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19 octobre 2011 3 19 /10 /octobre /2011 14:11

Annexes :


 

Chapitre 1 :

Pour se perdre

(récit autobiographique inédit de Maxime NEMO)

Ce soir d’ombre ! Alors que tout décroît et que sous mes pieds nus s’allument deux mondes, je me sens vraiment moi-même car je vais résumer mes aïeux !

Que furent-ils ?

Je ne sais rien au-delà de ce grand père qui fut sergent à Palestro et qui est disparu en laissant le souvenir d’un homme à barbiche blanche et à médailles militaires. Il m’est moins familier que ce passant du métro, l’homme qui fit naître mon père.

Qu’ont-ils été ces hommes de ma race directe ? Celle qui, unilatéralement vient à moi, de fond en moi, cette race qui me traversera pour atteindre mon fils ?  A travers d’autres enfants, je suis l’enfant de leurs amours…. J’ai hanté sans qu’il le sache, le rêve d’un jeune homme qui traversait le vignoble angevin. J’étais déjà vivant ! Et lui pas encore mort !

O mon père, venu de tous les autres pères, père mon prita né ( ?) et venu de tous les autres pères ! Toi qui te situes à tant de générations en arrière, toi dont l’amour donna le souffle à cet arrière grand père qui enfanta le grand père de mon père, ô mon aïeul ! J’étais en toi quand tu pris cette fille à l’ombre du vignoble angevin. Je me perds dans les hommes morts qui n’ont même plus de cimetière.

Les morts ! Si vous n’étiez ce soir dans ma mémoire et dans ma chair, vous ne seriez nulle part. Mais j’existe par vous – ô hommes qui avez accompli votre tâche, puis que chacun de vous s’est rapproché de moi ! Et ma vie se tourne vers vos ombres et je vous remercie du présent qu’elles mont fait.

Vers vos souvenirs, j’agite la main, mes créateurs, moi qui suis ce que vous m’avez fait, jeune, énergique et rêveur comme vous-même avez été. Car je suis aussi le fils de vos rêves ! Race de vignerons, de soldats, de marins car il n’est pas vrai que le rêve doit spontané… Comme la chair, il est un tissu éternel et comme elle, il est immortel, et je plonge en vos essences, en toutes vos essences, chimiques et fluidiques ! Et c’est pourquoi ma pensée amoureuse traverse la terre et se tend ce soir vers ce chinois qui s’éveille, là bas sur un fleuve jaune !

C’est que tel homme en moi revit qui découvrit la Loire jusqu’à Nantes, jusqu’où le fleuve reçoit la décharge d’une eau contraire à son courant et –surpris – commence à s’arrêter. Je suis un homme qui se croyait mort et qui rêvait. Je suis cet homme nu parti par un doux matin de septembre.

Je me suis peu à peu déraciné de la masure paternelle gorgée de fils et de filles, de la masure où j’étais né. Je me suis détaché du père de l’homme grand qui sent la terre et qui a passé sa vie à se prolonger en sept garçons et quatre filles, tous vivants. Regardez ! Lorsque tous les onze, nous courons sur l’étroit domaine ! Je me suis détaché de ce père qui était debout au milieu de sa ceinture d’enfants, dans sa masure, au milieu de sa vigne. Il était grand comme un créateur. Je me suis détaché du père et de la mère qui s’était arrêtée de travailler pour pleurer à son aise.

Vieille aïeule jamais lasse d’enfants, comme si l’enfantement était une joie pour toi, te voici au milieu des enfants tombés de ton ventre, au milieu de ta ceinture d’enfants. Femme au tablier bleu, te voici pour la première fois tombée sur les genoux ! Tu te reposes pour pleurer et le fils de ta douleur et de ta joie, le fils de tes entrailles est debout devant toi, ô femme en tablier bleu – et il pleurerait bien, si les pleurs étaient permis aux hommes.

Et je me suis détaché du père après qu’il eut parlé dans le silence et dans les larmes, après qu’il eut posé ses mains sur mon front et que mon front fût tombé sur sa poitrine où le cœur battait fort, je me suis détaché de cet homme pour toujours et de cette femme à jamais – oh  que tu pleurais de perdre ainsi, pour toujours, à jamais ce fruit jailli de ta grappe féconde ! – et j’ai franchi ce seuil d’où pour la première fois, j’avais aperçu la lumière.

La mère était sortie et faisait de grands gestes d’adieu avec le gonflement de son tablier bleu devant la porte chargée de treilles. J’ai marché à reculons à travers nos vignes ; le sol montait doucement, puis descendait et déjà, le père resté à l’intérieur était perdu pour mes yeux. Je voyais la maison carrée dans le ciel bleu, je ne voyais plus mes sœurs, mes frères… déjà la moitié de ma famille était un souvenir, mais tu restais, tendre et forte femme ! Le vent gonflait ton tablier et te poussait en avant, tu as marché jusqu’au bord du coteau d’où l’on voit les autres coteaux – déjà la maison n’était qu’un souvenir ! – tu as marché jusqu’à ce point extrême de nos terres d’où l’on voit le fleuve, tu n’étais plus qu’un gonflement bleu qui bat de l’aile – ton fils était seul et pleurait – J’ai pris le sentier, celui-ci ; une dernière fois, j’ai tourné la tête, j’ai poussé le cri d’adieu – oh ce cri de ta chair à travers l’espace ! – Et je me suis détaché de ta forme éteinte. Alors tout droit, tout seul, la tête pleine de souvenirs, j’ai suivi le sens du fleuve.

Ancêtre, sens tu comme tu vis ? On dirait que tu n’as jamais été mort. Ton émotion bat dans mes nerfs et j’ai dans la poitrine ce cœur élargi et lourd qui fut le tien en cet instant de ton existence.

Je suis toi.

Je suis cet homme qui suit la Loire.

Je suis vous tous.

Je suis cet homme qui chante à présent en descendant la Loire. Je suis cette femme en tablier bleu qui a repris son labeur, je suis cette mère et mon aïeule qui souffre en cassant des sarments, je suis la femme qui pleure furtivement près de la bouilloire enfumée, je suis le père qui ne dit rien mais qui vient souvent regarder le fleuve, je suis vous tous ô mes aïeux ! Puisqu’en moi votre émoi survit et je suis d’un coup tous les hommes puisqu’un homme en proie aux rêves et aux tourments.

____ - ____

Mort, entends-tu ma voix ? Je suis ce vivant qui t’appelle. Mort tombé dans le gouffre des morts, je suis la vie, avec ses vibrations et sa lumière. Ô  mort, te souviens-tu de la lumière ?...

Tiens ! Voici ma vie, entre ce moi qui, peut-être suis moins loin de toi, mort de qui sait quel siècle  que de ce Chinois qui s’éveille et qui est un corps vivant ?

O mort, remonte jusqu’à la vie visible et laisse moi prendre ta place au sein de la cendre commune.

Voici mes yeux, mes doigts, mon cœur, ce sexe ardent, voici les choses éternelles : la faculté de souffrir et d’aimer, jonche la réalité de mon être de tes mains impalpables et fais corps avec mon corps et mon esprit.

_____ - _____

Je vous dis que rien ne meurt puisque ce fleuve descend en moi comme il descendit en cet homme lointain, puisque mon rêve qui est encore le sien, le voici parti au fil de l’eau…. Il suivra la respiration de plus en plus large des eaux ! Il filera entre les bancs de sable sur le gravier doux où le corps d’un barbeau reluit comme un poignard qu’on tourne, il frôlera des rives herbeuses et d’autres où les saules trainent sur l’eau, comme pour jouer avec elle, comme s’ils avaient une âme enfantine, comme s’il était doux et gai de plonger les doigts dans le courant et de l’arrêter quelque peu !...Je suis le rêve de cet homme, enfant, couché sur le sable, le sable bien chaud de l’été sans le (vendre ?) , et qui rit, qui babille parce qu’une eau claire coule entre ses doigts.

Et je descends le cours du fleuve jusqu’au premier pont, je tourne autour d’une pile avec ma première épouvante- oh le ciel et les gros cailloux !... et la peur de briser son front, d’être le cadavre verdi qui passe insensible et qui coule dans le trou vaseux !.... Ah n’être plus rien qu’un corps mou qui repose sur d’obscurs limons, être quelque chose qui épouvante les poissons, jusqu’à ce que la chair pendante ait tenté la première anguille… Mais l’eau file, le ciel bleu longe des coteaux de gauche et là bas l’aiguille d’un clocher sur des champs de blé. Les vignes, sur la (….) de pierre des murs en escaliers, tendent leurs lèvres rouges jusqu’aux rives du fleuve. Je descends sous l’azur et des cris d’hirondelle. Je ne suis pas, je ne serai pas le cadavre qui descend insensible le cours du fleuve, je suis de la vie vivante, une cohésion aux mille facultés, du passé, de l’avenir en fonction dans le présent, un homme enfin – ce jaillissement de lumière.

Je suis un homme ! D’autres ont dit du mal de toi. Ils ne savaient pas, ils ne comprenaient pas, ils ne le sentaient pas, mais moi, je sens, je comprends, je sais. Je suis la chose formidable que j’ai trouvée ; vivante depuis le premier crime et la première vertu ! Je sui cet être sorti on ne sait d’où, d’un Dieu, d’un limon – qu’est-ce que cela fait ! Qu’importe mon obscure origine : je suis vivant dans les réjouissances populaires, l’allume les soirs de St Jean les feux du coteau, je bois le vin que j’ai fait, je prends la main des belles filles, nous faisons une chaîne d’humains avec les mêmes yeux, les mêmes gestes, la même folie dans les entrailles et dans la bouche, avec le même désir de baisers (……) – ah  je voudrais me ruer vers tant de jeunes croupes ! Et faire surgir de nos instinct accouplés cette joie douloureuse, cette âpre  jouissance, ce mélange où l’on est seul, où l’on est dans cette férocité où l’on étreint avec une tendresse meurtrissante – je ne voudrais que surgisse l’amour et son liquide épais. Mais je ne peux, nous ne pouvons, ô jeunes hommes, ô belles filles ! La bête a dicté sa loi jusqu’à l’amour, je ne peux vous étreindre dans mes bras ni couronner votre jouissance de mon sperme et c’est pourquoi autour de la lumière forte de la vie et de la mon bois enflammé nous dansons d’un même rythme sous les étoiles curieuses.

Sous sommes vivants sous les étoiles qui sont peut-être moins vivantes que nous, qui sont peut-être l’ordre mathématique – mais que nous importent la sagesse et le calcul des espaces illimités !

Que nous importe la connaissance des mondes, l’univers est moins grand que la joie que nous éprouvons de tenir, ce soir, cette nuit, une petite main dans notre paume.

Petite main de la femme dans la main de l’homme ! douce promesse mensongère et cependant sincère, humble réponse des nerfs à l’appel d’autres nerfs, promesse de fusions femelles à la demande des fusions mâles – les langues de l’univers vous nomment en une ou deux syllabes et la mienne qui est latine et grecque a sucré votre doux mensonge en vous nommant l’amour. 

Je suis l’homme né de l’amour et j’intenterais la faute d’Eve et j’en prendrais la responsabilité.je suis parti du Paradis terrestre, glacial et calme et j’ai trouvé la vie infernale et captivante devant moi.  Hardi ! Dieu, ainsi connu n’était qu’un adjudant éternellement invisible ! mais j’ai des yeux, une bouche et ce bas ventre où se répercutent de multiples sonorités, j’ai voulu et je veux  encore la grande vie devant moi, la vie comme un énorme pain à dévorer.

Je suis l’homme et j’ai de la bête en moi. Pourquoi ne prendrais-je pas mon doux frère à la gorge, pourquoi ne ferais-je pas ruisseler son beau sang rouge sous mes dents ? J’égorge l’agneau qui est plus innocent que mon frère, j’égorge le porcelet qui pousse des cris déchirants ! Moi qui donne la vie, pourquoi ne donnerais-je pas la mort ?

Tuer ce qui vous est cher, d’un seul coup, froid et terrible, tuer un corps qui se videra de sang rouge, et le regarder, de la dernière palpitation de la vie à la première atteinte de la mort ! Voir un visage blêmir dont on a baisé tous les traits. Regarder sans comprendre la vie s’échapper et dire à l’aube quand le corps est froid : « Il n’est plus l’être qui m’aimait hier ! L’arme apparente de sa mort est là ; voici la lame de la plaie, voici la lame qui tint la lame ! – Comme tout est sommaire !- Mais où es-tu désir de tuer ? Qui viendrait dirait : «  il était seul auprès d’un mort » et cela ne serait pas vrai et tous les gendarmes du monde ne t’atteindront jamais, fantôme qui présida au meurtre dans ma conscience ! Ö mon frère, douce figure, c’est donc toi ?

Voici ta lèvre décolorée, le soleil qui te faisait bondir hier va te couvrir de mouches bleues. Un jour, deux jours, étendu  sur ma couche, tu garderas l’aspect que j’aimais, puis l’ombre cernera tes yeux, les ailes blêmes de ton nez, tes ongles auront blanchi et la première poussière vivra de ta mort et exhalera son haleine empestée.

Et je n’oublierais pas que je t’aimais – ô mon semblable ! Dites, quelle identité dort en nous ? Non, je n’oublierai pas ta forme, ni ta présence, je te recréerai, ombre ! et de ta vie interrompue, un appel partira vers moi. Alors, je serai l’homme glacé de sueurs sur sa couche nocturne, l’homme qui voile les étoiles diluées se rapprocher de sa conscience pour regarder en elle. « Eloignez-vous astres lucides ! ah ne projetez pas tout  de regards transparents vers mes remords hérissés ou alors expliquez moi ce va et vient du bien et du mal dans mon esprit inquiet ?

J’ai tué, mais qui le dirait ? La terre complice a vu le sang du crime et le soleil a corrompu l’être vivant. J’ai tué mais qui le sait ? Et cette histoire est si obscure qu’elle pourrait s’achever sur un éclat de rire.

Mais j’ai donné la mort et je le sais. J’ai tué la vie. 

L’homme st l’image de l’homme. J’ai donc anéanti mon image. A tous mes amis, un peu de moi-même ne participe plus ! C’est comme s’il me manquait un membre essentiel, ma vie boîte. Je ne vois pas les autres, je me vois ; les autres n’existent pas, c’est moi qui en eux existe toujours.  L’humanité est moi-même à des milliards d’exemplaires. Je suis vaste, je suis matériel ! Je m’éveille

Dans l’éveil printanier, je m’engourdis sous la neige de l’hiver ; le tic tac  de la comtoise est le bruit de mon cœur que j’entends dans l’ombre, le feu de l’âtre est mon rêve qui brûle… Oh comme je suis ample et divers  moi qui me retrouve dans les méfaits, dans les vertus des autres, moi qui suit multiforme  comme la première page  d’un possible dieu : l’article de fond, l’assassinat crapuleux, le départ d’un aviateur vers le golfe persique, la cession financière qui fait crouler le franc  et même et surtout, cet homme qui rêve en parlant à la tribune ou qui dédie des vers à une humanité chimérique.

Et c’est ainsi que le fleuve emporte des rêves, c’est ainsi que n’étant pas un cadavre pourri sur d’autres pourritures, ma vie sensible suit les méandres de l’eau ! et s’enthousiasme et s’affaisse et tourbillonne vers les bas fonds, comme la vase infecte et (……) plus loin, revit, lisse et pure, reflet du ciel bleu, des coteaux et des villages étagés sur leurs pentes tièdes.

Et c’est parce qu’il descendait au fil de l’eau, l’esprit de l’homme qui fut mon « moi » jadis, c’est parce qu’il avait rêvé au fleuve et puis, à cette chose hagarde, inouïe, qui fait presque tout le soleil : la mer ! qui obscurément dans sa conscience traversée par des rêves, montaient et descendaient des possibilités humaines. 

Des îles inconnues nageaient dans sa vision ! Des soleils lointains prenaient la teinte des cuivres rouges de la cuisine. !

Il rêvait ! il rêvait ! Enfermé dans sa tête qui contenait un univers. Il parcourait des immensités maritimes. Cent fois, mille fois, le soleil cuisait son navire de la poupe au beaupré, sans que l’ancre tombât sur un fond sablonneux.

Le navire chargé de voile, courait, courait comme si la ligne horizontale eût été son port et sa fortune, comme si la princesse amoureuse de l’homme eût été au devant du beaupré, comme si sans les fruits de l’orient eussent été au devant du couchant  et les sources de son enfance, où ses yeux aveint contemplé ses yeux, son sourire, cette face qu’il ne connaissait pas et qui le regardait.

 Et ce navire ne cessait d’aller – Dieu ! quels soleils torrides se succédaient en faisant le tour du navire isolé – On savait l’heure à la position  de l’ombre. Comme  un disque qu’on jette à l’eau, le soleil tombait dans une mer lointaine ; l’immensité mourait en changeant de couleurs ; les vagues bistres (….) vertes du matin, les vagues qui roulaient l’indigo du jour plein portaient des carapaces d’écailles rutilantes et le navire fendait un flot saignant.

Puis l’astre mourait, volant la ligne horizontale, les voiles séchées bruissaient doucement, on entendait grincer le chanvre et comme si elle eût été portée  par la brise, la lune montait à travers les haubans. L’air verdissait et devenait aigre. 

L’homme rêvait au ciel plein d’étoiles qui serait sur sa tête et à son étoile. Cet homme n’était plus fait pour les vignes paternelles, ni pour celles d’aucun voisin. Il voyait bien les filles, il les désirait bien, mais plus fort, l’appel de ce qui est au bout du fleuve l’écartant de la vie comme s’il oubliait l’heure d’un rendez-vous en regardant la lune miroiter sur le fleuve lointain.

Il fallait qu’un homme se détachât de la grappe sédentaire, qu’il allât jusqu’au bout de ses rêves pour qu’un jour le rêve en moi revient, prolonge. C’est par cet homme que m’est venu l’amour des quais maritimes, des choses salées et goudronnées qui font fermer les yeux et penser aux balancements du large : qui sais ? Je te ressemble peut-être physiquement, ancêtre ! Et peut-être que si je cuisais sous trente ans de chaleur tropicale, j’aurais ta gueule en terre cuite et ton âme rude et naïve comme tes yeux ;

D’aucuns diront que tu l’as perdu dans des mers inconnues… Non, tu n’as pas sombré matelot ! tu n’es pas mort de la balafre qu’un sabre d’abordage dit en travers de ta gueule cuite, tu n’as pas craché la vie dans un dernier juron , tu as roulé ta bosse à travers les multiples Océanies- Ô voyageur ! tu as vogué sur six mille trois cents mètres de fond ! Tu as vu Christmas, Mam kiki et Tanamotou et la Mer de Corail où se trouve l’Espiritu Sancto…. Qu’as-tu pensé alors ? Tu étais presque au bout de ton rêve ! Car il est presque impossible d’aller plus loin, à moins que de regarder sur sa tête, qu’as-tu pensé marin en voyant tant d’îles sur la mer derrière la fumée de ton brûle gueule ?

Peut-être ne pensait-il pas ! Peut-être éprouvait-il comme une sourde et indéfinissable angoisse. Parce qu’il en était loin et que le rêve est le prestige du lointain, peut-être la forme des choses angevines lui revenait-elle à l’esprit. Là, devant ces rocs plantés de cocotiers, tandis que les pirogues traçaient un sillage sur la verte (…) de l’eau, tandis que le navire reflétait les couleurs de sa coque dans l’eau et que nageaient des choses multicolores, alors que tout était étrange : les cases sous un bouquet de palmiers, cette verdure subite au milieu de l’eau. Le tremblement sur l’eau de l’immense soleil, ces hommes nus qui tendaient des fruits lourds , corps nu des petits enfants  et à quelques encablures de ce calme colorié, la vaste respiration de la mer qui se heurtait aux brisants, alors dans la mémoire du matelot, la forme de chaque chose angevine remontait avec son odeur lointaine : une maison trapue avec des treilles et une barrière fleurie, les trois fenêtres avec leurs pots de basilic, la porte basse de l’étable et sa chaleur subite, le rayonnement de la vigne autour de la maison carrée et, loin la flèche du clocher dardée vers un ciel fin… Il ya avait les morceaux de vignes avec leur mou : celles d’Antoine le forgeron, la vaste bande des Hospices, celles de Mademoiselle Maria chantait à l’église, celles du Cheval Blanc, l’auberge de la route avec la salle de danse… la route venait de Nantes et l’on allait d’ici à Nantes où déjà l’on trouvait le cidre un peu dur qui fait présager le vin blanc.

Le matelot ne répondait pas au geste des canaques qui passaient en pirogue offrant des grappes de fruits contre un morceau de chique, le matelot regardait bouger la lourde fumée de son brûle gueule ; elle montait, mettant entre cet homme et la réalité des choses, un voile vaporeux qui les isolait.

Il entrait dans sa maison. Il revenait de Nantes – Ah il revenait de bien plus loin. Il savait bien qu’ils ne pourraient comprendre qu’on revienne de si loin. Il reviendrait avec ses vingt ans d’absence, et sur son épaule, le sac du marin. Il savait qu’il retrouverait le chemin et ses pierres à peine un peu plus usées. Il savait qu’il gravirait la pente un peu essoufflé et qu’en découvrant la maison s’arrêterait…. 

Tant de choses changent en vingt ans. Les hommes surtout. Il prendrait le chemin qui tourne autour des vignes afin de voir s’il y a quelqu’un « Me reconnaîtront-ils ? ». Jean Guillaume l’aîné : « Voyons quel âge avait-il ? ». Le matelot réfléchit longuement tandis que l’île monte de l’azur sombre du pacifique. Eh ! Il doit ma foi friser la cinquantaine ! «  ce n’est pas possible ! » Le matelot compte sur les doigts : « C’était en nonante trois ! » - Le compte est juste ! Il a tant bourlingué, tant vu d’hommes et de choses. Un choc vide le brûle gueule contre le bastingage, la fine cendre du tabac brûlé tombe à l’eau. Une exclamation guturale (….) part d’une vergue parce que d’un geste machinal le matelot qui est très loin d’ici baisse sa pipe à court tuyau.

Il ferait le tour de la maison et s’il n’y avait personne il rentrerait – sa taille haute toucherait la porte de la cuisine – personne encore  rien que les choses :… la table où l’on était treize à chaque repas, l vaisselier et les faïences vives, le mousquet du père accroché au mur et près de l’âtre la chaise basse de la mère.

Le matelot n’est plus ici, sur cette noix peinte en vert, au milieu de l’océan indigo. Ah les cases, les palmiers, ce commencement de forêt tropicale où l’on trouve dans le fouillis des lianes, l’arbre à pain l’arbre à miel et ces myriades d’oiseaux qui lorsqu’ils s’envolent pour songer aux feux d’artifice , que toute cette réalité est lointaine pour l’homme qui vient – d’un seul coup – sans avoir été préparé – de recevoir l’odeur des murs de cette cuisine où des générations ont vécu. Sait-il ce qu’il ferait alors ? Oui, il croit que dans le silence, il crierait : «  Eh la maisonnée ! » pour attirer quelqu’un, mais nous savons tous qu’il ne dirait rien et que l’homme ramené vers son point  de départ e de là vers son enfance, laisserait tomber son sac à terre et qu’il regarderait en silence. Tout est resté depuis qu’il est parti : »Etait-ce hier ». Le chapelet d’une aïeule encadre une image de Sainte, des écuelles d’étain luisent sur le buffet, à l’angle, le bol où tout petit, il buvait le lait, le bol de son enfance est encore là.

A-t-il tant navigué ? Est-il vrai qu’il ait fouillé les mers de Chine pendant tant de temps que le souvenir des visages familiers se soit lentement effacé ! Comme si les tempêtes l’eussent usé, le visage du père est entré dans l’ombre le premier. Le matelot le sentait disparaître. A chaque rappel, à l’heure du repos, dans le hamac de l’entrepont, ce visage s’enfonçait de plus en plus dans l’ombre. Un jour il s’était perdu et les traits de sa mère avaient suivi. Le marin se rappelait le (….) disparu au cours du dernier typhon car il y avait six mois de cela l’on en causait souvent comme d’un coup dur dont on est fier  d’être sauvé, mais le souvenir des siens était mort. Et voici que soudain renaissait la forme de ces visages, la cicatrice sur la joue du père, l’œil très grand et si doux de la mère, et leurs rides à tous les deux et les vêtements de leurs corps et leur odeur personnelle. « Ils étaient là hier.

Et oui l’ami, que voulez-vous ici ?

Un homme fait  (b a) ?  Interpellé, le marin se retourne son cœur tape dur dans la poitrine. Un homme est en face de lui et le dévisage. Lui, retient le cri qui allait jaillir. Lequel est-ce ? C’est l’un des seins bien sûr mais ce n’est pas l’aîné. Oh ! Celui-là, il l’aurait reconnu – mais celui là perdu dans la bande des huit autres qui le suivaient, lequel est-il ? et le matelot embarrassé demande :

-        Tu ne me reconnais donc pas ?  

L’homme arrive et plante ses yeux comme une lanterne sur son visage. Non, il ne le reconnaît pas. Alors, lui se nomme, donne des précisions, fournit des preuves, jusqu’à ce que l’autre enfin persuadé lui dise : « C’est donc toi ».Alors il le fait entrer et s’asseoir. Le matelot n’ose pas lui demander : « Et toi lequel es-tu ? « - il parle, il parle. Attends, je fais entrer les autres ? «  Crie l’homme et il sort en courant.

Les autres ?  Comment seront-ils sculptés par ces vingt ans d’absence, l’ainé Guilhaume et Calixte, et Saturnin et Georgette et Marie…. Et le père et la mère. Vingt ans d’absence. Le voyageur s’abîme dans le silence que comble cette absence, mais il ne voit plus rien des lieux visités, bien sûr « on bat un peu la campagne en ces instants là ! » et l’homme ne remonte à la surface que lorsqu’un bruit de voix se rapproche. Une troupe entre. Il est pris, serré « Bien sûr qu’on te reconnait ».disent des femmes déjà mûres. Les femmes mentent par charité, par astuce et par enthousiasme.

Des enfants arrivent, les neveux heureux de l’événement et craintifs devant cet homme si totalement inconnu et qu’on dit venir de si loin. Ils ne savaient pas qu’ils avaient un oncle là-bas ! Les mers, c’est plus loin que la mort.

Et chaque femme vient et lui dit en lui présentant son enfant : « Tiens, voilà le mien ! » ou ses genoux se chargent d’enfants rieurs. Il est le centre des exclamations d’un groupe dont il cause la joie. Il permet de revenir sur un passé dont on n’a pas l’occasion de parler bien souvent, les événements ont si communs à tous. Et toutes disent : J’ai épousé celui là, celui-ci : « Tu dois bien te rappeler de mathurin de tout le monde ». Bien sûr qu’il se souvient de l’homme et de son visage, mais il est tout surpris qu’on ne lui parle pas de deux êtres qui manquent plus que tous les autres. – « Où sont-ils ?» 

Et il sent devenir triste comme il ne savait pas qu’on put l’être. Pourtant il faut bien qu’il ait l’air de manger sa part de la joie commune. Il n’ose interroger ces vivants alors il concentre son attention sur leur visage. Il finit par mettre des noms sur quelques uns d’entre eux.

« C’est pourtant vrai, c’est Marie qu’on surnommait la Blonde ! » et il s’excuse : «  Dame, t’avais douze ans ma fille ! »

Elle pousse vers lui son garçon qui me jauge. Le petit être se plante devant lui ; comme ta race s’est prolongée pendant ton absence. La vie a tissé les éternelles toiles neuves et pendant qu’il roulait prisonnier des eaux lointaines, ses filles devenaient des femmes et enfantaient.

La famille n’a plus le même visage et pourtant elle est bien sa famille.

« Et moi me reconnais-tu ? » demande un homme tout jeune..Il hésite. Il faut qu’il reconnaisse pourtant... mais l’homme plus pressé que sa mémoire se nomme et l’absent s’écrie :

-        C’est vrai c’est toi Léon, c’est toi le dernier !

Celui-là était le dernier de l’homme et de la femme qui avaient produit ces enfants de leur père et de leur mère communs, des deux êtres que son angoisse désire et qu’il ne voit plus apparaître. ;

-        «  Voyons, quel âge avais-tu ? »

Un silence se fait. Chacun compte et dit un chiffre et cela fait une explosion de cris. Les femmes rappellent leurs mariages, leurs enfantements, le baptême de leurs petits. C’est un tumulte de dates comparées. Le marin n’entend parler que de choses qui lui sont inconnues et il reste au milieu de ces cris, isolé dans sa méditation douloureuse.

L’accord a fini par se faire, Léon avait quatre ans.

« Quatre ans ! «  Oui ! il se rappelle le bambin pendu aux jupes de sa mère et que le père faisait sauter le soir sur ses genoux. Alors avec un courage énorme il finit par demander :

« Où sont le père et la mère ?

La surprise brise la joie. Un instant, la respiration s’arrête dan ces poitrines. Comment le père, la mère ? Il y a  donc si longtemps qu’il est parti ?

Alors une femme dit doucement à cet étranger :

-« Mais ils ont morts depuis longtemps ! »

Lui se courbe un peu. Son émotion est si visible que les enfants quittent les genoux et que, même le plus petit se met à pleurer.

D’un coup, deux ombres sont entrées dans l’assistance, mais ce sont deux ombres et le visage des vivants reprend le deuil.

Alors, une femme raconte la mort du père tué dans une chute. Quand elle a tout décrit jusqu’à la fin de l’enterrement, le marin relève le front et interroge : « La mère ? » la femme reprend  sa narration. Un mouchoir jaune essuie ses larmes : la mère avait suivi son homme, comme si son homme l’avait appelée de la tombe, comme si leur couple n’aurait jamais dû cesser d’être un couple. La chute de l’homme à six pieds dans la terre avait entraîné cette femme restée jeune. Le poids d’un corps mort avait (….) le sien et tous deux reposaient dans le même repos, à gauche de l’entrée de l’église. Jean, Guilhaume, Calixte Moreau décédé en l’an de grâce 17….. et à côté sur une croix pareille : « Jeanne, Augustine, Marie Renou, son épouse ».

Entre leurs tombes, un rosier rouge fleurissait de mai jusqu’à septembre et jusqu’à novembre lorsque la saison était belle.

_______ - _______

Loin du soleil tropical était cet homme et les primitifs qui passaient au ras du navire, dans leur pirogue rapide, ne pouvaient comprendre pourquoi cette silhouette demeurait ainsi à contempler leur île comme si le mystère de la forêt l’eut fasciné.

La partie la plus tendre de toi-même, matelot, revenait vers ta douce origine. Sans le savoir, tu étais poète puisqu’alors tu célébrais un culte ! Toute poésie a pour base et pour destination cette partie secrète de notre être où vit l’amour de l’indéterminé, de l’impossible à atteindre et à réaliser.

Mais j’ai dit que je n’étais pas mort et je le soutiens encore. Puisque je vis. Après avoir monté et descendu les flots chahutants, après avoir usé ton rêve, le cœur comme du plomb, je suis sûr que tu as remonté le cours du fleuve.

Alors, les éveils à chaque pas voyageur !  Toute une vie oubliée qui remontait en toi.

Chaque fenêtre, chaque maison, chaque fleuve semblait né de ton enthousiasme tant elle te semblait familière. Et tu t’étonnais d’avoir été si loin, chercher le bonheur qui semblait être sous chaque pommier ou parfois une lourde vache frottait son cou.

Tu rentrais à pied parce qu’il n’y avait pas de chemins de fer et que la distance n’est pas longue de Nantes au cœur du pays angevin.

Tu vas de village en village reprenant doucement contact avec le sol de ta race et la race de ce sol. Tu te débarrasses de ton exotisme, étonné, ébloui de ne plus voir les couleurs hurler dans tes yeux .

Ta mâchoire se remet à mâcher les noms du pays. Toi le taciturne des mers lointaines, tu dis bonjour à ceux qui passent et tu t’accoudes sur les murs bas pour parler aux vignerons. Bientôt tu sais si la récolte promet d’être belle, tu sais qu’il a gelé deux ans plus tôt, que la Loire a débordé la saison dernière et qu’on voyait les bestiaux monter descendre au fil de l’eau les quatre fers en l’air. Tu t’arrêtes dans les auberges, tu montres à tous le cacatoès apprivoisé que tu apportes avec toi, les fermiers font cercle, on t’interroge et tu parles des lointains entrevus et  tu les fais revivre parce que tu es heureux de les avoir quittés et aussi parce qu’une légère ivresse te vient d’un vin natal retrouvé.

Je suis sûr que tu es revenu. Tu t’es recollé à la porte de la maison des tiens ; tu as été étourdi – il t’a fallu dire et écouter tant de choses- puis ta chaise a trouvé sa place près du foyer, tu as repris la vigne, tu as recoupé par morceaux la terre du coteau et un jour c’est toi qui a rebouché le porche de l’église – O voyageur repu – conduisant la mariée derrière le meilleur violoneux de (triolet ??)

Tout cela a été, puisque je suis L’histoire n’est pas écrite que dans les grands livres où l’on parle des rois et des tueries collectives, l’histoire est aussi dans l’esprit divinateur et il est bon et calmant de reprendre contact avec la paisible origine.

Rien n’est certain, et tout est vrai cependant. Ne sois pas un être spontané, j suis comme toutes choses un aggloméré. Chaque génération a déposé en moi l’élément qui tient à l’autre et me voilà,  écrite, vivante, projetée à mon tour vers l’avenir.

 

Le Congrès International socialiste s’ouvrait à Strasbourg. ( inédit)

Des délégués du monde entier étaient réunis en cette ville qui est comme la main de la France tendue à l’Europe centrale. La première séance était présidée par Friedrich Adler.

Jean avait demandé à prendre la parole après le discours d’ouverture. Il monta à la tribune et déclara : « Je mets en accusation la conscience socialiste du monde ».

Une stupeur se manifesta parmi les assistants. Jean reprit sa phrase et la répéta lentement. Puis il ajouta :

« Je vais vous dire pourquoi»: Alors, il rappela les événements des cinq dernières années, comment les gouvernements dits bourgeois avaient plié  sous le fait des événements, comment il avait dirigé le mouvement en France et comment, enfin le pouvoir était venu jusqu’à lui. Il marqua un temps :

« A notre époque, être le gouvernement est peu de chose puisqu’à l’écart du gouvernement, une force bien supérieure commande à tous les événements de la vie publique. »

Il définit  sa situation au lendemain de son arrivée à la direction des affaires, puis il retraça les phases de la lutte qu’il avait entreprise contre les forces financières :

«  Aux yeux des possesseurs de ce monde, nous étions l’étincelle dangereuse dont il fallait étouffer la vie. Rien n’a été négligé pour que notre disparition fût totale. Nos industries sont minées, notre faculté d’exportation est anéantie, nos grandes entreprises intellectuelles et sociales menacent de s’écrouler

Ce pays qui a fait trois révolutions en cent et quelques années, ce pays qui a donné la démocratie à la terre, qui dans le domaine des arts et la pensée a créé des mouvements et enfanté des hommes de génie, ce pays se demande si, pour que le monde s’ébranle, il devra jeter dans la bataille son dernier enfant et la richesse de sa dernière motte de terre ?

Socialistes du monde, pendant que nous luttions contre vos financiers, mais aux nôtres, qu’avez-vous faits ?

Croyez vous donc que la lutte  entreprise soit comparable à une course de taureaux et qu’il vous suffise d’acclamer et de jeter votre superflu dans l’arène pour que le combat soit justifié …?

Je sais que Montevideo est loin du Havre et qu’il faut des heures de chemin de fer ou de bateau pour atteindre Stockholm, Dantzig, Liverpool ou Vienne de Paris ou de Lyon ! Mais est-ce vraiment l’argument dont vous vous serviriez pour justifier votre indifférence, votre inaction, vous qui suivez une doctrine qui a pour but de faire du centre de la conscience individuelle, le centre de l’univers ».

Maxime NEMO, 1920

 


REFLEXE  (Chronique)

1921 !

Ceci n’étant pas une ode à Napoléon X !

Règne –

D’après «L’  Information » d’hier matin

Briand, Loucheur and C° !

L’inexécutif absorbant le présidentiel

1921

De l’air, du soleil, un sol, des foules,

Carpentier-Dieu avec le jazz band pour esprit

Ayant été déboulonné par Dempsey

Il est vrai que les Chambres sont en vacances

Après ou tant mieux pour les premiers pauvres bougres

Les femmes, les hommes, du bruit

L’évolution dans l’éternel.

1921 !

Trois ans d’après guerre.

N’était les lamentations  de quelques femmes distinguées

Devant l’ascension des prix

Nul ne songerait qu’il y eût

Comme pour le « Melrose » et les « Pilules orientales »

« Avant »- « Pendant » et « Après »

Tout ce qui vit se croyant éternel

Il est heureux que les vivants triomphent

Maxime NEMO     10 Aout  1921


 


Amusement  (Inédit 1922)

Puisque le train nous joue des niches :

Affiches

« Promenons nous dans vos bois

Puisque le train n’y est pas ».

Oh ! pastiches !

En vain pour vos tableaux la nature est moins chiche.

- Châteaux de la Loire !

Des couleurs plates qui tendent à vos gloires

O coteaux de la Loire

Se réclament en vain au cri de vos victoires.

Amboise ?

Ah ! je proteste au nom de tes ardoises.

Ton fleuve est empesé d’une ardeur de turquoise

Et tu n’as jamais eu à revenir de Pontoise.

En ton nocturne provincial

A-t-il jamais tinté tel son glacial.

Langeais ?

Pour moi déteindre sur ciel jaune

Une masse poussive aux donjons monochromes ?

Et Chenonceau ! ….

Pauvre effigie pour panonceaux

Vois ! ton château

Cherche en tremblant sa base au fil de l’eau

Structure,

verdure

Rien ne dit l’impérial de vos architectures.

Je m’exprime sans périphrases :

C’est une occase

Ô  J. Lacaze !...

 

 

Maxime NEMO   Novembre 1922


 

 

 


F R O N T I E R E

Adieu, France, petite chose aux yeux éteints

Aux yeux, déjà de souvenir… ô Pays,

Ta ravissante chevelure !

Ne me regarde pas ainsi !.....

Hélas, tu vas mourir au moins pour moi !

A l’ombre d’une casquette fatiguée

De ton dernier douanier d’origine corse

Et sous l’accent d’un employé des Postes

A coup sûr de Castelnaudary…

Ô France comme il est bien

Que tu t’éteignes, sous le regard qui s’évanouit

Dans un parfum et d’huile et d’ail

Toi, née et si intensément

De la source méditerranéenne.

Des positions de brouillard s’étageront,

Interminables

Entre ton azur, ton ciel bleu, si pur !

Et des monts et des plaines

Où j’entrerai, si lourd

D’une obstination à ce degré tenace

Qu’elle aura ce parfum de baiser

Qui fait sourire

Et pleurer à la fois.

 

Petite chose, frêle odeur tenace

Comme un parfum léger

Que tout amant respire

A toute aisselle dénudée

D’amitié féminine

Ayant un goût d’amour

Arome, au creux du souvenir.

Maxime NEMO  

(1920)


 

Aix en Provence (inédit non daté)

Aix – Départ –Un peu d’inconnu qu’on aborde. Le cours Mirabeau va vers une fontaine. De larges platanes épongent le soleil. Les immeubles regardent passer les automobiles grises le tramway pour Marseille remonte une remorque poussiéreuse. Il fait beau – les routes, sous un mistral léger doivent suivre les autos d’un panache qui vient du sol, hésite à sa crête moins dense et retombe après avoir tamisé la première branche d’un mélèze.

Le temps est immuablement beau entre deux pulsations de moteur. Le facteur doit éponger son front avec un mouchoir rouge à carreaux jaunes.

Je quitte la ville. Tout départ est une porte ouverte pour un destin possible. Il y a les accidents de chemin de fer ou d’amour – on ne sait jamais quand on est prisonnier d’une vitesse et d’une sensualité.

On voit une boule de ciel bleue en levant la tête, puis une autre latérale – à l’angle droit d’une rue – neuf heures – Le soleil vient obliquement accuser les détails de la façade des maisons d’en face. On lit sur une plaque de cuivre : Docteur Guiraud « maladie des yeux du nez et des oreilles et plus loin sur émail blanc : Assurance contre l’incendie.

Des souvenirs disent leurs chèques aux balcons de fer forgé. On se perd dans la personnalité historique  qui ressuscite. On se sent moins jeune  et comme fier de respirer l’odeur des parchemins de la Méjeanne et des pierres cuites par tant de soleils antérieurs. On perd l’amour des syndicats  et des choses manufacturées, on ne voit plus les fils télégraphiques et la vibration des autos s’atténue, on ne sait pas voir, on frôle les façades qui ont trois cents ans  avec des familiarités qui deviennent tendres, on salue le monsieur qui passe parce qu’il est distingué et à cheveux blancs et parce que la Fontaine des dauphins  donne son eau sans bruit sans le regard convexe des quatre marronniers placés aux angles de la petite place qui s’écartèle – en croix- sur quatre rues droites- Le Passé vous serre comme une tente contre le bruit d’aujourd’hui ; au fait son pas – comme si l’on avait pas à mourir – moins rapide. Je voudrais rencontrer une dame pour lui céder le trottoir et me découvrir au soleil sous les balcons de fer forgé. Je voudrais être royaliste  avec un vieux nom et une misère indifférente à la sveltesse des vendus actuels, ne rien comprendre à Cézanne, à Zola, et opposer au bruit la résignation d’un regard inadapté au pullulement des cinémas, des garages et des affiches électorales où des ambitions disproportionnées font imprimer : « Vive la République »  au dessus d’un nom qui enferme un blason rigide dans sa consonance hautaine.   


Apparition créole ou espagnole

_ espagnole plutôt _

VISAGE

Aux lignes abondantes

Et qu’alanguit encore

Une pâleur uniforme de teint

Où la bouche

S’inscrit de manière incisive :

Bref vif éclat de grenade

Où saignerait un goût de figue mure

 Et qui tendrait son suc aux lèvres.

 

Coque fervente des cheveux

Inclinée sur la pâleur du front

Qu’un seul trait de velours enserre dans son cercle.

L’œil rit !

Incrusté

Comme une amande qui serait noire et vive,

Ou s’adoucit

Illuminé par le soleil intime.

 

Torse éclatant !

Que cabre une fierté mutine

Et que revêt la joie souple des soies.

Une marche

Qui se veut femme aux lignes sures

Et qui se joue

Avec une indolence espagnole ou créole

Comme d’un châle aux tresses paresseuses

Et que ramène avec une lenteur savante

Le modelé d’un  bras se sachant admiré

Ramène avec lune lenteur savante.

 

Le Mareynou,  le 7 Aout 1921


 

Maternité

Le feu de l’âtre lui aux cuivres,

Au dehors le vent tourne comme une roue.

C’st l’heure des loups garous,

Et les chiens hurlent dans la nuit.

 

Berce d’un pied qui promet des songes

-de beaux songes-

Ce qui s’agite encore à menus bras

Sur l’oreiller

En murmurant un peu.

Le sommeil rôde…

Et voici l’heure quotidienne

Des petits poings fermés sur la couverture.

 

D’un pied régulier – en chantonnant encore –

Perce ce qui fut ta peine hier,

La douloureuse déchirure

L’achat maternel

Le flot de vie arraché à ta vie –

Oh !...-

Berce ta souffrance aussi tendrement que tu l’aimes.

 

 

Berce la petite face contemplée

Pendant des heures – durant la nuit – sur l’oreiller –

La longue prise d’amour

Par le seul entretien de ton esprit

Avec ma chair qui se repose à tes côtés.

Les rêves exaltés de ton esprit,

Alors que tout ton être pense pour deux

Dans la solitude.

 

Et puis

Avec ta face claire et amoureuse

Domine le sommeil enfin vainqueur

Et en dépit du vent qui tourne et des chiens qui hurlent

Laisse aller ta douceur et absorbe toi

Toi qui es mère.

 

Maxime NEMO

14 juillet 1921

à  Mareynou

24430 RAZAC sur l’Isle 


 

 


Echange                                                                    

La chaise est là, devant le feu,

Occupe l’angle droit

Qu’elle propose aux flammes du foyer.

Epaule à son dossier ton corps massif

Et casse-le

En laissant tes deux mains caresser  tes genoux.

Oui,

Organise ton corps dans la profondeur de la chaise ;

Je serais face à toi, assis de même.

Nous causerons.

Un feu commun luira,

Sur nos mains et nos fronts,

Illuminant notre ossature,

Et nous causerons !

Toi, qui es rude et manuel

Tu chercheras tes mots

Pour me parler des contacts journaliers,

Pour me dire ta vie de tous les jours

-        sans ornement –

Cette vie éternelle du labeur éternel …

Et moi dans l’ombre

Et face à toi,

Je me tairai, te regardant,

Car tu ne te doutes pas de ce que tu contiens

Et de l’essence de tes mots simples,

Homme si proche et si lointain.                                   

Maxime NEMO  (paru dans la revue Gerbe – Février 1921 )


 


Les théories….les théories

J’ai vu deux enfants près de la rivière.

Il faut compresser mon cerveau

Pour qu’éclatent enfin les rythmes bizarres.

Ils avaient couru dans la poussière du chemin

Comme des fous légers

Criant, vivant une vie intense

Par leurs poumons, leurs muscles

Et leurs yeux brillants

Et avec des cheveux collés à leurs joues

Ils avaient couru jusqu’à la rivière.

Les théories, les théories,

Innombrables, je les (…) ma tête

Pareilles à des poteaux indicateurs

Hérissé, impérieux au long des droites routes

Alors dans l’eau claire qui filait sur les palets ronds

Les enfants avaient trempés leurs pieds

Et le soleil riait en eux

Et l’eau claire filait

Et sous les arbres bienfaisants l’ombre était douce

Et ils disaient en s’agitant d’énormes bêtises

 

Mais ont-ils vécu selon les théories,

Les ai-je regardés selon l’ordre précis des poteaux attentifs ?

Ah ! Mes yeux ont-ils bien vu ?

L’herbe est-elle bien verte

Et l’eau qui coule reflète-t-elle toujours le soleil qui éclaire
Mais le soleil éclaire-t-il ?... 

Dans un brouhaha vivifiant

Le suivrai-je cœur battant

Et l’œil tendre sur l’infini des champs carrés

On dirait des mouchoirs de poche –

Je réalise le rêve cent fois millénaire –

Les temps antérieurs

Policent  mes yeux

Pressés comme des microbes

Un clair regard discernant le futur

Je les mettrai dans un bain d’alcool

L’antérieur se rejette en arrière

Aussi facilement que les cheveux.

Maxime NEMO

7 Septembre 1921 


 

 


Quartier sale-mansarde- 7è étage-

Un bruit de rue meurt à la tabatière

Où se voit un pan de nuage.

On a frappé trois coups.

 

L’absence de meubles n’a pas frémi

Ombrages :

C’est du soleil caché par l’averse prochaine.

La ville doit être grande pour qu’on entende

R r ou – ou – ou – derrière les cloisons

On ne doit pas compter les étoiles

Le soir  dans les rues principales.

Tant d’électricité sur  des nuages sales

Il y a peut-être un Opéra.

Un long br – r ou – on-

A traversé les murs qui secouent leur poussière

C’est un virage d’autobus.

Mince démon solitude !

La lucarne offre à la pluie

Comme un sourire égalitaire.

Pas de meubles. Si… ah….

Gravas.

Un mort est étendu depuis des nuits polaires.

A la porte : toc toc…. Plus impératif fait tomber la poussière

En entrant

Le commissaire de police

Et le médecin de service font : brou

Et relèvent leur col d’astrakan.

Le soleil cordial heurte la vitre en diamant

Il y aura tout à l’heure

Du monde aux terrasses

Ou des orchestres de tziganes

Peut-être est-ce carnaval.

Depuis combien de nuits

L’œil du mort scrutait-il la lune éveillée.

Le docteur examine le corps :

«  La mort est naturelle. C’est la vie Chère.

Le Commissaire qui a des arts :

« Quel document pour l’actualité Gaumont !»

Dans le couloir

Les clefs de l’hôtelier

Entre évoquent une terreur passagère

Le remords fait une apparition et s’en va.

 

 Maxime NEMO         1923 

 


 

Tozeur  (Tunisie) – mai 1924

L’horizon bleu-indéfiniment.

Une forme –toute proche – surprend parce qu’elle est la première. Elle est un peu plus haute que l’homme et le cheval que l’on est. Le soleil est derrière ; aussi la forme vous procure-t-elle un peu d’ombre. Le sol brûle moins qu’ailleurs.

On descend, on laisse le cheval au bas de la dune et l’on fait, à pied, l’escalade du sable fin. On monte la pente raide sans rien voir. Seul, au dessus, le ciel immensément bleu vous domine._ le sable fin croule sous les pieds : on redescend sans cesse. Au dessus, le ciel est toujours aussi hait, aussi bleu.

Puis enfin, la crête est conquise, ou est un peu plus haut, on voit très bien comme si l’on avait gravi une haute montagne. On voit un paysage merveilleusement uniforme.

_ Pendant des heures, des jours, des mois, on pourrait répéter le geste qu’on vient de faire. Cent fois, mille fois, au bas d’une dune de sable fin, avec le ciel éternel sur sa tête, et les feux du soleil autour comme la mort, on pourrait faire la minime ascension : la solitude ne reculerait pas, ne finirait pas ! Et l’on ne saurait pas si l’on avance ou si on recule. La vie serait identique comme le paysage. La seule émotion serait la découverte du puits et les traces de saumures laissées par les nomades.

Et je pourrais avoir dix fois, cent fois la même force visuelle partout mes regards ne découvriraient que cette uniformité qui ressemble à la mort.

*      *

*

J’ai voulu tenter l’expérience ! J’ai voulu savoir pourquoi  des hommes vivaient ici et ne pouvaient plus vivre ailleurs._ Avec mon âme occidentale, habituée à la diversité des choses, j’ai voulu jouer avec le sable et percer la raison de son prestige. _ Nous ne croyons plus à rien ! tant de choses ont croulé devant ce sourire que nous apportons de Paris !...

J’ai laissé mon cheval à l’arabe qui m’avait guidé : il s’accroupit à l’ombre d’une dune sans me rien dire. Puis j’ai avancé droit devant moi- car je n’avais pas de but – Je voulais seulement savoir pourquoi les Targuis refusent de remonter vers le Nord où sont les terres fertiles, les dattiers chargés d’or, les eaux abondantes et douces, pourquoi cet officier que j’avais rencontré et qui, comme on disait à Layhoual – avait déjà : quatre ans de Sud, refusait toujours sa permission. C'est-à-dire, le droit de revoir paris, les boulevards, cette diversité des choses qui fait notre âme occidentale. Et j’aurais voulu comprendre pourquoi – après avoir touché la main au Commandant du cercle – il était reparti pour des sables situés, bien plus loin que Ouarzla sur son méhari blanc ! Suivi des hommes qui l’avaient accompagné et qui gardaient sur le bas de leur visage un voile noir comme un mystère de plus.

Et j’ai avancé à travers le sable avec ma curiosité touristique ! J’ai gravi dix ou vingt dunes pendant deux heures. Le sol m’a brûlé la figure – et je me prenais à l’aimer – Et j’ai agi comme un enfant – j’ai joué avec le sable en le prenant avec mes doigts – je lui disais :

 «  Tu n’as pas de prise sur moi » et il glissait dans un soleil qui le rendait lumineux. Parfois, un vent chaud le soulevait et me le jetait à la figure, comme la mer l’aurait fait avec son écume- Mais malgré mes yeux brûlés et mes lèvres sèches – je n’avais pas peur : je peuplais cette immensité de notions géographiques et mon doigt dessinait un vaste cercle qui contenait le Sénégal, le Cameroun dont les côtes connaissent la fraîcheur  océanique, le Congo où tous les grands fleuves et les forêts impénétrables – et je sentais cette immensité limitée comme une simple nature humaine.

Alors, j’ai ri du prestige du sable et je me suis roulé sur lui, je lui ai imposé la forme de mon corps, pour le contrarier. Souple, il dessina ma carrure et je pensais que je lui faisais une sorte d’injure et qu’il serait obligé de la conserver jusqu’à la pluie- ce qui faisait des mois et des mois.

Je suis allé jusqu’à un pauvre buisson que des moutons avaient rougi. Ils avaient laissé un peu de leur laine aux épines. Des branches ! et je suis repassé une demi heure après, à la place où je m’étais roulé, où j’avais enfoncé mon corps dans le sable léger. Toute trace était effacée. Le faible vent qui soufflait avait suffi pour la dissiper. Mon intuition récente n’existait déjà plus.

-        « L’homme n’a-t-il pas de puissance ici ? «  ai-je songé.

J’ai retrouvé mon arabe qui n’avait pas bougé.

Et j’ai fui. J’ai laissé le désert comme si je croyais qu’il me parlait du néant des choses et que se brise en moi l’illusion qui me fait agir. 

 

 

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