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4 novembre 2016 5 04 /11 /novembre /2016 17:34

Italie terre de l’Homme

Essai inédit– (1951)

par Maxime NEMO (1888 – 1975 )

 

Préambule

L’émotion préalable est quelque chose d’à peu près parfait ! On jouit, avec elle, d’une suavité qui est celle de l’amour simplement espéré : suavité faite d’appréhension – celle du bonheur – autant que de la certitude des satisfactions espérées. Avec cette faculté, tout le complexe du plaisir mental entre en jeu; bien avant que d’entrer en action ! préludant ainsi à ce qui, peut-être ne sera jamais…Sait-on jamais ! et surtout dans le cas qui me préoccupe à cette heure.

Est-ce un destin « particulier » que de jouir ainsi, à l’avance d’un plaisir, d’une félicité qu’on se propose ? d’en jouir  avant qu’il soit ; lui qui risque de n’être jamais. La déception peut, évidemment survenir ; et je sais à quel degré elle se fait atroce ! mais la satisfaction, de cette façon amorcée comporte un tel pouvoir d’enchantement que, même si j’avais la liberté de choisir son état, j’opterais, à coup sûr, pour celui qu’un pouvoir bienveillant m’a donné. Qui d’ailleurs, ne rêve pas l’existence à laquelle il pense ou bien qu’il désire ?

Est-il vrai qu’avec l’âge, l’afflux d’un tel plaisir – d’imaginer ou de rêver ce qui va être – deviendrait ou moins aisé ou moins considérable ? Un puissant imaginatif semble le supposer. A la fin de cette exquise Vè Rêverie qui a l’importance d’un apport musical, JJ Rousseau note : «  Le malheur est qu’à mesure que l’imagination s’attiédit, cela (la puissance de rêver !) vient avec plus de peine et ne dure pas si longtemps. »

N’y a-t-il pas de la part de cet homme, en ceci comme en tant de choses un commencement d’ingratitude ? Je vais tâcher d’individualiser le fait.

Lorsque la jeunesse se trouve (parlons discrètement autant que poliment : quelque peu écartée ( on ne la quitte pas ; c’est elle qui s’en va !) est-il exact qu’on vive ( je devrais dire que je vive) moins absolument avec le Passé, moins encore avec l’Avenir, pour emprisonner lourdement – faute donc d’imagination ! dans le prestige du Présent. Ce qui est, positivement, n’a évidemment pas besoin de faire appel à la puissance des suggestions imaginatives. Donc la faculté de rêver s’atténuerait-elle avec l’âge ? Ainsi l’esprit n’envisagerait plus avec autant d’assiduité, les perspectives du Rêve ; et l’automatisme de la fonction réelle prendrait, dans l’homme que l’âge atteint , la place autrefois occupée par la fantasmagorie de l’irréel ? Une sorte de durcissement de l’artère rêveuse interviendrait au moment où les autres font apparaître des traces de vieillissement sur le visage ou le corps de l’homme ?

S’il en est ainsi, et si ce signe en est un, cette vieillesse mentale est encore éloigné, de mes facultés : je réalise, avec une intensité admirable, l’idée de ce séjour en Italie. Une exaltation presque de tous les instants (puisque parfois je ne puis dormir !) dirige ma vie vers ce pays que je dois revoir dans quelques jours, à présent. Désirant jouir de l’homme, en Italie ; par conséquent de ‘l’Italien, je me hâte d’apprendre quelques locutions avec l’espoir qu’elles aideront à favoriser des contacts familiers.

Je disais je vais revoir ; en réalité, c’est « voir » qu’il conviendrait d’écrire, tant les souvenirs d’un premier séjour en ce pays, se trouvent, aujourd’hui effacés. Je fis une apparition à Florence alors que j’étais étudiant. Il ne reste plus qu’une frange d’impressions si vagues que je me demande par instants, si je les dois à la réalité  ou aux lectures faites depuis. En dépit de cheveux devenus blancs, je vais jouir d’une sorte de possession virginale.

Aussi, je me tends avec toute la candeur d’un espoir vivace vers cette fécondité d’impressions à être et les imagine puissamment ; au moins selon mes possibilités personnelles.

Je vais retrouver un langage qu’on pourrait prétendre aboli, puisqu’il n’est plus inscrit que dans celui des pierres ; ou du marbre ; des choses peintes ou ornées ; dans ce langage de l’art qui constitue, pour l’homme, une relative éternité, puisqu’ après tant de générations éteintes, il subsiste ! Et je pense que je vais retrouver cet autre langage qu’est la coutume conservée, elle, par cet automatisme vital auquel l’homme obéit, sans savoir qu’il se soumet à une durée qui dépasse la sienne, et lui confère une sorte de consécration.

Là-bas, une fois la frontière franchie, je rencontrerai des êtres qui ne savent pas, entièrement, qu’ils sont ce qu’ils sont ! Il est probable qu’au moment où devant eux, s’opérera au moins dans mon esprit, la liaison entre leur forme vivante et le Passé dont ils sont l’image, je saurai, plus qu’eux à quel point ils demeurent identiques à la grandeur éteinte. Beaucoup n’ont pas rêvé cette fusion. Comme la plupart des états naturels, ces êtres se contentent d’être – dans la simplicité grandiose et momentanée de ce terme ; mais moi, j’interrogerai leur totalité, et ceci m’émeut à l’avance.

Je vais atteindre, par ces hommes, à une identité à peu près immémoriale, voyant des êtres en qui elle s’incarne ; de même qu’elle revit dans nos paysans de Gascogne et de Touraine. Mais l’homme Italien est la racine de ces deux hommes. Le considérant, je retrouverai, par instants, soit le prince vénitien, soit le potier étrusque – une humanité où le regard se perd !

De Paris où je me trouve encore pour quelques jours, je me hausse déjà à cette émotion fraternelle, susceptible de faire revivre le meilleur de l’Homme en moi et que sans qu’ils le sachent ou le soupçonnent , je vais apporter à ces êtres et à ces choses. Je ne serai, pour eux, qu’un touriste qui demeure plus ou moins indifférent, c'est-à-dire un être avec qui l’échange reste limité au pouvoir matériel ; moi, je sais qu’autre chose sera !

Il suffit que je jette un coup d’œil sur la carte étalée devant moi ; des noms luisent comme autant de lumières ; ce ne sont que des points de la terre, mais tellement plus significatifs que Melbourne ou que Chicago.

 

 

Passage de la frontière                                                   19 juillet 1951

 

On ne peut pas dire que cela se fait sans qu’on y pense ! bien que l’esprit, la sensibilité soient en ce jour de juillet 1951, endoloris non pas par l’émotion que pourrait provoquer la cérémonie, mais simplement, par la chaleur torride qui pèse sur tout. Je dis sur « tout » et non sur « tous », car on se sent réduit à l’état de chose par une telle intensité. On fait corps avec ce qui environne et qui souffre avec vous : la route, le roc abrupt : en bas : la mer – trois causes de chaleur ou d’augmentation de celle-ci. On perd son temps, son énergie à , simplement s’efforcer de respirer, sous la tôle de la voiture qui doit resplendir au soleil.

Je ne pense, pourtant pas que l’écoulement des quarts d’heure soit différent de ce qu’il était hier, lorsque je roulais allègrement sur les chemins de l’Estérel afin de parvenir au degré de cuisson où je me trouve , tel un pain trop cuit dans le four d’un boulanger ; ce que je sais ou sens, c’est que le temps semble interminable. Depuis combien de minutes ou d’heures sommes nous sur cette corniche, encore française ?... Un signe fait osciller la stagnation des voitures qui, comme la nôtre, attendent de franchir la frontière : ce signe nous fait avancer d’environ 30 centimètres ; c’est peu pour avoir de l’air. !

On reste fixé à l’asphalte qui mollit – on le sent ! sous l’implacable regard de l’énorme faille rocheuse surplombant la route. Pas le plus minime repli où abriter son besoin de torpeur.

Lorsque le regard tombe sur la mer que la route domine, il découvre une surface blanche qui, non seulement refuse d’écumer, ce qui donnerait à la pensée l’idée de l’eau et, peut-être de la fraîcheur mais la mer, elle-même, refuse d’étinceler. Il n’est que le nickel des voitures pour conserver cette énergie. !

Dans le blanc de la lumière intense, au-delà de la brûlure  que procure la vitre , une gesticulation, quelque peu désordonnée, signale à l’attention deux uniformes bleus qui ont le pouvoir de se remuer. On ne voit pas très bien à quoi tant d’agitation correspond ; on finit par comprendre qu’elle « émane »(le mot n’est pas trop fort !) de deux gendarmes français qui doivent être là pour quelque chose. En effet, je comprends qu’ils servent à immobiliser la longue file des voitures. S’allonge-t-elle jusqu’à Menton ?  

Le ralenti de la Simca refuse de fonctionner sous cette chaleur. Ayant pitié de lui, j’arrête le moteur ; et juste à cet instant la file de tête oscille ; mon moteur cale énergiquement ; une suite d’appels en arrière prouvent que je suis le délinquant. Emotion, mon frein à main lâché et je recule sur la pente raide où je suis au point d’affoler le klaxon de l’immédiate voiture vers laquelle je me dirige à reculons. Seule sans doute la chaleur empêche l’invective ; à moins que sur la Côte, l’éducation des gens soit plus raffinée qu’ailleurs. J’arrête la course en arrière et avance d’un mètre cinquante, juste ce qu’il faut pour apercevoir des silhouettes vêtues de kaki parfaitement immobiles au milieu de la route. Ce sont les premiers carabiniers italiens. Je me trouve arrêté à la hauteur d’un gendarme français. Je réfléchis ayant encore cette ancienne faculté qu’entre ces deux couleurs : bleu-kaki se trouve la frontière idéale. Cela représente à peu près deux cents mètres. Tout change ; ce qui est France devient, entre temps Italie. Tant de temps pour si peu d’espace !

Le rêve vous donnant souvent l’imagination du contraire, je pense à des arbres touffus, ou à des tentes protectrices – ne serait-ce qu’à d’infimes parasols. Et je suggère à on gendarme encore en bleu, une plantation de verdure en un pareil endroit. J’indique ne voulant pas lui paraître égoïste, que ce n’est pas à moi ni aux autres automobilistes que je pense , mais à lui, obligé de stationner pendant des heures à la même place. Il me répond avec un bon sourire : «  Des arbres, monsieur ! Ils existaient ; seulement on les a rasés. »

Quel est l’insipide qui ordonna telle mesure. Renfrogné, je pense qu’il est des châtiments qui se perdent !

Afin de me distraire des impressions d’étouffement qui m’assaillent, je cherche comment traduire à l’aide des quelques douzaines de mots italiens appris en huit jours dans la méthode « Assimil », cette intensité de chaleur dans la langue dont il faudra que j’use à deux cent mètres de ma station-torture. Mais l’esprit est vide ; car après un examen que je veux approfondi, je ne parviens qu’à cette seule expression : "Che caldo ! " ce qui est évidemment plus sonore que rafraîchissant.

Enfin, et comme si tout à coup l’étincellement des nickels faisait redouter on ne sait quel incendie, j’avance, nous avançons ! Nous avançons si bien et tellement sous l’éblouissement du soleil qui aveugle que tout à coup et comme si je me mouvais encore trop lentement , je m’entends dire, en un excellent français : « Plus vite, avancez monsieur ! » par une silhouette à présent kakie : je suis en Italie. Un homme très jeune, courtois demande : « Devez-vous déclarer quelque chose à la douane ? »

 Oui, j’ai des livres…. Et mets déjà la main à mon portefeuille. Le carabinier fait un geste d’insouciance et dit encore : « Passez monsieur, vous pouvez rouler à présent ! » Ainsi j’ai stationné deux heures devant une ligne que je franchis en quelques secondes ! car après cette grève déclaration, je foule sur le sol de la République Italienne, éprouvant une première impression de fraîcheur due à la vitesse. Nos réservoirs sont pleins, les formalités accomplies : la route est libre, sinon jusqu’à Naples, au moins jusqu’à ce point de la côte où nous obliquerons vers Pise.

Nous pensions atteindre cette ville le jour de notre passage de la frontière ; mais d’abord Nice nous retint une matinée de plus que nous l’avions prévu ; si bien que nous ne passâmes en Italie qu’au moment du déjeuner. Nous ne serons pas à Pise ce soir !

Au premier village, une impression pénible me frappa : le témoignage laissé par la dernière guerre existait encore sur cette terre. Avec un véritable serrement de cœur, je retrouvai partout la trace des projectiles tirés depuis sept ans. Le temps même semblait aggraver la blessure faite aux habitations ou aux édifices publics par les obus et par les balles. Je savais trouer des traces de destructions dans le centre de l’Italie, mais je ne présumais pas qu’en cette partie du territoire, le combat avait été si terrible. Son témoignage s’étalait et je voyais défiler les blessures faites par la dernière conflagration mondiale.

Longtemps, des choses mutilées défilèrent devant nos regards attristés, faisant revivre à travers nous le souvenir de nos propres tristesses, si bien que nous passâmes à travers ces villes de la Côte italienne sans nous arrêter. Et cependant à diverses reprises, des vieilles rues où les maisons ardemment ocres semblaient entassées les unes à côté des autres, attiraient nos regards et notre ardente sympathie. Afin de ne pas revivre tant d’impressions refoulées, nous laissâmes en arrière cette partie du pays pour ne suspendre notre course qu’à quelques kilomètres d’Alassio.

Nous  nous étions arrêtés à un café sur le bord de la plage, sans savoir de façon précise où nous nous trouvions. Je laissai mes amis un moment, partant, moi-même – occupation bien humble à la recherche d’un bureau de tabac et afin d’acheter mes premières cigarettes italiennes. On m’indique mon chemin ; je passais sous un haut porche reste de toute évidence d’une ancienne fortification et avançai à travers une rue étroite, sombre et fraîche à la fois.

Ravi, j’observais le grouillement de la foule, l’étalage des marchands, le pittoresque des ruelles adjacentes, et finit par me trouver au milieu d’une ville curieuse, longue, étroite, située entre la route nationale et la mer. Dans cet espace de 150 mètres peut-être, une vibrante cité maritime existait avec des hautes maisons badigeonnées , ses couloirs sombres et le fer forgé des grilles  aux fenêtres. Je découvrais un monde, monde  qui me frôlait sans s’inquiéter de mon intervention ; et j’allais jusqu’au bout de ma découverte, heureux comme un Christophe Colomb, me demandant avec un commencement d’ivresse : « Où suis-je pour être ainsi perdu ? » J’étais déjà si loin de la France que je venais de quitter ; au sein d’un pittoresque que Saint Tropez n’a jamais eu à ce point, ou qu’il aurait perdu depuis longtemps.

«  Où suis-je et qu’est-ce que ce reste de cité maritime où tout est comme dans les vieilles estampes ». J’avais peur en interrogeant, de paraître ridicule ; et c’est pourquoi, revenant sur mes pas, jusqu’aux amis qui m’avaient perdu de vue, je ne sus le nom de Laigueglia qu’en consultant la carte.

 

 Entrainant «  ma suite », je lui fis partager mon enthousiasme, si bien qu’au lieu de poursuivre notre route nous restâmes, ce premier soir et cette première nuit d’Italie, en ce point dont j’ignorais le nom avant de franchir la frontière.

Dans ce que nous appelons « débit de vin » et dont le plafond en voûte m’avait séduit, j’allai boire mon premier verre de Chianti et liait conversation avec l’homme qui tenait ce débit. Mon vague Italien fut suffisant pour lui faire comprendre que nous cherchions un hôtel.

« Mon fils vous conduira, signor » me dit l’homme avec une gravité profonde. En effet, quelques minutes après un adolescent me conduisit à travers un dédale de petites rues, jusqu’à la maison où nous devions coucher. De splendides oliviers, des, des lauriers de toutes couleurs, des fleurs environnaient l’hôtel. De la fenêtre de notre chambre, j’admirais la souple cadence des collines, qui sans effort inclinaient jusqu’à la mer. C’était un paysage à la fois sec et puissant où des quantités d’agaves jetaient une note aigüe. Ce n’était plus la Côte française, c’était une même nature de sol, mais ainsi que les différences profondes existent entre les deux peuples ,quelque chose indiquait que nous n’étions plus « chez-nous ».. Mais surtout, ce qui augmenta la différence, ce fut la vieille ville vers laquelle nous nous sentions attirés. D’une extrémité à l’autre de son parcours, la distance est peu importante. Lorsque nous étions parvenus à la limite de son unique « grande rue », nous revenions sur nos pas et inlassablement, nous penchant aux étalages, observant la foule qui indifférente à notre curiosité, circulait ; nous commencions de nous imprégner de cette senteur italienne vers laquelle depuis des semaines, nous tendions nos facultés.

J’avais l’impression dans cette minime cité maritime, d’un exotisme atteint, sans effort et pourtant avec ravissement. « Une ville d’estampes », pensai-je ; et j’entrevoyais sans peine que de ses scènes, que tant de gravures pré-romantiques ont répandues : des pêcheurs avec leur bonnet de laine ; la mer lus violente  qu’elle ne se montrait, ce jour là ; des filets suspendus aux mâts et, non loin, une grave Italienne, sous sa coiffe carrée, vous regardait avec ses beaux yeux calmes de vierge antique.   (A suivre)

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