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15 février 2016 1 15 /02 /février /2016 14:58
Un Dieu sous le tunnel  (Editions Rieder 1924)

UN DIEU SOUS LE TUNNEL
C'est un livre curieux, fait de réalisme et de symbole, d'enthousiasme et de sarcasme, de roman et de dissertation ; des notations fugitives-,des images, du pathos ; un style à la diable, ponctué à là vagabonde ; des dialogues profonds, où l'on ne sait pas toujours très bien quel interlocuteur a la parole ; un chaos sympathique. Est-ce un tableau d'histoire, un manifeste philosophique, une peinture de mœurs ?
M. MAXIME NEMO est peut-être seul à savoir absolument ce qu'il a voulu faire.
Au lecteur d'un Dieu sous le tunnel (Rieder, éditeur), d'en donner son interprétation: la matière est riche.
SEULE l'Allemagne peut produire un être tel que le professeur Kernonsky. Météorologue,solennel comme un savant , respectable par ses lunettes et son ton doctoral, le professeur Kernonsky aurait pu couler des jours paisibles entre ses appareils, Mme Kernonsky son épouse, et Mle Anna Breitchëll, sa dactylo ; et il aurait pu passee dans ce monde éphémère, sans laisser de souvenir autre que celui de sa cravate blanche et
de ses chaussettes vertes. Mais le commerce des astres a fait- de M. le professeur Kernonsky un philosophe, un poète, un prophète ; et la poésie a fait de lui un tendre, qui s'ignore. Double raison de vivre, et de souffrir.
M. le professeur Kernonsky a inséré dans le monde sa tendresse et sa philosophie, en prêchant aux hommes la fraternité et la paix.
Et , le soir où commence cette histoire, c'est dans une brasserie que le professeur affirme sa foi au docteur Straubitz et au major Breitz, au milieu des vociférations des étudiants nationalistes :
Identiques de forme et d'allure, ils étaient au milieu de la salle une masse de dos et de têtes que des courants semblaient coucher ou relever et que parfois dominaient deux ou trois bras tendus comme des antennes.
Des coups sourds retentissaient sur la table de chêne ou sur un corps qui réagissait alors par de grosses injures. . .
Des dénégations violentes éclatèrent bientôt, suivies d'applaudissements, et l'un des buveurs se leva en titubant.
« Messieurs! i commença-t-il; mais, comme s'il avait été l'orateur aimé de la troupe, des vivats le saluèrent et des mains s'accrochèrent à ses vêtements, comme pour le caresser. L'un des auditeurs, dont Feseâbeau était très loin, l'appela tendrement: «Mon cochon gris" en mettant la main sur son cœur. L'orateur voulut se dégager des étreintes qui menaçaient son équilibre et recula d'un pas, en traînant dans la sciure d'énormes
semelles. Sans casquette, les cheveux ras, il était une forme au bout de laquelle vacillaient une tête et des oreilles.
Le professeur, qui le voyait de dos, aperçut deux jambes en équerre, qu'arrêtait un.cul rendu carré parla pièce d'étoffe qui renforçait le pantalon. Comme s'il avait senti l'insolence de cet examen, l'étudiant se retourna et fit face à la salle.
Accompagnant sa phrase d'un large geste, il proclama :
« Messieurs les membres de l'Association des casques héroïques !... »
II ne put continuer : un nouveau hurlement l'avait enseveli et il lui fallut se joindre à l'un des chants que, debout, le groupe entonnait. Trois hymnes différents firent un air faux qui ne troubla nullement la béatitude que les étudiants semblaient avoir découverte — les yeux levés au plafond — dans la vision d'un énorme Gambrinus à cheval sur un tonneau, dégustant une bière blonde.
La grandeur de l'Allemagne a toujours exigé quelque carnage. Le destin voulut ce soir qu'un Juif se trouvât dans la brasserie : il fut la victime désignée de la Grande Allemagne. Etle professeur ne put que transporter chez lui le corps ensanglanté de Raphaël Lévy, qui ne sortira que le lendemain.d'un long évanouissement.
QU'EST-CE que ce Lévy? Il faut avouer qu'il demeure l'énigme du livre. Naguère « poète
juif et vagabond lyrique », aujourd'hui enrichi par des opérations de Bourse, au milieu de Ta détresse générale de l'Allemagne, cynique, sceptique, raffiné, élégant, que représente-t-il? Est-ce une race? Est-ce une classe sociale? Est-ce une philosophie? Aux rêves généreux, aux pensées nébuleuses du professeur, qui sont pourtant l'honneur d'un homme et d'un pays, et qui sont les leviers de l'avenir, il oppose la supériorité froide et le magnétisme vainqueur de l'homme pratique qui réussit, qui séduit, qui détruit . Poésie de la jouissance, peut-être, opposée à la poésie de l'apostolat.
Un sourd antogonisme divise les deux hommes, qu'uni t pourtant une méditation commune surles buts de l'existence et sur les moyens de s'élever à la divinité.
Lévy prendra la femme de Kernonsky; Lévy raillera les discours de Kernonsky. Et pourtant , ne devra-t-il point s'incliner à de certains moments, devant le délire pacifique de cet homme qui prêche aux foules allemandes la lutte pour arriver à une humanité supérieure, pour trouver le Dieu caché dans l'obscur tunnel de notre vie mortelle? Il leur dit :
Surtout n'ayez pas peur de marcher, de chercher et surtout n'ayez pas peur de souffrir ! C'est en souffrant que vous créerez de la lumière pour les générations qui sont en vous... Vous ne la verrez pas luire, mais qu'est-ce que cela fait? Ayez-en seulement la notion imprécise en votre âme ef parlez-en à vos enfants. Faites qu'ils soient plus près du Dieu futur, ce Dieu qui sera le plus beau de tous les dieux connus ! Après, n'ayez pas peur, votre tâche accomplie, de descendre dans la terre.
Hommes de 1924 ! Vous aurez vécu comme il était seulement possible que vous viviez, entre deux espoirs, dont l'un— hélas ! — est mort, et dont l'autre vient doucement... Je ne reviendrai pas sur ce que j'ai dit. Le mal se fait avec vous, et par vous, et vous devez frapper votre poitrine en vous accusant. On a évoqué ici jusqu'à la guerre. Elle, est votre tâche, et c'est par lâcheté que vous cherchez des responsables ailleurs qu'en vous.
Hommes du monde entier il vous suffisait d'opposer la résistance d'une conscience inflexible pour que ce crime devînt impossible. Mais votre bassesse était si bien connue que vos gouvernants vous ont envoyé par la poste l'ordre de mobilisation. Et tous, vous avez rampé vers les casernes, résignés, comme des musulmans, à la parole imprimée. Il en est de ceci comme du reste : en tout, votre passivité fait le mal. Il vous manque une foi qui s'oppose doucement et jusqu'à la mort aux sollicitations environnantes. Vous traitez la vie comme le travail que vous avez à faire : avec ennui et soumission.
Mais jusque dans ce manque de clarté qui cause vos souffrances et vos laideurs, vous demeurez l'homme et j'aime en vous cette imperfection qui rend tout le divin possible. Je vous dis que vous êtes le limon d'un Dieu. L'un et l'autre des personnages s'affirme dans la voie que lui trace sa nature. Lévy a découvert que la secrétaire du professeur, Mlle Anna Breitchell, nourrit pour son maître une admirative passion, et que le professeur éprouve sans s'en rendre compte une sorte de tendresse pour cette jeune fille qui a participé à tous ses travaux ; situation naïve, qui choque le dilettantisme de Lévy: il se promet le plaisir raffiné de séduire Mlle Breitchell. Le professeur Kernonsky continue son apostolat ; et, devant la menace des nationalistes qui prétendent être seuls maîtres de la rue, il décide toutes les associations pacifistes
de Berlin à une manifestation où il faudra recevoir et rendre des coups. Et l'heure tragique du livre sera celle où, tandis que le professeur conduit à,une boucherie courageuse les masses pacifiques allemandes, Lévy reçoit Mle Breitchell en un rez-de-chaussée significatif.
Vers le soir, nationalistes et pacifiques se sont abordés, sauvagement :
Soudain,l'énergie nationaliste s'affola. Des hommes se mirent à fuir, le visage dans leurs mains. Toute une partie des combattante se replièrent ; de l'autre côté, des hurlements retentirent : « Foncez ! En avant » Et les premiers rangs, poussés par ces cris, pétrirent plus fort la pâte humaine. Trois cents mètres furent défoncés d'un seul coup. Des hourrahs remplirent l'espace.
Alors, d'une rue adjacente, un renfort nationaliste accourut, cherchant le combat. Mais sa colonne fut emportée par la fuite desluns et la poussée des autres, et la masse pacifiste déboucha sur une place.
Là, un dernier groupe nationaliste attendait, le premier rang un genou à terre, l'autre debout. Lorsque la ligne rouge fonça sur lui, cent coups de feu partirent.
Des hommes s'écroulèrent, la main subitement posée sur la partie atteinte, comme pour retenir la vie qui s'échappait. Mais l'impulsion'donnée fit passer les vivante sur les morts, et ce fut, dans le crachat exaspéré des coups de feu, une bataille sauvage.
Une troupe de la Reichswehr arrivait au pas de course. Nul ne pouvait l'entendre. Nul ne pouvait entendre les sommations faites : les masses qui combattaient se tenaient à la gorge. Un officier fit un geste, un roulement de tambour fut perçu à dix pas et, quand les deux mitrailleuses tapèrent dans le tas, un immense cri, après une seconde de stupeur, monta comme une flamme : « Trahison ». La grande rue fut remontée par une foule folle de terreur. Les balles giclaient, traversant les chairs, éraflant le fer des devantures, le ciment des immeubles. D'immenses cris qui couraient s'éteignaient subitement ; les enfants tombaient, dont on cassait les membres encore fragiles.
La rue fut libre.
La rue était libre, mais le professeur Kernonsky était à terre, deux balles dans la poitrine. Allait-il mourir?
Cette idée tortura les deux femmes, Mme Kernonsky et Mlle Breitchell, qui virent dans cette catastrophe un châtiment de leur faute. '«. Dieu est juste», disaient-elles, oubliant que la principale victime se trouvait être, en l'occurrence, le professeur, qui n'avai t pourtant rien fait pour mériter les colères divines.
Raphaël Lévy était au-dessus de ces sentiments simplistes. Et pourtant il sentait que son entreprise diabolique de tout dominer, de tout séduire, de tout détruire, avait , le soir de la bataille, rencontré en Kernonsky un principe spirituel, un principe surhumain devant quoi s'effondrait son peti t dilettantisme. Dire qu'en arrachant Mme Kernonsky et Mlle Breitchell à la piété qu'elles devaient au professeur, lui, Lévy, il avait contribué à jeter le savant dans l'action, dans la bataille, et peut-être dans la mort !

Mais Kernonsky ne devait pas mourir. Et la solution trop facile du remords ne suffira pas à Lévy. Devant cet homme que son « sadisme » intellectuel a conduit à trahir, précisément parce qu'il représentait l'esprit en marche, il faudra que Lévy avoue. Aveu pénible pour le professeur, qui avait eu foi en son ami , en sa femme, en cette jeune fille qu'il commençait à aimer. Aveu plus terrible pour Lévy ; car il est une capitulation de son système trop raffiné devant une morale plus fruste, mais indestructible.
— Vous aviez visé juste, lui dit le professeur. Je reconnais là cet esprit de votre race qui a compris qu'elle ne dominerait le monde spirituel qu'en s'emparant du principe essentiel qui l'alimente, et c'est pourquoi tout converge vers vous !... Votre lucidité a bien su reconnaître le point faible du pauvre individu que j'étais demeuré. Vous m'avez attaqué par le seul endroit qui fût encore vulnérable. Vous m'avez frappé dans mon amour naissant...
Il ne s'agit pas ici d'honneur. Ne le mêlons pas à tout, comme le sel et l'eau... C'est drôle, Lévy, n'est-ce pas?
J'ai trente-sept ans ; ma tenue m'amuse bien quand je me regarde dans la glace. Je ne la prends pas au sérieux,mais je n'ai pas songé à la modifier. Tenez, je porte encore ces chaussettes vertes qui vous ont tant fait rire.
J'ai peu de chance de jouer les jeunes premiers et, que ce soit dans un vaudeville ou dans un drame, mes cheveux ras, ma redingote élimée, mes souliers bas avec des clous font de moi le type éternel du cocu. Mais,mon ami, quand on aime, on ne se voit pas...
Ils se sépareront peu après ces paroles, ayant symbolisé chacun l'une des deux formes de pensée, l'une des deux forces dominatrices qui se disputent le monde depuis toujours : d'un côté,enthousiasme, dédaigneux du mondé extérieur, ridicule, sublime ; et de l'autre, l'ironie, séduisante, cynique, sublime elle aussi par sa force universelle. Pourquoi préférer l'une à l'autre?
Qui donc fera plus, de Lévy ou de Kernonsky,pour l'avènement des temps nouveaux? Kernonsky, Lévy, deux forces opposées qui travaillent au même but , et qu'il faut admirer séparément, puisque leur réunion dans une même enveloppe humaine est si rare qu'il faut remonter jusqu'à Platon pour en trouver le parfait assemblage.
PIERRE-L. MAZEYDAT.

Un critique du Courrier du Cher lors de la parution du livre évoque un séjour de Maxime NEMO en Allemagne en 1924 durant lequel il a rédigé son premier roman.Cette assertion reste à vérifier à ce jour et je m'y emploie.
Un critique du Courrier du Cher lors de la parution du livre évoque un séjour de Maxime NEMO en Allemagne en 1924 durant lequel il a rédigé son premier roman.Cette assertion reste à vérifier à ce jour et je m'y emploie.

Un critique du Courrier du Cher lors de la parution du livre évoque un séjour de Maxime NEMO en Allemagne en 1924 durant lequel il a rédigé son premier roman.Cette assertion reste à vérifier à ce jour et je m'y emploie.

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