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19 octobre 2011 3 19 /10 /octobre /2011 14:21

Chapitre XI

Les contradictions d’une époque

 

-        Le paradigme de l’existence : Existentialisme

-        Le refus de l’engagement politique

-        Les sphères d’influence : Vichy (Luchaire ) anticléricalisme (Mauriac et Teilhard)  (socialisme (SFIO, R.Gosse, L. Chirac, E.Testut ), communisme (JR.Bloch)

franc maçonnerie, gaullisme ( R.Capitant ) ,protestantisme (E.Perochon)

-        Quel Occident ? Dans le sillage de P.Valéry ou de H. Massis.

-        Un récit inachevé : « Occident Terre de l‘homme »

-        Humanisme et Ecologie : le dernier combat

 

Les peuples vont là où les pouvoirs les conduisent.                        Charles Péguy

Dans un article d’un récent numéro d’Europe d’avril 2010, Margaret Teboul rappelle bien que «  Les années trente sont un moment-charnière, un moment de crise où prend fin un monde dans lequel l'idéalisme avait encore droit de cité et dans lequel les philosophies de l'existence marquées du sceau du tragique adviennent, mais justement à propos de la religion ».

C’est la lecture attentive et critique de Nemo dans les années 20 à 30 qui vont forger en lui ce paradigme de l‘existence dans le sillage de ses maîtres Brunschvicg et Bergson dont il possède déjà tous les ouvrages. Bien sûr c’est en humaniste athée qu’il interviendra toujours dans les débats sur la place de la religion et notamment dans ses deux essais : « l’Acte de Vivre » et dans un inédit : « Réplique à l’abîme ».Souvenons nous avec Margaret Teboul que «  Léon Brunschvicg et Henri Bergson publient respectivement « Les Progrès de la conscience dans la philosophie occidentale » en 1928 et « Les Deux Sources de la morale et de la religion » en 1932. Comme Husserl dans la conférence de 1935 sur « La Crise de l'humanité européenne et la philosophie », tous deux tentent de répondre à la crise des années trente par un élargissement « historique » de leur philosophie ».Nemo a longuement dialogué avec Brunschvicg puis avec Gilson sur la critique de la science au nom de la vie. Il a été évidemment très impressionné par ses lectures de  Spinoza qu’il cite régulièrement lequel  à l'issue du désastre des guerres de religion différenciait dans son « Traité théologico-politique » la religion des ignorants et celle des philosophes. Comment imaginer que Nemo resterait à l’état de la problématique que s’étaient fixés Bergson comme Brunschvicg qui veulent tous deux remettre l'Europe dans la marche du progrès en envisageant la spiritualité comme une réponse à la crise des années trente, c’était le vrai combat de Maxime Nemo, reste à savoir comment ?

Rappelons les deux thèses en présence, pour Bergson : « L'humanité est comparée à un homme dont le corps aurait connu un accroissement considérable du fait du développement des sciences et des techniques, mais dont l'esprit n'aurait pas changé ». Quant à Brunschvicg, il souligne « les écarts entre les potentialités de la raison et ses réalisations en faisant de « l'exigence de spiritualité », la condition de la sincérité est la dernière chance de salut pour une humanité réconciliée avec elle-même. Plus enclin à suivre la thèse de Brunschvicg  empreinte d’anticléricalisme que celles de Bergson qui propose un retour au mysticisme ou celle d’un Jacques Maritain un Etienne Gilson. Je renvoie pour cela à l’article d’Europe (1)

 Le vocabulaire philosophique de l’existence proposé par la revue Esprit va aider Nemo dans ses essais philosophiques à se positionner dans le débat et notamment dans ses correspondances avec Teilhard de Chardin. On a vu que c’est vers la reconstruction des grands mythes qu’il propose de se tourner.

(1)   NAISSANCE DU PARADIGME DE L'EXISTENCE par MARGARET TEBOUL in Europe 972 avril 2010

Il m’a été difficile de trouver dans la lecture de ses correspondances une allusion directe à l’existentialisme comme « doctrine philosophique d'après laquelle l'homme se crée et se choisit lui-même en agissant » même si sa lecture de Sartre a été essentielle dans son parcours.  C’est plus vers les premiers penseurs de l’existence que sont Pascal, Kierkegaard, et surtout  Nietzsche et Dostoïevski que Nemo va se forger sa propre opinion. Il n’est plus là hélas pour nous répondre à cette question sur la primauté à l'existant et à son expérience directe de l'existence par rapport à la réflexion métaphysique sur l'essence de l'être. Un jour peut-être un doctorant se penchera sur ses Essais philosophiques qui traversent le siècle.

C’est sans doute lors des conversations avec Cioran dans les années 70 que Nemo a pu développer ses positions par rapport à Roger Garaudy qui selon Lepp dépeint l'existentialisme comme une "maladie", une philosophie déconnectée du réel [...] un subjectivisme, une philosophie de ratés » La polémique entamée par le marxiste Henri Lefebvre dans son « Existentialisme»  en 1946, était née d’un chapitre « Pourquoi je fus existentialiste et comment je suis devenu marxiste ». Alors pourquoi Nemo ne fut ni existentialiste, ni marxiste à proprement parler ?

On sera étonné en effet de suivre pendant ces 87 années ce baladin du monde occidental et de ne jamais le trouver engagé ni dans un Parti socialiste (même au PSU comme son ami Bloch)  ou Communiste comme Martinet, oscillant en toute indépendance mais jamais indifférent aux contradictions de son époque comme le montrent son journal et ses correspondances. Pourtant des zones d’ombre subsistent que l’on dévoile peu à peu au détour d’une lettre, ou dans une carte postale parfois d’un télégramme laissé dans une Poste restante. Les envois autographes nous renseignent aussi sur les relations les plus ouvertes que Nemo entretenaient avec le monde des Lettres et de l’université française.

La plume acerbe court dans ses chroniques littéraires et il ne manque jamais de s’en prendre aux plus célèbres comme Mauriac à qui il reproche son cléricalisme ou Romains d’avoir délaissé son talent de poète unanimiste pour une prose parfois « pornographique » (sic)

On ignore s’il a été approché par la Franc Maçonnerie et j’ai peu de témoignages à ce sujet même si nombre de ses contacts « en étaient » comme on dit aujourd’hui.   

Celle adressée à Jean Luchaire, fils de Julien Luchaire. Rappelons qu’il était né le 21 Juillet 1901 à Sienne (Italie) et qu’il fonda en 1927 "Notre Temps". Il  rencontre lors d'un voyage en Allemagne, Otto Abetz.

Après l'Armistice, Laval le charge de renouer avec Abetz qui a épousé sa secrétaire.

Il est rédacteur en Chef du "Matin", et lance en Novembre 1940 un quotidien du soir Les "Nouveaux Temps". Son beau-frère est H. Filipacchi du service Librairie des Messagerie Hachette. C’ets lui qui protège pendant la guerre Simone Kaminker (future Simone SIGNORET) et il sera le fondateur et Président de la Corporation de la Presse Française. En 1944, en Allemagne il lance un nouveau journal destiné aux Français du STO : « La France ».Il est condamné à mort le 22 Janvier 1945.

Se réfugie en Italie avec sa fille Corinne Luchaire actrice de cinéma, ils sont arrêtés, elle est emprisonnée jusqu'en 1946, et décède en 1950(elle écrira  ses souvenirs: "Ma drôle de vie » en 1949 Jean Luchaire est fusillé le 22 Février 1946.

En prison il s'est converti au catholicisme, et il écrit:" Apologétique"(réunions de méditations et de commentaires) Bien sûr il s’agit d’une lettre polémique de juillet 1941 en réponse à l’article de Luchaire dans « les Nouveaux Temps » sur le rôle de l’Université, problème que Nemo connaît bien depuis plus de vingt ans pour l’avoir côtoyée et animée de l’intérieur quand il y enseignait à Strasbourg par exemple,   et sur laquel il a des positions très arrêtées.

 

 

 

Maxime NEMO 5 av. Porte de la Plaine  Paris XVè  ce 21-7-41

Monsieur,

Votre article paru dans les « Nouveaux temps » du 20 juillet dernier, traite d’une si grave question (l’Université et la France de demain) que je vous demande d’intervenir, à titre privé, dans ce conflit.

Depuis 1920, je suis, dirai je, le collaborateur bénévole, sur le plan esthétique de l’université française. A ce titre déjà, la question m’intéresse.

Voulez vous me permettre de vous demander si vous êtes vraiment certain, Monsieur, que la France d’hier était sur le point « d’étouffer » sous le poids de l’intelligence ?  L’ayant parcourue pendant 20 ans, je suis d’un avis opposé. Et je connais l’Europe aussi, en particulier l’Allemagne. Je crois même avoir écrit, en 27, le premier livre français sur l’Allemagne nouvelle. Nous ne chercherons, si vous le voulez bien, la preuve de l’intelligence ni chez les avocats, ni même excusez-moi parmi des milieux d’écrivains. Si nous cherchons notre réalité sociale, sous l’angle intellectuel, c'est-à-dire parmi les chefs d’entreprises, les industriels, le haut commerce, les ingénieurs et l’armée, nous trouverons dans ces éléments des techniciens – et encore (les événements ne l’ont que trop prouvé !) pas au courant des découvertes les plus récentes, mais peu d’esprits aptes aux idées générales. Nous ne trouvons là que de l’intelligence médiocre puisque particularisée. C’est au contraire cette médiocrité intellectuelle, qui, au contact de l’épreuve, a révélé sa médiocrité et je partage ici, l’opinion de que Déat, exprimait dans un article de l’œuvre, il y a quelque temps, dans lequel il prétendait, que nous avions été vaincus par un défaut d’intelligence. Nos diverses techniques ont été manifestement inférieures et ce sont elles les responsables, et uniquement elles. Si nos techniciens n’ont pas encore compris et n’ont pas le courage d’assumer la responsabilité  de leur déficience, leur décadence, dans l’Europe future, nous entrainera.

Je n’ai cessé de glorifier la double exaltation de l’Esprit et du Corps ; concevant le sport comme le développement physique acheminant l’être humain vers la double Beauté, spirituelle et corporelle, je considère que la part faite à la vie entière était insuffisante.

Il me semble cependant excessif de rendre encore le Sport ou le « non-sport » responsable de notre défaite ou de la formation des caractères. Il est une cause profonde, que votre article ne signale ^pas : la déchéance des caractères rendue fatale par la vie telle qu’elle a été « donnée » par l’autre après guerre. Dans cette vie de facilités, l’esprit sportif était, inopérant que l’esprit tout court. Et la sacro sainte Famille prônée par nos thérapeutes vichyssois est, ici directement responsable de cette décadence. Elle a dissout par l’adulation dont l’enfant était l’objet, le peu d’énergie privée ou collective  dont l’Ecole avait pourvu l’enfant. La vie veule a engendré des cadres veulent. Mille témoignages sont venus à moi de cette désagrégation opérée par l’élément familial qui ne dédaignait pas, parfois, de faire appel  à l’influence politique pour que la résistance d’un éducateur fût brisée. 

Que je sache, Monsieur, il y avait sur le front des Flandres, en mai 40, dix divisions anglaises ! Je n’ai pas appris qu’elles aient mieux tenu que les nôtres et je n’ai jamais entendu dire que l’éducation sportive  ait fait défaut chez les anglo-saxons. Je ne pense pas non plus que les générations mobilisées  en 1914 aient été plus sportives que celles de 39.Ce sont cependant elles qui ont opéré le redressement de la Marne et elles étaient pourvues d’une éducation pour le moins aussi livresque que celle qui sévissait à la veille de la dernière guerre ?

Ce qui vient d’être vaincu en nous, c’est une image du bien être particulier, égoïste. On ne transforme pas un sybarite en Spartiate  à l’aide d’un ordre de mobilisation ! Et lorsque le principe de la vie gratuitement aisée atteint – en se développant progressivement-  l’élite ou, au moins l’élément qui dirige un pays, on ne doit pas être surpris que l’état de crise qu’est l’état de guerre, dévoile impitoyablement  l’amollissement particulier et général.

La présence ou l’absence du grec dans les programmes ne permettra de « faire des hommes »

Qu’à la condition que les questions d’ambiance sociale  ne soient pas opposées à la formation de l’esprit, du cœur – et même du muscle ! – que bien des éducateurs tentaient  de réaliser, mais leur œuvre était constamment recouverte par la marée toujours montante de la vie non-énergique, voulue par les influences  économiques, familiales, politiques…pour ne citer que celles-ci !

Si, avec raison, nous concevons l’être jeune comme celui qu’il nous appartient de vraiment former, encore faudrait-il que la « touche » soit juste, sinon, comme en peinture, tout le tableau sera faux !

Je vous serre très cordialement la main, Monsieur en vous priant de croire à mes sentiments les plus distingués.   

Maxime NEMO

Plus tard, on apprendra dans un poème de son ami Henri Vendel extrait d’un de ses recueils de poésies « Chants de Couvre feu » publiés aux Editions du Pavois en 1945 qu’il a dédicacé à son ami  que c’est Maxime Nemo qui a contribué à le faire libérer des geôles nazies. Par quelle intervention par quelles relation cela n’est jamais dit ni cité. Mais rappelons qui était cet Inspecteur général en charge des Bibliothèques sous l’Occupation grace à un Blog qui lui est consacré  http://alifer61.blogspot.com/ :

 «  Je suis de noblesse paysanne. Mes ancêtres labouraient. Et si mon père et mon grand-père vendirent du drap, ce fut par un détour, afin d'acquérir plus sûrement quelques lopins, car la terre, suprême richesse, n'enrichit pas... »

Il fit des études à l'Institution Sainte-Marie de Tinchebray, au Petit séminaire de Sées, à l'école de l'Immaculée-Conception de Flers:

« Mes parents me mirent au collège à 11ans. Pensionnaire, je garde le souvenir des murs.De hauts murs froids, nus, lisses, peints à l'huile, sans un détail où le coeur pût s'accrocher. Des murs épais de pierre dure, sur lesquels le temps même ne semblait avoir prise... Mon enfance désormais se trouvait emmurée. Pour mon bien, pensait-on. Les prêtres qui dirigeaient ce collège croyaient qu'il était bien d'emprisonner l'enfant dans ses études... »

Il obtint la licence de lettres (latin-grec) à l'Université catholique de Paris. Il réussit le concours d'entrée à l'Ecole nationale des Chartes ...............

Henri Vendel sera obligé de quitter l'Ecole des Chartes puisque le 07septembre 1914 , il est mobilisé à Falaise avec le 5e Régiment d'Infanterie puis incorporé au 403e Régiment d'Infanterie... Il sera successivement soldat, caporal, sergent, aspirant, sous-lieutenant...

En 1917 il est cité à l'ordre de l'armée et reçoit la croix de guerre avec deux étoiles et en 1918, il est cité à l'ordre du régiment...,  évacué à la suite d'une blessure par les gaz au Chemin des dames...

Il reprend et termine ses études à l'école des Chartes dans la promotion des démobilisés et y soutient, en 1921, sa thèse: "Etude sur l'abbaye d'Almenèches" de sa fondation à 1599.

La même année, il sera nommé Conservateur de la Bibliothèque municipale et des musées de Châlons-sur-Marne...

En 1922, il épousera Vera Ogloblina (1893.1979)... Il prendra alors dans ses écrits le nom de Nadel (dernière syllabe de chacun de leur nom)....

Voilà un petit aspect donné par Jean BLETON, inspecteur Général des Bibliothèques et de la lecture publique qui s'ajoute à d'autres aussi chaleureux que je rapporterai peut-être un jour dans un de mes articles :

"Je ne pense avoir vu Henri Vendel avant 1945, nos démêlés avec l'occupant nous ayant interdit, à l'un comme à l'autre, en 1943 et 1944, de participer à des réunions de caractère professionnel.

C'est du printemps 1945 que datent nos premiers contacts: l'Inspecteur général qu'il était devenu, entre deux voyages en province, faisait une brève apparition rue Saint-Dominique pour consulter les dossiers des bibliothèques ou se faire chasseur d'ouvrages au profit des dernières nées des bibliothèques, les "centrales de prêt", 8 en 1945 et 9 en 1946............... .

Bibliothèques centrales de prêt à faire vivre, bibliothèques municipales à ranimer ou à créer, quel programme exaltant pour Henri Vendel qui allait mettre toute son énergie, jusqu'à l'avant-veille de sa mort, à le remplir !................. .

Ah ! ce bibliobus,....................... .

............. A travers ses rapports que je viens de relire, des silhouettes de bibliothécaire me sont apparues, des aménagement que je connais ou que j'ai connus au cours de voyages faits avant ou après 1972, sont revenus à ma mémoire, les changements intervenus depuis ses passages me pressant de témoigner en faveur de ce précurseur, de cet apôtre de la lecture publique, dont le nom n'est déjà plus qu'un nom pour tous ceux qui sont entrés dans la profession après février 1949 .

En trois ans et demi, Henri Vendel est passé dans près de cinquante départements................

.......... Non sans fierté il pouvait déclarer en février 1948: "Pour les seules bibliothèques municipales inspectées par moi en 1947, l'accroissement des crédits d'achats de livres a dépassé 6 millions"..............  Evoquer les qualité d'Henri Vendel est sans doute ce qui est le plus facile....... .

Une des rares lettres concernant le différend familial adressée à M.J. en octobre 1949 de Montmorency évoque la mort de Claude et précise que Nicole avait été confiée dès 1947 au couple encore illégitime, Maxime et Yvonne, mais que cette garde leur a été retirée subitement en raison  des propos tenus envers l’enfant. Il convient de citer un passage : « Quant à mon « antisémitisme », il ne m’a pas empêché de refuser en 1943 les propositions qui m’étaient faites par un ministre de Vichy, ceci, à un moment où je ne gagnais pas un sou. Et j’ai répondu en des termes qui pouvaient me faire arrêter, car je disais rudement ce que je pensais sur Laval et sur Pétain. Nous avons camouflé deux personnes juives ; car nous ne sommes pas des délateurs : nous sommes des « humains » avant tout.

Il apparaît que cette lettre était adressée au grand père de Nicole et d’Alain les deux petits enfants de Nemo et donc enfants soit de Claude et Germaine soit du  deuxième fils Christian.

Les activités de « l’Ilôt » on été suspendues pendant l’Occupation et les conférences devenues rares et difficiles à organiser comme en témoignent certains textes. Une lettre de Lucienne Gosse (1) à Maxime Nemo de 1945 après l’éxécution par la gestapo de rené Gosse et de son fils, évoque ainsi les heureux temps d’autrefois à «  la Villa Bérengère » près de Grenoble où l’avenir semblait radieux pour cette famille d’universitaires accueillant dans les années 20 le petit groupe de l’Ilôt .

La Tronche, le 27 février 1945.

Mon cher ami, Merci de la pensée que vous l’avez adressée au moment de l’anniversaire de mon deuil.

Après une si longue séparation, tant d’événements, tous ces deuils, ce n’est pas une lettre qui pourrait rétablir un contact entre nous.

Si je me rends prochainement à Paris, nous pourrions peut-être avoir une entrevue, et si vous venez dans le courant de l’été dans le Sud Est, ne manquez pas de faire un détour à la Villa « Bérengère » où vous serez reçu, non point comme autrefois hélas, mais très amicalement. Lucienne Gosse.

En effet, parmi les amitiés de Nemo, le parcours de René Gosse, venu du Languedoc,  parait  constituer un "modèle".

Très antimunichois, il considéra la signature des accords comme un "coup terrible", une "capitulation" et une "forfaiture"(76 ). Le doyen des sciences se sentit "gaulliste" dès le 18 juin 1940, dénoncé comme tel au gouvernement le 1er juillet. Mais, inquiet de la faiblesse de la position du "général à titre temporaire", surtout sur la scène internationale, il crut sincèrement qu'un fort courant d'opinion pourrait entraîner le maréchal Pétain à quitter la France pour reprendre la lutte contre les Allemands, jetant tout son prestige dans cette nouvelle bataille. Non sans naïveté, mais prouvant ainsi que l'ambiguïté entretenue par Vichy pouvait tromper les plus lucides, René Gosse écrivit donc une lettre "passionnée" en ce sens au maréchal. Lucienne Gosse doute que le destinataire l'ait reçue, mais remarque qu'il fut cependant répondu au professeur de mathématiques que "le maréchal avait lu sa lettre et en avait éprouvé une pénible déception" (77) . Les dénonciations, cette missive et peut-être l'action personnelle de Jacques Chevalier valurent à René Gosse une double révocation universitaire et politique, en décembre 1940, le décret du 17 juillet autorisant les révocations par décret "sans autres formalités"(78) . Déchu de son poste de directeur de l'Institut polytechnique et du décanat, malgré une récente réélection, René Gosse fut remplacé par Félix Esclangon (comme directeur) et Maurice Gignoux (79) (comme doyen).

Privé de sa fonction de conseiller municipal pour "manifestations publiques de sentiments extrémistes" (80) - sa participation à la démonstration imposante du 12 février 1934 (20 à 25000 manifestants dans les rues de Grenoble) n'avait pas été oubliée par ses adversaires

- il ne bénéficia guère du soutien de ses collègues, seul ou presque Maurice Pardé, pourtant pétainiste, lui manifestant "son respect et sa reconnaissance"(81).

Ainsi revenu de ses illusions quant au rôle du maréchal, René Gosse se lançait quasi immédiatement dans l'action clandestine. En aidant d'abord les persécutés du nouveau régime, fonctionnaires révoqués et surtout Juifs qui trouvèrent à « la villa Bérengère » aide, conseils dans une "atmosphère de sérénité" (82), à tel point que de bonnes âmes grenobloises qualifièrent la maison de ghetto (83)

(1)    René Gosse (1883-1943) Chroniques d’une vie française  par Lucienne Gosse (Plon-1963) Lire le bel hommage rendu par son collègue Jean Favard de la faculté des Sciences de l’Université de Grenoble dans les Annales de l’Institut Fourier (Grenoble 1963)   AIF Tome 13 n°2

Entre amertume et désespoir parfois, l’autodidacte Maxime Nemo a-t-il souffert de ne point appartenir à ce cénacle de « la République des Normaliens » comme on le disait alors sous Edouard Herriot même s’il les connaissait fort bien et fut reçu par eux comme un égal. Il aura sans cesse fallu lutter par sa plume et sa ténacité pour convaincre les éditeurs, les élites qu’il fustigeait, les politiques aussi dans son combat pour le retour des cendres de Rousseau à Ermenonville avec le cabinet d’André Malraux ou pour propager ses Manifestes pour défendre les « Valeurs du monde actuel » en 1964 avec le gaulliste René Capitant et René Maheux de l’Unesco.

Nemo passe et refait surface toujours dans la défense de l’Humain, on le voit tantôt aux côtés de Charles Vildrac et d’André Cuisenier aux réunions des « Amis des Hommes de Bonne Volonté », sur les antennes nationales comme défenseur d’un Humanisme tragique dès 1937  ou commentateur de Rousseau en 1947, certaines mauvaises langues comme Guéhenno  diront en aparté à Giono dans une lettre du 14 février 1950 (1) « Je le connais peu ou mal mais j’ai l’impression qu’ il se pousse sur le dos du malheureux Jean Jacques ». Et il ajoute plus loin à l’occasion du bicentenaire du Discours sur les Sciences et Arts, « Je ferai la conférence promise mais je suis peu enclin à m’engager dans l’Association » mais qu’importe, fort de son Comité directeur qu’il a constitué autour de ses solides amitiés littéraires, Nemo va son chemin, même si les Universitaires français patentés, détenteurs du Panthéon Rousseauiste comme Starobinski ou Raymond Trousson et Frédéric- Eigeldinger (qui le connaissait bien) ne le citent même pas dans leur somme, à savoir  le  « Dictionnaire Rousseau » chez Champion en 1970 et cela est bien injuste !

Qu’importe !  La masse de messages de sympathie venus de toutes parts et de tous pays à sa veuve Yvonne Nemo en septembre 1975 et le  vibrant hommage de quelques anonymes qu’elle reçut, tout comme  le bel article de son ami Roger Secrétain, Maire d’Orléans, un Péguyste convaincu  dans le journal «  Le Monde », rendent justice à l’Homme et à son infatigable activité intellectuelle.

Bien sûr on relèvera quelques petites phrases dans un témoignage de Simone Boué, collègue d’Yvonne Nemo et mais surtout compagne d’EM Cioran, qui répond dans une interview à Norbert Dodille : « II y avait aussi un certain Maxime Nemo, c'était son nom de plume, qui était très séduisant, très beau parleur, qu'on a présenté à Cioran, au Flore. Sa compagne qui était professeur de mathématiques, avait un manoir dans les environs de Nantes, extraordinaire, complètement isolé, entouré de très hauts murs, au milieu de vignes. On y allait assez souvent l’été, passer huit jours. Cioran était parfaitement heureux, il passait son temps à élaguer les arbres, à réparer les murs. II adorait travailler avec ses mains. Pour lui, jardin égalait bonheur. Le revers de la médaille, c'était les conversations. Ce Nemo avait des dons mais aussi des admirations qui heurtaient Cioran ».

Quelles sont ces « admirations » qui heurtaient l’invité, je n’en ai pas souvenance,  sans doute à cause de mon jeune âge, éloigné des vraies causeries entre adultes  sans soute sur l’idée d’Occident et de Nation, peut-être aussi d’Europe à moins qu’il ne s’agisse de conversations à bâtons rompus autour de Maistre (dont Cioran avait choisi commenté les textes en 1957) ou les souvenirs d’un Européen de 1948 , Stefan Zweig ce nostalgique, (comme Nemo) d’un Monde d’hier ; les immigrés tunisiens ou libyens n’étaient point encore à nos portes même si les combats pour les Indépendances faisaient rage.

Il faut pout cela relire tous ses écrits et Manifestes sur « l’Occident » par Occident bien sûr il faut comprendre l’héritage gréco-romain et le patrimoine de la civilisation occidentale que vont défendre à leur façon un Francis Delaisi dans « les Contradictions du monde moderne » de 1925,  un Paul Valéry mais aussi un chrétien Henri Massis. Voici la réponse apportée par Nemo  à « Défense de l’Occident » de Henri Massis paru chez Plon en 1927 et qui est bourrée d’annotations souvent rageuses ou dubitatives:

« Je viens de relire un livre d’Henri Massis et les pages de Paul Valéry.

Il est difficile de rencontrer deux esprits plus opposés. L’un vous le savez, est un dogmatique chrétien, l’autre possède l’intellectualité païenne la plus aigüe qui se puisse concevoir.

Cependant, ces esprits reconnaissent le même mal : l’occident perd cette maîtrise qu’il exerçait sur les esprits, et, par les esprits, sur les choses. Mais l’intellectualité d’un Valéry va bien plus loin que le dogmatisme de Massis. Celui-ci demande le retour au mysticisme médiéval, c'est-à-dire à l’unité chrétienne.» Et Nemo d’annoter p.59 :« Pourquoi arrêter l’idée de l’Occident à celle de la latinité ? » ou encore«Pourquoi forcément cette association, salut de l’Occident = salut de l’homme ? «   

Les trois livres « Regards sur le monde actuel », « la Civilisation européenne » et « la Crise de l’esprit »  de Valéry sont abondamment annotés et le portrait de l’auteur du Narcisse y figure en bonne place.

Rappelons en passant que  Valéry se posait dès  1900 la question de comment définir « le monde actuel d'un point de vue global ». Quels en étaient les modalités du jeu politique et des régimes démocratiques ou dictatoriaux. Pour cela, il faisait  une analyse spectrale de L'Europe, de la France et de Paris tout comme Nemo se livrera en 1940 à une « une psychologie de la France »  Si l’on relit « Regards sur le monde actuel » aujourd’hui, et si l’on devait inscrire Valéry au sein d’un des courants des relations internationales on le qualifierait certainement de globaliste. Pourtant s’il y a eu déclin du poids des nations au cours du XXème siècle croire en leurs disparitions semble encore se heurter dans l’immédiat à des aspirations populaires réclamant leur maintien. Comme Maxime Nemo (son disciple ?) Paul Valéry est un personnage complexe. Malgré un dégoût marqué pour le politique et un non-engagement total - mis à part durant l‘affaire Dreyfus, il prend une place à part dans la sphère publique et incarne certains des doutes et des déceptions de son temps, notamment une méfiance à l’égard d’une science en laquelle il plaçait beaucoup d’espoir. Son intérêt pour l’idée européenne semble naître assez tôt. Ainsi écrit- il en 1900 dans ses Cahiers des propos qui résonnent d’une brûlante actualité aujourd’hui : « le monde sera bientôt fait de nations extrêmement étrangères les unes aux autres et très semblables (elles seront donc hostiles) si on n’y trouve pas des liens nouveaux, analogues à l’ancienne chrétienté ou à ce que l’on a nommé plus tard la civilisation européenne »

Sans doute faudrait-il rééditer le texte de Nemo de 1957 « Occident terre de l’homme » qui faisait suite à « Réplique à l’abîme », on aurait ainsi sa trilogie sur la Fonction Humaine. Dans cet Essai de deux cents pages environ, qu’il subdivise en deux parties : « Une éthique de l’homme » puis « De Salamine à Stalingrad » La Conclusion aurait dû s’appeler « Message à l’Humain » en voici un extrait :

S’il devait disparaître, l’Occident serait mort déjà. Je suis le dernier à nier la crise dans laquelle le principe humain se débat ; néanmoins mes raisons de croire à la survivance de ce même principe me paraissent suffisamment fondées pour justifier un état de foi.

Notre situation actuelle n’est pas comparable à ce qu’elle fut au cours du VIè siècle de notre ère. Alors, tout était à terre, et la barbarie triomphante. Or, l’homme s’est relevé de cette épreuve. Les dangers sont loin d’être équivalents. Aujourd’hui le principe humain est présent sur toute la terre. Que, demain un cataclysme ravage, même l’Europe et l’Amérique, il est des coins du globe qui resteront préservés, et la puissance de notre expansion est telle que la disparition radicale de la pensée, et surtout de la pensée humaniste est presque inconcevable. Ce monde « fini » dans lequel nous sommes entrés, nous l’avons peuplé de notre inquiétude, de notre désir – disons bien : de notre prométhéisme. Ainsi que nous l’indiquions, notre « mesure » s’est étendue à la totalité de la planète ; seule une destruction totale de la terre et de l’homme pourrait correspondre à celle de l’inquiétude humaine. Même la folie imbécile des dirigeants hésiterait en présence d’un tel cataclysme. Je sais qu’il est dangereux, surtout pour des fous imbéciles de jouer avec le feu : cependant ceux qui dirigent encore ont eu depuis dix ans, toutes les occasions d’allumer l’incendie ; même Staline a éteint l’allumette au besoin, à deux centimètres de la mèche ; et nous avons vu les Américains encaisser leur défaite en Chine, en joueurs qui risquent une partie de leur avoir, mais non le capital. Je ne sais si la paix, relative, dont on nous fait profiter est définitive ou simplement durable, j’espère que l’appréhension de la catastrophe obligatoire, si le conflit était déclenché, rendra nos dirigeants prudents. Et comme il faut dire d’eux comme je ne sais plus qui, du XVIèè siècle, disait au sujet du Prince : que lorsqu’il ne fait aucun mal il convient de le remercier d’être resté inoffensif ! Nous nous déclarerons satisfaits de ne vivre que sous la menace de notre anéantissement. C’est ce temps de répit qu’il faut mettre à profit pour maîtriser ce qui n’existait pas au VIè siècle : nos chances de destruction ne sont pas qu’extérieures. Nous portons en nous notre propre fonction barbare, incarnée par cette catégorie d’êtres, pour qui le principe de l’argent est tout, et dont le type nous est fourni par l’Américain parfait. Le culte monstrueux du dollar est la signification suprême de cet état d’esprit qui malheureusement menace et inonde déjà, une partie du monde européen. En particulier l’Allemagne est en ce moment immergée par cette masse de faiseurs d’or et il y a en ce pays une planification du bien être qui le rend insensible aux vigoureux appels de la vertu nietzschéenne. Penser que ce grand peuple n’a d’autre pulsation que celle des élections, pour ou contre M. Adenauer, et qu’il est malséant d’y évoquer l’horreur des camps de concentration et de la fulgurance hitlérienne constitue un symptôme alarmant. On regrette que l’Allemagne n’assume pas la responsabilité de ses crimes ; pour ensuite exiger de participer au mouvement qui doit procréer le principe de l’Humain nouveau. Il convient en effet de puiser dans l’état de notre être pour l’arracher à ce présent transitoire. Nous possédons assez le sentiment de notre grandeur pour savoir à quel degré nous dérogeons actuellement à ses exigences ! L’Homme qui nous habite n’est pas ; même il est tout à faire ! Et avec des données que le Rêve d’hier ne pouvait pas prévoir. Nous savons parfaitement qu’à la notion, ou juridique ou simplement civique, s’ajoute une responsabilité économique que l’organisation de la pensée humaniste n’avait pas envisagée. Mais ce que nous savons aussi, c’est qu’il faut partir de l’Humain réel, et non de conjonctions qui ne seraient que celles du rêve pur. Nous opposons les deux termes, car nous entendons que notre puissance d’instituer, si elle part d’un rêve, aboutisse à une concrétisation de ce pouvoir d’imaginer. Peut-être est-ce ce facteur permanent qui nous sépare de l’Orient. (…)  

(…) L’Occident de demain – et ce mot ne peut-être réel qu’étendu à la surface du globe – va se trouver en présence de l’énorme tâche que la science lui confère. Une définition de l’Humain est à extraire des énormes possibilités instituées par l’invention de l’Homme. Hier, dans une certaine mesure, tout pouvait rester à l’état d’idée, même d’idée métaphysique. Cette idée planait au dessus de contingences matérielles que le développement du temps modifiait à peine. Les conditions de vie au XVIIIè siècle, sont à peu près identiques à ce qu’elles étaient au temps de Rome et d’Athènes. La prévision était possible, puisqu’un continu réel l’autorisait. A cette uniformité, notre génie inventif substitue l’infini de nos formes changeantes de vie pratique, de Connaissance. Que sera celle-ci si, demain, le livre de l’Espace s’ouvre devant nos regards attentifs ?...

Il serait imprudent de compter sur une non-transformation de nos mythes, dans une transformation démesurée de la Connaissance, et de nos façons de vivre. L’Homme que nous pensons, ne sera-t-il pas dépassé, demain, par l’ampleur, à peu près imprévisible, des réalisations entrevues aujourd’hui ? Et où se situera la référence valable ? J’interroge le suprême regard des combattants de Salamine  et de Stalingrad. Que demeurera-t-il de réel, de vivant, près de vos tombes associées ? La notion de ce devenir me préoccupe davantage que celle de l’au-delà. Dois-je faire confiance à l’instinct de conservation de la race, et penser qu’il sera supérieur à celui de destruction ? Rien n’est mort, il est vrai, de la fonction première ; mais nous avons introduit le mouvement dans nos façons d’être ; le Temps ne se mesure plus à l’échelle de jadis et selon la permanence d’hier. Le mouvement nous emportera-t-il, désintégrant jusqu’au squelette, jusqu’à la terre des tombes de deux combattants de l’humanité ? Et replaçant la Vie au cœur du tourbillon original, tout, ce qui fut, sera-t-il effacé par ce qui sera ? J’ai toujours pensé que l’angoisse du réel, de la Vie est supérieure – au moins, quelle est égale à celle que le plus pur mysticisme peut éprouver. La position de nos espérances est-elle différente ? Par un effort d’ascétisme et d’élan, le Mystique espère rejoindre Dieu et trouver, dans la béatitude, la récompense de son effort. Aussi haute est notre pensée ; puisque nul ne possède de  certitude définitive. Notre espoir réside dans ce capital de pensée et d’actes que forme notre passé. Ce souffle de Vie peut-être un souffle d’espoir. Je ne sais si sa permanence est « divine » - et pourquoi pas ? – mais estime qu’elle constitue la preuve à laquelle, également, il est possible de croire. Si tout est vain d’une telle affirmation, il est permis de supposer que Dieu lui-même le deviendrait. En ce cas, Prométhée serait, non le démiurge bienfaisant, mais un fou démoniaque entraînant l’espèce vers la plus sordide des aventures. Le mal serait le Maître et les orientaux triompheraient

Je ne sais quelle puissance intérieure se hérisse au contact de ce soupçon. L’idée d’une Forme monte des nuées de l’angoisse éprouvée, celle d’un être nu, juvénile et puissant, dont la présence projette une telle impression de pureté qu’il paraît impossible qu’un tel pouvoir d’innocence réalisée puisse, ne jamais correspondre au mensonge.

Que se cache-t-il donc de mystérieux dans la beauté, qui fasse, à ce degré, soupçonner la présence d’une intention qui attire et fascine ? Peut-être un pouvoir de compréhension à ce point considérable qu’il lui a été possible d’utiliser le mouvement et sa vibration, sans jamais les détruire, ni succomber à leur attraction. En cela réside la puissance de notre Occident et se résumerait en une ligne : Le tout est de comprendre ; mais pour comprendre, il faut aimer.

La Crétinière – 20 septembre 1957.

Je serais tenté de me poser la question de savoir si,  mon parrain mort en 1975, après les contre feux de Mai 68 qu’il a passés loin des barricades dans la rédaction de ses deux  essais sur la fonction humaine  «L’ Acte de Vivre »  et  « Occident terre de l’homme » resté inachevé, aurait polémiqué sur les grands débats actuels du XXIè siècle ?

Je pense bien sûr au combat écologique, cher au premier des écologistes s’il en fut, Jean Jacques Rousseau mais aussi au dialogue qu’il avait engagé avec le journaliste écologiste suisse Franz Weber, pour orienter l’Association vers une actualité brûlante : écoutons ce qu’il lui écrivait en 1971 :

Monsieur, J’ai lu avec infiniment d’intérêt l’article que vous avez fait paraître dans le Monde du 13 novembre 1971 sous la rubrique : «  la défense des sites à l’heure des professionnels » et avec comme sous titre : « Un Suisse dans les Alpilles ». (1)

Vous  ne serez certainement pas surpris que la question abordée intéresse au plus haut point une association qui a Jean Jacques Rousseau comme « patron ».

Notre Association, dont l’activité a été vive au moment de la célébration du 250è anniversaire de la naissance de Jean Jacques se propose de préparer l’autre célébration de, cette fois la mort de J.J.Rousseau, que nous commémorerons  en 1978 sous la forme d’un deuxième centenaire de l’événement.

Nous aurions l’ambition d’ici là de joindre notre activité à celle des divers organismes qui se proposent d’imposer, dans la mesure de leurs possibilités, le respect des choses de la Nature. Nous sommes certains en agissant ainsi non seulement d’obéir à l’injonction de sa pensée, mais cette pensée de la faire revivre en l’introduisant en tant que référence philosophique dans la campagne qui commence en Europe pour la préservation des sites.  

Et Nemo ajoutait en mars 1972 avec des accents précurseurs que ne renieraient pas aujourd’hui les  mouvements « Europe Ecologie » ou « Ecologie les Verts » jugeons en plutôt: 

« L’Association J.J. Rousseau modifie ses perspectives en se proposant d’apporter aux mouvements qui, à travers le monde s’émeuvent devant les diverses forces de spoliation de la Nature, un élément de réflexion philosophique qui parait leur faire encore défaut et en leur proposant de se fédérer afin d’opposer une puissance d’une volonté mondiale aux forces de déprédations qui sévissent autour de nous.

Mais l’originalité de notre action s’étend, car nous estimons que rien d’efficace ne sera accompli si l’ensemble du système éducatif n’est pas « imprégné » par le désir d’établir un principe de référence engageant la responsabilité humaine en lui inspirant le respect de la  Vie. C’est une action à entreprendre dès l’entrée de l’enfant à l’école maternelle. » (…)

(1)    Un Suisse dans les Alpilles par JP Quélin in le Monde des Loisirs et du tourisme du 13 novembre 1971 p.13 ; Un Suisse veut sauver la Provence par Maurice Fabre-Rubrique Environnement ; Le Chevalier des Baux par Nicole Muchnik Le Nouvel Observateur n°366 du 15 novembre 1971 ; Franz Weber, un petit suisse courageux qui prétend sauver les baux de Provence in Feuille d’Avis de Lausanne du 8 décembre 1971

Nemo n’aura eu ni le temps de Commémorer le Bicentenaire de la mort de Rousseau en 1978 ni celui de commenter les deux essais du brésilien José Guilherm Merquior (1941-1991) parus en 1990 sur la théorie de la légitimité sur Rousseau et Weber. Restons sur ce disciple de Foucault et sur la thèse qu’il propose sur le concept de la « littéro-philosophie » pour décrire le rapport très français de nos philosophes (au moins depuis Victor Cousin) à l'excellence littéraire. Ce qui veut dire en, clair qu'un philosophe n'est reconnu en France — à commencer à ses propres yeux — que s'il accède au statut de « grand écrivain », et par là même à celui de « grand intellectuel ». Non parfois sans une certaine dénégation de la réalité. en revanche il n’est pas inutile de relire le chapitre que Daniel Lindeberg a consacré à « l’éternelle trahisons des clercs » faisant ainsi écho à l’ouvrage de Benda commenté pour « Monde » par Maxime Nemo dès sa parution, le philosophe socialiste y rappelle les bouleversements intervenus dans le statut des intellectuels depuis mai 68:        

« Le « pouvoir spirituel laïque» à la française, tel que Paul Bénichou l'a défini, avait ses lois. Mais comme le montre Pierre Grémion dans un remarquable article,(1) il est aujourd'hui en état de décomposition avancée. Grémion date ce processus de 1968. Il s'intéresse en particulier à la figure de Michel Foucault qui est l'homme-orchestre de cette époque cruciale. L'auteur des Mots et les choses proclame que «nous vivons la disparition du grand écrivain» au moment même où, comme le fait remarquer Grémion, il écrème l'École normale supérieure de la rue d'Ulm pour encadrer le Centre expérimental de Vincennes où gauchisme et structuralisme célèbrent leurs noces. Mais peut-on comprendre ces bouleversements sans faire référence à un certain syndrome propre à la haute Université française, bien avant que l'on ne dépave la rue Gay-Lussac ? »

(1)  Pierre Grémion, « Écrivains et intellectuels à Paris », Le Débat, n° 103, 1999.  

Sans doute faudrait-il reconsidérer à l’aune des années Nemo la phrase de Jacques Bouveresse sur le règne des « autophages » « Pour les représentants les plus autorisés de l'intelligentsia « de gauche», être de gauche voulait dire essentiellement s'opposer à toute espèce d'ordre ou de pouvoir politique en place [...] puisque tout « progrès » et toute amélioration sur ce point sont parfaitement illusoires ». Le pessimisme viscéral de l’auteur de « l’Acte de Vivre » se serait retrouvé dans cette formulepubliée un an après sa mort par Jacques Bouveresse dans  le Philosophe et les autophages, Paris, Minuit, 1976. Comme le fait remarquer Daniel Lindenberg ,  on voit bien que « ce tropisme des intellectuels français traverse toutes les époques et les modes ».Mais Nemo serait aujourd’hui plus du côté de Finkielkraut et de Muray que des nouveaux actionnaires enclins au « bougisme » tel que le définit André Taguieff . En effet on peu considérer qu’ une espèce de catastrophe anthropologique aurait eu lieu au cours des années 60 et depuis cette époque, nous aurions cessé d'être de plein pied avec notre culture et avec notre histoire, nous serions devenus des étrangers ou mieux des touristes errant parmi les vestiges d'une très ancienne civilisation, cette civilisation que Nemo cherchait toujours à donner un sens quitte à la rattacher aux grands mythes fondateurs. Nous vivrions sans même avoir le droit de le dire au sein d'une réalité appauvrie.

Pas plus que  Muray, Maxime Nemo ne fut pas un théoricien des idées mais un essayiste et parfois pamphlétaire même s’il dut modérer son propos quand il présidait aux destinées de l’Association Rousseau. Il a très tôt été le témoin d’une époque où selon l’expression de Marcel Aymé "le réel commence à ne plus être ce qu'il était". Le spectacle pour parler comme les situationnistes a commencé progressivement à grignoter la réalité. Et c’est surtout dans l’entre deux guerres qu’il a exercé son analyse la plus aigüe dans des récits de fiction où il met en scène « les Frères Dardenne » ou quand il déconstruit les causes de la débâcle de 1940 dans ses tableaux  très durs et impitoyables où il mêle tantôt la sociologie  et la géopolitique sans jamais tomber dans l’anti modernisme ou le catastrophisme.

On pourrait reprendre à son sujet la critique du philosophe Damien Leguay lorsqu’il dit : « Comment penser un pays qui n'est plus dans une idéologie d'avancée et qui toujours est mû par ce progressisme, cette envie d'aller de l'avant, ce camp du bien qui pense qu'il faut y aller de plus en plus vite même si on ne sait pas où l'on va. De plus en plus vite vers nulle part. Sa problématique du "vers où allons nous " lui donne la liberté de pensée suffisante pour analyser les dérives d'un monde qui perd sa tête ; on rejoint là un Marcel Gauchet sur une démocratie livrée à elle même et qui finalement se retourne contre elle-même » Peut-on dire que Nemo  se situe dans la filiation d’un  Jan Patochka ou d’un Marcel Gauchet et était à la recherche de « la mentalité nouvelle » dont parle aujourd’hui Chantal Delsol dans sa fin du judéo christianisme qui prophétise un retour du paganisme après la parenthèse du nihilisme.

La quête de la vérité dans les questions existentielles par les grecs (la mort de Socrate) et par les chrétiens (le tragique de la mort du Christ) telle est finalement la grande question à laquelle Nemo n’aura eu  de cesse de chercher une réponse dans l’Humanisme et non par la foi.

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