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1 avril 2013 1 01 /04 /avril /2013 20:07

-         Suite et fin du récit inédit de Maxime NEMO : "témoin des autres" qui relate sa guerre de 1914-18 sur le front d'Argonne.

Outre les scènes de tranchées, de nombreux débats agitent les protagonistes : Lieutenant Le Gouennec socialiste et hussard de la république face au marquis de Chambreuil et de l'auteur , royalistes et maurassiens.

-_-

 

Des jours après cette discussion.

La guerre sculpte en nous ce visage mental dont certains garderont l’empreinte définitive. Est-ce que les morts conservent, eux aussi, en ce qui est peut-être une autre vie, ces impressions que tant de survivants transporteront dans leur comportement à être ?  Les morts ! – notre groupe en compte un certain nombre déjà. Je pense à ces corps organisés et dont la décomposition procède à de nouveaux mélanges. Grange Jean Pierre, caporal mitrailleur, né et habitant, je ne sais où ; Enjalmy, Edouard, venu au monde sur les bords de l’Ain, et Falguères, Jean et Périssot et Glaucol et tant d’autres. Ils sont ces autres avec qui nous avons eu le contact d’un instant, d’un combat commun, d’une mort frôlée, ou reçue, dans des circonstances analogues. Ils reposent, ces autres morts, un peu en arrière de nos lignes, à l’ombre de quelques troncs noircis qui étaient, il y a deux ans avant tous ces combats, les hêtres et les chênes de cette partie de la forêt d’Argonne qui se nomme la haute Chevauchée, où nous sommes terrés plus que des primitifs. Les Officiers sont tombés lors de la première attaque : capitaine Plaute, lieutenant Zwingler et ce jeune aspirant, Déperdussac mort à 19 ans, semblait-il, d’un peu de sang aux lèvres. On dirait que notre vie de combattants croît sur cet humus des morts et que c’est lui qui nous communique une sève guerrière. Le sol n’est plus une entité géographique mais le lieu où dorment les autres, à quelques centaines de mètres de notre vie présente. La Patrie n’incarne plus pour nous ses fastes historiques, mais revêt l’humble aspect de ce petit Béarnais qui se nommait Caussade et qui croquait les grains de maïs frais qu’un colis lui avait apportés de ses terres. Nous ne pensons ni à Montaigne, ni à François Clouet, et pas même à Versailles, nous qui, ainsi que Chambreuil et moi-même sommes royalistes, mais à cette fermes berrichonne que Lortol défendit jusqu’à son dernier sourire, lorsqu’il tenta de me dire, avant de mourir :   

-        Dis- tu écriras bien…. Ma femme….

Sa main se contracta sur la mienne, sans qu’un souffle lui permit de compléter sa phrase.

C’est Chambreuil qui m’a dit, un jour que nous veillions aux créneaux.

-        Tout revêt un aspect psychologique. !

Et c’est vrai que presque rien ne va au-delà de ces aspects de caractère émanés des uns et des autres, qui forment le groupe dans lequel nous vivons.

J’éprouve pour Chambreuil une tendresse aussi vive que celle que je ressens pour le lieutenant Le Gouennec, que nous appelons entre nous « le rêveur éveillé » depuis que nous l’avons surpris dans cette attitude au milieu du sifflement des balles. Chambreuil est presque un frère aîné. Nous ne savons plus exactement ce qu’est notre chef pour tous, sinon une partie de notre chair commune. Le Lieutenant appartient à ses 50 ou 60 hommes ; rien ne s’interpose entre Chambreuil et moi.

Lorsque mon impressionnabilité a peur, car j’ai peur, par moment, subitement de je ne sais quoi, je sens sa main se poser fortement à mon épaule, et mon agitation disparaît. J’aurais fu, déjà ou reculé sans sa présence.

-        Bien des garçons de votre âge ne devraient pas être ici. La première jeunesse est trop impressionnable !

Il a trente deux ans. Il est père de deux enfants dont je vois la photo jaillir de son portefeuille et se placer devant son visage. Jamais il ne me l’a montrée. Un jour, la photo serrée dans le creux de sa paume, invisible, il m’a dit :

-        On doit avoir le sentiment de tout perdre lorsqu’on ne laisse rien derrière soi !

Je n’ai pas osé lui demander si le sacrifice pouvait paraître moins intense ou plus facile pour celui qui avait engendré, déjà, sa descendance, que, pour l’être qui comme moi ne possède que le souvenir d’une stérilité jouisseuse. Peut-être un jour, lui poserai-je la question ; à moins que je n’entreprenne, sur ce sujet, de connaître la pensée du lieutenant. Je suppose son âme, non pas plus indulgente que celle de Chambreuil, dont l’excellence est manifeste, mais moins accoutumée à l’isolement aristocratique.

Je réfléchis parfois : comme nous entrons les uns dans les autres ! Nous le faisons à l’aide d’échanges secrets ou inconscients, le plus souvent. Mais que nos particularités antérieures se trouvent dépassées, c’est cela qui me stupéfie un peu plus chaque jour. Ce qui était avant notre rencontre s’estompe comme si la vie avait commencé avec celle que nous menons à présent. Je porte ce sentiment de plus en plus en moi-même, mais je ne suis plus seul à l’éprouver puisqu’il y a, peut-être, deux jours, le lieutenant qui fumait sa pipe depuis un long moment près de moi, m’a dit subitement !

-        Un siècle expire ici !

-        Le XIXème ? ai-je interrogé, à peu près assuré, d’ailleurs, que je suis de sa réponse.

-        Oui, réplique-t-il en retirant sa pipe de sa bouche et en secouant la cendre qui s’éparpille. Voyez-vous ! Il ‘est accoudé familièrement à côté de moi et je sens qu’il va parler paisiblement, comme il nous arrive de le faire durant ces longues heures de veilles propices à une sorte de méditation faite à voix haute et à plusieurs. C’est à tort que les hommes donnent la régularité de cent années à chaque siècle. Les périodes historiques n’ont aucune commune mesure. En réalité, le XVIe cesse à l’avènement de Henri IV et se prolonge jusqu’à la mort de Louis XIV. Ce siècle a donc 120 ans ; par contre le XVIIIe est bref. Commencé en 1715, il cesse avant 89. ET c’est autour de cette année que commence celui qui vient de s’achever et qui comptera cette continuité de 135 ans, à peu près, durant laquelle un phénomène constant développe sa visible évolution.

-        Oui, dis-je à voix basse, ce siècle est mort le 2 aout 1914 !

-        Peut-être, exactement, au moment où Jaurès a rendu le dernier soupir !  Vous vous en rendrez-compte si vous survivez : le souffle d’une longue période s’est éteint avec le sien.

Chambreuil s‘est approché de nous pendant la dernière partie de notre conversation et a écouté gravement ces affirmations. Nous ne réagissons plus de la même façon. « Nous sommes sortis, m’a dit mon ami, de notre façon d’envisager les choses de la vie, toute livresque ! » Le monde nous paraît à la fois, plus complexe et plus simple.

-         Jaurès a précisé le lieutenant, au cours de l’un de nos entretiens, avait à tenir compte du caractère émotif des foules qu’il avait à remuer. Qui sait si le Dieu des Choses emploie le même langage pour soulever le mouvant que pour interpeller ce qui déjà est fixe !

Bien souvent le soir, lorsque nous sommes étendus côte à côte, notre conversation continue, entre Chambreuil et moi. Je me souviens qu’une nuit, alors que rien n’était perceptible, il m’a confié :

-        Un être qui provoque de  pareilles réactions chez un homme de cette valeur ne peut-être, exactement, ce qu’on nous affirmait qu’il était. Voyez-vous, j’ai l’impression que la connaissance de notre époque n’est pas établie. Nous sommes partis d’hypothèses contradictoires. C’est à cette révélation que la vie en commun, dans la tranchée et en présence d’un ennemi qui, peut-être, pense comme nous,-  nous achemine.

-        Que serons-nous demain ? a-t-il repris après un moment de silence. Existera-t-il une suprême séparation entre les vivants et les morts, ceux-ci ayant et par l’effet de leur sacrifice, compris la grande loi qui se dégage de ce conflit alors que les premiers retourneront aux habitudes qu’on subit sans réfléchir ?...Il y aurait alors, une sorte d’interrègne, ou, si vous préférez : une période de vie sans la moindre signification, les morts ne pouvant plus rien, après leur sacrifice. Oui, on parlera de notre héroïsme ! mais dira-t-on qu’il condamne ceux qui l’ont exigé de nous ? – car il est exact, et le lieutenant, cet après midi avait raison : que nous faisons cette guerre, et que des deux côtés, nous la faisons admirablement, mais sans croire à sa nécessité. Nous sommes sortis de l’illusion ; chose étrange, même si nous périssons, c’est nous qui incarnerons la vie parce que la vérité enfin perçue ! Considérez à quel point tout est étrange et mensonger, sans s’en douter hélas ! et c’est bien là le pire : les socialistes luttent entre eux qui ont une sorte de sur-patrie dressée au dessus de la première ; nous monarchistes d’hier ! nous combattons jusqu’à la mort, la dernière chance de monarchie en Europe. Etrange ! Etrange ! nous mourrons pour ce qui ne peut plus être, et d’autres, pour ce qui ne peut écore. Que va-t-il résulter de ces ratages superposés.

Au lieutenant, à qui je rapportais ces propos le lendemain, j’entendis dire :

-        C’est exact. Voyez-vous, le changement est plus considérable que nous ne l’avons présumé tout d’abord. En réalité, c’est plus d’un siècle qui s’achève, c’est une civilisation qui meurt.

Je le vis s’incliner vers moi, comme s’il redoutait que ses paroles puissent être entendues par les autres :     

-        Il faut bien que je vous le dise ; je suppose que les secrets conservés doivent paraître bien lourds dans un autre monde – celui où nous aborderons peut-être bientôt ! notre socialisme me paraît aussi désuet que votre monarchisme !

Comme la lumière à travers certains corps, ses paroles traversaient ma pensée et parvenaient à son extrémité, sans avoir perdu une parcelle de leur puissance. Je ne réagissais plus en présence de certains rapprochements ; une sorte de communion constante créant entre nous cet état de bonne foi dont il ne nous semblait que les discussions, entre nos doctrines, se trouvaient singulièrement dépourvues.Camp-allemnd-en-Argonne-5-mai-1916.jpg

- Oui, poursuivit le Breton ; et je voyais son geste coutumier, lorsqu’il ne fumait pas : il passait avec distraction sa main piquée de points de rousseur sur sa barbe de plusieurs jours. Un monde, seulement humain, et tel depuis toujours, s’achève. Jusqu’à ce moment, la Politique était l’expression de nécessités seulement humaines. C’est fini, désormais ; au moins pour une période qu’il est prudent d’envisager. Des forces ont été fécondées, qui ordonnent notre comportement : l’homme vient, à présent, au second plan ; ce sont les Matières premières qui sont souveraines.

- Mon Dieu ! Ai-je fait remarquer, et je vis Chambreuil qui nous avait rejoint me signifier son accord dans un sourire, peut-on dire qu’il ya ait quoi que ce soit de modifier : les hommes ont toujours lutté entre eux en principe pour des idéologies qu’ils prétendaient faire triompher, en réalité pour servir des intérêts empruntant l’apparence idéologique….

- Tout de même, coupa le lieutenant, le Capitalisme met en jeu des forces que nous pouvons dire infinies. Oui, si ambitieux que fut, hier, un pouvoir politique, il aboutissait à un phénomène strictement limité par des intérêts composant une norme humaine. L’esprit pouvait agir sur eux, ne serait-ce qu’à la longue. Il était un point de ces intérêts où l’harmonie devenait envisageable. Je ne vois pas la limite de l’extension des puissances nouvelles, car l’appétit est infini, et la récente volonté de puissance qui s’exprime a, pour étendue, les ressources entières du monde où nous vivons. L’esprit n’a plus de commune mesure avec cet apport neuf. Jadis, la voix puissante de Jaurès aurait soulevé les consciences. S’il n’était mort, la sienne n’aurait pas été entendue ! si bien que l’imbécile qui tira sur lui l’a, peut-être, délivré d’un dilemme insoluble.

Il arrêta sa pensée comme s’il hésitait à nous la confier et reprit, mais avec une inflexion de découragement dans la voix :  

-        L’homme devient Chose : c’est là qu’est le danger. Son individualité ne correspond plus à une entité d’aspirations plus ou moins idéalistes, mais à la notion sommaire de la répartition des biens uniquement matériels.

Encore, il se tut : et encore, nous le sentîmes qui s’abandonnait à un découragement croissant.

-        La révolution se fit au nom d’un principe divisant le pouvoir absolu en autant de citoyens qu’il existait d’individus, ce qui aboutit à l’illusion démocratique ; mais quelque chose est entré en jeu depuis qui ordonne de recomposer l’absolu sous l’aspect d’une Masse toute maîtresse. Et cette Masse n’est réelle, dans cette vie uniquement matérialisée, où l’intérêt pratique est la forme de conscience supérieure de chacun, qu’à l condition de totaliser, elle aussi, une masse d’intérêts qui s’impose par sa nécessité impérieuse. Car si ce monde laisse les intérêts flotter au gré des vœux particuliers, comme le libéralisme le suppose, c’est la féodalité qui remonte à la surface de l’étendue sociale et c’est l’anarchie qui renaît, féodalité ou anarchie d’autant plus dangereuse qu’elle contrôlera jusqu’au pain et au vin dont notre vie s’alimente.

Le futur abbé Mouillotte s’était , en silence, joint à nous. Il écoutait, ainsi qu’il le faisait chaque fois, avec attention. Nous le devinions rongé lui aussi, par cette incertitude qu’en définitive, faisaient naître nos échanges. De sa voix timide qui cherchait à paraître assurée, il avança :

- Mais le Christ ?

Le lieutenant eut le sourire que nous sentions naître, un peu malgré nous sur nos lèvres. Il se tourna vers le séminariste :

-        Je vous demanderai à quels passages de l’Ancien ou du Nouveau testament vous découvrez la solution capable de résoudre le problème posé par l’antagonisme des Matières premières ? Il n’est que des masses à être ; et je doute que le principe candide de l’amour du prochain apparaisse un bien fallacieux contre poids aux maitres des réalités futures.

-        Jaurès, reprit l’abbé avec plus d’assurance, faisait état d’un tel amour !

-        En effet ! dit le lieutenant ; mais il est mort, lui aussi !

Il hésita encore, mais après avoir tiré une bouffée de sa pipe dont le tuyau se recourbait sur la lèvre :

-        Cette guerre nous fait apercevoir l’inanité de nos doctrines respectives ; elle nous laisse, un peu dégrisés, devant l’abîme créé par des situations que seul le hasard vient d’intituer. Si l’instinct de vivre n’était en quelque sorte, machinal, je me demande si la tentation de rejoindre la paix des morts ne se substituerait pas à l’autre.

Alors, fit Chambreuil en ayant l’air d’examiner le fusil mitrailleur qui se trouvait à portée de sa main,

 -  en somme, nous sommes bien où nous sommes ?

J’en ai peur ! fit le lieutenant. Malheureusement, le pessimisme ni la guerre ne sont des solutions. Car, enfin, il faudra bien que les autres vivent.

D’autres soldats venant vers l’endroit où nous nous trouvions, le ton de la conversation fut, d’un commun accord, orienté vers d’autres préoccupations et, jusqu’au soir, rien n’intervint, qui pouvait troubler la quiétude des autres hommes ; J’étais bouleversé. Jamais nos entretiens n’avaient abordé ce thème avec une précision qui me paraissait décourageante. Je les sentais plus ou moins enclins à admettre cette paix de ceux qui ne sont plus et pour qui, sans doute, la forme d’existence à laquelle ils sont parvenus, est sans problème. Mais je me sentais empli par un besoin d’avenir qui s’insurgeait contre le radical du pessimisme rencontré. Je ne sais quelle rigueur m’appelait à vivre et, par conséquent, à être, dans ma totalité humaine qui se refusait à abdiquer. Je me sens seul avec mon besoin d’espoir. Mouillotte a-t-il vraiment la foi et lui suffit-elle ? mais l’intégralité rationnelle versée en mon esprit par la forme de mon éducation, se refuse à cette solution aisée et je suppose que si Pascal recommandait l’exercice de la foi, avant que la foi n’existe, c’est que le besoin de cette solution illuminée était déjà dans sa nature, sans quoi, il aurait éprouvé ce tressaillement de la conscience, fort comme une répulsion, ou comme un refus de l’orgueil qui se refuse à la tentation, après l’avoir élucidée. Mais nous sentons le défaut d’une époque dont les puissances d’analyse nous procure la jouissance d’une intensité intellectuelle n’aboutissant qu’à sa contemplation ; solution qui peut convenir à l’être vivant en vase clos ou dans une  bibliothèque, mais qui ne peut servir de support à une existence aboutissant, comme la nôtre, à la mort possible.

Chambreuil est autant que moi, désemparé, je le présume. Il ne m’a rien confié de ses impressions les plus intimes, mais je pressens en lui un secret désarroi. Le soir de l’entretien, il a tiré de son porte feuille la photographie de ses enfants et s’est mis à la considérer en silence, mais avidement. Jamais je ne trouble sa méditation devant l’image et ce qui doit être le sourire du petit garçon et de la fillette ; mais jamais, non plus je n’avais surpris, comme ce soir, une telle expression d’angoisse dans ses yeux. Habituellement, sa tristesse cesse en présence de ces physionomies enfantines, comme si l’innocence de leur maintien se propageait jusqu’aux profondeurs de son être. Ce soir, il demeure grave devant l’image, qu’à la fin il me tend. J’hésite à accueillir son geste, mais je suis anxieux, moi-même, d’ingénuité. Au moment de prendre la photographie, je considère mon ami : ses yeux sont pleins de larmes et je l’entends qui murmure, pour moi, ou pour d’autres :

-        Quel problème, que l’avenir !      

 

-_-

 

 

 

 

Calme, la voix du lieutenant a ordonné :

- Allons-y les enfants !

Cinquante corps ont enjambé le parapet de la tranchée. Il y a eu comme un instant de silence ; on dirait que notre détermination surprend l’événement.

Dans la boue, la terre sèche, de rares touffes d’herbe roussie, à travers un sol bossué de trous d’obus, où le fouillis des barbelés  est entassé, comme à plaisir, notre troupe rampe ; cinquante corps semblables font un même mouvement mais notre progression ne laisse en arrière aucun bruit et pas une trace de son rampement. Un ciel blanc, à force de chaleur, pèse au dessus de nous sur le spectacle qu’il doit voir. Peut-être avons-nous parcouru cent mètres dans le silence le plus pesant qui soit. Et soudain ce silence cesse. Juste sur nos têtes, l’éclatement se produit. Un sifflement soutenu nous avertit, l’espace de deux secondes ; des points noirs éclatent au ciel blanc ; tout ce qui est sonore est criblé de contacts ; à mes côtés, un corps qui n’a pas résonné, se renverse ; les mains se tendent comme pour saisir l’impalpable. Je ne sais qui est atteint ; instinctivement, j’ai enfoncé, d’un geste stupide, ma face dans le sol mou, comme afin de la protéger ;je sens mon corps agité d’un tremblement nerveux contre lequel je ne puis rien. Puis, à mon oreille, le souffle d’un autre être ; une poigne qui me saisit ; j’ai reconnu Chambreuil : l’émotion passe comme par enchantement :

-        Viens ! murmure-t-il, bien que cette indication ne veuille rien dire. Je réponds par un sourire ; c’est fini ; la peur est vaincue.argonne-1915.jpg

Les rafales de mitrailleuses s’ajoutent à la pluie de projectiles que les batteries ennemies déverseront sur nos têtes ; nous sommes magnifiquement repérés ; nous rampons. Devant nous, Cercottes , de la IIIè section saute en l’air comme un jouet à peine lourd. Chambreuil glisse à mon oreille :

-        A droite !

Je suis son mouvement, sans avoir extrêmement conscience de son utilité ; je lui obéis parce que je le sens calme. Nous roulons dans un trou d’obus creusé juste à la mesure de nos deux corps ; un peu de terre, rapidement amoncelée nous procure l’illusion d’une protection momentanée, le temps de voir ce que devient l’action. Autour de nous, il semble que les corps sont figés. Nous voyons un certain nombre de tas bleus, immobiles ; puis, à vingt mètres en avant, le lieutenant. Il soulève la tête. Sa section est en arrière. Son torse se dresse : il semble que le feu des mitrailleuses redouble, mais le lieutenant est insensible. Rêve-t-il ? est-il hors de ce conflit qui risque d’être meurtrier ?Nopus ne pouvons voir son regard, mais nous sentons, nous devinons qu’il nous cherche. Peut-être finit-il par discerner notre posture recroquevillée ; il nous emble qu’il s’adresse à nous, lorsque de sa voix calme, il lance :

-        Alors les gars, ça flanche ? 

Il se soulève un peu plus, au point que nous percevons son sourire. Un mouvement entier reprend das le corps des hommes allongés ; nous sortons de notre trou et progressons vers lui. Alors, sa bouche s’ouvre, immense, quelque chose dilate également les yeux, sa main passe, rapide, comme si elle cherchait la place d’un organe sous le dolman, le corps hésite et tombe d’un seul coup contre le sol, lourdement et involontairement. Tous ont compris. Chambreuil me saisit au poignet et me tient ainsi, terriblement, sans un mot ; et soudain sans réfléchir, tous les corps d’homme rétrogradent et nous faisons comme eux. Nous nous détachons à reculons du tas que fait en avant le lieutenant ; nous refluons vers le point de départ, insensibles à ceux qui restent ; nous paraissons avoir acquis une science du rampement qui nous fait glisser avec le terrain. Un dernier geste et le parapet est franchi ; nous sommes derrière, à l’abri, saisis par la  honte et par on ne sait quelle obscure satisfaction. Lentement, la conscience revient aux plus lucides. L’adjudant Ceccaldi, pâle et boueux ainsi que nous sommes tous, regarde avec sa jumelle, à côté de nous :

-        Je le vois ! dit-il à Chambreuil en lui passant l’instrument.

Chambreuil observe.

-        Je le vois aussi ! tenez, fait-il en me donnant les jumelles, là-bas, en avant, la forme longue qui est à droite !

Je reconnais l’officier, immobile, tué sans doute. Je ne sais quelle nouvelle défaillance intervient. Un désespoir m’envahit; l’idée que la tâche est au dessus de nos forces et que tout est vain, puisqu’il est mort et se trouve hors de notre portée dans un espace terrestre sur lequel règne un tir de barrage qui semble s’être encore intensifié. Si j’étais seul, je fuirais jusqu’au bout de la terre, ou mieux encore, je me tuerais. Mon corps vibre de je ne sais quelle émotion et mes mains se crispent sur une racine.Charge-de-baionnette-en-Argonne.jpg

-        Je vais le chercher ! murmure Chambreuil qui a retiré son harnachement.

Je tente de protester, mais dans quel état d’impuissance suis-je !

-        Pas vous…. Non ! c’est à moi….

J’ai balbutié.

-        Pas du tout ! me dit-il de son air calme, c’est à moi d’abord.

Il me tend son portefeuille en souriant ; son regard me recommande cette partie de sa vie ; il va sauter ; sa main serre la mienne :

-        -Au revoir, mon petit !

C’est son dernier mot, chaleureux, amical. Je délire, de sueur, d’angoisse, de lâcheté. J’entends l’adjudant murmurer

-        Lui seul peut réussir.

Alors, en dépit des battements qui me font mal, je deviens témoin, comme les autres. Chambreuil rampe à travers le champ de mort que nous avons, en partie traversé tout à l’heure. La grêle métallique tombe de tous côtés, mais il avance, et la conscience me revient subitement. Je ne sais quel calme me visite en pensant à cet homme, à sa valeur et que tout cela est jeté dans le gouffre de la mort, comme pour se satisfaire et nous enseigner. L’œil au parapet, à côté de l’adjudant, je regarde cette progression volontaire d’un homme à la conquête d’un autre, mais aussi, peut-être, de sa propre certitude.

Chambreuil atteint le corps du lieutenant ; il se penche vers lui ; le bombardement fait rage. Il retourne la tête de l’officier ! il doit palper le cœur, chercher s’il reste un souffle d’existence. Qu’a-t-il découvert ? il est parvenu à soulever le grand corps, à le retourner vers nous, et le voici, à présent qui, obstinément, répète son effort en sens inverse. On dirait qu’il s’arrête chaque dix mètres, comme n’en pouvant plus !mais il revient quand même. Soudain, je sens un frisson qui nous parcourt tous : il s’est immobilisé, la tête plus inclinée vers la terre, il ne bouge plus ; il est atteint. Alors, un même élan nous anime. D’un même mouvement, nous rejetons ce qui pourrait nous gêner ; la mort n’existe pas pour nous, ou du moins, nous avons vaincu la peur qu’elle inspire.

-Fixe ! a ordonné l’adjudant.

Il a sorti son révolver et le tient à la hauteur de nos poitrines.

Je brûle le premier qui saute.

Le droit, même le droit à la mort nous est refusé. L’intention de tous oscille au fond des pensées. Une hésitation, et nous nous jetons sur l’homme, nous le ligotons. Pressent-il le danger ; il rentre son arme et sa voix se fait amicale :

-        Mes pauvres enfants !     

C’est tout ; notre révolte est apaisée ; il peut dire avec un sourire qui nous pénètre tous :

-        Nous irons cette nuit, je vous le promets.

Je me suis réfugié dans un angle. Je ne sais ce que j’éprouve. Je sens mon front serré comme un étau de métal et il me semble que je suis habité par un vide. Des camarades passent, on tente de me réconforter. Je sens vaguement les gestes, la sollicitude, mais l’impression d’écrasement de ma tête, de mon torse augmente. On me transporte ; je vois des linges blancs, je sens des odeurs fortes, je délire. Des visions passent en moi. Le corps de Jean Jaurès est trainé par les mains d’un homme dont je reconnais la barbiche dont je surprends la surdité connue. Chambreuil, couvert de sang m’interpelle et son doigt me désigne le spectacle.Louis Chotard mort en 1916

-        L’enfer existe ! Maurras trainera le corps de Jaurès pendant l’éternité !

Mais le lieutenant est intervenu. Je retrouve son sourire, ses yeux, ce je ne sais quoi de fraternel qui nous le rendait intime. C’est lui qui ramasse le corps du tribun tué :

-        La tragédie humaine, déclare-t-il de cette voix calme qui nous dominait a pour base l’incompréhension. Heureusement, elle n’est pas éternelle !

Puis, plus près, un autre organe dit, presque sur mon visage :

-        - Commotion cérébrale ; à évacuer.

 

F I N

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