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15 novembre 2016 2 15 /11 /novembre /2016 23:02

Pienza - Toscane

LE SOL

Ma connaissance du monde est loin d’égaler celle de certains de mes amis, l’un d’eux académicien voyageur , me disait, peu de jours avant mon départ : « Je suis souvent vous le savez de l’autre côté de la planète, ou à l’une de ses extrémités ! «  Mes incursions terrestres ont été plus modestes, les ayant limitées à une partie de l’Europe et à l’Afrique du Nord. .J’ignore donc l’Asie, l’Océanie – hélas l’Amérique et la plus grande partie de l’Afrique, ce qui est beaucoup. Je ne donne donc à mon appréciation qu’une valeur relative ; et, cependant je déclare que la France est le plus beau pays que j’ai jamais vu. Il est vrai qu’il n’est guère de coin de France que je ne sache par cœur. Mon ami Cioran a l’habitude de me dire : « Vous êtes profondément Français. » Ce à quoi je réponds in petto « Peut-être ! et sans doute ! une certaine agressivité narquoise en moins ! Peut-être suis-je plus Français que Gaulois, si l’agressivité à laquelle je fais allusion est la marque de cet état d’esprit . Sortant de « chez moi »je renifle les différences comme un chien de chasse l’odeur du gibier. Il me semble qu’on pourrait me transporter « ailleurs » , je serais capable sinon d’identifier instantanément le paysage, mais au moins de sentir que je ne suis plus en France . Peut-être ai-je ce pays « dans la peau » comme certains hommes certaines femmes. Il me semble cependant que l’impression  de « changement » éprouvée passant de l’autre côté de la frontière , ce jour de juillet (torride) 1951, n’est pas due à une volonté préalable : on change bien de terre ! pour aller  de celle où l’exubérance végétale est à peu près constante à l’autre, où elle se raréfie, presque subitement. On dirait que l’eau tout à coup a disparu.

Avançant en Italie et constatant le phénomène, ma pensée ne comparait pas le sol découvert et son « régime d’eau » à notre Limousin ou au Plateau Central ; je me contentais d’évoquer le Sud Est et en particulier la Provence.

Même au cours des périodes d’intense sécheresse, non seulement le cours du Rhône demeure plus ou moins abondant , mais d’infimes rivières de cette terre comme l’Arc, dans les environs d’Aix, l’Argent non loin de Toulon, conservent suffisamment d’eau pour permettre aux poissons de vivre. ; au besoin dans des vasques profondes , qu’un minime courant alimente  constamment. Et comme toujours , une végétation accrue, sa fraîcheur reposante, signalent la présence d’eaux vives qui s’écoulent. Même dans la partie qui depuis Marseille, longe la mer, si cette eau vive est moins apparente, on la sent cependant active dans le sous-sol , et toute la vie terrestre éclate en verdure, quelque fois abondante – vers Cagnes par exemple- jusqu’à l’extrême pointe du pays, c'est-à-dire jusqu’à Menton.

Arrivé là, on dirait qu’un démiurge malicieux a refusé à cette humidité le droit de franchir la frntière ; d’un seul coup cette humidité devient rare et l’aspect des choses revêt un caractère dénotant l’absence d’eau. Il faut parcourir des kilomètres avant de trouver un coin d’ombre, minime où abriter sa soif de fraîcheur et son besoin de détente. On dirait que, soudain le soleil prend toute la place dans le paysage, ne laissant qu’à quelques pins  et à de rares roseaux, la possibilité  de fournir un coin d’ombre au dormeur ! Aussi aurait-on pu croire que notre passage de la frontière sous un soleil de plomb n’était pas la coïncidence d’un jour, mais d’une volonté symbolique nous préparant à l’intensité  que nous devions affronter…

On sent pourtant que cette terre est voulue productive, mais ne peut l’être que par la volonté d’une race laborieuse, acharnée au travail et tirant du sol le maximum de ce qu’il peut donner.

Le signe de l’activité humaine est manifeste ;on sent que l’homme veut vivre sur cette terre ; mais on comprend également que l’effort exigé par les divers modes de culture est plus intense qu’ailleurs, et que la récompense est loin d’être aussi aisément obtenue ici qu’à quelques kilomètres en arrière, au-delà de la frontière qui vient d’être franchie.

La mer borde la route  sur notre droite , nous la regardons mais jetons également les yeux de l’autre côté, où nous apercevons des terres jaunes et, de temps à autre, quelques replis où des oliviers procurent l’idée d’une ombre à peine fraîche !

Certes la mer a répondu à ce que nous attendions d’elle. C’est la belle intensité bleue qui n’accepte de changer de teinte que lors de l’apparition d’un fond plus pâle qui la décolore passagèrement . C’est la mer intime à la nature des deux peuples. ; la mer « littéraire » dirais-je volontiers ! pensant à tous les récits, tous les mythes auxquels son prestige a donné naissance. Je la connais, je la retrouve sans surprise. Au contraire, près d’elle, la terre qu’elle baigne semble rébarbative. J’avais imaginé, je ne sais quel rivage en fleur : je découvre la première image d’une austérité ensoleillée qui me parait être, avant tout celle de l’Italie. , des êtres et des choses de ce sol. Il n’est rien autour de nous , de facile, d’aisément chanteur ; tout paraît  procéder d’un aspect presque sévère auquel se joindra une impression constante de rigoureuse propreté.

C’est pendant le parcours des 150 kilomètres qui séparent la frontière de Gênes, que nous subissons cette impression de végétation au ralenti. Au contraire, à la sortie , presque de la grande ville ligurienne, tout change à ma grande surprise. Des amis m’avaient indiqué qu’après Gênes, le littoral deviendrait plus triste , « la côte grise des Apennins tombant jusqu’à la mer ». Voici qu’au contraire, la terre paraît vouloir vêtir  la nudité qui apparaissait avant, et la draper dans un revêtement d’oliviers magnifiques dont le moutonnement commence au ras de la route et s’élèvent jusqu’aux cimes des collines qui défilent.

Jamais encore, comme en ce coin d’Italie, l’olivier ne m’avait révélé sa possible splendeur. Certes lors d’un voyage vers le Sud tunisien du côté de Sfax, une forêt de 80 kilomètres m’avait montré la beauté de cet arbre , mais cette forêt s’étendait sur une plaine  où quelques lignes de troncs  étaient visibles ; ici, les oliviers s’étagent  sous le regard et lui procurent  ce souple remuement qui plaque des notes diverses d’ombre et de clarté grises sur le flanc des collines.

C’est ainsi qu’après Gênes, la terre sans nous présenter jamais l’image  de cette abondance que nous trouvons en France, cette terre nous enchante par ses aspects ; aussi est-ce sans hâte que nous roulons jusqu’à Rapallo avec l’intention de prolonger notre lente promenade jusqu’à la pointe de Porto-Fino. Arrivés là, une indication bienveillante nous révèle l’existence du site et du monastère de San Fruttuoso. Nous ne manquons pas de profiter du renseignement donné par un peintre italien  rencontré sur le port et, après une demi heure de « navigation » nous abordons à ce site. Si exactement prenant ! On dirait que l’agitation de notre pauvre monde expire ici dans le calme grandiose de cette crique où tout paraît  assemblé pour jouir  d’une existence harmonieuse. C’est de ce coin, qu’envoyant une carte à Cioran, je mentionne seulement : «  Il paradiso o di monde ! »

Notre visite à ce coin « paradisiaque » a été si longue que nous n’arrivons à Rapallo qu’à la nuit .Nous jouissons, malgré l’heure du spectacle d’une ville d’été italienne : du monde mais pas de cohue ; nous sommes loin de l’insupportable densité de Cannes ou de Nice. Je remarque l’air des femmes : moins stars que sur nos plages. D’ailleurs un parfum de choses surannées flotte subtilement ici ; quelque chose qui rappellerait 1912…Le ton des entretiens est moins élevé qu’en Espagne, tout est moins excentrique et l’on sent que le ton  « St Germain des Prés » est à à naître encore. C’est l’élément « surprise » de la soirée, car la côte nous a rappelé la France.

En effet, le sol rappelle les plus beaux endroits du littoral français, en particulier celui qui longe le massif des Maures, entre le Lavandou et Saint Tropez. Ce sont les mêmes chutes de pins, depuis la cime des collines jusqu’à l’éboulis des rocs où ils baignent, presque leurs racines  dans l’eau de mer. Et ce sont ces mêmes crique où toujours se découvre un pêcheur ou un dormeur ; à moins que d’un rocher ne monte vers le ciel libre, l’élancement du corps d’une jeune baigneuse, s’apprêtant à plonger.

Je suis enchanté par cette rive ligurienne ; cependant elle ne me révèle rien, car, avec elle, je retourne à des habitudes antérieures de pensées, de vision ; aussi c’est avec une sorte d’enchantement que je songe : « demain nous aborderons la Toscane ». C’est, avant tout, vers cette terre que je vais.

      J’ignore où mon regard a frôlé la première motte de terre toscane, mais à un moment, je sens que j’ai atteint ce sol. Alors à ce moment j’ai arrêté la voiture afin d’établir un contact plus conscient avec le paysage qui, jusqu’alors n’avait cessé de défiler . J’ai promené mon regard sur ce sol enfin fixe, considérant cette terre qui, au même titre que celle de la Grèce est une terre classique. C’est la Toscane me suis-je murmuré, et je me souviens d’une constatation  que je fis et qui s’imposa à ma pensée : « Nature pour peintres ! » me suis-je dit.

Ce n’était pas la première fois que cette conclusion intervenait en moi : au contraire, souvent en présence d’un paysage méditerranéen, la même pensée avait jailli de mes constatation. Ici, pensant à ce que j’allais revoir, depuis Giotto jusqu’au Titien, donc depuis Florence jusqu’à Venise, je cherchais si un lien pouvait unir l’esprit à la terre , et expliquer par celle-ci la création de l’autre. Et je parvenais, mais avec une intensité que je n’avais peut-être pas encore obtenue, à des conclusions qui me semblaient devoir être définitives, au moins pour moi.

Les éléments architecturaux de cette Nature sont à ce point évidents que l’artiste n’a rien à lui enlever pour composer sa toile ; la Nature lui donne son tableau déjà composé ! et je dirai qu’elle atteint presque par elle-même à la sécheresse de l’œuvre  peinte. Elle propose aux regards quelques valeurs indispensables, constituées par une minime et infinie progression des tons, cette progression qui engendre la nuance bien plus que la couleur. Tout rôde autour d’un gris central qu’il s’agit de compléter, ou de dégrader subtilement pour arriver au ton de l’ensemble, à ce que j’appellerai le ton de l’unité. Et on aurait dit que le paysage se trouvait découpé  par l’encadrement noir des cyprès, surgis comme à dessein pour constituer une limite à ce qui, de soi même deviendrait panoramique.

Cette terre fait corps avec des expressions qu’elle a enfantées. Songeant à elle, l’aimant des profondeurs de mon esprit ; songeant à Giotto que j’allais revoir « en grand » et les rapprochant l’un de l’autre, je songeais : « Ils sont classiquement primitifs » Sans connaître la Grèce, ni le pourtour méditerranéen, je les identifiai à cette terre, à ce sol et à ses aspects et je disais que le classicisme ne pouvait naître ailleurs qu’ici où l’Homme peut-être sûr de soi et de sa mission sur la terre. L’Homme et je songeais à cet instant, au destin de l’Espèce, prend ici, et avec une sorte d’aisance admirable, le sens de sa signification possible. Cerveau sinon du monde, au moins de la planète, il se dégage ici de toute servitude naturelle, en donnant, à l’intensité cérébrale une prééminence qui, ailleurs, est attribuée à la sensation-pure.

La propriété cérébrale, que nous considérons comme celle de l’espèce humaine, trouve en cette partie de l’Europe, son expression la plus rigoureuse. En effet, soit que nous mêlions nos souris esthétiques aux aspects dont cette Nature méditerranéenne est revêtue ; soit que l’amalgame se trouve imposé à l’esprit par la constitution du paysage, nous découvrons un ensemble directement « architecturé », si bien que sa transposition dans l’ordre d’un tableau est pour ainsi dire  immédiate et presque, sans autre changement qu’une réduction de l’étendue de l’espace. C’est assez noter à quel point cette Nature italienne, que je considère encore une fois ( et plus précisément cette Nature toscane) comme essentiellement typique, est « composée ». Elle ne doit à mon sens, l’émotion qu’elle enfante, qu’aux immédiats réflexes de l’intelligence, car ce qu’elle enfante procure à l’esprit une méditation , plus proche de la déduction logique que du trouble où commence l’émoi romantique. Pour produire ce dernier effet, et c’est pourquoi j’estime, la donnée romantique inassimilable à l’esprit latin ; il manque à cette Nature , les valeurs de la spontanéité, car l’exubérance vitale, nécessaire aux valeurs dont je parle , lui fait essentiellement défaut. Je regardais, j’analysais et à mon tour je déduisais. Je pensais que cette Nature avait procédé elle-même à l’élimination des causes de « sensibilité », excluant ainsi ce composite qui jaillit d’une profusion d’effets, d’une abondance de richesses naturelles, dont il semble que ce sol se soit volontairement amputé, parvenant, par ce moyen à sa propre progression esthétique.

Ainsi, pourrait-on, en employant une formule que peut-être, Paul Valéry eut admise, dire de cette Nature toscane, qu’elle semble « exactement calculée », ce qui lui permet, précisément, d’exclure de ses aspects, cet élément de trouble, que l’homme éprouve ou qu’il peut ressentir lorsqu’il sent sa mesure individuelle ou collective dépassée par les effets et, peut-être, les intentions d’une production infinie ou tendant à ce résultat.

Il parait possible de soutenir qu’en ces lieux, l’homme, lorsqu’il passe de la ville, ou plus exactement de la Cité à la campagne ou à la Nature, il semble quel ’homme « se continue ». Si la Cité, et comme c’est le cas en Italie a pour évident défaut, ce qui est sa qualité suprême, c'est-à-dire, « l’ordonnance urbaniste », si par conséquent les éléments d’une vie artificielle ici atténué et même considérablement. Car, et ainsi que je l’ai déjà mentionné, tout dans ce paysage toscan, parait soumis à l’idée de « mesure », et tout en lui, semble résider dans un ordre qui est déjà, une fuite devant le soupçon de désordre.

En face de l’afflux créateur, qui se rencontre à travers les aspects de la Nature plus septentrionale, l’homme peut perdre le sentiment, et, par  là même : le bénéfice de son principe ; par conséquent, celui de sa primauté  sur les Choses. Il semble qu’en Italie, au contraire, tout le reconduit à ce qui le constitue, et tout paraît procurer à son esprit – ce qui éclate aussi bien dans Giotto que dans les extases de Saint François !- l’indispensable sérénité sans laquelle l’humanisme devient instantanément  relatif !Et bien entendu, où cet humanisme est tel, aussi bien chez le Saint que dans l’Artiste, il est aisé de conclure que le romantisme reste sans conclusion définitive, c'est-à-dire qu’il ne peut-être l’élément décisif qu’il peut devenir ailleurs.

 

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