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22 janvier 2016 5 22 /01 /janvier /2016 18:57

Alors que Maxime NEMO a délaissé sa carrière de comédien après la Guerre qu'il a passée à l'Etat Major aux Invalides, il continue à publier des poèmes mais surtout s'engage dans la critique littéraire et sociale autour de la Revue MONDE d'Henri Barbusse puis avec Jean Richard BLOCH dans "l'Effort " et Marcel MARTINET et ce dès 1920 parallèlement à son grand projet de l'Ilôt: "petit espace mais libre" en direction des Ecoles Normales, et Universités populaires. Il effectuera un incroyable tour de France y compris en Tunisie et Algérie salué par une critique enthousiaste.

Dans la correspondance suivie entre JR BLOCH et Marcel MARTINET on mesure leurs divergences et leurs positions entre pacifisme et lutte pour la paix dans un débat qui agite les intellectuels.Extraits de Communisme Revue d'Etudes Pluridisciplinaires CNRS ¨Paris X: "Les Communistes et la Lutte pour la paix". N°18-19 2è3è trimestre 1988.

A noter qu'on retrouvera NEMO vingt ans plus tard au Congrès des Ecrivains de 1935.Sa Communication a été répertoriée par Sandra TERONI et Wolfgang KLEIN dans "Pour la Défense de la Culture".

NEMO s'en fera l'écho dans un roman: "Un Dieu sous le Tunnel" (Munich des années 30) ses nombreux articles, dans son Journal 1928-1945 et dans sa correspondance inédite avec ses contemporains.

Nicole RACINE (1937-2012): Pacifisme, socialisme et communisme naissant. Quelques documents concernant les intellectuels. 1914-1920.p.34 à 45

"Jean-Richard Bloch a demandé à Marcel Martinet qui vient de publier son premier recueil de poèmes, de collaborer à la revue littéraire L'Effort (devenue L'Effort libre en 1912). Jean-Richard Bloch a réuni autour de sa revue de jeunes écrivains, des poètes de la nouvelle génération, des militants, tous intéressés par les formes modernes de l'art et les problèmes de la fonction de l'art dans la cité ; il proclame que sa revue veut être celle « de la civilisation révolutionnaire », ce qui la place à l'extrême gauche du mouvement socialiste. C'est dans L'Effort libre qu'en 1913, Marcel Martinet publie un article sur l'art prolétarien, en réponse à une lettre de l'intellectuel anarchiste Charles Albert, intitulée « Un Art du peuple ? ».

Agrégé d'histoire, Jean-Richard Bloch a renoncé à l'enseigne­ment pour se consacrer à son oeuvre littéraire. Militant socialiste, secrétaire de la Fédération socialiste de la Vienne en 1911, correspondant de l'Humanité en Italie où il passe l'année universitaire 1913-1914, il est mobilisé en août 1914. Il part pour la guerre sans débat de conscience, sans ressentir de contradictions entre ses convictions socialistes et son devoir patriotique. Ainsi qu'il l'écrit à Romain Rolland qui cite sa lettre dans les premières pages de son Journal des années de guerre..., « La guerre de la révolution contre le féodalisme se rouvre. Les armées de la République vont-elles assurer le triomphe de la démocratie en Europe et parfaire l'oeuvre de 93 ? ». Bien que père de trois enfants, Jean-Richard Bloch demande à partir au front ; il est blessé gravement en septembre 1914 au cours de la bataille de Marne, puis de plus en plus gravement, en Champagne en septembre 1915, à Verdun en juin 1916 ; il est finalement affecté à une section cartographique de l'armée sur le front de Reims. Il finit la guerre comme interprète des armées françaises en Italie et n'est démobilisé qu'en janvier 1919, épuisé physiquement et moralement.

Marcel Martinet, exempté du service militaire en raison de sa santé précaire, reste cependant sous la menace d'une mobilisation. Avant la guerre, sympathisant plus que militant du mouvement ouvrier, il était entré en contact avec Pierre Monatte et les syndicalistes de la Vie Ouvrière ; entré en 1907 à l'Ecole Normale Supérieure, il a renoncé à préparer l'agrégation pour se consacrer à son oeuvre littéraire ; il occupe un modeste emploi de fonctionnaire à l'Hôtel de Ville. Aux premiers jours d'août 1914, en proie à un grand désarroi moral, il entre en contact avec les syndicalistes non encore mobilisés du groupe de La Vie Ouvrière qui tentent dans un isolement presque total de garder vivant l'idéal de l'internationalisme proléta­rien. Dès lors le jeune poète devient un militant, associé à l'activité de ce premier foyer d'opposition à l'union sacrée, suivant de près toutes les manifestations des minorités syndicaliste et socialiste, en corres­pondance avec Monatte mobilisé. 1

Marcel Martinet fait circuler des pétitions et brochures pacifistes ce qui lui vaut d'être surveillé par la police. Il adhère au programme de Zimmerwald, est membre du Comité pour la reprise des relations internationales fondé en 1916 ; il participe aux réunions de la Société d'études documentaires et critiques sur les origines de la guerre réunie à l'initiative de Mathias Morhardt et Georges Demartial, fréquente le groupe des Femmes pacifistes de la rue Fondary à Paris ; il écrit dans l'organe de la Fédération des instituteurs et institutrices syndiqués de la région parisienne, L'Ecole de la Fédération et ses articles sont régulièrement coupés par la censure. Ses poèmes contre la guerre "Les Temps maudits", interdits en France par la censure jusqu'en 1920, paraissent en Suisse en 1917, aux éditions de la revue Demain.

Jean-Richard Bloch et Marcel Martinet s'écrivirent durant toute la guerre ; leur correspondance 2, marquée par une affection et une estime réciproque, montre que leurs divergences restèrent entières, du début à la fin des hostilités.

En 1914, Jean-Richard Bloch parle de tuer la guerre en combattant le germanisme. Marcel Martinet qui met en doute la thèse de la responsabilité unique de l'Allemagne revient à ce qui reste pour lui la question majeure, celle de la défaite de l'internationalisme ouvrier ainsi qu'en témoignent ces passages d'une lettre inédite de Marcel Martinet à Jean-Richard Bloch en date du 8 octobre 1914

« (...) que fallait-il faire ? Je pense qu'il fallait se résigner à constater l'immensité du désastre et se taire. Attitude de lâche, dit de Ambris, après ceux d'ici ? Allons donc ! L'internationa­lisme, l'antipatriotisme ouvrier, l'âme même du syndicalisme, notre espérance, notre unique foi, tout éparpillé en une heure, feuilles sèches. tout notre effort dévasté, abattu. Ce n'est pas de reconnaître l'évidence qui est lâche, et je pense qu'il faut constater froidement les défaites pour se préparer aux luttes futures. Tout ce que nous avions fait, tenté, rêvé, de bonnes rigolades, bonnes pour les jours quotidiens ; maintenant il s'agissait d'être sérieux...

Et on a été sérieux ! Je ne demandais pas d'alors impossibles protestations. Mais la dignité du silence. Et tout le monde, et la Bataille plus que l'Humanité, a déraillé, les manchettes frénétiques de l'Humanité accompagnant les invraisemblables appels de Malato, et la fureur anti-allemande de Guillaume le bakouniniste escortant les articles ou Jouhaux (celui-là, comment avait-il si longtemps pu cacher sa vanité bavarde d'élève du cours du soir !) parlait professoralement de la triple compétence gouvernementale, patronale et ouvrière ? Je ne parle pas de quelques pages de notre ami Albert qui lui du moins appuyait le renversement de ses croyances de raisons étudiées honnêtement et qui gardait une continuité à sa pensée.

As-tu pu croire vraiment que c'était là le recommencement de 92, et d'un 92 social, comme le croyaient les plus exaltés ? Qu'il était question là de liberté ? » 3

La lettre de Jean-Richard Bloch à Marcel Martinet, lettre inédite dont on lira de larges extraits, a été écrite le 1er janvier 1917, 4 après une rencontre fin décembre 1916 à Paris ; Jean-Richard Bloch venait de passer plusieurs mois d'hôpital à la suite de sa troisième blessure. Echo de leurs récentes conversations, cette lettre fait le point sur leurs positions respectives qui, après trente et un mois de guerre, ne se sont pas fondamentalement modifiées. On notera que Jean-Richard Bloch est tenu au courant par Marcel Martinet de l'activité de la minorité

(...) Face à Marcel Martinet qui se réclame d'une, conception révolutionnaire du pacifisme (unité internationale des prolétariats pour mettre fin à la guerre), Jean-Richard Bloch qui ne se réfère pas une seule fois aux idées zimmerwaldiennes, fait dépendre les intérêts de la révolution à la paix par la défense de la nation, dans une dialectique où le point de vue de classe s'efface devant celui de la nation.

Extraits d'une lettre de Jean-Richard Bloch à Marcel Martinet

à la Mérigote 1 janvier 1917

Mon vieux,

Je te remercie des papiers que tu m'as envoyés. Je te demanderai de continuer. Tu es mieux à même que moi de te les procurer. Puis-je garder ceux-ci ?

Franchement, ne trouves-tu pas que la circulaire de la Fédération des Métaux est une méthode de conversation plus virile et plus effective que celle qui consiste à déverser sur des amis dont on n'a pas interrogé la conscience des injures emphatiques, vagues et un peu comiques, telles que de les appeler Juif renégat ou Juif infidèle ? J'ai gardé de ce moment d'une journée, par tant de côté excellente, un souvenir égayé que j'aimerais à te faire partager.

Je fais trois parts de ces documents : d'abord le bavardage inutile et généreux (aux membres du Congrès, comité pour la reprise, etc.) ; — l'argument de foi, touchant et étroit, comme ils le sont toujours [nom illisible] ; — en troisième lieu la discussion sérieuse et utile (papier Gide, Ligue des Droits de l'Homme, Comité des Femmes, Fédération des Métaux). Je mettrai dans ce troisième sac la lettre si intéressante de Brailsford sur la Belgique (Vie ouvrière), et le papier Monatte.

[Jean-Richard Bloch traite ensuite de la question des responsabi­lités des différents pays dans les origines et la poursuite de la guerre, en relevant ses points d'accord et de désaccord avec les documents transmis par Marcel Martinet.]

(...) Je ne crois pas que notre civilisation soit menacée de ruine par cette guerre-ci. Elle en a vu d'autres. Si l'on met la lune à un millimètre du point microscopique qui figurerait la terre, la première étoile, et du Centaure, la plus rapprochée du soleil, serait encore à 4 100 kilomètres et j'imagine malaisément que la vie soit le lot superbe de notre unique géoïde.

Ce pessimisme qui fait le fond de ma nature ne m'exalte pas au-dessus de mes semblables et ne m'humilie pas au-dessous. Hôte de ma forme organique pour un bail dont j'ai peut-être accompli la moitié, je mets tous mes soins à ce que notre jardin soit moins épineux pour mon fils qu'il ne l'a été pour moi, mais je regarde notre héritage comme trop peu important pour consentir à en abandonner quoi que ce soit. Je repousse successivement ceux qui veulent me persuader que pour être homme je dois cesser d'être français, et ceux qui m'affirment qu'être homme n'est point possible pour qui veut être français ; ma tête s'accommode bien de mes pieds, je ne me résigne pas à me voir enlever l'une ou les autres au profit du reste.

Pour finir par des réalités plus immédiates, si l'Allemagne offre la paix à tous ses adversaires, paix publique, paix équitable, signons-la et rentrons chez nous pour nous occuper de la faire durer. Pour une paix équitable j'entends, en ce qui nous regarde, de quoi rebâtir nos maisons ruinées, et le retour de l'Alsace-Lorraine ; car je suis Alsacien, je sais ce qui se passe dans ce pays, et que 45 mille déserteurs alsaciens lorrains servent dans notre armée. Que la Turquie garde Constantinople, la Syrie et l'Arménie, et qu'elle sache les administrer autrement qu'à la méthode kurde, j'en serais ravi.

Je désire fortement que la France ne s'accroisse pas d'un pouce de territoire volé, en Europe et hors d'Europe. Je désire ardemment qu'il en soit ainsi de tout pays. J'unirai mes efforts à ceux qui travailleront en ce sens. C'est pourquoi je suis inquiété par le refus opposé par l'Allemagne à la proposition Wilson. Je souhaite que les alliés fassent à cette même proposition une réponse dénuée d'astuce et d'hypocrisie. Je n'ose trop l'espérer.

En résumé, je m'aperçois que le principal objectif d'un grand nombre d'esprits est de porter le plus tôt possible un jugement. Je crains que ce ne soit pas une méthode satisfaisante. Il est aussi important de s'entourer de précautions contre les généralisations violentes et prématurées — fussent-elles même généreuses — que de se faire une opinion instantanée. Pour mieux dire, le jugement positif doit sortir du travail d'élimination négative et non pas l'inverse. « Cherchons la vérité pour elle-même et non pas pour triompher d'un contradicteur. »

Y a-t-il un point de vue prolétarien de cette guerre, différent de tous les autres, je veux dire insensible à la notion même de nationalité et à leur existence ? J'estime qu'une vue de ce genre est abstraite et superficielle. La nationalité n'est pas un but, elle est un point de départ, comme l'est la famille. Elle vaut d'être défendue comme notre bouillon de culture spécifique.

(...)L'écrivain avait lu Tolstoï et entendu parler de Marx. Tolstoï, le premier qui ait formulé la mystique de l'amour des hommes, fragment jusqu'alors négligé, du christia­nisme. Marx, l'homme qui a découvert la loi de la lutte des classes sans laquelle la guerre de 1914, de son premier à son quinze centième jour resta incompréhensible.

Un soir de la mobilisation, je suis rentré chez moi fourbu ; j'avais battu les trottoirs de Belleville, de Charonne, de Popincourt, les boulevards, guettant un éclair d'esprit. Rien. Je n'ai pas osé rester seul. J'ai eu peur de moi, j'ai eu besoin de retrouver quelqu'un qui me parlerait un langage humain. Jamais je n'avais mieux aimé l'humanité qu'en ce jour où elle se reniait tout entière.

Et j'ai été chercher La Guerre et la Paix dans ma bibliothèque, Tolstoï, tout de suite. Pourquoi ? J'ai appris depuis que nombreux avaient été ceux qui s'étaient réfugiés auprès de Tolstoï, ce jour-là. Nous avons ainsi, d'instinct, rendu notre hommage au maître du siècle nouveau, à celui dont la statue devait un jour dominer la Révolution Russe, comme celle de Rousseau domine la Révolution Française. De cette journée-là a commencé quelques chose à quoi ma vie et celles de bien des hommes a été vouée. Donc il est vrai de dire que la guerre a inauguré l'Internationale. Elle ne l'a pas créée, pourtant, puisque mon premier geste, et celui de nombreux hommes en Europe, fut d'aller quêter l'appui paternel du grand prophète mort à la veille de son ère.

J'ajoute que le pacifisme internationaliste ne puise pas aux seules sources de Tolstoï et de Marx. La littérature française classique a presque toujours adopté, vis-à-vis des choses guer­rières, une attitude méprisante, et nous lui devons Anatole France, Courteline, Tristan Bernard. Je me plais parfois, ces temps-ci, à feuilleter Paul-Louis Courier, affectueux et sûr camarade, et je découvre que sa vie comme ses écrits lui confèrent des droits à être proclamé patron des écrivains français mobilisés. Véritable héros, il osa formuler crûment son dédain de la guerre, et il déserta. Il estima qu'un homme cultivé, calme, sérieux n'a pas besoin de risquer une substance grise utile aux arts dans les sottises explosives et passa la bataille d'Essling accroupi derrière un caisson. Tels sont les souvenirs glorieux du seul grand écrivain fourvoyé dans cette malpropre cohue que confortable­ment, Victor Hugo, cinquante ans plus tard, décrivit sous le nom d'Epopée napoléonienne.

Une colique, la littérature française n'a pas enregistré d'autre témoignage sur ces batailles géantes. Mais Courier n'était pas pacifiste, pas plus que La Bruyère, ni que Pascal, en dépit de quelques pages fameuses dont la reproduction fut interdite par la censure pendant la guerre. Courier avait d'autres soucis en tête".

Lire aussi : Correspondance J-R. Bloch―M. Martinet
Volume 34 de Chūō-Daigaku Tōkyō: Publications de l'Université Chuô

Auteur Jean Richard Bloch Rédacteur Takahashi, Haruo Éditeur CHUO University Tokyo 1994

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Published by maximenemo
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