Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
1 avril 2013 1 01 /04 /avril /2013 19:57

Les autres, vous voici sous votre forme simple, brutale, ingénue. Je ne vous ai pas choisis ; vous êtes venus parce que vous existiez et que l’orage des déclenchements modernes projetait vers moi seul, qui suis votre parole et votre silence. Je ne suis pas sûr d’avoir désiré votre proximité. Je sors d’une masse d’individus où je rentre à loisir, mais votre proximité est réelle parce qu’elle existe. Elle a vos formes, votre odeur ; ce qui vous rend inoubliable en aversion ou en amitié. Notre mélange s’est accompli par le fait d’ »une volonté invisible que nous nommerons l’évolution Nous sommes le résultat d’une trajectoire : celle que dessine au sein du temps l’ensemble des gestes directs de m’homme. Car nous ne sommes pas que nous, mes camarades ! Mais le produit d’un constant processus et, si je le voulais, je pourrais interpeller, par-dessus votre épaule, la stature de tel antérieur qui fut, il y a mille ans l’équivalent de ce que nous sommes aujourd’hui, nous, les pères des actes de demain. Mes frères, nous sommes la foule, que je redoute éternelle, des anonymes ; un « un » bien simple, limité (oh limité  dans la masse des autres. Et c’est pourquoi je retrouve, si fortement le visage de l’humanité, dans ces jours de combat où nous étions « en ligne », en apparence contre l’Allemand, mais en réalité, pour assurer notre humble et fière destinée.

Coin perdu dans l’immensité sinueuse de deux mouvements d’armées. Qu’importe l’endroit, l’accident, le particulier ; qu’importe l’anecdote si elle ne s’insère dans l’anecdote collective. Nous sommes le brin de farine délayé dans la pâte qui seule fera le pain, en définitive seulement substantiel !...Je ne me cite pa et je ne vous raconte pas ; car, encore une fois, qu’importe le détail dans l’étendue de l’importance ? Seule, la notation de ce qui meut nos masses, cette énergie qui, sans notre mouvement, resterait invisible, mérite d’être relaté. Et nous voici, mes moi-même, dans notre réalité devenue : numéros matricules, à côté les uns des autres, tassés en un espace, à cette invisible et qui contient sans le savoir exactement, quarante hommes dormant. On ne discerne les dimensions de la pièce – si ce creux dans la terre peut mériter ce nom ! - qu’au rapprochement ou, au contraire, à l’éloignement des confessions sonores que chaque sommeil inspire à son possesseur.

D’abord, lorsqu’encore conscient de vagues droits individuels, pendant ce début où nous dormions ou veillons à côté de son existence, mais sans regimber désormais. Même, il nous arrive de donner un  nom à la sonorité reconnus et de penser à une forme réelle, l’espace d’un instant, comme nous supposons une position dans la nuit à la précision de tel éclatement ou d’une rafale de mitrailleuse.

Le jour pénètre insidieusement ce qui fut, non pas une nuit, car plus rien n’existe dans le climat où nous vivons, mais cette obscurité devenue plus épaisse au fur et à mesure que quelque chose d’inconnu mourait au loin, dans le pays des hommes. Je regarde cette espèce d’ombre se dissiper lourdement, encore enclin à cette solitude que le sommeil des autres me permet de retrouver, par degrés. Je ne les vois pas encore, et cependant qu’ils sont présents. Comme le soliloque de soi même avec soi va être dissipé, grands dieux ! Il suffira de quelques instants. Si je voulais me retrouver, un tant soi peu intégral, il me faudrait veiller la nuit entière. Alors, lentement, peut-être, le souvenir individuel remonterait-il des profondeurs de l’être. Mais pourquoi cette conscience absolument inutile. Si je m’élaborais, ce serait pour me séparer ; jusqu’où parviendrais-je ? – à me détacher de ceux là, les immédiats, les irresponsables ; des victimes comme moi. Il est terrible d’être habité par le sens de l’Histoire, ou ce qui est pire encore, par celui de l’Humain. J’ai trente siècles  de vie à réviser. Même les hommes qui ont apposé leur paragraphe au bas de l’ordre qui nous mobilisait, tous, Allemands, Russes, Français, je les estime « déterminés » par ce quelque chose qu’il conviendrait  de reprendre. On ne revient pas à la bas, sauf en esprit; et, sous les rafales de canons, l’esprit est une pauvre chose s’il ne sait avoir peur autant que la chair et l’aider à se sauver de la mort. Or, pour nous autres, dont le sommeil tressaille au bruit de la canonnade, tout est là : éviter la mort, parcelle du pain collectif que nous sommes sa le savoir.

Ce que j’attendais est venu. Des coups de canon plus menaçants ont eu raison de notre besoin de sommeil et d’oubli. Le présent les réveille, un à un. Mais il n’y a rien, rien d’autre que ce qui se passe chaque jour. C’est une heure qui tombe et sonne à on ne sait quel cadran ; un homme se lève, c’est l’homme de corvée ; il prend les seaux en sac du café, se secoue d’une façon qui me fait le reconnaître et sort après avoir courbé la taille pour franchir l’ouverture vers l’extérieur. Et je dis : « C’est Lagnasse » charretier à Billancourt. Un instant, Paris flotte au dessus de mon rêve, conscient, puis, tout s’éteint. Je ne suis pas ailleurs qu’ici ; et c’est très bien.

Décharge de bruits tout proches ; le sol tremble. A peinte une inquiétude surgit-elle. Ce n’est pas que notre « demeure » soit estimée solide, mais il faut un peu d’ombre- très peu ! à l’homme  pour qu’il se suppose invincible. Nous avons tous un courage en présence de la mort invisible. Au fait, n’avons-nous pas encore cet élément d’égalité même lorsque nous l’apercevons ? Si ! - car l’habitude de la frôler finit par faire entrer en chacun de nous l’impression de son inexistence, ou, du moins, de son inefficacité. Nous sommes tous des Héros, à ce point de vue. Mais à quoi bon parler de choses, aussi constantes ? L’héroïsme, quelle pitié ! Une rafale passe, cette fois, par-dessus nous ; alors, une voix paisible émet une appréciation, la première. L’événement engendre ce qui le rend intéressant : un sujet de conversation. Ce qui, peut-être, pesait le plus sur la conscience de chacun est vaincu. Le silence n’existe plus. Chaque homme a surgi de son individu – avec délices. Il a quitté cette étendue sans écho et s’enchante de la collectivité retrouvée et de l’existence assurée par la parole.

J’écoute, fermant les yeux. Ils sont là, tous, même les silencieux. Je discerne la bouffée de fumée qu’ils retiennent , un moment, pour tout entendre de ce que dit l’autre et l’approbation qui suit, mais que rien ne manifeste ? L’approbation demeure, le plus souvent, silencieuse ; un grognement, rarement un mot ; seuls, les opposants s’opposent. Je pense : « voici la France ! » ; comme un autre exactement, en face, murmure, peut-être en lui-même : « visages de l’Allemagne »… Je discerne la tonalité méridionale de Béluguy, -Basque ou Landais-, je ne sais ; l’accent, plus lent, comme plus lourd de Méhozaud, qui est poitevin ; voici Perdrizel, chapelier à Amiens, Manus, grand diable de mineur en Saône et loire, et voilà l’accent traînard de Solange, vaguement maquereau, je crois de Montreuil sur seine ; à mon côté Chambreuil, marquis de Versoix et autres lieux. Comme moi, il écoute, et peut-être pense, dans un sourire, comme je l’ai fait il y a un instant : « la France ». le premier jour où je l’ai vu, il me dit : « D’où êtes vous ? » je lui répondis : « famille originaire des vignobles de bourgueil ». Je vis sa face un peu grasse sourire : « C’est la meilleure noblesse ! » observa-t-il, et nous fûmes liés, non par une réciprocité d’états, mais de jugements. Mon arrière grand père taillait des vignes sont il buvait le vin. Hélas, je n’ai ni les unes, ni l’autre. Je m’interroge parfois avec angoisse : est-ce que je possède encore, un peu, de cette odeur natale que je distingue dans Manus ou dans Béluguy ?.... Chaque homme a sa terre dans l’accent et dans ses réactions ; et, seul notre lieutenant possède une originalité particulière, d’incarner un fragment de terre et d’eau, parce qu’il est Finistérien. D’ailleurs, il est quelque part dans cette masse, ne nous quittant jamais. Le lieutenant Le Gouennec a son PC ici. A son tour, seulement, son quart sera empli de café, comme le nôtre l’est et son bidon doit être à un clou, comme doit être le mien, au dessus de ma tête. Nous ne différons que sur le plan des idées. Là, une sorte de diversité recrée des provinces idéologiques. Le second soir de vie commune, le lieutenant a parlé de Jaurès avec émotion. Même Moilleton, le séminariste, approuvait ; seuls, de Chambreuil et moi demeurions hostiles. Si peu psychologue qu’il soit par nature, le Breton a senti la raideur du silence et s’est tourné vers nous. Sa face colorée, encadrée de poils roux, les yeux à la fois petits et immenses interrogeaient ; nous hésitions à briser l’unanimité acquise par une réprobation déclarée ; ce fut Solange qui lança :

-        Oh, bien, ceux là sont Action Française !

Le groupe savait notre différence ; sans hostilité, mais avec curiosité, il attendait notre réaction ; ce fut Solange qui poursuivit avec son accent faubourien et son air mi-vache, mi-bon garçon :

-        Ces messieurs en sont encore à digérer la Révolution française.

Il y eut un rire collectif ; lorsqu’il fut apaisé, Chambreuil nota avec simplicité :

-        C’est vrai !

J’ajoutai la phrase inutile, si ce n’est qu’elle affirmait notre cohésion :

-        Disciples de Charles Maurras ; par conséquent : antiparlementaires.

-        Ah ?.... avait fait le lieutenant.

Nous ne le connaissions pas encore. Ce ne fut pas sans un certain plaisir secret que nous vîmes son regard se détacher, non seulement de nous, mais de tout le groupe, pour partir à la recherche d’on ne sait quel horizon, comme les marins partent parfois, peut-être, lorsque les données de l’imagination sont précises. Le lieutenant parut mâchonner quelque chose en silence. J’observais pour la première fois son air hirsute, les épaules rondes et puissantes, et, surtout la qualité de ce regard enfoncé dans l’indiscernable d’où il paraissait ne pouvoir revenir.

-        Les gars, fit-il en articulant lentement ses syllabes, la guerre est davantage qu’un lieu de combat, c’est aussi un lieu de rencontre.

Tous approuvèrent par un silence qui ne laissait aucun doute sur le formel de leur adhésion.

-        On ne fait bien le combat que si on est d’accord sur l’essentiel, reprit notre officier.

J’allais parler, mais son geste arrêta l’interruption.

-        Je crois savoir ce que vous alliez dire !

Il passa sa main sur sa barbe de plusieurs jours ; de nouveau, le regard s’absenta. Lorsqu’il revint, le lieutenant se mit à dire :

-        Dans la vie réelle j’étais instituteur.

-        Je m’en doutais ! ai-je entendu dire à Moilleton.

-        En Bretagne ! fit l’autre. Plus : en Finistère. Cela  ne vous dit, bien sûr, rien de particulier, peut-être ! – ni d’être le fils et le petit fils de marins. Autour de moi, comme derrière, rien que des marins ; des hommes qui se ressemblent et qui ont vécu et vivent encore de la mer. Cela sculpte l’être, comme les Saint en bois qu’on voit dans nos églises, à coups de ciseaux !

Il considéra Chambreuil, son regard s’emplissait d’une lueur qui ressemblait à de la tendresse manifestée :

-        Bien des choses s’expliquent par les autres ! murmura le lieutenant à voix basse. Vous êtes noble ; ce qui veut dire que vous disposez d’un passé reconnu, noté, précis, quoi ! – mais croyez-vous que nous ne venons pas également de quelque part et, aussi, de quelque chose ? Vous disposez bien sûr d’un capital d’idées ; mais vous ne les avez pas inventées ; elles ne viennent pas, même pas, à proprement parler, de vos aïeux, mais bien plus, de leur façons de vivre. C’est l’une des raisons de votre orgueil que cette fidélité à la pensée des autres qui vous ont devancé da,ns l’expérience que nous accomplissons…

Chambreuil approuva d’un signe de tête ; je me souviens que je faillis l’imiter. Comme s’il n’avait pas remarqué l’approbation, le lieutenant continuait :

-        Croyez-vous être les seuls à demeurer fidèles à l’antérieur ?

Sa voix baissa encore mais eut une note qu’on ne lui connaissait pas. :

-        Le peuple se rêve depuis qu’il est au monde.

Cette interprétation semi mystique m’irrita ; de plus j’éprouvais à quel point, avec cet homme la discussion était libre ; je fis observer et non sans pointe d’aigreur :

-        Il faudrait préciser la nature et, peut-être, la valeur de ce rêve ?

Mais comme si nous ne parlions pas le même langage, le lieutenant resta tourné vers Chambreuil et lui dit :

-        Monsieur le Marquis, vous vous êtes affranchis de la condition première qui était la vôtre.

-        -Oui, répliqua mon ami ; mais parce que le destin ne libère que les individus.

-        C’était exact hier, en effet, observa l’officier. Il se peut que ce que nous vivons en ce moment nous conduise à des libérations différentes.

-        Vous voulez dire, hasardai-je lentement, qu’un tel événement peut avoir une influence sur des habitudes mentales restées particulières ?

Le Guennec ne répondit pas immédiatement ; j’observai que son regard avait encore une fois quitté l’étendue du groupe et fixait d’autres points. Les hommes se taisaient, mais nous sentions leur attention ; ce n’était que tous comprissent le langage qui venait d’être échangé entre l’officier et nous, mais, ainsi que tous les simples, ils possédaient une intuition exacte, des questions débattues  et devinaient que notre position idéologique différente au point d’être opposée, incarnait l’un des débats auquel l’humanité procédait tumultueusement depuis de longues décades. Depuis que nous étions ensemble, c’était la première fois que la conversation affectait ce tour particulier capable d’expliquer la cohérence de notre groupe ou, au contraire, de signaler ses secrètes et invisibles fissures. Comme s’il avait repris contact avec les forces habitant probablement, sa vie pensante, le lieutenant finit par déclarer :

-        J’ai l’habitude de vivre avec mes hommes, exactement comme j’ai vécu avec mes enfants ; le même pain ; la même soupe ; si possible, les mêmes préoccupations ; car il s’agit en somme, de parvenir ensemble, au même but.

-        C’est en effet, à ce résultat qu’il nous faut aboutir, remarqua Chambreuil de son ton le plus simple. Le pathétique est que nous venons de points différents, et qu’un long chemin peut-être, reste à faire. Il s’agit, en effet, de juger la démarche humaine, puisque nous sommes appelés à mourir pour les résultats obtenus – peut-être, sans notre consentement.

-        Sans ce minimum d’acquiescement de notre conscience à une cause enfin commune, sans une acceptation consentie de la soumission imposée, comme le sacrifice deviendrait dérisoire.

-        Oui ! fit le lieutenant d’une voix sourde.

-        On est ensemble, dit l’accent trainard de Solange, c’est tout de même pour être sûrs qu’on est d’accord. Autrement….

-        Autrement, la mort, ainsi comprise et admise serait odieuse.

-        Voilà ! firent-ils tous, presque de la même voix, heureux, sans doute d’avoir découvert à leur soumission un principe qui la justifiait. Le lieutenant releva la tête :

-        Mon école est située face à la mer. Il n’y a, entre elle et nous que l’éboulis de quelques rochers bruns sur lesquels, l’eau se rue depuis des millénaires. Le bruit des flots est continu et parvient à une sorte de silence où l’homme reste enfermé. L’habitude du silence reprit-il avec une vivacité soudaine conduit à des considérations que nous appellerons générales. C’est pourquoi j’ai souvent pensé que, depuis la révolution, les hommes du continent avaient perdu l’habitude de vivre en commun. C’est un peu à cette obligation que la guerre conduit.

-        - C’est vrai ! expliqua le séminariste Mouillotte ; au moins pour ceux qui ne sont pas catholiques….

-        Et même pour ces derniers ! affirma le lieutenant. On ne sait quelle puissance a brisé l’unité des groupes internes…Mais si ! mais si ! ajouta-t-il pour répondre aux dénégations du jeune abbé ; et la guerre….

Mais ici, la lueur qui avait éclairé ses yeux s’assombrit d’un seul coup, nous distinguâmes, au moins pour ceux qui l’observaient, une contraction de son visage, comme si un afflux sentimental l’avait tout à coup assailli.

-        On ne doit cependant rien attendre de la guerre !...Au moins, en théorie précise-t-il avec un sourire un peu las, car en pratique…. En réalité, il fauit compter avec la rectitude des faits, ou alors tout reste illusoire. Il faut, lorsqu’on a pas pu l’empêcher, s’accommoder de la réalité d’un fait qu’on n’admettait pas et tout entreprendre pour qu’il institue quelque chose de semblable à ce qu’on espérait obtenir avant qu’il se produise. Alors l’esprit, mais alors seulement ! –l’esprit répare, ce qu’il ne put empêcher. C’est à cette conclusion que je voulais, tout d’abord, aboutir.

Nous sentions, Chambreuil et moi, notre logique rigoureusement déductive un peu déconcertée par cette façon  d’environner le raisonnement d’une sorte de marge intuitive avec laquelle nous faisions corps tout en nous défendant de son emprise. Je voyais un sourire, sans ironie d’ailleurs – sourire signifiant l’expression d’un doute incertain, sans doute, se dessiner sur les lèvres de mon camarade, alors que je discernais chez les autres hommes, une impression d’ennui, cependant attentive. Aucun n’avait, en réalité saisi ce que l’officier désirait dire ; peut-être lui-même observait-il le vague des contours de sa pensée car, sur un ton plus précis, il dit encore :

-        Je crois que la volonté peut demeurer pure, tout en restant, en apparence contradictoire.

Cette affirmation nous déconcerta davantage ; elle révélait chez notre interlocuteur, une culture ou des facultés intellectuelles qu’il nous semblait surprenant de découvrir en lui. Toute notre formation nous avait enseigné à pratiquer un léger dédain envers cette classe de semi pédagogues pour lesquels l’enseignement de nos maîtres demeurait sans pitié. Comme s’il avait soupçonné notre pensée, le lieutenant, tourné exactement vers nous se prit à dire : 

 

-        Je connais l’Action française depuis longtemps ! Non par des hobereaux qui nous ignorent, et, par là, nous méprisent, mais grâce à d’utiles lectures faites dans mon silence continuel et au hasard de quelques contacts. Si je voulais établir une différence entre nos postures idéologique, je dirais volontiers, en souhaitant que vous ne me contredisiez pas ! que vous êtes encore patriotes dans la mesure où nous avons cessé de l’être pour tenter de devenir humains.

-        C'est-à-dire, fis-je observer, non sans vivacité, que nous donnons à notre puissance humaine, aussi réelle que tout autre, une limite en accord avec des faits précis ;

-        Bien entendu ! répliqua Le Gouennec. Au moins, la limite à laquelle vous faites allusion, était-elle, hier, la seule qu’il puisse sembler admissible ; c'est-à-dire, à la veille et au lendemain de la Révolution. Depuis, il me semble que les démarches de l’humanité ont quelque peu distendu ce principe national dans lequel vous vous enfermez comme en un domaine patriarcal, qui a cessé de le rester. Vous admettrez bien qu’il doit, nécessairement, exister un rapport entre l’idée et le fait auquel elle correspond ?  Bien, fit-il en présence de notre acquiescement ; dès lors, une évolution des théories s’impose dès que la nature des faits n’est plus exactement semblable à son état antérieur. C’est un point que vous n’envisagez pas suffisamment, à mon avis.  

Nous enjambons la terre dix fois plus vite qu’il y a deux siècles. De cette rapidité, naissent des interférences continuelles, d’ordre pratique, d’abord mais nous devons extraire la conséquence théorique. Et cette conséquence nous conduit à présumer les conflits entre nationalités comme injustifiables…. Voici pourquoi Jaurès est mort !

Nous avons sursauté ; cette déclaration subite surprenant notre attention et nous paraissant quelque peu déplacée ; mais le regard de l‘officier breton restait grave et nous devinions aisément qu’il serait indécent de heurter ce qui paraissait être un état de foi. Aussi, tournant autour de la difficulté, observai-je simplement :

-        En somme vous concluez que la guerre actuelle peut être estimée impie parce qu’elle ne correspond plus aux dimensions atteintes par l’évolution que la science a engendrée.

-        L’aspiration humaine que nous incarnons n’est pas l’idéologie creuse que votre maître Charles Maurras a prétendu découvrir en notre façon de pensée. Cette aspiration vient de l’âme humaine elle-même, de son besoin d’unité : déjà, et en tant que telle, elle est juste. De plus, je le répète, elle repose sur des précisions désormais assurées et sur le principe de cette interférence économique, dont vous omettez de tenir compte ; et que le développement de la science par l’industrie a fait entrer dans le courant humain.

-        Des conflits entre peuples d’un même apport, comme la France et l’Allemagne sont ineptes. Concevoir l’économie dans les limites du nationalisme, c’est retarder d’un siècle sur la marche des faits ; c’est cette prise de conscience de nos réalités contemporaines qu’incarne le socialisme.

Les hommes écoutaient et je voyais, dans la pensée de la plupart de nos camarades s’affirmer une approbation comme involontaire, tant la pensée exprimée allait dans le sens de leurs espoirs. Je sentais croître en moi la nécessité de vaincre ce qui me paraissait illusoire et je fis remarquer :

-        Cependant, mon lieutenant, les socialistes allemands sont, autant que leurs camarades français ou anglais, au courant de cette évolution et de ce que, selon vous, elle conditionne. Nous ne voyons pas qu’ils aient éprouvé la moindre répugnance à répondre à l’ordre de mobilisation ?

Il y eut un grand et long silence. L’attention de ces hommes vêtus de bleu et dont les armes se trouvaient accrochées à quelque pas du groupe, cette attention était profonde. Il leur semblait bien que la signification de leur vie, et, peut-être, de la mort possible était en jeu, si bien que les plus indifférents manifestaient un intérêt soutenu ; je sentais avec une sorte de jeune allégresse, que j’avais amené le problème à son centre précis. Le lieutenant le devinait également ; aussi, sa réplique fut-elle longue à nous venir. Les paupières avaient glissé sur le regard qui, durant l’échange des dernières phrases était devenu intense. L’homme m’était sympathique. Je sentais en lui cette sincérité qui émeut. Je devinais en lui un tel débat que s’il m’avait été possible d’appliquer ma main sur la tunique, les bondissements du cœur auraient été perceptibles. Enfin, sans rouvrir les yeux, il nous dit :

-        Peut-être vous manque-t-il d’être éducateur !

Soupçonnant que je ne comprenais pas sa pensée, il rouvrit les yeux et les fixa sur moi, en essayant de m’envelopper dans le regard immensément amical.

-        Vos divers maîtres ont proféré à notre égard bien des injures inutiles, voyez-vous ! Elles ne blessent que cette noblesse humaine qui doit nous être chère, à tous ! Oui, si vous partagiez pendant un temps nos préoccupations, vous soupçonneriez qu’on n’élèves les générations pour l’effort immédiatement réalisable, mais, en vue de tâches à venir, parce qu’elles sont dans le sens de l’Homme. Notre différence réside en ce degré qui veut que, nous, nous soyons tendus vers un avenir que nous voulons plus collectivement humain, alors que vous êtes prisonniers du passé, désormais impossible. Si ! Si ! ajoute-t-il devant notre dénégation ; l’in de vos maîtres, qui est aussi notre insulteur constant l’a observé : - les eaux du fleuve ne remontent jamais à leur source. Or, sans en avoir conscience, évidemment, vous tendez à faire refluer l’humanité vers sa position antérieure, car il est un fait, immense, dont vous n’avez pas saisi la signification….

-        La Révolution de 89 ? Interrogea Chambreuil.

-        Exactement. Ce phénomène nous sépare encore. Vous partez d’un raisonnement qui est au-delà de ce point dans l’Histoire ; ce qui fait que tout est juste puisque vous vous trouvez avant l’apparition dont il s’agit, au contraire, tout devient problématique, si ce point de départ est admis, au moins comme point de départ ou de séparation entre deux règnes humains.

Il me semblait bien qu’au lieu de répondre directement à la remarque que j’avais faite et qui concernait l’attitude des socialistes allemands, le Gouennec, embarrassé, détournait l’intérêt de la conversation pour l’engager vers des considérations imprévues. Je me pris à ricaner doucement avant de lui faire observer :

-        Vous nous ferez difficilement admettre, mon lieutenant, que le groupe socialiste allemand ne comprit aucun éducateur.

Je sentis avec quelque satisfaction, je dois le dire, que le groupe, tout entier approuvait ma remarque et se tournait vers le Breton et attendait visiblement une réplique :

-        Aussi, dit-il avec une lenteur qui communiquait à sa voix une résonnance à peu près musicale, ne le tenterai-je pas.

-        Alors ? fis-je avec vivacité, car j’oubliais que soldat de deuxième classe, j’étais en train de contredire l’officier de notre groupe ; alors, ils sont de l’autre côté de la ligne de feu, juste en face de nous !...

-        Et peut-être serai-je tué par l’un d’eux ; votre raison est implacable ! Mais qu’est-ce que cela prouve, fit-il en dressant sa haute taille, sinon, sinon que leur degré de conscience, et par conséquent, de science de l’homme est moins développé parce que moins lucide que le nôtre ? Vous imaginez vous que, pour cela seulement Jaurès ait eu tort de vouloir établir un niveau commun entre ces hommes et nous ?

Il fut au milieu de nous, debout. Il promena sur nous le calme étrange de son regard.

 

-        Croyez-vous que ce soit par soumission que je me suis laissé mobiliser ? Il est peut-être dérisoire d’attendre un résultat moral de toute guerre, hélas, nous servons des intérêts dans des intérêts qui s’opposent. Cependant, en comparant les deux systèmes de valeurs, nous constatons qu’ici un socialiste a été tué à la veille d’un conflit qu’il voulait éviter, en s’opposant à la fatalité, tandis qu’en face l’idée de fraternité n’a donné naissance à aucun martyr. Peut-être, si on l’avait laissé vivre quelques semaines de plus, Jaurès serait-il mort comme Péguy, et en somme pour les mêmes raison, tant il est vrai qu’à certains moments , les idéaux se rencontrent.

Le nom de Péguy était à coup sûr ignoré de tous les autres soldats, et, Chambreuil et moi, pouvions saisir l’analogie du rapprochement subitement opéré par l’officier ; cependant, je devinais que le groupe saisissait un rapport incertain et avait confusément compris l’argumentation du lieutenant tant sa préscience du pouvoir sentimental avait été précise et efficace.

-        Hélas, reprit-il, si nous sommes ici, c’est que les autres sont en face.

-        Ne pouvait-on prévoir… esquissai-je.

-        Non/ Nul n’a le droit, gratuit, de conclure à l’infamie. C’est en ce domaine surtout, qu’il faut la preuve.

-        Même si elle coûte cher ?

-        Peut-être apprendrez-vous un jour qu’il n’est pas de victoire valable sanas la justification d’une idée pure et que l’idée que l’homme se fait de son rôle est supérieure à sa sécurité matérielle. Assez pour ce soir, mon petit ! fit-il en voyant poindre une autre contradiction. Nous avons toute l’éternité pour parvenir à une conclusion.

Il souriait si parfaitement que je pris la main qu’il avait tendue vers moi, sentant bien d’ailleurs que la pensée de chacun avait atteint son maximum d’extension. Nous étions las d’un effort physique entrepris dès l’aube et ma montre marquait qu’il était onze heures. Le lieutenant prit place sur la botte de paille où nous avions, Chambreuil et moi, posé notre paquetage. Les hommes s’allongèrent autour de nous. Il y eut encore quelques mots rapides échangés, mais bientôt le ronflement du premier dormeur nous avertit qu’il convenait de nous entretenir à voix basse. Comme s’il avait attendu d’être assuré du sommeil du groupe, le lieutenant se redressa, devinant que, da,ns l’ombre, nous demeurions attentifs.

-Voyez-vous, fit-il, la Révolution, c’est une étendue : on ne comprend l’étendue que comme on comprend la mer.

 Nous nous dressâmes un peu, dans l’espoir de pouvoir le considérer ; mais il parlait dans l’ombre et demeurait invisible. Devinant sa phrase seulement élaborée, nous attendions ; ce ne fut pas en vain, car il déclara peu après :

-        Et on ne comprend la mer que par l’émotion.

Je devinais qu’il souriait, heureux de cette rencontre d’images et de rapport. Je devinai qu’il se sentit las ; il retomba sur la taille avec un bruit précis, se remua, jusqu’à l’instant où encore orienté vers nous, il dit enfin :

-        Et l’humanité, elle aussi, est une immensité. Croyez-moi ! c’est cela qu’il avait compris Jaurès.

-         

-_-

 

(à suivre)

Partager cet article

Repost 0
Published by maximenemo
commenter cet article

commentaires

Présentation

  • : Le blog de maxime nemo
  • Le blog de maxime nemo
  • : La biographie détaillée de Maxime NEMo (1888-1975) secrétaire général de l'Association JJ Rousseau de 1947 à 1975 . Nombreux textes inédits.
  • Contact

Recherche

Liens