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19 octobre 2011 3 19 /10 /octobre /2011 14:17

Chapitre VI

Nemo et la Poésie

 

Ernest : mais quels sont les deux Arts les plus élevés, les arts suprêmes ?

  Gilbert : la Vie et la Littérature .La Vie et l’expression parfaite de la Vie.

 

Oscar Wilde (Intentions – La Critique artiste)

 

Nul doute en ouvrant la bibliothèque de Maxime Nemo que  la part de la poésie y occupe une place privilégiée avec des recueils de la fin du XIXè siècle, des anthologies française set étrangères, la plupart dédicacées mais ce sont surtout ses archives personnelles qui montrent qu’il se livrait quotidiennement à l’écriture et taquinait la muse au point d’accumuler des centaines d’inédits depuis ses premiers amusements de jeunesse jusqu’à ses derniers poèmes à la veille de sa mort.

On peut aussi s’intéresser au répertoire que « l’enfant prodige » prodiguait à un public choisi dans les Casinos, Hôtels, salles de spectacles ou encore Séminaires et Collèges et ce dès sa plus tendre enfance puisque la légende dit que le jeune Nemo était capable dès l’âge de 8 ans d’assimiler plus de 15 000 vers et faisait l’admiration de son père Albert Georges Baugey qui abandonna sa carrière d’acteur dramatique des théâtres parisiens (dont on ne retrouve d’ailleurs aucune trace).

C’est sans doute ce père artiste à ses heures qui fera l’éducation de l’enfant et cela passera par le répertoire favori de l’époque. Il est intéressant en effet de rappeler le programme qu’il donne en avril 1899 devant la Cour de la Reine Victoria  au Grand Hôtel de Cimiez. On relève bien sûr entre des intermèdes et monologues de Bouchard  et des scènes d’Edmond Rostand, Georges Feydeau, Corneille, Jean Racine, Victor Hugo, la fine fleur de la poésie de François Coppée, Germain Delavigne (1790-1868)  Paul Déroulède  (poète, auteur dramatique, romancier et militant nationaliste français, né à Paris le 2 septembre 1846 et mort près de Nice le 30 janvier 1914 à 67 ans. Son nationalisme intransigeant et son revanchisme en font un acteur important de la droite nationaliste française.), Théodore Botrel (1868-1925) , la Fontaine, Alphonse Daudet, Jules Lemaître (1853-1914) , Gaston Villemer (auteur en 1886 d’une chanson patriotique « Alsace Lorraine » et sociale                  «  Germinal » , le poète, romancier et auteur dramatique André Thieuriet né à Marly-le-Roi le 8 octobre 1833 et mort à Bourg-la-Reine le 23 avril 1907, Jules Théodore Louis Jouy connu comme Jules Jouy est  goguettier, poète et chansonnier montmartrois né à Paris le 27 avril 1855 et mort le 17 mars 1897, Rose Harel, la Servante-Poète Normande 1826-1885,  et bizarrement   Paul Cloquemin  1888-1928 auteur de monologues en vers libres dits par Coquelin cadet de la Comédie Française.

De 1896 à 1909 au décès de son père Nemo alternera dans ses « shows » des interprétations de monologues, scénettes, vaudevilles, et poèmes mais on le voit, il ne semble pas que ce soit les choix de son père qui aient orienté et influencé par la suite l’animateur de l’Ilôt.

Même s’il prolongera cette activité comme professeur de diction à Rodez puis à Dijon, on verra que dix ans plus tard en 1920 après la guerre lorsqu’il crée « l’Ilôt » les choix, les influences, les lectures, les rencontres, la fréquentation des poètes sans doute vont l’amener vers un tout autre répertoire où dominent  Vigny, Verlaine, Baudelaire ,Mallarmé, Richepin, Henri de Régnier qu’il a rencontré, Valéry dont il conserve religieusement une photographie originale et une dédicace du cimetière marin, Verhaeren à qui il ne cessera de vouer une adoration sans limite, Samain à qui il consacrera de nombreuses conférences-lectures, Rimbaud, mais aussi,  Léautaud, Morand,   et surtout les proches de l’Unanimisme et de l’Abbaye :Jules Romains qu’il préférera comme poète plutôt que comme prosateur selon son article polémique « Mort de quelqu’un »  paru dans « Monde », Chennevière qu’il relira sous la plume d‘André Cuisenier, Vildrac qui présidera l’Association JJ Rousseau après la mort d’Edouard Herriot, Pierre  Menanteau , et bien sûr Jean Richard Bloch qui l’invitera à maintes reprises à la Mérigote  et beaucoup d’autres….

Le récital de poésie de 1922 que proposent Madame et Monsieur Nemo sous l’égide du Groupe d’Action Artistique : « l’Ilôt » autour de quelques styles poétiques propose un promenade commentée qui va de la Ballade des Frères humains de François Villon et s’achève sur Montbainville de Charles Vildrac. Y figurent notamment Charles d’Orléans, Ronsard, Victor Hugo, Lamartine, Vigny, Leconte de Lisle et Baudelaire et Verlaine mais où apparaissent Stuart Merrill de son vrai nom Stuart Fitzrandolph Merrill  né à Hempstead Long Island aux USA le 1er août 1863 et mort à Versailles le 1er décembre 1915. Stuart Merrill est un poète symboliste américain de langue française. Il s'établit à Paris dès 1890 et apporte de nouvelles formes à la poésie. Il fit aussi des traductions avec les textes de Baudelaire,  Huysmans ou Aloysius Bertrand, Francis Jammes, le poète belge  Georges  Rodenbach (1855 – 1898) ami de Verhaeren. On pourra objecter que les seuls poètes vivants de ce récital sont Francis Jammes qui meurt en 1938 et  Charles Vildrac le contemporain et ami du couple Nemo !

 Il faudrait aussi relire tous les feuillets manuscrits assemblés qui traduisent les états d’âme d’une époque ou les vicissitudes du temps qui passe.

Michel Décaudin dans son ouvrage sur la Crise des valeurs  symbolistes  remarque fort justement  que : « depuis le romantisme on est « artiste » par opposition à l'utilitarisme         « bourgeois »; mais c'est dans la seconde moitié du siècle surtout que l'art devient une morale, une religion, une-métaphysique. Le dandysme des uns, la joyeuse bohème des autres, ici la blague, là les exigences spirituelles les plus hautes relèvent des mêmes aspirations : refus du monde positiviste, des sollicitations politiques ou sociales, des réalités matérielles, des conventions et des contraintes de la vie policée. On dénie toute, valeur artistique au naturalisme parce qu'il ne prétend qu'à l'exactitude documentaire. On affirme que l'art est nécessairement idéaliste.

« Seule vit notre âme » écrivait Edouard Dujardin, et Villiers de l'Isle-Adam, que Nemo a lu a retenu sa leçon : « Sache une fois pour toujours qu'il n'est d'autre univers pour toi que la conception qui s'en réfléchit au fond de tes pensées, car tu ne peux le voir pleinement, ni le connaître, en distinguer même un seul point tel que ce mystérieux point doit être réel en sa réalité.. »  On verra en fin de chapitre dans le texte inédit que Nemo écrira qu’il partage cette  perception du poème.

On ignore dans les archives le rôle qu’a joué  le soldat Baugey pendant la première guerre mondiale et qui, il a rencontré à cette occasion, ce qu’il a lu. Si la jeunesse de JR Bloch né en 1884 a été « nourrie de récits de guerre et de chemins de fer », il faudrait ajouter pour Nemo de 4 ans son cadet, des « rencontres de théâtre et de poètes »  Il y a chez Nemo, l’autodidacte  des similitudes évidentes  avec les débuts de Marcel Martinet, « poète en marge au cheminement solitaire » fait remarquer Michel Décaudin (1)  lors du Colloque de Dijon en 1981.Comme Martinet, il semble bien que Nemo après la parenthèse « prodigieuse » dont il semble qu’il ait souffert, se trouvera à la mort de son père en 1909 comme Martinet « plein de rêves d’écrire et de faire reconnaître, fréquentant les cercles de poètes et les groupes de jeunes intellectuels qui débattent de la mission de l’art  dans la société, des problèmes de l’art social, des rapports entre le peuple et la culture. »(N.Racine) On n’a pas de traces de la première rencontre avec JR Bloch ni de la participation de Maxime Baugey à la revue de combat littéraire L’Effort (1910) devenue « l’Effort Libre» en 1912 puisque la biographie rappelons le reste lacunaire de 1909 à 1920 avec seulement une apparition au théâtre en 1913 avec Louis Jouvey au Théâtre du Château d’eau. Il est assez symptomatique de relire la biographie de JR Bloch dans Europe n°446 et de relever que de 1902 à 1903  Bloch assiste à la première de  Pélléas et Mélisande de Debussy et à celle du  Crépuscule des Dieux au Théâtre du Château d’Eau. Deux œuvres qui serviront de trame aux conférences-auditions  de « l’Ilôt » dans les années 20. Leur amitié sera scellée assurément en 1922 quand Bloch dirigera aux Editions Rieder une collection de romans : « Prosateurs contemporains » où Nemo publiera ses deux romans.  

 Si Martinet se livre dès sa vingtième année en 1917 à une  « écriture contre le courant », pour reprendre le titre d’un article paru dans Europe en 1926 où il s’en prenait aux intellectuels révolutionnaires du groupe surréaliste et de Clarté, on pourra s’étonner qu’aucune revue de poésie les « Cahiers de Rochefort » de Jean Bouhier sans oublier les « Cahiers libres » de Léon Emery ou « les Pharaons » de Simone Chevallier- et Dieu sait s’il les a lues, annotées et commentées- ne lui a consacré  une anthologie même rétrospective ou posthume.

 Comment aux sortir des « scribouillages » des années 1900 va-t-il prendre conscience de son propre souffle ? Il faut dire qu’après avoir reçu enfant les hommages de personnalités aussi prestigieuses que Sarah Bernhardt, Jean Clarétie, Pierre Loti, Henri de Régnier  et s’être bercé des vers des plus grands Baudelaire, Rimbaud, Verlaine Verhaeren, Maeterlinck ,Samain, Rilke, …on pourrait lui attribuer les mots de Marcel Martinet qui écrivait en 1907 à son ami Lacoste : « Et puis, j’en ai assez, sous prétexte de préparer et d’assumer ma vie, de la gâcher et de la compromettre à jamais (il parle là de son entrée à l’Ecole Normale Supérieure) je n’ai de goût, joie, bonheur qu’à une chose, faire de la belle poésie, faire des vers, modeler des êtres, aimer, rêver, flanquer de la vie, du soleil, toute la vie de la nature, et rêver et mettre des rêves pleins des alexandrins, et des lignes de prose amen ! »

(1)    On relira avec le plus grand intérêt « La crise des valeurs symbolistes: vingt ans de poésie française, 1895-1914 » du regretté Michel  Décaudin (Slatkine  Genève  - 1960 - 1981) et bien évidemment les chapitres concernant Jules Romains et l’Unanimisme, l’Abbaye, Charles Vildrac…

Nemo, lui, n’aura pas à renoncer à une carrière universitaire puisque ayant quitté l’école de Francueil à l’âge de huit ans en 1896 sur décision de son père. Ce que je sais, est qu’il recevait régulièrement les envois de jeunes poètes comme Francis Eon ou Henry Vendel, et même d’une certain Dr Destouches et curieusement d’un poème intitulé « Voyage au bout de la nuit » (rassurons nous, il s’agit d’un homéopathe de Troyes qui mourra le jour de son arrivée à Haïti lors d’une fête de bienvenue parmi les siens.)  puis de ses amis proches Denise Laborde ou Gilbert Houel et qui lui soumettaient leurs feuillets qu’il les commentait « faible », « bien ». Ce travail de relecture et de compilation reste à faire, les manuscrits existent tout comme son « Journal » de 1928 à 1939 et sa « Trilogie » sous la forme de trois essais sur la Fonction Humaine.   

On ne saurait cependant clore ce chapitre sur Nemo et la Poésie sans présenter en conclusion ce texte inédit et non daté qu’il écrivit sur la perception du phénomène poétique, en philosophe d’abord, en phénoménologue sûrement, en poète averti et sensible à n’en point douter. Dommage qu’il ne l’ait soumis à des revues ou à des universitaires à son époque car le dialogue qui s’en serait suivi n’aurait pas manqué d’intérêt. On pourra objecter que Nemo ne distingue pas dans ce texte les effets que produit le poème sur le lecteur et sur l’auditeur. Il y a une différence évidente entre les images mentales produites par l’acte de lire et le donner à entendre lorsqu’un intermédiaire se fait l’interprète du même poème sans parler des effets visuels du donner à voir que produit le spectacle vivant.

Poésie (Texte inédit )

Il parait difficile d'aborder le phénomène de la poésie sans qu’aussitôt se pose devant l'esprit celui de l'identité.

Sans doute est ce pour cette raison qu'il parait à peu près impossible de situer, de manière absolue, le phénomène poétique et d'en déterminer le centre, car celui de l'identité peut varier à peu près infiniment selon l'importance que nous attribuons à la relation qui nous unit à la vie.

Le problème est d'une telle importance qu'il conviendrait sans doute d'esquisser, avant de l’envisager , un concept de l'identité et nous ne pourrions guère y parvenir sans faire intervenir celui de « la vie en soi ».En utilisant les riches ressources de nos diverses connaissances, aussi bien philosophiques que scientifiques, en tablant sur les affirmations de 1’intuition la plus profonde, nous aboutirions toujours à ce point où la preuve tangible cesse et l'interprétation subjective commence. Car nous ne pourrions moins faire que d’arriver à ce point où la  question se pose: les effets connus de la détermination possible étant épuisés, ceux de la causalité apparente ou supposée ayant  fourni leurs arguments, la question resterait pendante de savoir si la vie est produite par une énergie de nature dite par nous spirituelle ou si une autre nature d'énergie la provoque, justifiant alors, par sa  position primordiale l'idée d'identité.

Il s'agit en effet, en poésie comme en tout art, peut-être !- de s'incarner intimement avec un principe si substantiel          qu’il est  susceptible de servir de centre à toutes les impressions éprouvées, au cours de l'accident sensitif ou de la méditation. Mais par le fait que nous sommes contraints à envisager un double aspect du problème: la sensation et la réflexion, nous éloignons le principe de communauté absolue que suppose une identité parfaite et non plus relative.

Il ne faudrait donc pas que toute une philosophie de l'existence pour avoir, en définitive, le pouvoir d'indiquer à quel lieu de la fonction vitale, débute, selon nos impressions ou nos réflexions la certitude première déterminant l'ensemble des autres fonctions.

Lors même que nous admettrions cette cause première où que notre investigation la situe, nous ne pourrions échapper à la fatalité du dédoublement constaté. Si la nature à laquelle nous rapportons toute identification est d’ordre sensitif, i1 nous parait peu aisé d’'expliquer pour quelle raison elle ne demeure pas en cet état et s'évade en réflexions de plus en plus abstraites mais si nous choisissons l'autre position, la preuve définitive n'est pas moins périlleuse à obtenir puisque nous n'apercevons pas quel autre support donner à la réflexion en dehors de celui qui  semble si bien la contredire, c'est-à-dire, la sensation.

Il parait donc prudent, simplement, d'éviter de prendre part au grand débat métaphysique sans lequel les avis restent partagés en ramenant, modestement, la question première posée à une constatation en apparence élémentaire puisqu’elle se bornera à ne par sortir des limites que l'observation, de la vie concrète assigne.

Le phénomène de réflexion, puis de méditation et enfin d'abstraction succédant à celui d'impression, c’est en celui-ci que momentanément, nous situerons le principe d'identité et nous dirons donc que la vie est sentie, plus exactement, mais n'est-ce pas la même chose? Qu’elle est sentie bien avant d'être ou réfléchie, ou méditée ou encore, pensée.

La vie se manifestera par son existence même et déformant un peu le théorème VII de L’éthique de Spinoza nous dirons: « A la nature de l'existence, il appartient d 'exister »

Faisant cette observation, nous ne nous trouvons nullement devant l'existence elle-même, mais bien que devant une affirmation ce cette existence  tant il est vrai qu'il parait difficile d'obtenir cette intimité, cette adéquation irréfutable qui pourrait, cependant constituer, pour l'étude entreprise, un point de départ substantiel. Nous le replacerons faisant appel à un phénomène d'imprégnation, aussi révélateur que possible de la richesse initiale dont nous désirons saisir l'éminente réalité. Pour l'obtenir, nous nous débarrasserons, volontairement, de toute intervention rationnelle, cherchant dans le principe de l'émoi débordant, la réalité suggestive permettant à l'individu de se situer le plus profondément possible au cœur du mystère, pour, non pas le comprendre, ce qui serait un pur non sens ! Mais de l’éprouver  par une sorte de mutuelle fusion.

C'est ainsi, que le phénomène de l'identité avec lequel nous désirons confondre la vie poétique, se  trouve situé sur l’échelle complète des impressions humaines, ou des impressions que l’homme peut ressentir et il nous faut, volontairement, confondre ce phénomène avec ce que nous définirons comme le phénomène en soi, c'est à dire la vie ressentie par l’effet d’un pathétique embrasement de tous les effets possibles.              

Nous n’aurons que trop souvent l'occasion de localiser l'impression poétique dans une particularité où nous la trouverons emprisonnée, pour ne pas, dès le début, essayer de la fondre dans un état confondant tout.

Il s'agit, pour l’instant présent, de s'isoler le moins possible d'une totalité confusément sentie et dont les prises de conscience constitueront de successifs détachements, au cours desquels, l'impression générale se trouvera localisée, quitte à cet état de s'universaliser par une opération diverse, puisqu'une opération de conscience.

Ce n'est point dire d'ailleurs, que ces diverses positions  d’identité que nous concevons s'opposent  nous dirions, si nous ne redoutions de verser dans l'articulation d'un langage autre que celui que nous désirons emprunter, nous dirions donc qu'elles se composent mutuellement, pour, peut être aboutir à la formation d'un état dont la diversité est seulement apparente et qu'il s'agit de reconstituer afin  d’obtenir l'impression d'unité indispensable dans le problème qui nous préoccupe.

Est il, dès lors, impossible de concevoir un phénomène d’identité, c'est-à-dire, et pour la position que, momentanément  nous adoptons : un rapport direct avec la vie ? Il ne parait pas que la difficulté, qui reste grande soit, cependant insurmontable, car nous possédons, pour établir la filiation désirée, une conséquence de la vie même et par laquelle il semble bien que la relation puisse être obtenue, nous voulons parler de l’émotion.

Avant que de se dominer – en admettant que nous puissions parvenir à ce degré de possession de nous même, et de la vie-nous sommes assurés de ressentir la vie. Nous la ressentons non seulement à l'état passif, mais actif. La vie ébranle en nous et à travers nous un mode d’impressions  qui nous oblige précisément à sortir, de notre inertie et à prendre conscience de rapports, à la fois vagues et profonds, qui s'établissent, tout d'abord à notre insu. Nous sommes envahis par un état qui nous alimente de ses dons. Il ne se contente pas de procurer ainsi à notre être particulier la parcelle de vibrations générales qui lui est indispensable pour exister, il s’impose à nous avec une abondance telle qu’il dépasse la limite où notre personnalité physique se tient et se nourrit de ce que la vie lui apporte. La vie en effet ne se contente pas de nous projeter vers notre devenir, elle nous force à nous retourner vers l'immédiat passé, le co-existant de notre présent instantané et, par ce moyen, nous impose la conscience de son existence chaleureuse.

Elle est en  nous et avec une plénitude telle que1'impression  de sa présence provoque au plus profond de notre être une faculté d'attendrissement dont elle devient l'objet. Irradiés par elle, nous lui retournons une partie, infime de ses dons sous la forme d’une effusion à ce point considérable qu'il nous faudra bien la nommer un jour, du premier et du plus beau de tous les mots magiques que nous serons capables de former : l’amour.
Il n'est autre chose que la perception, tout d’abord impensée d’une union qui nous lie intimement à un principe sans lequel nous ne saurions être, au moins tel que nous sommes.

Nous pourrons, un jour, maudire cette existence en déclarant que, dans le mélange  de ses dons et de ses exigences nous estimons que la part faite à ces dernières est par trop considérable. C'est qu’alors, nous aurons éprouvé  l'existence en une importante échelle : au sens profond du terme, nous aurons vieilli et ne posséderons alors qu’un pouvoir d’effusion étrangement racorni. Mais à l’instant précis où pour la première fois l’existence délègue vers nous l’étrange possibilité qui nous fait être, par une double conséquence de l’état primitif : exister et se sentir existant, notre puissance affective est plus que vierge, pourrait-on dire : elle est intacte et d’une innocence radieuse, incapable qu’elle est en cet instant, de pressentir son immédiate destinée.

Mais une fraction de seconde la lui révèle en glissant dans la passivité première la faculté qui permet de sentir qu’on est puisqu’on baigne dans un système de relations ambiantes dont, cet instant, aucune ne parait hostile.

Ce moment de l’existence est celui où la nature des choses, intimement mêlée à la vôtre par une opération indépendante de votre volonté, parait dépourvue de contradiction. Au contraire, notre effusion est si totale qu’elle s’emplit d’un spectacle qui semble la continuer.

A vrai dire nous ignorons encore si nous existons par nous même, tellement nous nous sentons fondu en ce qui nous entoure et nous baigne. C’est ce phénomène de l’oubli de soi qu’à ses moments les plus purs, l’amour est capable de réaliser.

Il importe infiniment peu que, débordant du cadre personnel, la nature de l’émoi affectif soit une réalité ou une illusion. Nous ne pouvons le concevoir qu’en nous replaçant dans ses états indistincts dont le discernement reste impropre à l’analyse. Celle-ci suppose comme le critérium d’un minimum rationnel dont notre nature, à ses instants d’effusion pure, n’a pas le plus intime soupçon. En présence d’un pareil miracle de fusion, nous ne pouvons que constater une existence et qu’elle est le lieu d’une effusion si profonde que ce serait la défigurer, instantanément, que de lui opposer toute autre forme d’appréciation.

Il n’est point douteux qu’en de tels instants, des relations nées du mystère des choses s’insinuent dans l’intensité des impressions ressenties, les provoquant et les recueillant, tour à tour, ou peut-être, même simultanément. Elles sont telles qu’une seule expression leur conviendra et qu’elles ne nous laisserons que la ressource de les déclarer ineffables pour pouvoir les désigner à notre souvenir.

Il parait fatal qu’apparaisse, en ce moment, sous la pensée, le nom d’une philosophie qui s’est précisément efforcée de faire partie de la nature des choses de ce phénomène d’identité que nous nous efforçons, non de reconstituer mais, seulement, d’indiquer.

Maxime NEMO

 

 

"Le sens nécessaire à l'intelligence de la poésie est rare en France où l'esprit déssèche promptement la source des saintes larmes de l'extase,où personne ne veut prendre la peine de défricher le sublime, de le sonder,pour en percevoir l'infini."
Balzac " les Illusions perdues "( 1837-1838 )

 

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