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8 octobre 2013 2 08 /10 /octobre /2013 22:29
André Gide à Biskra par André Lebert 1893 (Publié dans Cahiers de l'Algérianiste)

NB: Maxime Nemo passera 5 années de 1895 à 1900 à Biskra avec ses parents,soit quelques années après cette scène, mais encore trop jeune, il n'aura pas l'occasion de s'adresser au grand homme comme l'a tenté avec insuccès André Lebert.
Petite histoire d'une réception manquée
Après la guerre, j'avais retrouvé mon poste de jeune administrateur-adjoint à la commune mixte de Biskra dont le bâtiment administratif portait encore l'inscription de l'ancien bureau
arabe — où j'eus le privilège de servir, six années durant — les anciens de Biskra se souviendront bien sûr de l'hôtel Oasis, proche de l'hôtel des Zibans, (résidence autrefois, du Cardinal Lavigerie), situé en bordure des allées de palmiers et de faux poivriers de cette charmante cité, l'ancienne Vescéra — dite Reine des Zibans.
Cet établissement était tenu par un vieil Alsacien, monsieur Schmidt, avec qui j'avais sympathisé, puisqu'issu moi-même d'une famille alsacienne et lorraine. Or, un soir, prenant place à ma table, dans la grande salle du restaurant, je reconnus, à ma droite, l'écrivain André Gide — front très haut, grosses lunettes d'écaille — qui dînait en compagnie de deux dames. J'avais lu tous ses ouvrages sans avoir eu la chance de me trouver en présence du maître. Très ému par cette rencontre imprévue, mon repas avalé à la hâte, je courus à la cité Byr, où nous résidions, pour annoncer la nouvelle à mes collègues ainsi qu'à un médecin de l'A.M.S.(1) féru de littérature.
Et tous de s'exclamer — « quelle chance inespérée
il faut absolument inviter André Gide à prendre le thé et organiser une petite réunion en son honneurchargez-vous donc de cette mission puisque vous avez été l'heureux annonciateur de cet événement ».
Et moi, fier comme Artaban, de me précipiter chez monsieur Schmidt pour lui demander, tout d'abord, si j'avais bien reconnu Gide et non son sosie par hasard...
— « Oui, monsieur — c'est bien André Gide qui se trouvait, hier, dans la salle à manger, avec sa femme et une amie. André Gide descend chez moi depuis très longtemps ; je lui donne toujours la même chambre. Il a écrit ici, un de ses livres (l'Immoraliste ?) ou peut-être à Touggourt...
—« Comment pourrai-je l'aborder pour l'inviter dans notre cité ?»
— « Oh c'est très simple, monsieur Lebert, ce soir, après dîner, vous vous tiendrez dans mon bureau et lorsque mon hôte y viendra, je vous présenterai— aucune difficulté ».
Fort de ces promesses, je les transmis à mes camarades qui se préparèrent à recevoir dignement l'auteur des« Caves du Vatican ». Le lendemain, après dîner, j'étais, vous le devinez, passablement ému dans le bureau de monsieur Schmidt, me préparant à saluer l'hôte illustre par une courte harangue, jugée digne en la circonstance.
Brusquement la porte s'ouvre : André Gide s'avance, très grand, impressionnant, un classique : « Iphigénie en Tauride » sous le bras.Empereur romain, dont il avait la stature, André Gide se retourne me dévisage de haut en bas, sévèrement, derrière ses grosses lunettes. Courageusement, je tente de m'exprimer.
Il échange quelques propos avec le directeur de l'hôtel lorsque celui-ci, me voyant, dit :
— « Monsieur Gide, vous avez ici un ami, administrateur-adjoint, qui voudrait vous saluer ».
Tel un empereur romain, dont il avait la stature, André Gide se retourne me dévisage de haut en bas, sévèrement, derrière ses grosses lunettes. Courageusement, je tente de m'exprimer.
« Maître — mes camarades et moi serions très honorés si... avions cru devoir... votre présence serait pour nous... » mon beau discours ne tient pas devant ce regard de glace et, très troublé, je balbutie quelques mots indistincts.
C'est alors que l'écrivain relève la tête, me fixe d'un regard terrible et répond froidement,
« Monsieur — je suis venu à Biskra pour préserver mes, loisirs — j'entends les préserver — Adieu!» et de pivoter sur ses talons.
Quand j'arrivai, penaud, à la cité Byr, on devine les propos de mes camarades, fort déçus et persuadés que j'avais été un fort mauvais diplomate en l'occurrence. Auraient-ils fait mieux ?
Peu de temps après cette rencontre, il m'a été rapporté, de bonne source, qu'André Gide et ses compagnes passèrent quinze jours aux Ouled Djellal où il fut éblouissant d'érudition et charmant de surcroît...
Félix qui potuit rerum cognoscere causas, comme l'écrivait le vieil Horace.
André Lebert

(1) Assistance médico-sociale

ANDRE GIDE A BISKRA
André Gide au cours d'un voyage en Algérie, en 1893.
Photo : André Gide à Biskra par André Lebert 1893 Petite histoire d'une réception manquée Après la guerre, j'avais retrouvé mon poste de jeune administrateur-adjoint à la commune mixte de Biskra dont le bâtiment administratif portait encore l'inscription de l'ancien bureau arabe — où j'eus le privilège de servir, six années durant — les anciens de Biskra se souviendront bien sûr de l'hôtel Oasis, proche de l'hôtel des Zibans, (résidence autrefois, du Cardinal Lavigerie), situé en bordure des allées de palmiers et de faux poivriers de cette charmante cité, l'ancienne Vescéra — dite Reine des Zibans. Cet établissement était tenu par un vieil Alsacien, monsieur Schmidt, avec qui j'avais sympathisé, puisqu'issu moi-même d'une famille alsacienne et lorraine. Or, un soir, prenant place à ma table, dans la grande salle du restaurant, je reconnus, à ma droite, l'écrivain André Gide — front très haut, grosses lunettes d'écaille — qui dînait en compagnie de deux dames. J'avais lu tous ses ouvrages sans avoir eu la chance de me trouver en présence du maître. Très ému par cette rencontre imprévue, mon repas avalé à la hâte, je courus à la cité Byr, où nous résidions, pour annoncer la nouvelle à mes collègues ainsi qu'à un médecin de l'A.M.S.(1) féru de littérature. Et tous de s'exclamer — « quelle chance inespérée — il faut absolument inviter André Gide à prendre le thé et organiser une petite réunion en son honneur — chargez-vous donc de cette mission puisque vous avez été l'heureux annonciateur de cet événement ». Et moi, fier comme Artaban, de me précipiter chez monsieur Schmidt pour lui demander, tout d'abord, si j'avais bien reconnu Gide et non son sosie par hasard... — « Oui, monsieur — c'est bien André Gide qui se trouvait, hier, dans la salle à manger, avec sa femme et une amie. André Gide descend chez moi depuis très longtemps ; je lui donne toujours la même chambre. Il a écrit ici, un de ses livres (l'Immoraliste ?) ou peut-être à Touggourt... —« Comment pourrai-je l'aborder pour l'inviter dans notre cité ?» — « Oh c'est très simple, monsieur Lebert, ce soir, après dîner, vous vous tiendrez dans mon bureau et lorsque mon hôte y viendra, je vous présenterai— aucune difficulté ». Fort de ces promesses, je les transmis à mes camarades qui se préparèrent à recevoir dignement l'auteur des« Caves du Vatican ». Le lendemain, après dîner, j'étais, vous le devinez, passablement ému dans le bureau de monsieur Schmidt, me préparant à saluer l'hôte illustre par une courte harangue, jugée digne en la circonstance. Brusquement la porte s'ouvre : André Gide s'avance, très grand, impressionnant, un classique : « Iphigénie en Tauride » sous le bras. Empereur romain, dont il avait la stature, André Gide se retourne me dévisage de haut en bas, sévèrement, derrière ses grosses lunettes. Courageusement, je tente de m'exprimer. Il échange quelques propos avec le directeur de l'hôtel lorsque celui-ci, me voyant, dit : — « Monsieur Gide, vous avez ici un ami, administrateur-adjoint, qui voudrait vous saluer ». Tel un empereur romain, dont il avait la stature, André Gide se retourne me dévisage de haut en bas, sévèrement, derrière ses grosses lunettes. Courageusement, je tente de m'exprimer. « Maître — mes camarades et moi serions très honorés si... avions cru devoir... votre présence serait pour nous... » mon beau discours ne tient pas devant ce regard de glace et, très troublé, je balbutie quelques mots indistincts. C'est alors que l'écrivain relève la tête, me fixe d'un regard terrible et répond froidement, « Monsieur — je suis venu à Biskra pour préserver mes, loisirs — j'entends les préserver — Adieu!» et de pivoter sur ses talons. Quand j'arrivai, penaud, à la cité Byr, on devine les propos de mes camarades, fort déçus et persuadés que j'avais été un fort mauvais diplomate en l'occurrence. Auraient-ils fait mieux ? Peu de temps après cette rencontre, il m'a été rapporté, de bonne source, qu'André Gide et ses compagnes passèrent quinze jours aux Ouled Djellal où il fut éblouissant d'érudition et charmant de surcroît... Félix qui potuit rerum cognoscere causas, comme l'écrivait le vieil Horace. André Lebert (1) Assistance médico-sociale ANDRE GIDE A BISKRA André Gide au cours d'un voyage en Algérie, en 1893.

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