puis viendra, en 1913, l’aventure du Vieux-Colombier lancée par Jacques Copeau, qui en fait l’un des piliers de sa troupe, aux côtés de Charles Dullin et de Louis Jouvet.

Georges obtient un emploi de chercheur en biologie aux laboratoires pharmaceutiques Comar, à Paris, qui leur assure une honnête aisance et lui laisse le temps de se consacrer à ses aspirations littéraires : il publie de la poésie, écrit trois pièces de théâtre (dont La Lumière et Dans l’ombre des statues, montées à l’Odéon), est sollicité par André Gide pour rejoindre l’équipe naissante de la revue littéraire La Nouvelle Revue française, mais préfère Le Mercure de France, où Alfred Vallette lui propose de suivre l’actualité poétique. Leur Paris est une fête, artistique et cultivée. Ils habitent rue Vauquelin, au Quartier latin.

Le médecin Georges Duhamel (au centre), à Sapicourt, dans la Marne, en  1915.<img src="https://img.lemde.fr/2018/07/13/0/0/1997/1328/600/0/60/0/f93f26f_22834-8te9yc.8n2uq.jpg" alt="">Le médecin Georges Duhamel (au centre), à Sapicourt, dans la Marne, en  1915. ARCHIVES DE LA FAMILLE DUHAMEL

La guerre va brutalement mettre un terme à cet « âge d’or ». Réformé pour cause de mauvaise vue, Georges le pacifiste, l’humaniste républicain, décide néanmoins de faire son « devoir » et s’engage immédiatement dans le service médical des armées. Dès l’automne 1914, il participe à la première expérience d’« autochir ». S’il ne fait pas la guerre, c’est dans ces hôpitaux chirurgicaux mobiles que, médecin aide major, il va en éprouver les ravages et les horreurs, au plus près du front sur la Vesle, à Verdun, sur la Somme, en Champagne enfin, où il se trouve le 11 novembre 1918.

Quelque 1 milliard de lettres échangées pendant la guerre

Le temps n’est plus à la poésie, mais à la prose. Epistolaire d’abord, comme pour les 5 millions de couples séparés par la guerre. Les centaines de millions de lettres échangées pendant quatre ans – environ 1 milliard de lettres, rien qu’entre Français, selon l’historienne Clémentine Vidal-Naquet – vont tenir lieu de cordon ombilical entre le front et l’arrière. Pas un jour ne s’est passé sans que Blanche et Georges ne se racontent leur journée, le temps qu’il fait, leurs soucis ordinaires, leurs tracas matériels, l’état de leurs finances, mais aussi leurs rencontres, leurs lectures, leurs moments d’abattement, leurs bouffées d’espoir. Pas un jour sans qu’ils se chuchotent leur amour, se disent et se répètent inlassablement la tendresse, la confiance qui les lient l’un à l’autre.

Georges : « Tous les jours, c’est une nouvelle arrivée de beaux jeunes hommes, plus ou moins abîmés, écrasés, mis en pièces. On finit par en avoir la nausée et le cafard »

Toute activité théâtrale s’est interrompue au début de la guerre, Dullin et Jouvet sont mobilisés. En 1917, Copeau montera une tournée aux Etats-Unis que Blanche ne suivra pas : quoi qu’il en coûte à sa carrière théâtrale, elle n’imagine pas de s’éloigner de son « Georges bien-aimé ». Quatre ans durant, attentive et chaleureuse, elle va s’occuper de sa famille, de celle de son mari, de leurs amis et notamment de toutes ces femmes dans l’angoisse du drame ou la solitude du deuil.

A partir de mai 1917, la naissance de leur premier fils, Bernard, les rapproche plus encore, chaque sourire, chaque geste, les premières dents, les premiers pas du petit « Bernichon » nourrissant la chronique journalière. Quand Paris est bombardé, à l’été 1918, elle se replie chez une cousine près de Saint-Etienne, puis au Pays basque, à Bidart, chez une amie qu’elle aide à créer, selon la méthode de Maria Montessori, un lieu d’accueil pour des enfants malades ou sans famille.

Elle lui raconte la vie qui continue, à l’arrière. Il lui raconte la mort lancinante, sur le front. Dans l’autochir affluent sans cesse, au gré des combats, ces convois de blessés, de broyés, de morts-vivants, qu’il faut opérer, amputer, trépaner, suturer, « rafistoler », tenter de sauver. « Tous les jours, c’est une nouvelle arrivée de beaux jeunes hommes, plus ou moins abîmés, écrasés, mis en pièces. On finit par en avoir la nausée et le cafard. Le fait de les bien soigner console, seul, un peu. » Et il soigne avec un dévouement et une habileté qui lui valent la croix de guerre, distinction rare pour les non-combattants. Mais qui n’efface en rien la désolation, sans cesse, de « replonger dans tout ce sang et toute cette chair misérable », ni cette sensation, à l’été 1918, de « devenir une machine opératoire », abattant « la besogne » pendant des heures, de jour comme de nuit, jusqu’à « l’abrutissement ».

Blanche relit et fait publier les chroniques de Georges

Peu à peu, dans les moments d’accalmie, par petites touches, par petites scènes, la littérature le rattrape. Mieux que ses lettres, avares de détails que la censure pourrait lui reprocher, les textes qu’il commence à écrire lui permettent de partager, mais aussi d’exorciser le spectacle qui est son ordinaire, cet « enfer », cette « boucherie », ces « malheureux hurlant », ces salles « regorgeant d’une souffrance houleuse et confuse où la mort travaillait à mettre de l’ordre ». Blanche devient sa première lectrice, commentant, recopiant, mettant au propre, transmettant ses récits aux revues et journaux, bientôt les rassemblant en un premier volume, Vie des martyrs, publié en mars 1917 par Le Mercure de France.

Georges : L’autochir, « c’est le premier grand atelier de réparation que l’homme blessé rencontre au sortir de l’atelier de destruction »

Ces chroniques simples et nues, ces portraits de poilus brossés au plus près de la douleur, la compassion du médecin au chevet de cette « pauvre humanité » rencontrent immédiatement l’éloge de la critique et l’émotion du public. Encouragé par cet accueil, Georges Duhamel poursuit sur sa lancée. En avril 1918, sous le pseudonyme de Denis Thévenin, il publie Civilisation, reportage en 14 épisodes en direct de l’autochir, au long des « nuits passées à ramer contre ce torrent de sang et à y repêcher des épaves ». Il témoigne de la déchéance des corps, il honore l’abnégation des âmes.

L’autochir, écrit-il, « c’est le premier grand atelier de réparation que l’homme blessé rencontre au sortir de l’atelier de destruction qui fonctionne à l’extrême avant. On apporte là les pièces les plus endommagées de la machine militaire. Des ouvriers habiles se jettent dessus, les déboulonnent en vitesse et les examinent avec compétence, comme on ferait d’un frein hydro-pneumatique... » Et Georges, moraliste, s’insurge contre l’idée que cette guerre serait « l’expression la plus élevée d’une civilisation toute industrielle ou scientifique », quand il n’y voit qu’une « explosion de haine » : « La civilisation n’est pas dans toute cette pacotille terrible ; si elle n’est pas dans le cœur de l’homme, eh bien ! elle n’est nulle part. »

Le succès du livre est immédiat, comme en témoigne la scrupuleuse recension par Blanche des critiques vibrantes de la presse : « La laideur et l’atrocité de la guerre éclatent à chaque page », écrit Le Temps. C’est le livre de « la piété française », salue Le Figaro. « Ce grand et beau livre portera témoignage devant l’histoire contre cette abominable guerre et pour notre peuple héroïque », s’enthousiasme L’Eveil.

Après l’anxiété, l’espoir de la fin du conflit

Le 11 novembre, ils échangent leurs 2 404e et 2 405e lettres. Depuis des semaines, depuis que les Allemands refluent devant l’offensive générale des Alliés, l’anxiété a cédé, peu à peu, devant l’espoir, puis l’impatience. Blanche, le 6 septembre : « Les nouvelles militaires continuent à être extraordinaires. Peut-on se laisser aller à l’espoir ? » Georges, le 1er octobre : « La paix bulgare tourne un peu toutes les têtes. Même le patron, si calme, parle d’être chez nous dans six mois ! » Blanche, le 6 octobre : « Propositions de paix de l’Allemagne. Que c’est troublant, mon Dieu ! J’ai peur que ce soit encore un coup d’audace de l’Allemagne pour obtenir un armistice... Cette “bonne nouvelle” est aussi angoissante qu’une mauvaise. » Georges, le 12 octobre : « Patience, mon cœur ! La grande épreuve tire quand même à sa fin. »

Blanche, le 30 octobre : « Nous avons eu aujourd’hui la nouvelle de la capitulation de la Turquie. Je vois la paix, je la touche, j’y pense à chaque minute. »

Jusqu’au bout, ou presque, Blanche refuse de céder à une joie prématurée. Le 13 octobre : « Depuis hier, j’ai entrevu la fin de la guerre, j’y ai pensé sérieusement comme une chose possible, en faisant de grands efforts pour y croire. Tu reviendrais. Je t’aurais chaque jour à moi comme autrefois. Il vaut peut-être mieux continuer à ne pas y croire. » Le 29 octobre : « Dis-moi, nous allons bien vers la paix, n’est-ce pas ? On ne peut plus faire autrement. » Le lendemain : « Nous avons eu aujourd’hui la nouvelle de la capitulation de la Turquie. Je vois la paix, je la touche, j’y pense à chaque minute. » Le 2 novembre : « Comment avons-nous pu attendre pendant quatre ans ces nouvelles-là ? »

« Mon amour, cette fois c’est vrai »

Et Georges lui répond, partagé de son côté entre la paix qui approche et la mort qui ne lâche pas prise. Le 30 octobre : « L’air et le soleil, aujourd’hui, sentaient la paix et le cher retour entre vous deux » – son épouse et son fils. Le 3 novembre : « Oui, nous allons vers l’armistice. Mais les dernières heures sont longues et la vue des derniers blessés me paraît plus tragique que jamais et me rend presque malade. Ah ! Quand ce sera le dernier blessé ! » Le 7 novembre : « La délivrance approche à grand pas. On vit dans une attente des nouvelles absolument comparable à celle des premières heures de la guerre. »

Le même jour, Blanche répond à sa lettre du 3 : « On ne pouvait plus espérer que les événements tourneraient ainsi et cela nous rend méfiants, on n’ose y croire encore. Je pense comme toi que les dernières heures sont atrocement longues quand je pense à ceux qui tombent maintenant, à ceux qui tomberont encore avant que ce soit vraiment la fin. » Le 10 novembre encore, Blanche ne parvient pas à chasser ses derniers doutes : « Quelle attente ! Ils accepteront, n’est-ce pas ? Mais vraiment, peut-on être sûrs de leur bonne foi ? »

Blanche à Georges, le 11 novembre 1918<img src="https://img.lemde.fr/2018/07/13/0/0/4560/5856/600/0/60/0/b08c7a9_22945-44u2xv.6gzwl.jpg" alt="">Blanche à Georges, le 11 novembre 1918 COLLECTION HISTORIAL DE LA GRANDE GUERRE-PÉRONNE (SOMME) / PHOTO AURÉLIEN ROGER

Le 11 novembre, enfin, leurs deux lettres se croisent, également magnifiques. Celle de Blanche : « Mon amour, cette fois c’est vrai. Nous n’avons pas vu encore les journaux, mais depuis ce matin le canon tonne, les cloches de tous côtés sonnent si doucement, si gravement. Il fait si beau, si beau. Mon Georges bien-aimé, est-ce bien vrai ? Est-ce possible ? Je serai bientôt près de toi et nous ne nous quitterons plus. » Bonheur total, bonheur voilé toutefois : « Crois-tu que je ne puis m’empêcher de penser à ce jour en Allemagne. Qu’ils doivent être tristes ! J’ai tant cru que ce serait nous ! Oh ! non, je n’espérais pas un si beau jour. C’est peut-être parce que nous n’avons pas été trop orgueilleux que nous avons gagné. Je voudrais que ce jour soit beau pour le monde entier. »

Et celle de Georges, depuis l’autochir : « C’est fini, mon cœur, les hommes ne se massacrent plus ! La journée, brumeuse, a été toute de gaieté grave. Ce soir, tout le camp a ses lumières sorties et on a illuminé les baraques garnies de branches de pin. C’est humble, touchant, presque triste et grondant de soulagement et d’enthousiasme qui n’ose pas encore se lâcher. Les cloches ont sonné dans les villages. Nous avons offert le champagne aux blessés. Il y en a quelques-uns qui ne survivront pas. Je ne peux pas les regarder sans avoir le cœur déchiré. » Lui aussi songe à l’Allemagne, sans reproches ni haine : « Les prisonniers allemands chantent, paraît-il, dans les coins. J’en ai vu plusieurs éclater de rire en lisant les affiches officielles de l’Armistice. Est-il vrai que, dans sa détresse, leur pays doit connaître aussi une joie imprévue : celle de la régénération, de la révolution ? » « Voilà, conclut-il, cette première journée de paix qui s’achève. C’est incroyable ! Notre patience touche à sa fin, mes deux amours. »

Le 9 novembre, Guillaume Apollinaire succombe à l’épidémie de grippe espagnole, cette redoutable infection pulmonaire qui ravage alors l’Europe et y fera 2,3 millions de morts

Il ajoute deux lignes, en post-scriptum : « Apollinaire est mort de la grippe ces jours-ci. J’en ai été frappé et chagriné. » Le poète, en effet, n’aura pas connu la paix. D’origine polonaise, il s’est engagé dans l’armée française en décembre 1914, artilleur puis fantassin, avant d’obtenir sa naturalisation en mars 1916, quelques jours seulement avant d’être grièvement blessé à la tempe par un éclat d’obus et trépané. Sa longue convalescence et sa santé désormais fragile ne l’empêchent pas d’écrire sans relâche – Le Poète assassiné en 1916, Vitam impendere amori en 1917, Calligrammes, publié au printemps 1918 par Le Mercure de France en même temps que Civilisation – ni de faire jouer sa pièce Les Mamelles de Tirésias, ni de se faire le chantre de toutes les avant-gardes artistiques du moment.

Georges à Blanche, le 11 novembre 1918<img src="https://img.lemde.fr/2018/07/18/0/0/9921/7360/1920/0/60/0/124699f_2956-d9icbe.u0kgb.jpg" alt="">Georges à Blanche, le 11 novembre 1918 COLLECTION HISTORIAL DE LA GRANDE GUERRE-PÉRONNE (SOMME) / PHOTO AURÉLIEN ROGER

Mais le 9 novembre, à 38 ans, Guillaume Apollinaire succombe à l’épidémie de grippe espagnole, cette redoutable infection pulmonaire qui ravage alors l’Europe et y fera 2,3 millions de morts (dont 210 000 en France) en quelques mois. En fin de journée, il repose chez lui, au dernier étage du 202, boulevard Saint-Gemain, entouré de sa femme, la « jolie rousse » du poème final de Calligrammes, et de ses amis Picasso, Max Jacob, Cendrars, Cocteau...

Dans la chambre mortuaire, tous entendent la foule, sur le boulevard, crier « A bas Guillaume ! ». Télescopage surréaliste : ce n’est pas le poète qu’ils conspuent, mais l’empereur d’Allemagne dont on vient d’apprendre l’abdication. Voilà donc Georges Duhamel « chagriné », mais pas accablé. La modernité et les audaces d’Apollinaire ne sont pas vraiment à son goût, plus classique : en 1913, dans sa chronique du Mercure de France, n’avait-il pas qualifié sans ménagement Alcools de « boutique de brocanteur »...

Le dernier Goncourt de la littérature de guerre

Les armes se sont tues. La fureur des quatre années de guerre laisse place à une sorte d’hébétude. Georges, quelques jours après l’Armistice : « Je suis dans un état d’esprit bizarre. Je ne sais que faire de mes journées. Je suis un peu vague et abasourdi. Jamais je n’ai été aussi dépaysé. » Et Blanche, en réponse : « J’éprouve comme toi en ce moment une impression d’ennui. J’acceptais mieux la séparation quand je savais que ta seule place était auprès des victimes que la guerre faisait chaque jour. Maintenant, je pense que ta seule place est auprès de nous et je n’ai plus de patience. »

Georges Duhamel, à gauche, à Mesgrigny (Aube).<img src="https://img.lemde.fr/2018/07/13/0/0/2333/2338/600/0/60/0/2a3159e_16525-1ppxpu4.zef1.jpg" alt="">Georges Duhamel, à gauche, à Mesgrigny (Aube). ARCHIVES DE LA FAMILLE DUHAMEL

De la patience, pourtant, il va en falloir. Car la démobilisation de quelque 5 millions de soldats, ajoutée au passage de l’état de guerre à l’état de paix, à l’organisation parallèle des troupes d’occupation en Allemagne et à la reconstruction des régions dévastées par les combats et l’occupation, va représenter une entreprise considérable qui prendra un an, voire deux. Georges et Blanche n’attendront pas aussi longtemps. Le 15 mars, il est de retour à Paris où elle le rejoint le lendemain. Depuis trois mois, habité par cette « idée fixe », il s’est démené et a fait jouer toutes ses relations pour hâter sa démobilisation.

Georges, le 21 novembre : « Qu’ils le gardent, leur prix, je m’en bats l’œil, et comment ! »

Il est vrai que Georges Duhamel est désormais un écrivain célèbre. Le 11 décembre, un mois exactement après l’armistice de Rethondes, Civilisation a obtenu le prix Goncourt au 4e tour de scrutin, par 6 voix contre 4 à Kœnigsmark, de Pierre Benoit. C’est le dernier Goncourt de la littérature de guerre (après Gaspard, de René Benjamin, en 1915, Le Feu, d’Henri Barbusse, en 1916, et La Flamme au poing, d’Henry Malherbe, en 1917), le premier Goncourt de la paix retrouvée, avant que l’on change de registre en 1919 avec A l’ombre des jeunes filles en fleurs, de Proust.

Quand son nom commence à être cité parmi les lauréats possibles, Georges affecte le plus grand mépris pour ces glorioles littéraires : « Les succès qui flattent la vanité ne m’ont jamais paru aussi dangereux. J’ai une œuvre à faire », écrit-il en juin. Et, le 21 novembre, bravache : « Je devine les machinations menées par une foule de mufles pour incliner l’Académie Goncourt à m’oublier. Mais qu’ils le gardent, leur prix, je m’en bats l’œil, et comment ! » Blanche en rajoute : « Toutes ces histoires de prix sont ridicules et je suis furieuse à l’idée qu’on vient nous en parler à nous qui y pensons si peu et que cela nous force à y penser un peu, malgré nous. C’est vexant. »

Georges abandonnera la médecine pour l’écriture

Ni l’un ni l’autre, pourtant, ne bouderont leur plaisir. Le 31 décembre, il se rengorge : « Mon succès est fort et profond. Vallette [directeur du Mercure de France] est débordé de commandes, il arrive chaque jour quelques centaines de bouquins qui sont évaporés tout de suite. » « Les Civilisation arrivent par centaines et sont demandés par milliers », s’enflamme-t-il le 11 janvier. Et deux jours plus tard : « Le Mercure a touché le produit de la belle vente de Civilisation en Amérique. Vers le mois de février, j’aurai au Mercure de 16 000 à 20 000 francs en compte. » Quant à Blanche, elle s’agace que la mention du prix ne figure pas sur la couverture du livre et tient le compte scrupuleux des retirages, dix-huit à la fin janvier, vingt-cinq en mars.

Le Goncourt n’a pas encore le pouvoir de rayonnement qu’il prendra ensuite. Mais, comme le notera Georges Duhamel trente ans plus tard (dans La Pesée des âmes), « il était, dès ce temps, la distinction la plus propre à mettre un écrivain dans une lumière soudaine et vive ». De fait, il va abandonner toute activité médicale pour se consacrer entièrement à la littérature.

Deux sagas romanesques notamment – Vie et aventures de Salavin au fil des années 1920, puis la Chronique des Pasquier dans les années 1930 – lui vaudront, à l’époque, un succès considérable et des honneurs qu’il ne dédaignera pas : directeur du Mercure de France et académicien en 1935, secrétaire perpétuel de l’Académie française en 1944, président de l’Alliance française en 1947.

Quant à Blanche, elle retrouvera le Vieux-Colombier en 1920, au retour de Copeau d’Amérique, connaîtra ses derniers succès dans Shakespeare (Le Conte d’hiver) et Tchekhov (Oncle Vania) avant de quitter définitivement la scène en 1925 pour accompagner la carrière de son mari et l’éducation de leurs trois fils.

 Bibliographie
Correspondance de guerre 1914-1919, tomes 1 et 2, de Georges et Blanche Duhamel, éditions Honoré Champion, 2007. Remarquable réalisation éditoriale, préfacée par Antoine Duhamel et établie par Arlette Lafay,
Civilisation, de Georges Duhamel, Le Mercure de France, 1918,
Couples dans la Grande Guerre, de Clémentine Vidal-Naquet, Les Belles Lettres, 2014.

Publicité
Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article