La biographie détaillée de Maxime NEMo (1888-1975) secrétaire général de l'Association JJ Rousseau de 1947 à 1975 . Nombreux textes inédits.
Le tragique humain
Essai sur l’évolution humaine
Maxime NEMO 1952
Bien que certains anthropologues attribuent à l’Espèce une existence variant autour de 300 000 années, il ne paraît pas excessif de prétendre que l’Homme n’existe pas encore.
Dernier né, parait-il d’un processus évolutif encore inachevé, l’Homme peut , probablement , se considérer comme le résultat, encore momentané, d’une Evolution , en partie accomplie, ou, comme le point de départ d’une autre série d’enchaînements, virtuels dans ce qui est déjà.
Comme le reste de la vie, l’homme serait « en marche » vers l’état qu’il doit représenter ; il serait en évolution vers sa propre finalité, ou la forme que dans la succession des formes, il doit incarner… il n’est, par conséquent, pas surprenant de voir le genre humain s’affirmer ou se nier, avec une sorte d’égale prodigalité. On dirait un principe vivant - ce qu’il est en réalité – incertain de son destin personnel : à la recherche d’un équilibre d’imparfaites ébauches. L’Homme ou l’idée de cet être, se fait et se défait constamment, comme si un hasard malicieux, tantôt démon et tantôt divin, présidait à la réalisation des états successifs.
La biologie actuelle nous révèle que les états se font et se défont, parfois comme si la Vie se cherchait à travers des essais qui ne paraissent définitifs que sous l’influence d’une condition enfin découverte et qui semble correspondre à l’équilibre nécessaire.
Instaurer, déjà une conscience humaine, ne peut-être que le résultat des ambitions de l’esprit ou de la pensée pure ; étudier l’Homme c’est assister à ses élans et aboutir à ses chutes ; c’est par conséquent , passer de l’exaltation à la dépression que ces dernières occasionnent , presque nécessairement .
Nous dirons donc : l’homme monte vers lui-même, vers cette idée de lui que les meilleurs éléments de l’Espèce ont forgé pour son rêve, et il retombe continuement , sans communiquer à l’esprit l’expression d’une expérience acquise .
Deux périodes humaines présentent , dans la simple Histoire de quelques trois mille ans de vie à peu près connue, une analogie frappante : celle qui s’amorce au moment de la mort de Louis XIV, et ultérieurement , celle qui débute à la mort de Marc Aurèle.
Dans les deux cas, un acquis humain se décompose : à une vie de croissance succède une période de décomposition, qui, par la plus ancienne, durera presque dix siècles. A la disparition du dernier des grands Antonins (nous ne considérons plus Commode comme tel) une façon de vivre et dêtre commence à s’éteindre. : l’Antiquité va succomber. Et cependant l’Humanité grâce à elle, vient de réaliser sa première expérience à caractère spécifiquement humain ! Elle pourrait être sûre et fière d’elle-même. Or, au moment où cette certitude devrait lui procurer l’assurance de continuer sa route ; au contraire le doute de soi l’envahit , et il chemine vers cette inquiétude qui ne cessera de désintégrer la réalité déjà composée.
A peu de distance de cette mort de Marc Aurèle, le centre de l’effort civilisateur qu’est Rome, va, non pas disparaître, mais perdre graduellement , la signification qui lui donne son rayonnement. Constantin transporte au loin , à Byzance, la puissance symbole de l’ordre politique . Pendant un temps Rome ne sera qu’une préfecture d’un empire occidental qui se décompose, par degrés.
La Latinité, qui porte en elle « le sens de l’Homme »va au devant de l’Orient , qui la décomposera. L’évolution de l’Espèce est encore trop proche de ses débuts , pour que deux capitales puissent signifier l’Homme. Dans cette première dispersion, l’unité humaine à peine constituée , se divise déjà ! Et les puissances de division vont immédiatement attaquer la vie ébauchée en principe de conscience. L’Homme avorte, cette fois, sous nos yeux. Sans doute est-il encore trop tôt pour qu’il nous soit donné de contempler assez longtemps la forme atteinte , pour qu’un enseignement de l’Homme trouve sa répercussion dans l’Etre humain , et pour que celui-ci découvre et, surtout, comprenne le sens de son principe.
C’est une constatation que l’Histoire nous imposera souvent.
En réalité notre grandeur terrestre s’incarne dans un homme tel que Marc Aurèle. Pensée, action, sentiment de la justice, , cet homme emporte l’humain et donne à la pourpre impériale le reflet de l’idée que l’Homme se fait de lui-même ou des Dieux. Il serait exact de soutenir qu’en ce moment, l’homme est le sommet des choses vivantes. Ayant donc acquis la certitude de sa prééminence, l’effort humain devrait tendre à conserver la suprématie obtenue, afin, parvenu à ce plan, de préparer une nouvelle ascension de son être vers des sommets plus élevés encore. Sa gloire est obtenue et sa fonction se prouve , qui est de produire l’effet civilisateur. Mais, ainsi que le note Victor Duruy : « la civilisation avance par les hommes supérieurs, non par les foules »(Histoire des Romains P.392) Ce qui est resté la mer impulsive ne cesse de battre, de son incompréhension, le roc qui domine ; ce dynamisme régressif, va , sous des formes innombrables , assaillir l’état obtenu par un seul ( ou par le petit nombre) et tenter de la ronger ; afin de ramener à son niveau , ce qui s’était exhaussé.
Le même phénomène, et peut-être plus pathétique encore, apparaît au lendemain de la mort de Louis XIV . La même exaltation hiérarchique conduit à un ordre de grandeur à peu près comparable à celui que réalisa le dernier des grands Antonins.
Après des siècles d’élaboration patiente, la grandeur se reconstitue dans un homme ; dans un moment de la vie générale. Car, ici, plus qu’au IIIè siècle de Rome, le Roi correspond à un moment ; ce qui veut dire que la grandeur n’est plus tout à fait isolée…Une seule individualité n’est pas exaltée ; mais un principe, un système : cependant , l’exemple va mourir , créant , par sa présence , comme par sa disparition , ce tragique humain qu’on ne peut considérer sans émotion.
Celui de Louis XIV est d’incarner une grandeur rêvée, depuis la chute de Rome, aussi bien sur le plan mystique ( au moins de la catholicité) que sur celui de la pensée civique. Le Monarque incarne l’idée d’une magistrature religieuse, aristocratique et civique. Louis XIV synthétise le vague en même temps que le précis des aspirations occidentales.
Ce qu’il faut observer c’est que ce Roi n’est pas un accident dû à l’intervention d’un génie supérieur ; bien loin de là ! Il n’est ni Charles Quint, ni Cromwell ( encore moins Napoléon) …Au contraire, il est le résultat de la patient élaboration des générations antérieures. Il n’est donc pas une « aventure » ; comme l’expression d’un lyrisme, plus ou moins providentiel : il est un aboutissement au sens profond du terme.
Mais l’humain qui environne l’événement vit automatiquement, c’est-à-dire : au jour le jour. la collaboration à l’événement est absolument inconsciente. Pas davantage que la pierre , l’individu n’a le souci , ni la compréhension de l’architecture. Il participe à l’élaboration par l’effet de la fatalité qui le fait vivre à tel moment. Ce moment est tout pour lui. Son orgueil cesse à la limite d’assouvissement de ses intérêts personnels, au point qu’il subit l’Histoire, plus qu’il ne la constitue. L’ingrat de sa fonction retombe sur sa personne, comme un poids qui l’entraîne , toujours plus bas , dans la hiérarchie des valeurs. L’événement se fait non pas en dehors de lui, mais face à son incompréhension.
Ce qui se glorifie dans la personnalité du Roi Soleil, c’est un état patriarcal, depuis toujours à la recherche de l’équilibre enfin institué. La médiocrité de tant de monarques, capétiens ou autres, non seulement se trouve oubliée ; mais par ce résultat auquel l’Histoire aboutit, cette médiocrité est justifiée. Tant d’hommes de second et même d’arrière plan , profiteront de réalisations à laquelle , ils accèdent en qualité de degré, inférieurs sans doute mais indispensables. C’est en effet grâce à la continuité qu’ils représentent , que le Monarchie s’élève au point qu’elle atteint avec Louis XIV. Tout se paie en ce monde, et surtout la splendeur : or celle-ci est atteinte ; l’obscur sacrifice des générations est compensé par la majesté de Versailles et des styles créés, celui de l’ordre social compris. L’édifice monarchique est sou nos yeux ; et quoique à la base, l’acceptation soit passive , nous l’avons vu ; la totalité est réelle, et monte du sujet au souverain.
L’Eglise elle-même est éblouie. Certes ce succès signifie sa défaite ; mais il semble que celle-ci soit admise, au moins , implicitement. Parvenue à ce résultat, l’Eglise sait que son rêve d’hégémonie personnelle a avorté, le théocratique seul est vaincu . Temporel et spirituel ne seront pas associés par la suprématie de cet empire ; au moins un Prince consacré permet à la Théologie de triompher par son triomphe. En voulant le monarque de droit divin , l’Eglise s’immisce entière , dans l’intimité de cette investiture.
L’Eglise est une force réelle. Comme telle, elle se révèle capable de dominer sa défaite en prétendant que la place de second rang, reconnue à sa puissance par le principe monarchique, est celui que son souci de prééminence , s’est délibérément octroyé. Et, rien sous cette apparence ne parait réduire son rôle dans l’organisation de cette civilisation à laquelle elle a tant travaillé. En effet d’une part elle est glorifiée ; sa défaite, obscure représente une soumission à l’humain, au terrestre, au social, qu’elle reconnaît n’avoir pu modifier plus sensiblement.
Tout, par conséquent brille d’un éclat qui paraîtrait insoutenable, s’il pouvait être, longtemps , continu. Cet éclat ne risque pas de l’être. Même peut-être conviendrait-il de serrer le problème de très près. Si nous tentions l’effort , rapidement, nous découvririons à quel point cette splendeur resplendissante est macabre. En ce lieu précis de l’Histoire un monde aussi expire. Pour la seconde fois sous nos yeux , l’effort civilisateur avorte.
A cet instant : 1715, où un très grand Roi succombe, un enfant jette sur ce monde , des regards que tout étonne. Jean Jacques Rousseau a trois ans à ce moment même.
Ce n’est qu’un être humain dont la croissance commence ; mais cet avènement est lui aussi préparé par une longue patience antérieure. En ce moment de l’Histoire et pour qui se plait à considérer l’emmêlement des symboles : un éclat succède à l’autre ; mais ainsi qu’il convient d’être aux instants « évolutionnaires », cet éclat faudrait-il dire , brille d’une lumière inverse et, peut-être conviendrait-il d’attribuer au grand Monarque enseveli, l’image, métaphorique , que Paul Valéry décerne au soleil :
« O Roi des ombres fait de flammes »
Celle de la mort individuelle n’est pas la seule qui accompagne le Roi dans sa tombe. Ainsi que nous l’avons suggéré, en réalité, avec lui, un monde expire, et, le second pan de l’Occident s’écroule, invisiblement ; pour la deuxième fois, une idée de l’Homme disparait.
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Il serait inexacte de prétendre qu’au sein de cette vieille association humaine, à formes patriarcales , et dont Louis XIV est la conclusion suprême, les puissances de l’idée sont demeurées en dehors de la communion collective. Néanmoins, quelque chose de relativement neuf va s’introduire dans l’intimité du groupe, dont Jean Jacques est le premier prototype. : l’Idée cherchera son efficacité en soi même, et je crois devoir ajouter : en soi seule. Cette nouveauté est considérable. Un contemporain de Corneille ou de la Bruyère aurait-eu quelque peine à l’envisager.
Ainsi donc, l’Idée institue son prestige et engendre sa finalité. La rupture est totale avec « l’ordre » de la société antérieure , à tendance ou monarchique ou antique. Caractéristique de l’âge qui point , le « littéraire » a la prétention de dominer , avec le temps nous verrons surgir la puissance de l’idéologie qui aura l’intention de régir jusqu’à la puissance des faits.
Est-il nécessaire de la préciser, cette prétention dominatrice restera presque toujours illusoire. De tous temps, « l’Opinion » n’est sentie plus ou moins bouleversée par les effets de la puissance verbale ; mais toujours le solide du rationalisme occidental a remis le Principe à sa place réelle et fait de lui le régulateur des possibilités collectives.
Jean Jacques est la source – qui s’en étonnerait ? – l’état démentiel qui va envahir le monde puisqu’à l’idée du fait qui jusqu’à lui avait été le résultat d’une collaboration constante, il entend substituer l’Idée de soi ou mieux encore du « Moi » .L’Idée du monde et de l’événement social est ramenée à l’idée de l’individu ,lequel il est vrai par cet effort d’ajustement va subir le principe d’une co-extension tentant de l’égaler à l’Universel.
Chose troublante et qui ajoute à l’imbroglio qui point : alors que cette puissance tend dans la direction que nous venons d’indiquer, parallèlement un autre pouvoir extensif apparait , inconnu du premier, et qui, lui, va établir sa réalité dans le lieu le plus précis des réalités du monde.
A peine une harmonie humaine est-elle obtenue , grâce à un puissant apprentissage de la fonction terrestre que quelque chose engendre le désaccord et laisse l’homme pantelant en face de sa fonction, une fois encore disloquée.
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On aurait surpris Louis XIV , si, à son lit de mort une personnalité quelconque avait affirmé en présence du Roi que sa fin personnelle correspondait à celle d’un homme et qu’un autre aspect allait naitre si différent de l’antérieur que les points de contact entre les deux faces d’un même être deviendraient de plus en plus difficiles à déterminer.
Mais on dirait en cet instant, que l’humanité a la préscience des modifications qui l’habitent et qui vont se manifester.
Avant la mort du grand Prince, la révolte contre l’Etat, qu’il symbolise, est latente, déjà. La splendeur du fait patriarcal synthétisé par le principe monarchique gêne et lasse ceux , même sur lesquels elle rejaillit. Si bien que le Roi, le dernier en somme, s’est éteint, pareil à un personnage de tragédie : au sein d’une solitude écrasante. Le Prince a pu voir rien que sur le plan européen, son désir de grandeur bafoué par de simples commensaux du trône. Alors que les monarchies devraient tendre à esquisser une suprême image de l’Institution ; la division les jette les unes contre les autres. , et l’incompréhension les sépare au point de les rendre rivales. Or il n’est point de rival pour Louis XIV.
Mais cette dissension du principe n’est pas la seule qui accable le roi de France : la nécessité de la grandeur engendre, jusque dans son milieu le plus proche le sarcasme et l’on sent croitre autour de lui une jeunesse à qui ses aspirations demeurent étrangères. En réalité le Roi s’éteint environné d’une hostilité à peine contenue.
Il est à souhaiter qu’un sort bienfaisant établisse entre la vie et la mort, l’abime définitif ou s’effondre la conscience et la mémoire qu’elle suppose. Si l’esprit survivait au moins sous cette forme et qu’il lui soit donné de percevoir de quel accomplissement ses intentions sont suivies, de quelle torture morale la survie de Louis XIV n(aurait-elle pas été le centre ? Non seulement la majesté de l’être monarchique meurt avec lui, mais la simple dignité symbolique de l’état royal disparait en même temps. Tout croule dans une sorte d’amoralité, qui si elle n’est pas générale, atteint l’échelon social le plus représentatif de l’effort accompli par l’humanité, depuis l’effondrement de Rome.
C’est une ruée vers la jouissance la plus crapuleuse, si bien que l’idée d’élite est atteinte n’étant plus justifiée. Le grave est que l’impression d’effacement descend, par degrés, jusqu’à ceux qui observent la décadence des mœurs, du caractère, d’êtres, situés par la fortune , à l’échelon le plus favorisé.
Les 74 ans qui nous séparent de la période immédiatement révolutionnaire, seront employés par les uns et par les autres, à obtenir ou à perfectionner la désintégration d’un élément social , dont l’activité, cependant , fut , pendant des siècles, un sujet d’exemples.
Car la Société a besoin d’exemples. Elle ne se fonde que pour conserver celui de ses mythes primitifs. Elle ne subsiste que lorsque la valeur des principes mythiques s’est incarnée dans une catégorie ou théocratique ou aristocratique – ou les deux à la fois. La substance mythique seule à travers ses artères, et sa structure dépend de l’alimentation interne que ses mythes s’avèrent capables de lui procurer.
Ce que l’on nomme, de manière imprécise : l’homme du peuple, regarde ce qui se fait : mais, également, ce qui se défait sous ses yeux. Cet homme ne consent à une situation sans privilège – que celui de banal accomplissement mécanique ! qu’à la condition que son obscur et involontaire sacrifice d’orgueil, d’ambition, soit justifié par des exemples venus « d’en haut ». Mais lorsqu’à travers l’étendue d’un pays civilisé, l’écho de trop d’impuretés , se répercute d’un point à l’autre de la sonorité sociale , l’idée de soumission disparait graduellement , car il éclot , alors, dans la conscience de chacun, un pouvoir de comparaison , qui n’est plus à l’avantage du privilégié. En cet instant, les murs, gardiens des avantages acquis, portent la trace d’invisibles ruptures, qui seront, le moment venu, autant de brèches par où passera le flot des assaillants. (à suivre)