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31 mars 2013 7 31 /03 /mars /2013 16:09

Je  n’aurais pas l’outrecuidance de considérer mon expérience comme probante ; il me suffit qu’elle soit palpable ; je n’ai fait que répéter l’Homme et cela me suffit. D’où je conclus que la passivité est un leurre. Elle est comme la névrose des gens par trop privilégiés, la preuve de son contraire ; la névrose demeurant celle du bonheur possible – à la condition, lui aussi, qu’il se veuille relatif.

Prométhée, c’est le Rêve au sein du sommeil, la pensée latente, le concept de soi, et, a dit Spinoza : « je nomme concept ce qui se conçoit par soi même »,mais l’admirable phrase est connue. Nous ne pouvions pas échapper à ce dieu ;il durera autant que l’Homme, dont il est le sur-Homme ; ou l’orgueil ; ou la grandeur. C’est le seul qui ne soit pas ridicule ! et c’est le seul qui demeure écrasant. Il exige un colloque avec le Mystère et que nous le vainquions à force de perspicacité.

Lorsqu’on compare les dimensions, on ne se prend à penser que ce dieu est fou. Comme toute grandeur, il l’est un peu, évidemment ! Je vous demande de mesurer l’homme et son adversaire. Quel petit David en présence d’on ne sait quel incommensurable Goliath. Et l’idée de Connaissance est la fronde qui doit frapper l’énorme géant en plein front. Seulement, il arrive souvent que le front du Mystère soit élastique et que la pierre retourne, si j’ose dire, à son auteur ; c’est l’homme qui reçoit le projectile dans l’œil. Il arrive que l’œil éclate et que la cervelle suive, par la fente ouverte. L’homme est vaincu. Bizarre conséquence du prométhéisme, l’homme ne maudit pas son initiateur pour si peu. Un autre reprend la recherche, la lutte, comme ignorant des dangers ;et le jeu recommence –peut-être jusqu’à la fin de l’Espèce. Des gens trouveront le combat inégal et l’enjeu stupide. Je ne suis pas loin d’être de leur avis, mais nos appréciations ne changent rien à la réalité des choses ; nous sommes faits pour être cela. Les métaphysiques orientales se brisent devant l’objectivité du fait. Et c’est pourquoi l’étude du fait est passionnante.

Nous sommes embarqués sur la galère : « Connaissance » et pas près de n’en être plus ses rameurs : C’est notre bagne, à perpétuité. Je pense d’ailleurs que le bagnard, doit, à la longue, aimer la rame sur laquelle il geint et forcément le banc de bois où il use sa culotte patiemment. Le tout finit par être sa raison d’être.

Les moralistes à priori soutiendront que, pour soutenir, l’effet d’une telle peine, il faut qu’il ait eu, à un moment quelconque de l’existence, Faute, et majeure encore ! Les moralistes me font toujours sourire. Le but, pour eux, n‘est pas la vie, mais la thèse à soutenir. Ce qui les intéresse, c’est le jeu de l’esprit. Le moraliste est, en somme, ce théologien que la preuve de Dieu passionne, plus que l’existence réelle de ce même être… Ils partent de l’affirmation préalable et passent leur temps à établir, dialectiquement, la démonstration de l’affirmation faite pour établir sa preuve, ce qui est le comble du coq à l’âne. Or, on peut-être théologien partout et surtout en Sorbonne. On se doute qu’avec  ma vie et son style un peu particulier, j’ai peu fréquenté l’établissement, ni tout autre genre d’Institut…Aussi je ne sais pas ce que c’est que prendre des notes ou meubler sa mémoire  de faits ou de papiers soigneusement étiquetés ; je préfère d’autres émerveillements. Ce qui ne m’empêche pas de ramer à la galère commune avec le rythme, si possible, des autres copains, et de participer à la manœuvre des voiles, lorsque le moindre coup de sifflet du quartier-maître fait tressaillir les membres de l’équipage. Il ne s’agit pas toujours de manœuvre ; non ! il arrive qu’on soit appelé au pont pour ce que nous appellerons des cérémonies, celle par exemple du jet d’un homme mort à la mer qui nous roule.

Il arrive également que l’homme ait été tué par le retour d’une pierre lancée par lui au front du Mystère. On s’assemble bonnet à la main. N’importe qui dit les paroles symboliques, suffisantes pour qu’une identité se fonde entre le geste du mort et les survivants. Car l’essentiel est là : que le geste ne soit pas enseveli, lui ! Après quatre hommes balancent le corps, un instant, juste ce qu’il faut pour qu’il prenne son élan vers l’éternité (et à la condition préalable que la mort ouvre sur cette perspective !) puis, avec un « houp » assez retentissant, le mort est projeté vers la grande houle qui glisse puissamment sous les flancs du vaisseau. Un moment ; des ondes entre les vagues ; puis, le lisse de l’eau qui nous soulève tous ; il ne reste qu’un souvenir ! Mais : « c’est toi qui dort dans l’ombre… ; «  Le voyage continue.

La vie de l’Espèce est jalonnée de ces morts, quelquefois puissants qui ont osé viser le Mystère entre les deux yeux. Tout n’est pas vil dans le troupeau de l’homme ; voilà ce qu’oublient les détracteurs superficiels. Prométhée, ce premier homme vraiment homme  peut-être fier, tout de même, de la filiation qu’il a laissée. La foule est l’immense réserve d’énergie où éclot la justification du type humain –un, par génération, ou même, par siècle. Ici, à l’inverse de la démocratie, ce n’est pas le nombre qui compte, mais l’unité significatrice. L’homme se sauve de sa propre fange à l’aide des quelques héros qu’il produit. En tête : Prométhée, et derrière, presque à sa hauteur : Œdipe, l’homme qui dit « non ! » aux turpitudes du Sort, et qui fonde l’idée de Justice. Quel autre exemple que le sien (celui de Prométhée) Et quel exemple occidental, c'est-à-dire : de volonté positive. Car rien n’empêchait Oedipe de continuer à se curer les ongles et à sucer des raisins  cuits par le soleil, après qu’il eût entendu l’arrêt de l’oracle le concernant. Il lui suffisait de s’incliner, en disant : « c’est le Mystère ! »

Mais voilà, cet homme pensait sa vie, et à travers la sienne, la vie entière, et Oedipe rêvait d’un accomplissement volontaire et donc pas simplement décidé par autrui, cet autrui serait-il un dieu. Il s’insurge et oppose à la puissance ésotérique du mystère, celle d’une volonté qui prétend décider. Dès lors, ce n’est plus la fatalité péremptoire qui se veut triompher, c’est un destin qui entend se constituer. L’homme s’insurge et prétend contrarier  l’exact accomplissement du Fatum mystérieux.

Il importe peu que l’ homme soit, ou non vaincu ! ce qui compte, c’est le geste, et, surtout, l’intention du geste.

Encore une fois, Oedipe, entendant l’oracle, pouvait penser : « c’est très embêtant ! Mais que voulez-vous que j’y fasse. Après tout, il n’arrivera que ce qui doit arriver ! Au demeurant, que puis-je faire ? «  Et après avoir posé cette question, il eut pu répondre : "rien !" , comme un Oriental l’aurait fait. Mais la vie a voulu qu’une faculté se trouvât ajoutée à ce que nous appellerons de manière un peu vague : la loi des Choses et des faits ; et que cette faculté est celle de la délicatesse humaine.

En entendant l’arrêt du sort, Œdipe est horrifié, tout simplement. Il doit se demander comment un dieu peut, candidement, exprimer l’énoncé d’un tel forfait. Il se dit que pas un être humain n’aurait osé concevoir une monstruosité si parfaite, si gratuite, donc ! La conscience grecque, par cet exemple, se pare de l’horreur du mystère et des volontés anormales ; elle se dit que la vie doit tendre à l’harmonie et que le propre de l’intelligence et de la volonté est d’aboutir à cette faculté et non à la confusion, serait-ce celle de la toute puissance. La Connaissance n’est pas une acquisition, stérile, de notre curiosité, mais la divination des lois parvenant aux amalgames du Beau. L’analyse n’est que le stade second de la Connaissance (le stade de la Science) dont le terme est la conscience parfaite du tout, par le soupçon de sa finalité, qui est la Forme. Savoir pour simplement savoir est l’abîme où se perd l’esprit prométhéen : cet abîme où gît le monde actuel ! La lumière obtenue rejoint presque l’ombre et ne vaut pas les éclaircissements du mysticisme subjectif. C’est ainsi que l’homme, et, en particulier l’homme grec, avec Oedipe, introduit dans l’existence le sentiment de valeur.

La pierre est tombée aux pieds d’Oedipe et cette pierre brille d’un double éclat : « tu coucheras avec ta mère et tu tueras ton père ». Il est inutile d’interroger : le sardonisme de l’oracle est admirable, et répliquerait, sans doute « car tel est notre bon plaisir ».

Un écœurement, une honte sans limite, un réel dégoût d’exister affluent au cœur d’Oedipe. La splendeur de sa pureté humaine l’incite à vomir sur cette pierre immonde. Tout son sens moral est hérissé. S’il n’avait le recours de sa volonté ardente, seul, le suicide existerait pour lui. Plutôt périr, même à son âge qu’être cet autre qui pourrait confiner à lui !

Il n’est pas vrai qu’il ait lu Freud et que, même obscurément, il « désire » ce qui est inscrit. Les Modernes sont répugnants, tant l’accoutumance de la bassesse les amène, à patauger dans la jauge des sens comme des cochons. C’est qu’ils ne sont épris que de science, n’étant que de pauvres êtres à responsabilité limitée comme les sociétés anonymes. La grandeur leur est inconnue, comme l’amour. Ils rangent sous ce vocable, la rencontre de deux groins et se déclarent satisfaits, après l’éjection de leur sperme. Ils font même analyser le grouillement de leurs bestioles pour connaître leur vitalité ! Après quoi, ils retournent à un vagin quelconque et tricotent après une jouissance au nom de statistiques qui les ont rassurés.

Oedipe est autre, et pousse du pied la pierre malencontreuse. C’est fini la vie simple et douce, da,ns ce palais royal de Corinthe où il a toujours vécu près de cet homme qu’il doit tuer ! de cette femme…. Horreur !... Il ne reviendra pas vers ce calme, puisque le calme est à ce point trompeur. Son regard intérieur contemple la maison, ses êtres, ses aspects ; le cœur, douloureusement étreint, il part, aussitôt. Il songe à la soirée qui va venir ; à l’anxiété de son père, à la douleur de cette femme qui est sa mère…Tout à l’heure ils regarderont la route, étudieront chaque silhouette un peu lointaine, espérant reconnaître sa démarche dans l’une d’elle. La nuit viendra. Les étoiles prendront leur place sur les terrasses du palais, vainement, ils attendront cette nuit et tant d’autres, l’infortuné qui s’inflige la fuite pour éviter l’horreur de l’insulte prescrite.

Quelle aversion de tout ce qui est inintelligible à l’esprit et à la volonté, le malheureux emporte-t-il au fond de lui-même. Il est jeune, quelque vingt ans sans doute, il est fier, et se sent, à coup sûr dans son malheur, heureux d’avoir résisté aux décisions du sort. Tandis qu’il parcourt les routes, seul ou en compagnie d’autres voyageurs, il parait impossible qu’il ne mesure pas la différence qui sépare l’intelligence humaine des secrets qui l’environnent et prétendent l’asservir. Un sentiment de jeune gloire palpite en lui, mais cet orgueil est tout intellectuel. Œdipe sent qu’il a, seul et contre tous et contre tout, décidé de son sort. L’inconnu n’est évidemment pas fait pour le troubler. Que pourrait-il d’ailleurs lui arriver qui puisse être comparé à ce qu’il vient d’éviter. Il ne sera, ne peut plus être meurtrier de son père et époux de sa propre mère. Le salutaire orgueil de la destinée assurée guide sa marche et commande à tous ses réflexes.

C’est ici que se produit l’incident, minime en apparence et dont le souvenir restera faible dans son esprit.

A un endroit quelconque de la route parcourue, alors que, peut-être, il pense, une fois de plus au sort qu’il vient d’éviter, selon l’admirable expression dont il se servira en parlant à Tirésias, il a écarté de lui « les ténèbres » ; il a vaincu « l’obscur et l’énigmatique » autre expression de sa pensée et peut tout affronter.

Et peut-être, en cet instant cherche-t-il la route qu’il doit emprunter car il se voit parvenu à un carrefour : trois chemins s’offrent à lui. Appuyé à son bâton d’errant, Œdipe médite et voit arriver dans un flot de poussière soulevée, un char monté par plusieurs hommes.

A quel point de jonction des deux routes de Delphes et de Daulis se trouve le jeune homme, importe peu. Sans doute est-il distrait, pensant, qui sait ?à Polybe et à Mérope, son père et sa mère de Corinthe…Un héraut précède sans doute le véhicule. L’homme veut écarter Œdipe et le frappe. L’adolescent riposte et tue le héraut. Alors, le voyageur du char, homme déjà âgé, à son tour frappe le jeune homme, qui riposte encore, tue cet inconnu qui « s’effondre sous le coup » ; il est mort. Trois autres serviteurs accourent ;Oedipe en atteint deux qui meurent. Seul, le dernier échappe à sa fureur et s’enfuit éperdu.

Scène sanglante, certes, puisque quatre hommes sont tués, mais banale pourtant et à laquelle Œdipe n’accordera qu’une importance secondaire. Sa fureur apaisée, son instinct assouvi, il poursuit sa route , la mémoire, cependant imprégnée du spectacle de ces corps laissés sans vie au milieu du chemin…fait divers, dramatique sans doute, et cependant, rien que tel ; et tout le souvenir se verra atténué par l’impression laissée dans l’esprit d’Œdipe de son colloque avec le Sphinx.

La légende ne nous dit quel temps s’écoule entre le meurtre des quatre inconnus et cette autre aventure. Supposons que le jeune homme a poursuivi son voyage et parvient aux environs de Thèbes.

Il apprend, sans doute avec quelle émotion, qu’un être de mystère provoque des ravages. Un personnage fabuleux interroge les hommes, leur propose une énigme et dévore ceux dont la réponse est insuffisante. La terreur règne car les victimes sont innombrables. A tel point que la reine de la ville de Thèbes, Jocaste, a promis d’épouser celui qui vaincrait la créature fabuleuse.

Ainsi, ce mystère qui l’a chassé de sa douce existence, Œdipe le retrouve sur sa route.

Quelle anxiété dans sa nature entière lorsqu’il apprend l’évènement ; et quel avertissement de son intelligence ! Pour cet esprit clair,il n’est pas d’énigme qui puisse demeurer indéchiffrable ; il le sent et le sait déjà. Toute son ardeur bat en lui et le prévient. Entendant les paroles prononcées devant lui , il sent la fièvre humaine l’envahir. Répondre au mystère et dévoiler son inanité !... Personnage nettement prométhéen, héroïsme de la lucidité, il songe à affronter le monstre, demande où il gït, et, en pensée, déjà l’affronte.

Calme, peu après, il écoutera la proposition sibylline du Sphinx : "Quel est l’être qui le matin se traîne sur quatre pattes, marche sur deux à midi et le soir, avance sur trois ! " Un choc, une illumination et, cinglante, la réponse arrive : « l’homme ». Avec un grand cri, la bête se meurtrit et meurt ; l’Ombre est vaincue. Œdipe monte sur le trône, épouse Jocaste et règne quatorze ans en souverain bienfaisant. Il a vaincu le sort à force d’intelligence et peut regarder le mystère en face ; cette puissance n’a rien pu contre lui. S’il est un homme grec dans la tragédie, c’est bien celui-ci,ce pur prométhéen qui ose penser contre l’obscur et dédaigner l’ésotérisme.

Mais, dans l’ombre, le secret prépare sa revanche. Le malheur, à nouveau, atteint Thèbes. Les plantes, les bêtes, les gens  disparaissent pour une cause étrange ; tout succombe et le pouvoir même d’Oedipe est impuissant pour enrayer l’étendue du mal. Alors, l’oracle consulté, parle une nouvelle fois :un être souille par sa présence, cette cité ; qu’il disparaisse, et la santé sera rendue à tous. Qui est cet être ? Œdipe l’ignore, mais publiquement, il le frappe sans le connaître et la sentence est terrible. Elle tombe des lèvres de celui que le prêtre a nommé « le plus sage des hommes » comme pour indiquer la décision de la sagesse ! Nul ne devra protéger cet infâme, lui parler. Qui le connaît doit dénoncer cet homme, le poursuivre, le châtier. C’est lui qui est à l’origine des maux dont souffre le pays, car c’est lui qui aurait tué Laïos roi de Thèbes, premier époux de Jocaste et qui est mort mystérieusement, assassiné par un ou plusieurs agresseurs, car ainsi que le dit Créon  au début de la tragédie de Sophocle, les brigands étaient «  non pas un seul mais plusieurs ».

Peu d’œuvres théâtrales sont aussi puissamment charpentées que son Œdipe-Roi. Il ne faut pas que le malheureux puisse, supposer sa culpabilité et qu’une sorte de prescience le trouble avant qu’il se soit frappé lui-même, à l’aide de la terrible sentence qu’il prononce. Donc, tout doit l’aveugler ; et c’est la raison pour laquelle, on annonce que Laïos a péri sous les coups, non d’un homme, mais de plusieurs. L’unique survivant qui a fait le récit de sa mort, doit, en effet, indiquer que les agresseurs étaient plusieurs ; autrement, on n’aurait pas admis sa fuite devant un seul assaillant.

Mais tout est tellement obscur, dans cette aventure de la mort de Laïos qu’en cette obscurité Œdipe aura recours à l’extraordinaire et afin de découvrir un indice fera appel à la science du devin Tirésias ; et c’est alors que le Mystère, engageant la partie commencera à exécuter son plan. C’est de Tirésias en effet que l’accusation viendra et que pour la première fois, elle concernera Œdipe. Le vieillard, acculé par les questions d’Oedipe et menacé par lui, parle devant tous et le désigne comme étant celui qu’il cherche à atteindre, le meurtrier du Roi Laïos. A l’aide de phrases voilées, il dénonce Œdipe comme un être monstrueux qui devrait se soumettre à la sentence prononcée et fuir la ville et les hommes. Alors, le secret dédain qu’Oedipe nourrit pour le mystère éclate..il raille et injurie le vieux devin, le traite de charlatan et l’accuse d’être, de son côté criminel, pour s’être entendu avec Créon son beau-frère qui, selon lui, veut abattre sa puissance afin de s’emparer du trône.

Le colloque entre Créon et Œdipe est admirable de logique. A l’aide d’une argumentation « géométrique », l’un se défend alors que l’autre accuse, passionnément. Créon démontre l’inanité des accusations proférées par Œdipe ; et il faut, en cet instant de la vie du malheureux, que la puissance logique ne soit plus avec lui, mais bien contre lui.

Chose combien émouvante ! On dirait, par instants, que l’homme grec a peur de sa lucidité et qu’il recule devant elle. Le souci religieux le ressaisit soudain et il rend, tout à coup, à l’irrationnel tout ce que son intelligence préventive lui avait enlevé, ou fait perdre, à force de génie.

Le Poète sait qu’Œdipe est perdu ; comme il ne peut être vaincu par l’intelligence, il faut que l’homme perde son contrôle sur lui-même et apparaisse sous les traits d’un passionné que l’illogisme domine.

Le Poète sait, en effet, que le héros, tout en agissant, n’a cessé d’être tourmenté par l’énigme de sa vie et qu’un fond d’incertitude est en lui qui le trouble, depuis le jour lointain où au cours d’un banquet dans le palais de Polybe, un des convives ayant trop bu révéla à Œdipe qu’il n’était pas né à Corinthe, mais y avait été transplanté. Polybe et Mérope, interrogés par lui se sont récriés, mais un secret avertissement a prévenu le jeune homme troublant sa confiance en son destin et, peut-être, dans la vie.

Tout ce trouble reflue soudain vers l’homme provoquant une angoisse qu’il ne peut reconnaître, mais qui transforme ses accents. Il réfléchit moins et accuse pour se détourner de son angoisse latente. Il accuse Tirésias, il accuse Créon d’une machination quelque peu puérile, mais nécessaire, mais explicative de ce que nous appellerons : la décadence d’Oedipe.

On dirait alors que l’esprit grec pense de son principe et de cet homme qui l’incarne si bien : « nous sommes venus trop tôt ! » Aussi, la force ascensionnelle des éléments de mystère va-t-elle reprendre son élan et entourer la lucidité apparue de son opacité lumineuse.

A l’homme qui a établi le principe de la sécurité sur la dominance des apports intellectuels, la progression de la tragédie oppose un immédiat démenti.

Œdipe sort bouillant de son entretien public avec Créon. Il a conscience de sa subite infériorité et que ce désaveu de lui-même lui a été infligé devant tous. L’affection du Chœur le soutient, mais la conscience du même personnage est affligée : Œdipe est sorti de son rôle, et l’appréhension envahit également cet admirable personnage qu’est le Chœur dans la tragédie antique.

Immédiatement, Œdipe parle à Jocaste que son émoi surprend aussi. Il lui fait part de l’accusation dont il est l’objet, de l’obscure suspicion qu’il rencontre, depuis que le « devin » l’a attaqué. Alors, le scepticisme religieux de Jocaste prétendra secourir Œdipe en lui révélant le peu de véracité des oracles et en lui disant : « Un oracle avait annoncé autrefois à Laïos qu’il serait assassiné par son enfant. Or, ce seul né de notre union, nous l’avons fait disparaître et, de plus, Laïos qui n’a pu être tué par cet enfant, puisque nous lui avons épargné de vivre, a été, en réalité assassiné au croisement de trois chemins, par des brigands…»

« Laïos, un meurtre, trois routes ? » interrogea-t-il.  « Où était-ce ? Laïos était-il seul ? Et combien d’hommes l’accompagnaient ?...» Les faits sont identiques avec ceux de sa fatidique encontre, il y a quinze ans, quand il fuyait son sort. Mais la disparité est encore trop grande pour qu’Oedipe parvienne à l’évidence. Admirable, le Poète-dramaturge scande l’action et en ralentit le mouvement selon sa science de l’événement. Mais déjà, à travers les stances du Chœur, une horreur confuse de la certitude à venir annonce ses précisions. L’âme humaine, dans sa totalité vit, en cet instant, dans les appréhensions du Chœur. Il est le pendule admirable qui oscille entre les possibilités de l’exacte intelligence et les soupçons de l’infini que l’intelligence  ne peut capter, toute seule, ne peut-être, pressentir entièrement. ! Grand, immense personnage, le Chœur chante une sorte d’alternance entre l’homme miraculeux et le pouvoir des dieux, entre les chances de clarté et les puissances de l’Ombre. A-t-il peur, et comme il semble l’indiquer, de cet orgueil d’Œdipe qui tourne à la passion ? je ne pense pas ; mais le Choeur suppose le pouvoir de l’homme encore limité et qu’il faut l’apport religieux pour être complet.

Attitude splendide qui rend à l’intuition son pouvoir dans la perception des phénomènes et qui, sans limiter le pouvoir de la raison, sous entend cependant qu’un incommensurable borde les facultés, les obligeant, sans cesse à revenir à leur point de départ, afin de ne pas se séparer des aperçus mystiques ou poétiques de leurs développements ultérieurs.

  C’est cela que le scepticisme superficiel de Jocaste va rompre. Son argumentation permet d’établir entre les circonstances de la mort de Laïos et le meurtre de ces inconnus rencontrés par Oedipe une troublante analogie. Le fait se passa (la mort de Laïos) à un carrefour de trois routes et le roi était accompagné par quatre serviteurs dont trois périrent. L’anxiété d’Oedipe se conçoit : se pourrait il qu’il soit le meurtrier de cet homme ? Troublé il rentre dans le palais et c’est alors que la situation se précipite. Pendant son absence, arrive un messager venu de Corinthe pour annoncer à Oedipe la paisible mort du vieux Polybe. Jocaste entendant le récit avertit son mari à qui le messager fait le récit de la mort du vieux roi de Corinthe. Donc, - et quel réconfort Œdipe n’éprouve-t-il pas, Les oracles sont mensongers puisque d’une part Laïos s’il a été tué ne le fut pas par son fils, et d’autre part, Polybe meurt usé par l’âge. L’innocence d’Oedipe éclate ; en présence du messager, il manifeste sa joie ; et c’est alors que le sort puissant l’accable, car le messager lui apprend que sa crainte de tuer Polybe et de commettre ainsi un parricide était vaine puisque Polybe n’est pas son père et qu’il peut redouter de s’unir à Mérope, celle-ci n’étant pas sa mère. Œdipe est un enfant trouvé ; c’est ce qu’avec une terreur grandissante apprend Jocaste. Le messager qui parle le découvrit sur les pentes du Cithéron où il faisait paître ses troupeaux. Il trouva l’enfant, les membres liés et l’extrémité des pieds transpercée et l’enfant avait été donné par un serviteur de Laïos qui l’avait en garde…

L’épouvante de Jocaste, pendant ce récit. D’un seul coup, la trame de la destinée de cet être qu’elle nomme son mari et qui est aussi son fils, lui apparaît. Ils avaient décidé, Laïos et elle, de faire disparaître le monstre que le destin leur avait donné, cet enfant qui devait tuer son père et épouser sa mère. Ils lui attachèrent les membres, lui meurtrirent les extrémités des pieds, puis, ne pouvant eux-mêmes procéder au suprême sacrifice, ils remirent le baby à un serviteur qui ignorait de quel sort l’enfant était frappé.

Cet homme eut pitié de l’être fragile et le donna au berger de Polybe qui le remit à celui-ci, et le roi de Corinthe qui n’avait aucune descendance éleva l’enfant et en fit l’homme qu’est Oedipe…. Jocaste qui a compris l’étendue de la tragédie se retire, alors qu’en proie à l’émotion qui se devine, Œdipe attend le serviteur quoi, jadis, épargna sa vie et qui, malheureusement vit toujours.

Le Chœur pressent l’horreur de la situation prochaine ; il a noté la pâleur des traits de Jocaste et tente d’attirer l’attention d’Oedipe sur le sort de la reine. Mais l’agitation de celui-ci est trop immense pour que cette attention puisse se fixer sur un autre cas. Le destin remue devant ses yeux des boues étranges dont l’émanation trouble cet homme puissant. Comme pour calmer l’appréhension de son roi – et peut-être, la sienne !- le Chœur envisage pour Oedipe, dont l’origine est obscure, une filiation semi-divine.

Le terre à terre va réapparaître avec le vieux serviteur de Laïos. Mot par mot, la prière ou la menace aux lèvres, Oedipe lui arrache la vérité. Il avoue avoir donné l’enfant qu’on lui avait ordonné de faire disparaître. Et lorsque, haletant Œdipe demande de qui était né et où cet enfant, menaçant de tuer le serviteur, s’il ne dit pas tout, le malheureux confie que l’enfant qu’on lui remit était né dans le palais de Laïos et non pas d’esclaves, ainsi  qu’Oedipe l’espère, une fraction de minute, mais de Laïos lui-même et de la reine actuelle. Le destin, tout entier est devant Oedipe. Stupide, il en regarde les contours, l’œil exorbité, et un grand cri part de son cœur : « Ah, pourquoi ne fis tu pas périr l’enfant !... » Et la réplique arrive, humble et tendrement humaine :

« Par pitié mon maître ! je pensais que l’enfant partirait avec cet étranger dans un pays lointain…. »

Et Œdipe râle cette phrase plus qu’il ne la prononce : « Tout est éclairci ». Parole terrible par ce qu’elle signifie pour le malheureux. Rien n’a pu contraindre le sort, ni l’espace, ni la pitié humaine, ni l’intention délicate des cœurs humains. Au contraire, tout s’est placidement accompli. Il revoit son premier doute au sujet de son origine, à ce baquet fastueux, ses explications avec Polybe, l’embarras de celui-ci, son départ pour Delphes où il veut interroger le destin. L’oracle refuse de lui dévoiler son origine mais lui apprend qu’il doit tuer son père et épouser sa mère. Alors, il part, fuit, rencontre ces inconnus qu’il tue. Et voici que l’homme qui se trouvait sur le char était Laïos et que Laïos était son père. Il pense, dans un raccourci foudroyant à ces noces avec cette femme, Jocaste, dont il a des enfants, et cette femme est sa mère. La lumière du monde a illuminé l’horrible forfait. Œdipe la voit devant lui ; l’horreur de cette lumière, signe d’Apollon, le saisit à la gorge : « O lumière, s’écrie le malheureux, puissé-je te voir aujourd’hui pour la dernière fois ».

Le monde des apparences est vain ; toute réalité est trompeuse, il n’est que l’Ombre pour préssider à notre destin. Le dernier geste de la lucidité est de rejoindre cette ombre par un acte formel et, puisque la volonté n’a pu permettre d’engendrer une lumière exacte et un contours précis des choses, qu’elle serve au moins à rejoindre la nuit et l’obscurité. Oedipe fuit, et c’est alors les paroles, splendides du Chœur :

«  Il avait lancé ses flèches plus loin qu’un autre, celui là et conquis la plus haute félicité. » mais, vanité des vanités, le sardonisme du Sort a nié le courage, la foi et la hauteur de vue et il n’est pas d’être plus infortuné. La volonté est tuée. Pas encore cependant ! Et lorsqu’Œdipe rentre, les yeux arrachés, qu’il a fait sauter hors de l’orbite avec les agrafes du manteau de Jocaste retrouvée morte, dans une sorte d’éclat de rire terrifiant, Œdipe annonce qu’il s’est crevé les yeux afin de réaliser, librement, une dernière volonté. Car Apollon a tout voulu, tout accompli, mais lui l’homme, a manifesté une volonté dernière que le dieu n’avait pas prévu, et puisque toute lumière est menteuse, il a arraché de lui cet organe qui permet à la lumière de dresser le prestige des fausses apparences et s’est volontairement, fermé à leur mensonge. Ce seul geste le sauve d’une souillure plus profonde, car comment aurait-il pu, après ce qu’il a fait, regarder le visage des autres gens et celui de ces enfants qui sont en même temps ses filles et ses sœurs ? Toutes les splendeurs de la vie ont été complices de sa vie immonde, puisqu’elles lui ont dissimulé sa réalité ; il ne pouvait plus regarder. Et c’est ainsi qu’armé de sa défaite, Œdipe entre dans l’immortalité.  

Le prométhéen n’attend pas de récompense de ses efforts ;il est semblable au vrai héros dans l’action, c'est-à-dire, celui à qui l’action suffit, et qui trouve en elle toute récompense ;

L’unique secret est de ne point défaillir .Oedipe sort intact de la lutte entreprise. Lui-même, le premier désespoir calmé, une sorte de sérénité envahissant sa pensée par quel orgueil, encore, ne doit-il pas se sentir étreint en mesurant du regard l’ampleur des forces en présence : un mystère disposant à peu près de tout ; une volonté humaine qui l’affronte et qui se débat sous l’emprise. L’insensé serait que l’homme puisse être victorieux, car en réalité est-ce vraiment pour vaincre, impitoyablement, qu’il s’est dressé contre l’énigme ? N’est-ce pas plutôt, afin de s’affirmer ; de façon presque désespérée, mais, cependant consciente de la valeur de son affirmation. C’est en elle que réside la beauté de son attitude et sa simple grandeur. C’est une morale d’athlètes qui apparaît avec Prométhée et le type grec ou occidental. Par une patiente élaboration de tous ses moyens d’action, l’homme grec met la plus forte proportion de chances de son côté. Ainsi, armé, il se lance dans la lutte, et succombe, le sourire aux lèvres, conscient d’avoir joué son rôle comme il devait l’être, et sans plus se soucier de sa conséquence individuelle…

Pris dans un faisceau d’adversités, Œdipe a, finalement succombé, mais son exemple reste au-delà des limites de toute réussite et quiconque porte en soi le sens d’une certaine fierté humaine, ne peut détacher les yeux de ce personnage qui n’est plus fabuleux, tant nous le sentons dans l’accord de nos possibilités.

-_-

 


Tout entier, l’art grec frissonne sous l’effet de ce grand souffle de réalisme idéalisé dont il reste imprégné. Jamais, la signification humaine n’avait poussé aussi loin le symbole dont elle se veut revêtir. Et par cette glorification, au besoin douloureuse de l’homme, c’est la vie tout entière qui se sent entraînée vers une perception qui suffit à la diviniser.A l’inverse de l’Oriental, le Grec admet la rigueur d’être. Il ne rejette pas l’existence comme un principe impur, il admet la solidité des nœuds que l’existence impose, et c’est dans la vie qu’il prétend découvrir un principe de supériorité métaphysique.

Pour lui, dirai-je : « Etre est exister vraiment, et l’existence, elle-même, peut, dès cette expérience, aboutir à une harmonie qui la justifie. La perspicacité doit parvenir à la solution des problèmes posés par le mystère existentiel en découvrant, dans la combinaison des assemblages, cette loi des rapports qui leur permet de résider ensemble, alors que la somme des antagonismes se trouve exclue, précisément à l’aide de cette loi des rapports contenant l’harmonie du possible existant.

La Matière est, en somme, le moyen choisi par l’Esprit pour exprimer les intentions dont il est imprégné ou lui assurer une valeur égale à toute valeur divine. Si l’écart du problème demeure et je le sais la question parfaitement insoluble constituée par le pourquoi de l’alliage matière-esprit pour parvenir à l’expression. On se tire généralement de la difficulté, en optant soit pour l’une, soit pour l’autre des deux difficultés, c'est-à-dire en séparant ce que la vie fait apparaître. Le Grec, lui, opte pour la liaison ; c’est là la source de ses originalités successives et à venir. Il prend pourrait-on dire, l’existence dans sa totalité, s’arrange avec elle. Sans doute serait-il vain de parquer cette expression grecque dans l’une de nos classifications habituelles et de chercher si son matérialisme l’emporte sur sa spiritualité, ou si au contraire, celle-ci domine l’autre. En réalité, les deux notions fondamentales se cherchent, s’étreignent à travers les aspects que, tour à tour, elles se présentent et nous offrent, et c’est ainsi que le terme employé un peu plus haut, nous paraît justifié : réalisme idéalisé .Je dirais volontiers qu’à travers cet art grec, l’idéal découle de la matérialité, comme s’il suintait d’elle !

L’idée préside -probablement- à la vie, à l’éclosion des choses (aucune certitude ne paraît admissible !) et elle manifeste ses intentions au  fur et à mesure que le développement se produit, c'est-à-dire, que l’expérience s’acquiert. Si afin de rester clair – au moins de le tenter – nous voulions partir de symboles, nous pourrions présenter le problème de la manière suivante : pour une raison ignorée et hors des perceptions humaine ou terrestres, l’idée s’est associée à la matière. Elle ne paraît pas avoir accompli le geste de façon hasardeuse, mais bel et bien, avec l’intention de modeler cette glaise et de lui imposer sa Forme, c'est-à-dire : l’état de souplesse qui permet la liberté totale et incarne la beauté, c'est-à-dire encore : la cohésion définitive.

Selon les lignes essentielles de l’esprit grec, si le point de départ se trouve situé en raison même des écoulements de temps déjà réalisés, hors de la perception de nos sens comme de nos possibilités méditatives, le contraire du départ paraît résider dans une stabilité obtenue par l’entente des parties assemblées.

Sans doute l’élimination est-elle considérable ! L’artiste se débarrasse de la quantité matérielle nécessaire à l’informe ; il élimine par degrés, pour parvenir à cette synthèse qui contient, en même temps la vie et l’harmonie.

L’idée s’est progressivement instituée en modelant l’informe à son image. Intention, concept (que nous empruntions le principe à Platon ou àSpinoza, peu importe !) elle se révèle dans l’existence et par elle. Elle est la « fin » du mouvement qui décroît, au fur et à mesure que l’œuvre avance et cette fin n’est pas un hasard mais réellement, la conclusion logique, c'est-à-dire : la détermination intellectuelle… Ainsi l’esprit se trouve par sa preuve, c'est-à-dire par son acte, et par conséquent, par son efficacité réelle. Ce qui était obscur à l’origine, s’est trouvé progressivement éliminé, au profit d’une ascendance intellectuelle, successivement développée et, enfin, manifestée dans la plénitude par l’œuvre élaborée.

Dans cette œuvre, le vital réfléchit, mais non plus à profusion, comme au début ; bien au contraire, par la justification de ses facultés, celles-ci n’étant considérées comme définitives qu’à la condition, selon la célèbre définition de l’harmonie par Phulolaüs, de contenir : « l’unification du multiple composé et l’accord du discordant ».

On peut prétendre alors que l’hétérogène a été vaincu, puisqu’il se trouve de ce fait éliminé, et pratiquement inexistant. La vie est parvenue à son entente, c'est-à-dire encore : à sa conscience, ou si l’on préfère : à sa parfaite possession…. L’esprit envisage avec un certain calme son destin. Certes le point de départ est obscur et demeure inconnu, mais précisément, dès qu’il se mêle au palapable, loin de se perdre en lui et de s’y dissoudre, il se manifeste, comme s’il avait trouvé dans et par la matière, le noyau pur, dira-t-on de sa manifestation. Il ennoblit ce qu’il touche, mais, par ce mélange, il se prouve et se prouve à l’aide d’une causalité constamment continue et probante.

Trahir le processus équivaut à l’abandon du contrat que l’esprit grec paraît avoir conclu avec l’existence même. Ce magnifique esprit refuse de participer à l’admission de l’ignorance. Nettement, il refuse le recours « Avant tout était l’Abîme » dira Hésiode mais on pourrait développer la tendance en ajoutant ce rapide commentaire : « ce qui est Abime, insondable, ne m’intéresse pas, car je refuse de me perdre en quoi que ce soit ».

Une défiance, non de l’erreur, mais de l’injuste, ou du non-juste, anime cet état d’esprit grec et lui fait préférer la science du limité à l’adulation de son contraire. Il se peut que les dieux aient une science supérieure à celle que les hommes sont capables de posséder. En face de l’esprit humain, qui juge que cette possession est inférieure à la leur, et si l’homme est écrasé, c’est lui le grand, le héros, et non le dieu qui l’accable. L’esprit humain allant jusqu’à la limite de ses possibilités est le seul qui règle la fonction dans ses actes. Dans Oedipe, le Chœur n’exprime pas sa pensée en présence du coup qui foudroie son héros, mais il reste sur une réserve prudente – toute humaine ! –devant les manifestations des caprices du sort ou du dieu, nous pouvons être assurés que son estime demeure à l’homme qui a osé se conduire selon les lumières de la lucidité.  

 

Maxime NEMO « Littérature » inédit 1950   

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