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19 octobre 2011 3 19 /10 /octobre /2011 14:01

Le 22 juillet 1940 il note dans son Journal qu’il est à Saint Julien de Concelles chez les parents de Winnie qu’il appelle désormais « Vonvon » et c’est de là qu’il reconstitue sa bibliothèque, dont certains éléments ont été récupérés auprès de sa première femme à Aix et qu’il commente au jour le jour les événements comme nombre de ses amis : Romains, Bloch ; Rolland et tant  d’autres…Cette même année le Figaro a lancé du 9 mars au 56 avril une enquête auprès des jeunes combattants « L'enquête du Figaro apparaît en tout cas comme l'une des premières tentatives d'instaurer un dialogue entre l'arrière et l'avant. Le lien entre les deux univers est certes ténu, et il ne sera guère question que d'exposer des goûts littéraires en répondant à une série de questions rassemblées selon trois axes :

-        Avez-vous emporté et recevez-vous des livres ? Lesquels ?

-        Les raisons de votre choix ?

-        Que lit-on autour de vous : romans, récits historiques, essais, poésie. périodiques ?

-        Révélez-vous vos auteurs préférés à vos camarades ?

-        Quels jugements portent-ils sur eux ?

-        Avez-vous des discussions littéraires ? »

* Je renvoie ici vers le livre de Pierre Frédéric Charpentier et plus particulièrement sur le chapitre qu’il intitule :   Vivre au front et à l’arrière : les intellectuels en guerre ; le temps suspendu de la drôle de guerre 3. La lecture comme un refuge une enquête du Figaro sur les lectures des écrivains mobilisés. On y lira avec intérêt les réponses de Marcel Arland, Maurice Betz,  André Breton, Maurice Fombeure, Roger de Lafforest — prix Interallié 1939 —, Claude Mauriac, Armand Petitjean ou Raymond Queneau.

 

En 1941, trois textes méritent de retenir notre attention, une lettre de son ami Pierre Menanteau*qui décrit de façon sobre mais dramatique la situation de son Académie et la désorganisation de tout un système où l’urgence n’est plus aux « Fêtes de l’Esprit » d’autrefois, (on retrouvera la même tonalité dans la lettre de Lucienne Gosse après la mort de son mari René Gosse, Doyen de l’Université de Grenoble): 

Inspection Académique de l'Eure,                                                          Evreux le 18 janvier 1941

Bien cher monsieur,

Je réponds très tardivement à votre lettre, et m'en excuse très sincèrement; depuis la mort de M.Cockenpot, j'assume les fonctions de Directeur de l'EN. en même temps que d'Inspecteur d'Académie et mes loisirs sont devenus rares.  - que d'événements depuis votre dernier passage à Evreux... Notre ville, vous le savez, a beaucoup souffert; tous les quartiers commerçants sont détruits. Si les établissements sont par bonheur intacts - j'entends les établissements de l'enseignement public, car les écoles privées sont en ruines, ainsi que le séminaire et l'évêché - j'ai eu le regret de voir complètement anéantie notre Ecole Annexe, où l'on faisait un travail si intéressant. ce pauvre M. Cockenpot a été tué le 9 juin au moment où il arrivait à la Préfecture; j'ai du annoncer à sa veuve la terrible nouvelle, et dans la nuit même j'ai dû enterrer  moi même le corps de notre chef sans cercueil (impossible d'en trouver alors...) dans la tranchée du jardin  de notre Ecole Normale....Nos établissements , y compris le mien, sont occupés; seul est libre le lycée de garçons où logent mes élèves, où les collégiennes ont également leurs cours.: la place donc, me fait entièrement défaut; nous n'avons plus de salles de réunion; cependant aux beaux jours, nous pourrions peut-être organiser une séance au palais de Justice, ou ailleurs. Nous n'aurons bientôt plus que deux promotions d'Ecole Normale, l'une chez les garçons, l'autre chez les filles; nos 3èmes viennent de passer leur brevet Supérieur et s'apprêtent en effet à nous quitter, pour aller faire leurs stages pédagogiques?

Je suis très sensible à l'éloge que vous faites de nos établissements; vous avez vous même contribué avec toute votre foi et tout votre talent à l'œuvre que nous essayons d'y accomplir; vous ne serez pas oublié n'en doutez pas; plus d'un instituteur, plus d'une institutrice retrouvera, dans son souvenir, le timbre, la chaleur de votre voix.

Veuillez, bien cher monsieur, agréer l'expression de mes vœux sincères, et de mes sentiments très sympathiquement dévoués.                                                Pierre Menanteau  

 

*Pierre MENANTEAU naît le 22 décembre 1895 au Boupère, dans le bocage vendéen. Il consacre sa vie professionnelle à l'enseignement. Poète, mais aussi romancier, essayiste, auteur de contes, d'anthologies et de florilèges, critique littéraire, peintre, il entretient une correspondance avec des hommes de lettres aussi divers que Georges Duhamel, Jules Supervielle, Gaston Bachelard, Max Jacob, Maurice Fombeure, Tristan Kingsor, Maurice Carême...

Il décède le 7 avril 1992 à Versailles. Il est inhumé à Péault, en Vendée, lieu où chaque année il passait une partie de ses vacances en famille.

L’autre texte plus analytique rédigé par Nemo  sur le pacte germano soviétique s’intitule « prédictions » et porte un regard aigu et acéré sur les événements qu’il découvre depuis ses « caches » successives ; en effet, à partir de 1941, ses courriers sont déposés à la poste restante de Troyes et il n’a jamais la même adresse et il en sera de même pour son ami Jean Richard  Bloch qui devra quitter sa maison de la Mérigote près de Poitiers laquelle sera réquisitionnée en 1943 au titre des biens Juifs et mise en vente. Cette même année 1943, il perdra son ami René Gosse Doyen de l’Université de Grenoble fusillé avec son fils par la Gestapo et les soirées à la « Villa Bérangère » qu’évoque sa veuve Lucienne Gosse dans un livre hommage sont déjà loin. Il trouvera un temps refuge avec son amie chez ma mère à Courcité en Mayenne mais l’Occupation devient de plus en plus insupportable.

Sous forme de prédictions…

N’ayant pas le goût des notations fréquentes, il y a un an que je n’ai rien inscrit sur mon Cahier. Encore, aujourd’hui je ne me risque à donner cette forme à mon jugement qu’afin de pouvoir, un jour, vérifier l’exactitude (ou l’erreur) de ma prévision, toute intuitive.
L’Allemagne a déclaré la guerre à la Russie soviétique et Hitler vient de prononcer un discours dont la presse française donne le compte rendu in extenso.
Le moins qu’on puisse dire de ce discours c’est qu’il  décèle un embarras, d’ailleurs compréhensible !  On sent que la pensée du chef allemand hésite à se préciser – et cela se conçoit !  Pour la deuxième fois au cours de cette guerre, l’orientation  donnée à la politique allemande est si radicalement renversée que l’esprit  de l’homme ordinaire doit être bouleversé.
Ces renversements sont évidemment fort dramatiques ; reste à savoir s’ils se peuvent aisément assimiler !...
Fin Aout 39, le nazisme opère  une conversion doctrinale absolue, en provoquant cette entente avec la Russie qui laissa pas mal de gens à l’esprit droit, ébouriffés. L’Histoire dira plus tard si la Russie – ses dirigeants, bien entendu- n’ont pas commis une faute majeure !
A partir de ce moment le nazisme ne parle plus de la menace que fait peser sur le monde occidental, le marxisme russe ; à partir de cet instant, la notion de la culture humaine et des biens spirituels  qu’elle conserve, ne sont plus en jeu, on appuie au contraire sur les proximités doctrinales ou de faits auxquels aboutissent les deux régimes : le russe et l’allemand.
Cette « fraternité spirituelle » conduit à la campagne de Pologne, l’Allemagne attaquant à l’Ouest alors qu’à la fin de la campagne  et quand les risques sont infimes, la Russie attaque les quelques divisions polonaises qui se trouvent sur la frontière est. La Pologne est « fraternellement » partagée.
Quelques mois après, attaque, mais cette fois opérée par la Russie seule, de l’infime position finlandaise. La Finlande étant un protectorat allemand. Le Reich assiste à la défaite fatale de son protégé et en endosse la responsabilité peu glorieuse.
Six mois après, la France est écrasée et l’Allemagne donne l’assaut à l’Angleterre. En dépit des destructions opérées, elle échoue.
Les péripéties se succèdent, mais en dépit de succès considérables, le débarquement des forces allemandes en Angleterre est différé, et de ce fait le résultat final n’est pas obtenu.
Soudain au matin du dimanche 22 juin, j’apprends que la Russie a déclaré la guerre à l’Allemagne. Je resterai la journée entière  sous l’impression de cette nouvelle stupéfiante, Le soir il se confirme que la déclaration de guerre est l’œuvre  non pas des Soviets, mais de l’Allemagne elle-même ! Dès lors, les perspectives sont tout autre, ou plutôt il existe des perspectives.   
Le nazisme (ou fascisme) a pour essentielle mission de s’opposer à la lutte des classes décrétées par le marxisme. Il veut faire entrer les fonctions antagonistes dans le cadre national pour faire éclater l’idée de nation créée de toutes pièces par la Révolution Française.
Fort de cette conception du rôle des classes divergentes, (….) groupe : les éléments cultivés du pays qui savent le sens de la lutte provoqué par l’antagonisme entre classes et en plus les membres de l’entreprise industrielle moderne qui travaillent soit comme patrons ou dirigeants soit comme techniciens, soit comme ouvriers.
Par l’action régulatrice qu’il prétend exercer, L’Etat nazi qui a besoin de paix à l’intérieur (à cause de sa politique extérieure) – alors que la vie démocratique, basée sur les partis, a besoin elle de paix extérieure mais de luttes internes, (justifiant les partis !) L’Etat naziste préside à l’organisation du travail, la juridiction de ce travail relevant non d’une des parties engagées dans l’action productrice, mais d’un pouvoir qui domine les particularités internes.
Doctrine à coup sûr heureuse si on admet sa sincérité et le moment historique où elle est située. Elle a pour fins, de mettre un terme, au moins momentané – aux interminables conflits nés de la croissance du travail industriel.
Ce parti national socialiste peut sans démentir l’un de ses éléments essentiels, se présenter sous l’aspect d’un parti conservateur ou d’un pouvoir révolutionnaire. Il assure un sort à l’ouvrier et, tout en lui enlevant une liberté abstraite et inefficace, il le fait entrer dans une organisation concrète.
Il exerce sur l’industriel un contrôle qui peut être bienfaisant, puisqu’il a pour effet d’empêcher le désordre provoqué par la liberté infinie du libéralisme. Il peut donc, sans mentir, se présenter à l’observateur impartial comme un principe doué de dynamisme et de nécessaire conservation. Il peut  revendiquer le terme, révolution, comme lui appartenant, ce terme qui d’ailleurs est rarement défini et rarement pensé dans sa réalité.
D’aout 39 à ce 22  juin 41, le Reich a incliné dans le sens de la pesée révolutionnaire en indiquant qu’il luttait, moins contre l’Angleterre que contre le Capitalisme. Il espérait rallier à l’Allemagne, tous les mécontents que les excès du régime du libéralisme économique avaient multipliés.
Si l’assaut donné à l’Angleterre avait été effectif, il est probable que le sentiment révolutionnaire, c’est à dire l’impulsion plus socialiste que nationaliste, l’aurait emporté
A l’intérieur du parti, entrainant un continent dans son ascension. Peut-être aurions nous assisté à un renouvellement de la société européenne, à un rajeunissement des cadres dirigeants. C’est à coup sur, ce qu’entrevoyaient  les partisans des intéressés de la collaboration proposée. Ils tablaient moins sur une position actuelle que sur des perspectives à provoquer après un rejet du conservatisme libéral désuet.
Avec l’échec de la guerre allemande vis-à-vis de l’Angleterre, avec le renversement, vieux de 24 heures, cette prévision passe à l’arrière plan. On sent, tout à coup, que le Reich se trouve dans une position dont il reconnaît l’embarras car lui faut, en dépit de ses victoires indéniables, donner une conclusion à l’aventure, et une conclusion qui ne démente pas ses triomphes. Seule, en effet, un triomphe certain rendra possible l’adhésion des masses populaires qui ont souffert et vont souffrir encore ! Sans doute est-ce devant ce problème de la fin  que se trouvent les dirigeants du monde : Allemagne, Angleterre, Amérique, France et Italie. Car en dépit des positions antagonistes, le problème est le même pour toutes….
C’est pourquoi, il est permis de se demander si des tractations ne vont pas – ou n’ont pas déjà rapproché les adversaires d’hier ? - surtout qu’il convient, peut-être, de ne pas oublier la dramatique aventure de Rudolph Hess, qui n’a pas été exclu de son parti et dont la tentative n’a pas été dénoncée…
Est-ce que les deux puissances : capitalisme, nazisme, sentant l’égalité de leurs forces – et leur épuisement !- ne vont pas décider d’arrêter leur querelle en « orientant » la guerre vers la conclusion vainement espérée en 1918 : la destruction de ce qui demeure de puissance révolutionnaire bolchévique du mythe de la révolution « rouge ».
On parle en cet instant, d’une conjonction russo-anglaise… je l’estime peu réalisable pour les mêmes raisons qui empêchent l’union de la carpe et du lapin. La victoire de cette coalition serait négative, car elle laisserait subsister les antagonismes de classes dont l’un des deux associés doit se méfier et dont sans doute il a plus horreur que d’une alliance avec le nazisme !
En admettant qu’une telle incohérence soit possible et devienne victorieuse, le dynamisme révolutionnaire du pari « rouge » mordrait immédiatement sur le capitalisme exsangue anglo-saxon. Celui-ci sait son degré d’épuisement et ce que serait son impuissance contre un assaut venu en même temps de l’extérieur et de l’intérieur. Le Prolétaire n’accepterait d’entrer dans la lutte qu’à la condition de voir « sa » révolution s’accomplir. Les chances conservatrices sont trop faibles pour se permettre une seconde expérience !
Au contraire les diverses idéologies (religieuses, morales, sociales) qui composent ce monde occidental ont intérêt à ce qu’un pouvoir effectif  veille sur leur agonie, et peut-être, est-ce ce rôle de gardien des forces « civilisatrices » de l’Occident que sa victoire limitée par un échec va faire adopter à Hitler. Ce qui reste de vigueur capitaliste n’hésiterait pas à accepter cette position, à la servir  passant l’éponge sur les destructions opérées.
En face de cette pure hypothèse, que peut valoir le phénomène russe  même si on le suppose vigoureusement soutenu par son allié chinois ?
Impossible de répondre avec certitude. Il est probable  que les Soviets joueront encore sur deux tableaux, faisant, à l’intérieur, intervenir la puissance du slaviste, et à l’extérieur celle de la révolution prolétarienne.
Sans évidemment l’affirmer, on peut prévoir que le Russe moyen sera sensible au premier argument comme on peut être sûr que l’ouvrier, à quelque nationalité qu’il appartienne ou éprouvera davantage l’efficacité du sentiment de classe que celle de son nationalisme. En Allemagne, en Angleterre, les masses prolétariennes seront « troublées » au contact de l’idée russe. Mais on ne fait pas une telle guerre avec, seulement, des forces sentimentales ! Il faut des cadres techniques égaux ! Que valent ceux de l’URSS ? Et jusqu’à quel degré seront-ils « engagés » dans ce conflit ?  
Il parait difficile d’oublier : 1 – Les défaillances de l’armée rouge au cours de la campagne de Finlande ; 2 – quelle ébullition a provoqué, quelques années avant la guerre, « l’épuration » des cadres de l’armée ; 3 – Qui a le pas en Russie, du technicien ou du politique ?
Autant qu’une estimation puisse se faire, elle parait devoir être nettement défavorable à l’URSS.
D’ailleurs ne serait-ce point cette entreprise « aisée » que les forces de l’autre camp, redevenues unifiées, vont tenter, afin de sortir de l’imbroglio du conflit, et ne risquons nous pas de voir, la défaite russe achevée rapidement, Hitler proposer une paix qui sera alors acceptée avec gratitude. Il serait, naturellement, entendu, que ce n’est pas au chef de l’Allemagne belliqueuse mais au sauveur de la civilisation occidentale que l’on se fie.
Il se pourrait que, dès cet instant le scénario soit réglé car la question qui risque de devenir la plus importante est celle concernant la façade dont il convient, avant tout, de dissimuler les lézardes profondes. Tout ce qui : en France, en Espagne, en Italie est « bien pensant », tendances monarchiques, conservatrices, cléricales (le silence de la Papauté est peut-être l’indice d’un travail réel ) tout ceci accepterait une fois de plus l’appui du monde financier et acclamerait dans Hitler le sauveur des forces « spirituelles ».
A la base de ce « malentendu » ainsi dissipé  il resterait une classe ouvrière repliée sur elle-même et qui serait la grande vaincue de l’expérience guerrière.

Maxime NEMO  le 23 juin 1941

Dans un troisième  texte, à un mois d’écart, il  s’insurge contre un Jean Luchaire sur le rôle des intellectuels et des universitaires qui auraient conduit selon l’allié d’Otto Abetz à  la débâcle actuelle. On pourra s'étonner de trouver ici ou là des échanges ou des réponses polémiques aux journaux de l'époque comme "les Nouveaux Temps" de Luchaire. Pourquoi le fondateur des « Nouveaux Temps » est-il devenu le collaborateur vénal des années noires ? Ce journaliste connu, qui rêvait depuis longtemps d'avoir « son » quotidien, qui avait milité très tôt en faveur du rapprochement franco-allemand, pensa, l'Occupation venue, que le moment était arrivé de réaliser le rêve de sa vie : être le « patron » d'un journal qui défendrait la politique française d'Abetz et donc de la fameuse liste noire d’ « Otto ».Mais lisons plutôt la réponse de Nemo à l’article de Jean Luchaire, rédacteur des nouveaux temps pour avoir la tonalité de cette échange très courtois et plein de civilités mais qui ne semble pas avoir fait l’objet d’une réponse.

Maxime Nemo , 5 av. Porte de la Plaine  Paris XVè  ce 21-7-41

Monsieur,

Votre article paru dans les « Nouveaux temps » du 20 juillet dernier, traite une si grave question (« l’Université et la France de demain ») que je vous demande d’intervenir, à titre privé, dans ce conflit.

Depuis 1920, je suis, dirai je, le collaborateur bénévole, sur le plan esthétique de l’université française. A ce titre déjà, la question m’intéresse.

Voulez vous me permettre de vous demander si vous êtes vraiment certain, Monsieur, que la France d’hier était sur le point « d’étouffer » sous le poids de l’intelligence ?  L’ayant parcourue pendant 20 ans, je suis d’un avis opposé. Et je connais l’Europe aussi, en particulier l’Allemagne. Je crois même avoir écrit, en 27, le premier livre français sur l’Allemagne nouvelle. Nous ne chercherons, si vous le voulez bien, la preuve de l’intelligence ni chez les avocats, ni même excusez-moi parmi des milieux d’écrivains. Si nous cherchons notre réalité sociale, sous l’angle intellectuel, c'est-à-dire parmi les chefs d’entreprises, les industriels, le haut commerce, les ingénieurs et l’armée, nous trouverons dans ces éléments des techniciens – et encore (les événements ne l’ont que trop prouvé !) pas au courant des découvertes les plus récentes, mais peu d’esprits aptes aux idées générales. Nous ne trouvons là que de l’intelligence médiocre puisque particularisée. C’est au contraire cette médiocrité intellectuelle, qui, au contact de l’épreuve, a révélé sa médiocrité et je partage ici, l’opinion de que Déat, exprimait dans un article de l’œuvre, il y a quelque temps, dans lequel il prétendait, que nous avions été vaincus par un défaut d’intelligence. Nos diverses techniques ont été manifestement inférieures et ce sont elles les responsables, et uniquement elles. Si nos techniciens n’ont pas encore compris et n’ont pas le courage d’assumer la responsabilité  de leur déficience, leur décadence, dans l’Europe future, nous entrainera.

Je n’ai cessé de glorifier la double exaltation de l’Esprit et du Corps ; concevant le sport comme le développement physique acheminant l’être humain vers la double Beauté, spirituelle et corporelle, je considère que la part faite à la vie entière était insuffisante.

Il me semble cependant excessif de rendre encore le Sport ou le « non-sport » responsable de notre défaite ou de la formation des caractères. Il est une cause profonde, que votre article ne signale pas : la déchéance des caractères rendue fatale par la vie telle qu’elle a été « donnée » par l’autre après guerre. Dans cette vie de facilités, l’esprit sportif était, inopérant que l’esprit tout court. Et la sacro sainte Famille prônée par nos thérapeutes vichyssois est, ici directement responsable de cette décadence. Elle a dissout par l’adulation dont l’enfant était l’objet, le peu d’énergie privée ou collective  dont l’Ecole avait pourvu l’enfant. La vie veule a engendré des cadres veulent. Mille témoignages sont venus à moi de cette désagrégation opérée par l’élément familial qui ne dédaignait pas, parfois, de faire appel  à l’influence politique pour que la résistance d’un éducateur fût brisée. 

Que je sache, Monsieur, il y avait sur le front des Flandres, en mai 40, dix divisions anglaises ! Je n’ai pas appris qu’elles aient mieux tenu que les nôtres et je n’ai jamais entendu dire que l’éducation sportive  ait fait défaut chez les anglo-saxons. Je ne pense pas non plus que les générations mobilisées  en 1914 aient été plus sportives que celles de 39.Ce sont cependant elles qui ont opéré le redressement de la Marne et elles étaient pourvues d’une éducation pour le moins aussi livresque que celle qui sévissait à la veille de la dernière guerre ?

Ce qui vient d’être vaincu en nous, c’est une image du bien être particulier, égoïste. On ne transforme pas un sybarite en Spartiate  à l’aide d’un ordre de mobilisation ! Et lorsque le principe de la vie gratuitement aisée atteint – en se développant progressivement-  l’élite ou, au moins l’élément qui dirige un pays, on ne doit pas être surpris que l’état de crise qu’est l’état de guerre, dévoile impitoyablement  l’amollissement particulier et général.

La présence ou l’absence du grec dans les programmes ne permettra de « faire des hommes »

Qu’à la condition que les questions d’ambiance sociale  ne soient pas opposées à la formation de l’esprit, du cœur – et même du muscle ! – que bien des éducateurs tentaient  de réaliser, mais leur œuvre était constamment recouverte par la marée toujours montante de la vie non-énergique, voulue par les influences  économiques, familiales, politiques…pour ne citer que celles-ci !

Si, avec raison, nous concevons l’être jeune comme celui qu’il nous appartient de vraiment former, encore faudrait-il que la « touche » soit juste, sinon, comme en peinture, tout le tableau sera faux !

Je vous serre très cordialement la main, Monsieur en vous priant de croire à mes sentiments les plus distingués.   

Maxime NEMO

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