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19 février 2015 4 19 /02 /février /2015 23:26

Un ami de Cioran: le mystérieux Monsieur Nemo
Alexandru Seres (paru en roumain dans Apostrof Janvier 2015)


Dans les lettres envoyées dans les années ’70 à son frère Aurel, Cioran mentionne à plusieurs reprises une belle propriété près de Nantes, où il va presque chaque été, chez un ami. De la façon dont il y passe son temps on n’apprend q’une chose : qu’il lui fait particulièrement plaisir de travailler dans le jardin – creuser la terre, désherber, planter. Quant à l’identité de cet ami qui avec tant de générosité pose à sa disposition non seulement la maison mais aussi le jardin, il ne souffle mot. Il ne parle ni des circonstances où il a connu son ami, ni à quoi il devait sa générosité - manne céleste pour Cioran, qui n’ayant jamais trop d’argent, ne pouvait pas se permettre des vacances coûteuses. Pour que le mystère soit complet, vers la fin des ’70 cet ami est tout d’un coup remplacé dans ses histoires sur les vacances près de Nantes par une personne du genre féminin, que Cioran désigne de nouveau, tout aussi énigmatiquement, par le mot „amie”.
Des notes inscrites dans ses cahiers pendant cette période on apprend quelques indices regardant ce personnage dont Cioran ne dévoile pas le nom entier, parlant génériquement de „la famille Nemo”. Mais il nous dit aussi l’endroit où se trouve la maison près de Nantes : il s’agit de La Crétinière (nommé alternativement Cré – probablement une abréviation) . La première note date de 1967 et ne fait référence qu’à la maison de Cré (un manoir en fait, que les voisins nommaient château, entouré par un domaine entier, ancienne résidence d’un oncle de Victor Hugo (2) : „Du 18 au 28 juillet, à la Cré, chez les Nemo. Séjour inoubliable dans la plus parfaite maison que j'aie jamais habitée.”(3) Ensuite, après avoir écrit à son frère, l’été de 1968, qu’il a été „pour deux semaines en vacances chez des amis qui ont un grand jardin” (4), il note au début de septembre : „Dix jours merveilleux chez les Nemo, à la Crétinière (...)” (5)
La référence suivante à ce lieu de séjour annuel de Cioran date de 1970 et apporte un détail important : „27 juillet. Une semaine dans la propriété des Nemo, près de Nantes. L'idée de bonheur est inséparable de celle d'un jardin.” (6) L’association du jardin et du bonheur est une allusion plus qu’évidente à l’Eden ; mais elle n’est pas du tout gratuite, car dans ce jardin tout à fait réel Cioran exécute des activités tout terrestres du matin au soir, mais qui lui produisent une grande satisfaction.
Dès la première note sur La Crétinière, celle de 1967, Cioran signale la découverte de son nouveau plaisir, le jardinage, auquel il oppose la corvée du travail intellectuel : „Dix jours de jardinage. Ça vaut tout de même mieux que dix jours de bibliothèque. Entre bêcher et bouquiner, mon choix est fait. De plus, j'aime mieux manier une pelle qu'une plume.” (7) De plus, le mois de juillet 1971 sa passion horticole provoque des accents nostalgiques et le désaveu de sa condition d’intellectuel, de sorte qu’il écrit à son frère Aurel : „J’ai travaillé avec mes bras pendant dix jours chez un ami. C’est la seule chose qui me donne une satisfaction absolue. (...) pour moi, chaque fois que j’ai l’occasion de travailler à quelque chose avec mes bras, c’est comme un retour à l’enfance. Je n’étais pas fait pour devenir intellectuel. Quelle déchéance ! Mieux aurait été devenir serrurier.” (8) Et de nouveau, le mois d’août 1977, avec encore plus de conviction : „Moi, j’étais fait pour la vie champêtre. Le travail intellectuel est une hérésie.” (9) Il y a bien sûr de l’ironie, mais aussi une légère dose de cabotinisme dans ces déclarations. Il est certain quand même que le plaisir que le labeur physique donne à Cioran est tout à fait réel. D’ailleurs, tant chez soi, à Paris, Rue de L’Odéon, que dans la mansarde achetée à Dieppe, le plus grand styliste en vie de la langue française travaille d’arrache-pied chaque fois qu’il arrive que la cuvette soit bouchée ou que la poignée de la porte ait besoin de réparations.
Mais revenons à Nemo, l’ami qui lui offre son hospitalité tous les étés à son domaine près de Nantes. Une investigation plus minutieuse des lettres et des notes de Cioran m’a permis d’identifier ce mystérieux monsieur dans la personne de Maxime Nemo – nom de plume en fait de Maxime Georges Albert Baugey, né près de Tours en 1888. On ne peut pas trouver trop de références sur ce personnage assez obscur, sans accomplissements notables dans le domaine de l’écriture.
Que c’est quand même de ce Nemo que Cioran parle, je me suis assuré en visitant le blog que son filleul, Patrick Chevrel, lui a dédié.(10) Ici, aux côtés de nombreux données biographiques et détails concernant son activité cullturelle, il relate aussi des circonstances où Cioran s’est trouvé auprès de lui – y compris sur le domaine près de Nantes.
Grâce à Patrick Chevrel (qui m’a généreusement offert des informations exclusives au cours d’un échange de lettres – geste pour lequel je lui dois des remerciements), on peut dire avec certitude qu’il s’agit vraiment de l’ami dont on parle dans les lettres et dans les Cahiers. Quant à la personne de sexe féminin, „l’amie” qui le remplace soudainement dans les lettres à Aurel, l’explication est simple: il s’agit de la femme de Maxime, Yvonne (née Bretonnière) – la propriétaire de facto du domaine, qui continue à hébérger Cioran et son amie après la mort de son mari, en 1975.
On doit préciser que le nom de Nemo n’est pas mentionné par hasard, même si Cioran le fait presque toujours en passant. On peut affirmer à juste titre que Maxime Nemo est, à côté de noms sonores comme Ionesco, Henri Michaux ou Samuel Beckett, l’un des ses meilleurs amis en France. Dans un long interview accordé par Cioran à Jason Weiss en 1983, à la question s’il avait établit beaucoup de relations pendant ses premières années parisiennes, Cioran répond négativement, en soulignant qu’il n’avait pas de connaissances parmi les écrivains, mais plutôt (parmi) des gens qui ne s’occupaient pas de la litérature – ce qui lui paraissait beaucoup plus intéressant. En réalité, il connaissait quelques écrivains et artistes – il est vrai, ni les uns ni les autres trop célèbres. Parmi eux, Maxime Nemo, qu’il avait rencontré peu de temps après s’être établi à Paris et qui allait devenir, entre 1947 et 1975, le sécrétaire général d’une société littéraire dédiée à la personnalité de Jean-Jacques Rousseau. Ce Nemo, autodidacte passionné d’art et des lettres, va l’introduire après la guerre dans le milieu culturel français, en lui présentant des personnalités du Paris de l’époque (11), de sorte que Cioran va écrire, l’été de 1949, à ses parents, non sans une certaine fierté: „J’ai commencé à pénétrer les milieux les plus intéressantes de Paris, de grands écrivains…”(12) L’été de la même année, son Traité de décomposition allait apparaître.
Les circonstances et le moment exact de leur rencontre ne sont pas très claires, mais on a des indices que les deux étaient déja bons amis à la fin de la dernière guerre mondiale. Les informations sur ce sujet sont peu nombreuses. Dans un interview accordé à Norbert Dodille, Simone Boué affirme que Maxime Nemo aurait été présenté à Cioran au Café de Flore, l’un des lieux de rencontre préférés des intellectuels de l’époque, où Cioran passait sa vie ces années-là, en y restant du matin au soir, comme si c’était son emploi; d’une autre part, selon Mircea Eliade (qui arrivait à Paris venant de Lisbonne, en 1945), Nemo leur aurait présenté de nombreuses personnalités culturelles du moment – écrivains, peintres, hommes de théâtre, qui fréquentaient le célèbre café parisien Aux Deux Magots.(13) Il est certain que Cioran et Nemo allaient maintenir ensuite une longue relation d’amitié, dont témoignent les frequents séjours du roumain de Rasinari, accompagné par Simone, dans la maison située à dix kilomètres de Nantes et aussi des vacances passées avec Maxime et sa femme Yvonne à Dieppe (où Cioran cherchait souvent refuge devant le tumulte parisien), ou à Saint-Gilles-Croix-de-Vie (où vivait la mère de Simone).
Quant aux vacances de Cioran passées avec Simone à Cré, Patrick Chevrel m’a offert beaucoup de détails, quelques uns d’ordre anecdotique – par exemple, des balades à bicyclette au bord de la Loire, des parties de pêche, ou de longues conversations sur Valéry, Mallarmé ou la philosophie allemande; mais tenant comte du fait que le filleul de Nemo avait à ces temps-là un âge assez tendre, ces souvenirs n’ont pas un support très solide.
Notons quand même que l’amphytrion à l’air de patriarque recevait ses amis avec une chaleur extraordinaire. Affable et chaleureux, il organisait de vrais banquets avec de nombreux convives à son manoir placé à l’ombre d’un séquoïa géant . Au cours de ceux-ci des discussions animées se déroulaient, Cioran ne partageant pas tout à fait les enthousiasmes littéraires de Nemo – particulièrement en ce qui concernait J.-J. Rousseau. Cela ne l’a pas empêché de rester son fidèle ami; jusqu’à accepter d’être son témoin , à côté d’un certain Gilbert Houel, au mariage civil avec Yvonne, en 1968, à la mairie du XIème arrondissement de Paris. Nemo avait alors 80 ans et vivait avec Yvonne depuis plus de 30, leur tardif mariage étant probablement imposé par la nécessité d’arrangements d’ordre successoral. Parce que voilà ce que dit Cioran dans une note datant de 1970, sur M. N. (les initiales de Nemo): „Il a vécu toute sa vie dans l'illusion; la maladie est venue : il ne sait pas comment s'en accommoder, il l'escamote, ou réagit à son égard avec des caprices de vieille coquette. II m'a dit: «J'ai assez vécu.» Sur le coup, il était sincère, mais j'ai senti qu'il n'était pas encore assez mûr pour un tel aveu, qu'il eût aimé ne jamais proférer.” (14) Nemo était donc assurément malade au moment du marriage; sept ans plus tard, Cioran accompagne son ami le long de son dernier chemin, vers le cimetière Père Lachaise, la tombe de celui-ci se trouvant pas loin de celle de Chopin. En 1990 Cioran, très agé et affaibli lui-aussi, sera obligé d’assister aussi à l’enterrement d’Yvonne; Simone se trouvait sans aucun doute avec lui, car les deux femmes avaient été inséparables.
Maxime Nemo a été un homme modeste et philantrope toute sa vie, enthousiaste créateur de sociétés et associations littéraires. Cela se voit dans le choix de son pseudonyme littéraire: en latin nemo signifie nul, aucun, un individu insignifiant, pendant qu’en grec il a le sens de distribuer, partager avec des autres.(15) Il connaissait ses limites et ne faisait pas grand cas de sa personne; mais il était extrêmement généreux avec ceux qu’il admirait, gens de lettre et artistes qu’il rassemblait autour de lui – non pas sans avantage, puisqu’il tenait la conversation en grande estime, étant lui-même un bon orateur. Quant à sa relation avec Cioran, on a des raisons à supposer qu’il l’a aidé financièrement aussi (16), vu que le dernier vivait pendant sa période „estudiantine” parisienne de sa bourse, se trouvant forcé après la guerre d’appeller à l’aide financière des amis généreux comme Nemo.
Il est à souligner l’idée que ces amis anonymes et bienveillants ont joué un role majeur dans sa vie – même si ce n’est que sans leur appui l’existence d’apatride sans revenu constant de Cioran à Paris aurait été sinon impossible, assurément beaucoup plus difficile. Il n’est pas moins vrai qu’à son tour, l’auteur des Exercices d’admiration a su accorder une grande valeur à ces amitiés; sauf que son admiration a été exprimée de vive voix plutôt qu’en écrit…

Notes
1. „Demain je pars pour une semaine près de Nantes, chez une amie, qui a une belle maison avec jardin et où je vais chaque année.“ (lettre à Aurel Cioran, dans Scrisori către cei de-acasă, Bucureşti: Humanitas, 1995, p. 184).
2. Ces détails, comme beaucoup d’autres de ce genre, regardant la maison du domaine de La Crétinière, je les ai appris de Patrick Chevrel, filleul de Maxime Nemo.
3. Caiete (Cahiers), Bucureşti: Humanitas, 1999, vol. I, p. 234.
4. Scrisori către cei de-acasă, p. 64.
5. Caiete, vol. II, p. 342.
6. Ibidem, vol. III, p. 191.
7. Ibidem, vol. I, p. 234.
8. Scrisori către cei de-acasă, p. 93.
9. Ibidem, p. 157.
10. Le blog de Patrick Chevrel peut être trouvé sur l’internet à l’adresse:
http://maximenemo.over-blog.fr
11. Parmi les nombreux écrivains que Maxime Nemo a fréquenté on peut compter Georges Duhamel, Louis Aragon, Jules Romains, Tristan Tzara, Jean Paulhan, André Gide, Jean Richard Bloch et Teilhard de Chardin.
12. Scrisori către cei de-acasă, p. 32.
13. Eliade le décrit dans son journal de 1945 comme le „sympatique Maxime Nemo”, qu’il avait visité avec Cioran à Montmorency, dans les environs de Paris.
14. Caiete, vol. III, p. 191.
15. „Nemo“ était en réalité un surnom donné par son père adoptif, Georges Albert Baugey, que Maxime a gardé comme nom de plume.
16. En septembre 1946, Cioran écrit à ses parents: „Un ami m’a donné de l’argent et j’espère qu’il continuera de m’en donner. Il est un homme généreux, qui par surcroît m’invite souvent au dîner avec des gens très bien. La seule faveur qu’il me demande en échange est de soutenir… la conversation, où je me crois vraiment habile. Si j’étais un esprit taciturne, je serais depuis longtemps mort d’inanition¨. (Scrisori către cei de-acasă, p. 18-19). On peut supposer sans risque de se tromper qu’il s’agit du même généreux Nemo, qui en ce temps-là avait une propriété à Montmorency, près de Paris.

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