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11 septembre 2015 5 11 /09 /septembre /2015 21:00

Un petit roman de Nicolas Fargues dissèque avec impertinence la diplomatie culturelle française en terre fabiusienne et les traces de l'action extérieure (en l'occurrence à la Maison centrale des Artistes de Moscou et à l'Institut français)dans cette fiction sous le regard d'un sociologue-romancier ne manque pas de nous interpeller .Jugez en plutôt par ces extraits et bonnes feuilles:

Après l’intervention de l’économiste, c’est vers moi que le modérateur se tourna : « Alors vous, Romain Ruyssen, dit-il en consultant consciencieusement ses notes, vous êtes français et sociologue. Votre dernier essai a pour titre Au pays du p’tit. Il est paru en France le mois dernier et, avec neuf autres ouvrages sélectionnés en prévision de ce salon, il a bénéficié d’une opération spéciale et sort aujourd’hui, quasi simultanément, dans sa traduction russe. »

« Je cite l’une des phrases de votre introduction, poursuivit le modérateur en plongeant le nez dans la version traduite de mon livre : “Avec les Trente Glorieuses, le surmoi révolutionnaire des Français a progressivement cédé la place au Moi-Je pépère-fonctionnaire.” Est-ce que cela signifie, Monsieur Ruyssen, qu’aujourd’hui vous considérez usurpée la réputation de nation insoumise de votre pays ? »

« Je me demande surtout, répondis-je sur un ton folâtre, comment mon interprète vient de vous traduire des mots tels que “Trente Glorieuses” et “pépère” : la langue russe possède-t-elle vraiment un équivalent de ces notions très françaises ? »

Je marquai une pause, attendant en vain la réaction de quelqu’un dans la salle. « Au-delà de votre question, repris-je, c’est de l’esprit français contemporain tel que je le perçois que j’ai envie de vous parler. Et je peux le faire sans forcément me référer à mon livre, rien qu’à partir de quelques éléments que j’ai observés ici, dans cette salle, au cours de l’heure qui vient de s'écouler.(...)

« Bon. Alors. Voilà. Comment dire. D’abord, prenons l’exemple de Pierre-Jean Mondoloni. Je suis curieux de savoir combien d’entre vous avaient entendu parler de lui avant aujourd’hui. » Je m’interrompis et promenai mon regard sur les quelques silhouettes présentes dans la salle. Un quart d’entre elles environ levèrent la main. « Bon, repris-je. Qui sont donc, d’après vous, tous ces gens qui, venus si nombreux pour l’écouter, ont quitté l’auditorium en même temps que lui tout à l’heure ? » Sans attendre cette fois de réponse, je dis : « Eh bien, c’était des Français. Ou, pour être plus exact, des Françaises. Des épouses d’expatriés français vivant à Moscou, pour être tout à fait précis. Car, en France, les études de marché montrent que ce sont en grande majorité des femmes qui achètent des livres, lisent et assistent à des conférences. Ces épouses d’expatriés, oisives et aisées pour la plupart, ont fait le déplacement jusqu’à la Maison centrale des Artistes, où la France est à l’honneur tout au long de cette semaine, afin de voir en vrai Pierre-Jean Mondoloni, qu’elles sont habituées à écouter à la radio ou à la télévision. Car, je vous le confirme, il est très connu en France. »

« Nous avons donc ici, à Moscou, dis-je, une semaine Spéciale France qui, le saviez-vous ?, consiste surtout en une opération promotionnelle financée et organisée à l’initiative du ministère français des Affaires étrangères. Comme il s’en tient régulièrement depuis quelques années dans des pays dits émergents tels que le Brésil, la Chine ou l’Inde. Et, en la personne de Pierre-Jean Mondoloni cet après-midi, un invité d’honneur français s’adressant sans s’en rendre compte (ou sans vouloir l’admettre) à des journalistes et à un public constitué à quatre-vingt-cinq pour cent de Français. Lequel a quitté la salle tout à l’heure sans même avoir pris la peine de s’intéresser à l’opinion d’une Estonienne et d’un Hongrois sur un sujet supposé nous rassembler tous ici : la France. »

« Ajoutez à cela la référence qu’a faite notre modérateur, en m’introduisant tout à l’heure, à la version russe de mon essai. » Je me tournai vers l’intéressé : « Vous ne saviez peut-être pas non plus, monsieur, dis-je avec une politesse exagérée, que mon livre ne doit son existence qu’au coup de pouce donné aux éditeurs étrangers par le département Livres et savoirs de l’Institut français, à Paris, dans le cadre d’un programme d’aide à la traduction destiné à diffuser la pensée française hors de l’Hexagone. C’est-à-dire à de l’argent public français. Je vous informe d’ailleurs que c’est le cas de soixante-dix pour cent des livres d’auteurs français traduits dans le monde. C’est une question un peu taboue dans la profession, mais sachez que lorsqu’un auteur français est “traduit en vingt langues”, cela signifie que l’État a pris en charge les trois quarts de ces traductions. Pour des ventes d’ailleurs à peu près nulles le plus souvent. Les seuls éditeurs étrangers faisant l’effort de traduire, de promouvoir et de défendre à leurs frais les auteurs français contemporains sont en général allemands, italiens ou espagnols. Les Allemands par goût bourgeois de l’encanaillement, car les Français leur paraissent depuis toujours un peuple brouillon mais divertissant. Un peu à l’image de l’acteur Louis de Funès, qu’ils adorent. Les Italiens et les Espagnols parce qu’ils nous sont frontaliers et qu’ils considéraient, jusqu’au dévoilement par Bruxelles de notre abyssal déficit public, qu’en tant que nation latine économiquement plus avancée que la leur, nous avions nécessairement quelque chose à leur enseigner. Quant à l’anglais, inutile d’en parler, nous n’existons tout simplement pas dans cette langue. Hormis quelques morts illustres tels qu’Albert Camus, Jules Verne, Alexandre Dumas ou Michel Foucault, je ne vois aujourd’hui que le romancier Michel Houellebecq capable de susciter l’intérêt des lecteurs anglo-saxons cultivés. Car, au-delà de leurs penchants protectionnistes, Américains et Britanniques nous prennent, à raison, pour des dilettantes satisfaits et sans vision. Bref, beaucoup de bruit pour rien. Beaucoup de France pour pas grand-chose. » (...)

« En résumé, ajoutai-je, nous avons là une nation qui, à défaut de réelle puissance, s’achète aujourd’hui une omniprésence à coups d’opérations de charme aussi arrogantes qu’infécondes. » (...)

Un article venait de paraître dans L’Express à propos de mon livre. Il s’agissait en réalité de quelques lignes à peine développées, non signées, lesquelles venaient s’ajouter à une série de brèves publiées dans les pages « Société » de l’hebdomadaire :

Charge féroce contre la culture et les mœurs françaises, "Au pays du p’tit" revendique une démarche à contre-courant des études ordinaires de sociologie, en appréhendant les faits par la subjectivité du détail davantage que par les enquêtes et les chiffres. On ne manquera pas, en ces temps de crise de confiance nationale, de juger l’entreprise opportuniste et, surtout, un peu légère. Pourquoi seuls les routards français refusent-ils de coudre le drapeau tricolore au dos de leur sac de voyage ? Existe-t-il un autre pays que la France où l’on se souhaite « Bon courage » avant d’aller travailler, et où l’on déplore « Ça va comme un lundi » en tout début de semaine ? Où l’on dise « Fallait pas » après s’être fait offrir un cadeau ? Tentatives d’analyses et de réponses par Romain Ruyssen, maître de conférences à l’UFR de Sciences sociales de Paris X.

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Published by maximenemo
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Ganymede 11/09/2015 22:06

http://www.causeur.fr/fabius-etat-islamique-migrants-34526.html

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